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Rouen n’a pas aimé Flaubert, hélas !

Lundi 30 octobre 2006, par Paul Vaurs // L’Histoire

Entre la capitale normande et le grand écrivain, les rapports ont toujours
été difficiles. Encore aujourd’hui, la ville lui préfère Jeanne d’Arc.

Rouen entretient toujours une relation tendue avec son fils le plus célèbre
 : Gustave Flaubert. Peut-être que son évocation des ébats entre Emma Bovary
et son amant Léon dans un fiacre qui traverse Rouen est toujours considérée
comme un scandale impardonnable. Il faut dire qu’aujourd’hui encore la
Normandie ressemble à la description venimeuse qu’en a faite Gustave
Flaubert : la pluie y tombe à verse et l’herbe y est omniprésente. C’est
peut dire que Flaubert entretenait une relation ambivalente avec sa terre
natale. Et, bien qu’il ait vécu la majeure partie de sa vie dans la capitale
normande, ou plus précisément dans un hameau avoisinant, Croisset, Rouen
continue d’entretenir avec lui une relation difficile.

Pourtant, l’autre star du cru, Jeanne d’Arc, aurait plus de raisons de se
plaindre de l’hospitalité locale. Après tout, elle a fini sur un bûcher
rouennais. Mais Rouen ne manque jamais de lui rendre hommage. Place du Vieux
Marché, à côté de l’église moderniste qui porte son nom, une stèle
pathétique évoque la pucelle d’Orléans. Quelques centaines de mètres plus
loin, le Fournil Jeanne-d’Arc fait de bonnes affaires sans remords. Plus
loin, on peut lire sur une plaque de cuivre : le cabinet de médecins
Jeanne-d’Arc est fier de soigner les Rouennais. Mais où est donc le Fournil
Gustave-Flaubert à Rouen ? Il existe certes un « lycée polyvalent
Gustave-Flaubert », mais ce n’est tout de même pas grand-chose à côté d’un
théâtre, baptisé du nom de Corneille, lui aussi fils littéraire de la ville.
Il y a aussi une avenue Flaubert. Et c’est tout. La maison où il a vécu
pendant des dizaines d’années a dû céder la place à une zone industrielle.
Et c’est à grand-peine que la FNAC locale parvient à produire un exemplaire
de Madame Bovary. On trouve plus facilement la correspondance de Flaubert
dans une librairie d’Amsterdam que dans la capitale de la Haute-Normandie.

Il faut donc se rendre à l’évidence : Rouen continue de ne pas porter le
génial écrivain dans son cour, plus de cent ans après sa mort. C’est le
caissier-conservateur-directeur de la maison natale de Gustave Flaubert,
transformée en musée, qui l’affirme. Au moment où j’arrive, monsieur le
directeur est en plein ménage. Il porte une blouse de médecin et des gants
de ménage roses. Pour la visite accompagnée, il faudra donc repasser. Mais
il prend tout de même le temps d’expliquer, avec un peu d’amertume dans la
voix, qu’après la mort de Flaubert [en 1880] les héritiers ont proposé sa
bibliothèque à la ville de Rouen. La municipalité a refusé le cadeau. « Ils
ne voulaient rien savoir de ce noceur syphilitique. »

La maison natale de Flaubert jouxte l’ancien hôpital. Le père de l’écrivain
y était chirurgien en chef, et le petit musée expose bien plus d’instruments
de torture aux vertus thérapeutiques que de témoignages laissés par son bon
à rien de fils [l’endroit s’appelle d’ailleurs « musée Flaubert d’histoire
de la médecine »]. A vrai dire, seuls le perroquet empaillé qui a inspiré
l’auteur, un pot à tabac en forme de crâne et deux dessins satiriques
présentent un quelconque intérêt littéraire. Il y a aussi la toque de maître
Sénard, l’avocat qui a défendu Flaubert et son roman Madame Bovary lors du
procès intenté en 1856 pour « offenses à la morale publique et à la
religion ». Le hasard a voulu que cette pauvreté biographique corresponde
précisément à la conception du métier d’écrivain que Flaubert avait lui-même
défendue. « L’écrivain ne doit laisser rien d’autre que son ouvre »,
écrivit-il à son collègue et ami Tourgueniev. « Sa vie n’a pas d’importance.
Peu importe ce bric-à-brac personnel. »

