Retraites.

Mardi 21 décembre 2010 // La France

Dans le conflit actuel sur la réforme des retraites, l’erreur consisterait à confondre le succès des manifestations et des grèves d’une journée, et le mouvement social.

Manifestations et grèves sont l’écume de la contestation contre le projet de réforme unanimement considéré à juste titre, comme une régression sociale ; le mouvement social est la lame de fond qui vient des profondeurs de la société française et met en cause l’ensemble de la politique engagée par Nicolas Sarkozy depuis son élection et, au-delà, les politiques menées depuis une trentaine d’années. Manifestations et grèves sont conjoncturelles, impulsées par une intersyndicale qui restera soudée tant que le texte portant réforme des retraites ne sera pas voté ; un mouvement social est un phénomène structurel, il mûrit lentement jusqu’au jour où il sera arrivé à maturité et pourrait conduire à la paralysie du pays sur une période plus ou moins longue selon l’opposition qu’il aura en face de lui.

C’est parce que les grandes confédérations syndicales en ont conscience et qu’elles craignent d’être dépassées qu’elles évitent de jeter de l’huile sur le feu en appelant à la grève reconductible. Elles auraient, en effet, beaucoup à perdre à laisser la contestation leur échapper et s’installer dans la durée ; d’où la nécessité pour elles d’en conserver la maîtrise et de sortir du conflit en donnant l’impression qu’elles ont « gagné la bataille de l’opinion publique », comme le répète à longueur d’entretiens François Chérèque.

Mais la chose ne sera pas facile, car une partie de plus en plus importante de leur base pousse à la radicalisation. Aucune confédération n’est épargnée. Même à la CFDT, considérée comme le syndicat le plus ouvert, sa fédération des cheminots appelait à la grève le 12 octobre et celle des chauffeurs routiers serait sur le point de bloquer les accès à certaines zones commerciales.

Toute la question est de savoir si le mouvement social est mûr. Certes la participation aux manifestations et aux grèves d’un jour est en constante augmentation, tous les secteurs d’activité et toutes les catégories de salariés sont touchés, des défilés sont organisés dans des villes moyennes qui restent habituellement à l’écart des mobilisations, les lycéens et les étudiants se joignent désormais aux manifestations et, surtout, on voit apparaître dans de nombreuses entreprises de nouveaux modes d’action (grève quotidienne d’une heure ou tous les deux jours), mais de trop nombreux travailleurs ont beaucoup à perdre à entrer dans l’action.

C’est le cas des fonctionnaires ou des agents de la RATP et de la SNCF qui, depuis la jurisprudence Raffarin de 2003, ne sont plus payés en cas de grève. Et s’ils « veulent bien être la locomotive du mouvement social, encore faut-il qu ’il y ait des wagons à accrocher », comme l’a dit fort justement l’un d’eux. Les salariés du privé doivent prendre leur destin en main et se mouiller : il est fini le temps où, comme en 1995, ils faisaient grève par procuration.

Si la situation n’est pas simple pour les organisations syndicales, elle ne l’est pas non plus pour le gouvernement, quoi qu’en disent ses éminences grises. À François Chérèque qui s’inquiétait auprès de Raymond Soubie du risque de créer des déçus que comportait un passage en force de la réforme ; le conseiller social du président de la République a répondu que l’urgence était de faire passer la réforme et que les déçus le gouvernement s’en occuperait après.

Conclusion du dirigeant cédétiste : Nicolas Sarkozy prévoit une pseudo-réforme de la fiscalité qui, en faisant croire à grand renfort de publicité qu’elle mettra les riches à contribution, devra calmer le peuple. Le pari est risqué et fait dire à un autre responsable syndical, au sortir de sa rencontre avec Claude Guéant, que le président et son entourage sont complètement déconnectés des réalités et vivent dans un autre monde. Quoiqu’il en soit, si la réforme passe en l’état, il y a de fortes chances que la colère sociale retombe. Ce ne sera que partie remise : il est fort probable, en effet, que d’autres conflits naissent sporadiquement qui pourraient entraîner des violences.

Répondre à cet article