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Résister au libéralisme.

Vendredi 22 janvier 2010 // La France

Si, l’on se souvenait du diagnostic de Pierre Manent, il serait vain de résister au libéralisme, puisqu’il est le monde moderne lui-même, tel qu’il s’est constitué depuis le XVI° siècle et persiste à perdurer dans des formes politiques et économiques. Formes auxquelles on serait bien en peine de substituer d’autres formules, puisque, au demeurant, les deux grandes tentatives alternatives, la républicaine et la chrétienne se seraient cassés les dents. Il est vrai que Manent tempère son affirmation par une restriction mentale considérable : débouté de toute fonction de gouvernance, le christianisme n’en garderait pas moins toute sa légitimité magistérielle, apportant ainsi au libéralisme installé le contrepoint d’une contestation de finalité. La question demeure, néanmoins, béante d’une modification possible de la logique en cours. Est-il envisageable de l’amodier sérieusement en apportant un éclairage philosophique, éventuellement ravageur pour sa pertinence anthropologique ? L’essai que publie François Huguenin, et qui a le mérite essentiel de porter le fer aux points les plus sensibles du système, répond à l’interrogation à partir d’un dossier impressionnant, rassemblé sur l’étude des courants actuels qui s’opposent au libéralisme là où il est le plus triomphant, l’Amérique du Nord.

Ces courants sont très mal connus en France, et l’on sait gré à l’auteur de les présenter dans une synthèse dont la complexité peut parfois faire vaciller sans que l’intérêt faiblisse jamais. Mais comment une telle richesse conceptuelle, culturelle, pourrait-elle souffrir la simplification alors qu’elle est la garante de l’authenticité de la recherche ? Qu’est-il au fond reproché au libéralisme ? D’arracher l’individu à son enracinement ontologique, à sa destination téléologique ainsi qu’au tissu de ses appartenances. Pour restituer cet ensemble, à partir de la diversité des écoles, de la démarche singulière de leurs représentants, un effort s’impose, que François Huguenin s’est lui-même préalablement imposé, afin de mettre en correspondance, parfois en opposition toutes les thématiques. C’est la pensée de John Rawls qui lui fournit son point de départ, puisque ce considérable théoricien du libéralisme est l’un des rares à nous offrir une cohérence et une puissance capables de susciter des réponses à la mesure de l’enjeu. On sait qu’elle s’ordonne autour d’une idée qui n’est pas sans ancrage dans l’histoire, puisque les plus grands l’ont reconnue, mais à laquelle Rawls a su donner un statut nouveau, étonnamment cohérent avec le primat de l’individualisme contemporain. Mais cette puissante composition autour de la justice ne pouvait échapper à la contestation de ceux qui n’en admettent ni l’abstraction, ni la séparation d’avec le bien, ni la coupure d’avec les communautés concrètes où se transmettent les valeurs.

Si l’homme de la théorie de la justice comme équité a voulu trouver un accord possible entre tous les partenaires sociaux, ce ne pouvait être qu’au détriment d’éléments essentiels à l’humanité. Vouloir jeter un voile d’ignorance sur ce qu’Aristote appelait « la vie bonne » peut s’entendre de la part de ceux qui n’admettent plus que l’agnosticisme moral. Mais est-ce tenable, alors que tant de menaces planent sur le destin même de l’espèce ? Les objections à cet agnosticisme proviennent d’une pluralité de courants, mais il se pourrait bien qu’ils participent d’un souci commun non exprimable explicitement, mais irrépressible. François Huguenin privilégie sans doute les thématiques les plus philosophiques, qui reviennent d’ailleurs en force dans les nouvelles générations, mais il n’ignore rien des apports de la résistance au libéralisme. L’un d’entre eux se réclame du courant républicain, terme qu’il faut entendre au sens d’un humanisme civique, apparu dans les cités italiennes des XIV° et XV° siècles. Ainsi John Greville Agard Pocock établit la possibilité d’une histoire des idées politiques, non conforme à l’orthodoxie libérale. Cette histoire insiste en particulier sur la continuité entre la philosophie aristotélicienne et la pensée de la Renaissance autour de l’idée de cité, où les fins particulières sont prises en compte dans le gouvernement commun. Le sens civique est donc prédominant dans cette conception qui s’oppose à un certain éclatement individualiste.

On saisit la continuité de ce républicanisme qui continue sa trajectoire, en s’opposant par principe au libéralisme, avec lequel il n’entretient pas moins une complicité native, dont on reconnaît l’origine chez Nicolas Machiavel. C’est qu’il y a un réel décrochage par rapport à Aristote et à saint Thomas, qui se manifeste dans le fait que « la politique est envisagée non comme le moyen pour l’homme de réaliser ce qui le caractérise au plus haut point, à savoir sa nature sociale, mais comme celui de circonscrire la menace de l’autre et la passion de la peur qui en découle ». D’où aussi la différence entre les vertus antiques, (prolongées par la scolastique) et la virtu machiavélienne, sur laquelle a tant insisté un Leo Strauss.

Mais il faut avancer trop vite et aborder la partie très imposante de l’essai qui concerne l’évolution récente de la pensée chrétienne. Celle-ci est partie prenante de la réaction communautarienne (Sandel, Taylor, Walzer ) avec la figure majeure d’Alasdair MacIntyre, ancien marxiste, désormais héritier du courant aristotélico-thomiste. Mais une tendance plus radicale est apparue ces dernières années avec des intellectuels plus attirés par la théologie proprement dite, revenant à un texte aussi fondateur que La Cité de Dieu de saint Augustin. Celui d’entre eux qui a affronté le plus directement la politique est l’Américain William Cavanaugh dont l’audace va jusqu’à contester la validité des origines de l’autonomisation de l’État à la suite des guerres de religion. Pour lui, il y a un véritable mythe de la religion porteuse de violence et de l’État indépendant restaurant la paix civile au prix de la séparation d’avec le religieux. Je vois, personnellement, dans ce déni, un véritable coup de force à l’encontre de la fondation de l’État moderne et de ses justifications encore actuelles. Mais Cavanaugh veut instaurer un nouvel espace religieux concret, il n’entend pas restaurer un État chrétien. Sa contestation du libéralisme n’en atteint pas moins la mentalité et la pratique contemporaines. Pas plus que les autres critiques de Rawls, il ne propose pas de solution miracle globale. Mais cette mise en cause du système établi ne saurait être sans conséquences car elle fait entendre une révolte profonde qui ne s’éteindra pas.

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