C’est pourtant tout le contraire dans le petit village de Ry, à une
vingtaine de kilomètres de Rouen, au cour d’une région appelée « les Trois
Vallées ». Ry est fou de Flaubert, Flaubert n’aimait pas Ry. L’écrivain a
situé l’action de son roman dans le village fictif de Yonville-l’Abbaye.
Ridicule, estime-t-on à Ry, le village qui veut être celui de Madame Bovary
 ; on en trouve des preuves jusque dans l’étymologie. Pourquoi Charles Bovary
s’appelle-t-il ainsi ? Le nom de famille a une « solidité normande et
bovine », explique la professeure de littérature Béatrice Didier. « Bovine »
plus « Ry » donne en toute logique « Bovary ». C’est du moins ce que l’on
pense « avec ferveur » à Ry. La rue principale du village a bien la
dimension de celle décrite dans Madame Bovary : elle est « longue d’une
portée de fusil ». Frappante coïncidence. Le restaurant Bovary, rue de
l’Eglise, ne dément pas. Son concurrent L’Hirondelle - du nom de la
diligence qui dans le roman s’arrêtait à Yonville-l’Abbaye non plus. Nous
demandons au responsable de l’office du tourisme ce qu’il en est. L’auteur
n’avait-il pas lui-même écrit à George Sand : « Je regarde comme très
secondaires le détail technique, le côté historique des choses ». Et
n’a-t-il pas répété avec agacement, quand on l’embêtait en lui demandant qui
avait servi de modèle pour Emma : « Madame Bovary, c’est moi ». Mais, à Ry,
on ne s’avoue pas vaincu pour autant.

L’employé de l’office du tourisme n’en démord pas : Flaubert connaissait une
certaine Delphine Delamare, habitante de Ry, dont le mari Eugène était bien
plus âgé qu’elle. « On sait qu’elle a eu une période tumultueuse, et elle
est morte dans des circonstances obscures. » Le village et les trois vallées
alentour ont même aménagé un itinéraire « Au pays d’Emma ». Il commence
naturellement à Ry. La maison du pharmacien du livre, Homais, est
aujourd’hui devenue une agence du Crédit agricole. Quant au pharmacien, il a
élu domicile dans la maison où les Bovary sont censés avoir vécu. Le
propriétaire du magasin de chaussures n’a pas eu besoin de Flaubert pour
trouver un nom adapté aux ambitions littéraires du village : sur sa vitrine
on peut lire Rêve-Ry. Quant à Flaubert, du haut de son socle en meulière et
coiffé d’un merle moqueur, il regarde tristement le bureau de poste.

Le Havre, un paradis en béton.

Classée en 2005 au patrimoine mondial de l’UNESCO, la ville valait bien une
deuxième visite pour le journaliste Donald Morrison, finalement conquis par
le charme moderniste de la cité d’Auguste Perret.

Vous connaissez peut-être Le Havre. Une ville de 200 000 habitants, à
l’embouchure de la Seine. Premier port de conteneurs français, c’est la plus
grande concentration de constructions en béton armé d’Europe. Certains
l’appellent « Stalingrad-sur-Mer ». Sartre en a fait le décor de La Nausée,
son roman de 1938, dont le titre à lui seul résume le sentiment de
l’écrivain à l’égard du lieu. Pendant des années, j’ai partagé ce point de
vue. Puis, l’année dernière, j’ai lu que l’UNESCO venait d’inscrire Le Havre
au patrimoine mondial. Non, vous ne rêvez pas. L’organisation des Nations
unies qui, depuis 1972, a désigné 812 sites d’une importance exceptionnelle,
s’est senti obligé d’ajouter à son classement les 150 hectares bétonnés qui
constituent le centre du Havre. Dans leur déclaration officielle, les juges
ont salué l’ « exploitation novatrice des possibilités du béton ». À
l’évidence, une nouvelle visite s’imposait. Cela n’a pas été difficile à
organiser. Le Havre n’est qu’à deux heures de Paris en train. Une fois sur
place, j’ai loué une bicyclette et mes yeux se sont dessillés. Car si cette
ville est en effet une citadelle de béton, elle est aussi un petit paradis,
tant pour ses habitants que pour ses visiteurs.

Commençons par les fondations. Dans la nuit du 5 septembre 1944, des avions
alliés ont bombardé Le Havre pour en déloger les soldats allemands, toujours
retranchés après le débarquement de Normandie. Les Allemands ont vidé les
lieux, mais le bilan de l’opération a été très lourd : 5 000 civils tués, 12
500 bâtiments détruits, 80 000 sans-abri. La ville allait mettre plusieurs
décennies à se relever d’une telle catastrophe. Mais ce fut aussi l’occasion
de reconstruire à partir de rien. L’homme choisi pour cette tâche, Auguste
Perret, était âgé de 71 ans. Ce fut le couronnement de la brillante carrière
de ce moderniste, connu pour son amour du béton. Pour reconstruire le
centre-ville, Perret a réuni une équipe de 100 architectes, qui ont
poursuivi le projet bien après sa mort, en 1953. Des larges rues plates et
rectilignes ont remplacé le dédale de rues hérité du XVI° siècle. L’une des
nouvelles artères, l’avenue Foch, bordée d’arbres, longue d’un kilomètre,
relie l’hôtel de ville à la mer. Elle est plus large que l’avenue des
Champs-Elysées.

J’ai emprunté sa voie cyclable qui fait elle-même la largeur d’une rue. En
chemin, j’ai aperçu une autre innovation de Perret : l’immeuble d’habitation
en béton - Le Havre en compte plus de 180 -, avec ses boutiques au
rez-de-chaussée, ses balcons aux étages supérieurs, ses hectares de fenêtres
et même, aussi improbable que cela paraisse, des colonnes, des chapiteaux et
des bas-reliefs. Car Perret avait beau être moderniste, il n’en était pas
moins épris de classicisme.

Perret a aussi conçu certains bâtiments publics mémorables, notamment
l’hôtel de ville, très aéré, et une surprenante église, Saint-Joseph, dont
la tour octogonale s’élève à 106 mètres au-dessus de la ville. Edifiée
presque entièrement en béton, l’église Saint-Joseph suit un plan en croix
grecque. La masse de la tour qui s’élève en son centre est allégée par de
nombreux vitraux illuminant l’intérieur. De fait, le haut clocher est
entièrement paré de vitraux, laissant le visiteur ébahi. J’ai visité
l’église ce jour-là en même temps qu’une dizaine d’autres touristes, qui
regardaient bouche bée l’intérieur de la tour. « C’est beau, non ? »*, s’est
exclamé un vieil homme, ajoutant qu’il s’était attendu à trouver l’endroit
hideux. Les habitants du Havre partageaient le même scepticisme lorsqu’ils
ont découvert l’ouvre de Perret. Ils étaient certes contents de retrouver un
hébergement après la guerre, mais, dans un premier temps, ils ont trouvé la
ville froide et sinistre. Les détracteurs du projet, en particulier à
droite, ont accusé la municipalité communiste d’avoir fait de la ville un
cauchemar soviétique. Mais, avec le temps, les Havrais ont fini par adorer
les appartements de Perret, si bien qu’aujourd’hui ceux-ci changent rarement
de main. Les larges rues ont été plantées d’arbres et garnies de fleurs, et
la circulation y est d’une fluidité enviable.

Les pieds endoloris par mes flâneries, j’ai finalement enfourché mon vélo
pour aller voir la mer. Il ne m’a fallu que 45 secondes. Je me suis installé
à l’une des nombreuses terrasses de café de la très moderne promenade
maritime. Tandis que je dégustais ma deuxième bière, le soleil de fin
d’après-midi s’est mis à déverser de l’or sur les immeubles de Perret et à
faire scintiller la tour de l’église Saint-Joseph. J’ai songé à la
renaissance du Havre après l’épouvantable nuit du 5 septembre 1944 et j’en
suis arrivé à croire à la réincarnation. Sartre aurait peut-être dû attendre
quelques années avant de choisir le titre de son roman.

Le calva parle aux anges.

Qui a parlé de pomme de discorde ? En Normandie, la pomme est synonyme de
calvados, une liqueur que le Ciel jalouse.

En Normandie, personne ne se souvient de la première fois où l’on a bu du
calvados, cet alcool de pomme aux reflets ambrés dont le goût est aussi
chaud et aussi riche qu’un rayon de soleil l’été en fin d’après-midi. C’est
que l’abus de calvados, des siècles durant, a fait perdre leur mémoire
collective à l’ensemble des Normands. Mais une chose est sûre : l’humble
pomme qui, pour certains est à l’origine du péché originel à une tout autre
signification dans cette région.

Les Normands ne parlent pas de pommes à couteau mais de pommes à cidre. Et
ils considèrent qu’il est de leur devoir de les transformer d’abord en
cidre, puis en calvados - « l’élixir convoité ». Ce n’est pas un hasard si
les Français, le classent, dans ce qu’ils appellent les eaux-de-vie*. La
distillerie Busnel, construite en 1910 par une entreprise créée en 1820, se
situe dans l’Eure, à Cormeilles, en Haute-Normandie donc. Tous ceux qui se
sont inscrits pour la visite, ce matin, n’ont visiblement qu’une envie :
passer à la dégustation*. Mais, avant le paradis papillaire, le purgatoire
de la visite nous attend. Alors, comment fabrique t-on le calvados ? On
apporte à la distillerie plus de quarante variétés de pommes provenant d’une
zone d’appellation contrôlée, au riche sol argileux. On les lave à l’eau de
source, on les écrase et on les presse. On laisse fermenter le jus de pomme
dans des cuves fermées pour obtenir du cidre. Puis vient le processus
crucial de la distillation.

Le cidre est chauffé à environ 90 °C ; et les vapeurs qu’il exhale sont
recueillies dans des alambics pour finir sous la forme d’un bel alcool
cristallin. À 70 °C environ, cet alcool est beaucoup plus fort quel le
produit fini, qui, lui, est dilué avec de l’eau distillée. On n’est pas
censé boire cet alcool, mais, vu que les gens de la région l’ont surnommé l’eau
de feu, on peut supposer qu’il a déjà coulé dans plus d’une gorge normande.

Alors que nous entrons dans le chai, l’envie de boire un verre se précise.
Mais . la leçon d’abord. Le calvados vieillit dans d’innombrables rangées de
fûts de chêne, et c’est le bois qui donne au calvados sa couleur. Dans le
chai, l’air est si chargé en vapeurs d’alcool à l’odeur sucrée de pomme, que
respirer suffit pour sombrer dans une légère ivresse. Environ 2 % de la
production sont perdus à cause de ces vapeurs - « pour que les anges sachent
que les hommes ont fait leur devoir », assurent les Normands qui appellent
cette évaporation « la part des anges ».

Epuisés par tant de savoir et par l’attente, nous nous contentons de hocher
la tête en bons élèves, bien sages, et posons quelques questions pour
montrer que nous méritons notre récompense alcoolisée. Nous ne doutons pas
une seconde que ce moment tant attendu est proche. Nous ne nous sommes pas
trompés. Les hommes de notre groupe tiennent absolument à imiter les gens du
coin et leur palais « blindé ». Ils descendent donc un peu d’année, la plus
forte des deux marques fabriquées par cette distillerie. À les voir tousser
et s’étouffer, je dirais qu’il leur reste du chemin à parcourir. L’année est
très fine - fort, certes, mais également pur et velouté. Cependant, dans la
gamme Busnel, moins alcoolisée, on repère plus facilement les
caractéristiques du calvados : les odeurs d’amande et de vanille mêlées à ce
parfum boisé et fruité si caractéristique. Il n’est pas étonnant que les
Normands en soient si fiers !

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