Recensement de 2010.

Samedi 21 mai 2011 // Le Monde

The New York Times New York De Hattiesburg (Mississippi) ici, dans le Sud profond, on a respecté pendant des générations le tabou portant sur l’amour interracial. Il y a moins de quarante-cinq ans, le mariage entre Noirs et Blancs était illégal et, même après la levée de l’interdiction, il est resté très longtemps mal considéré. C’est pourquoi Jeffrey Norwood, entraîneur de basket-ball universitaire, a hésité avant de répondre à une offre d’emploi alléchante. A l’époque, Jeffrey Norwood, qui est noir, fréquentait une Métisse blanche asiatique. "Vous comptez vous installer dans le sud du Mississippi ?" lui a demandé son père d’un ton sceptique, se souvenant du temps où le simple fait d’être vu en compagnie d’une femme d’une autre race faisait courir à un Noir un danger mortel. " Vous êtes sûrs ? "

Mais, après plusieurs visites à Hattiesburg, Jeffrey Norwood s’est dit rassuré de ce qu’il y avait vu, à savoir une diversité grandissante. Aussi s’y est-il installé après avoir épousé son amie. Puis le couple a eu un bébé, une petite fille qui, lors du recensement de 2010, a été déclarée noire, blanche et asiatique. [Depuis le recensement de l’an 2000, les Américains ont la possibilité de se déclarer comme appartenant à une ou à plusieurs races]. Taylor Rae Norwood, 3 ans, est l’un des milliers d’enfants métis qui ont fait du Mississippi un des Etats qui ont enregistré l’une des plus fortes croissances de population multiraciale, une progression de 70% entre 2000 et 2010, selon les derniers chiffres du Bureau du recensement.

Le grand recensement de 2010, qui a permis pour la première fois un décompte précis des Américains métis, montre que cette population a augmenté bien plus vite que ne l’avaient prévu de nombreux démographes, en particulier dans le sud du pays et dans certaines régions du Midwest. Elle a doublé en-Caroline du Nord. Elle a crû de plus de 80 %en Géorgie et de presque autant dans le Kentucky et le Tennessee. Dans l’Indiana, l’Iowa et le Dakota du Sud, elle a fait un bond d’environ 70 %. Toutes les augmentations supérieures à 50 % sont impressionnantes’ ; souligne William Frey, démographe de la Brookings Institution. "Que des Etats comme le Mississippi aient enregistré une très forte progression du nombre de personnes se considérant à la fois comme blancs et noirs en dit long. C’est quelque chose que l’on n’aurait jamais prédit il y a encore dix ou vingt ans, la combinaison prédominante-est Asiatique, Blanc et autochtone, originaire d’une île du Pacifique, tandis qu’en Oklahoma le mélange le plus courant est Amérindien et Blanc. Dans le Mississippi, la combinaison majoritaire est Blanc et Noir - les deux groupes qui ont le moins de chances de se marier entre eux, par le passé comme de nos jours, à cause de la persistance des différences socio-économiques (et, jusqu’en 1967, de la loi).

Pendant la majeure partie de la dernière décennie, le Mississippi a caracolé en tête des Etats par le nombre de ses mariages mixtes, souligne M. Frey. Reste que les Métis représentent encore une infime partie de la population de l’Etat. 34 000 individus, soit environ 1,1 %. Par ailleurs, de nombreux habitants du Mississippi se plaignent des inégalités raciales persistantes. En 2010, le gouverneur républicain du Mississippi, Haley Barbour, a soulevé un tollé en suggérant que, malgré des frictions parfois meurtrières, l’époque de la lutte pour les droits civiques au Mississippi qui s’est étendue de 1955 à 1965 et durant laquelle les pratiques ségrégationnistes étaient toujours en vigueur n’avait pas été une période si terrible.

Cependant, beaucoup de personnes constatent des avancées. Les comportements changent progressivement ; note Marvin King, professeur de sciences politiques à l’université du Mississippi. Il est noir, marié à une Blanche et ils ont une petite fille âgée de 2 ans. L’hostilité qui était la règle il y a des années n’est plus aussi ostensible. Cela se traduit par des relations interraciales plus fréquentes, les gens en ont moins peur. On n’a plus besoin de se cacher. A la différence de ce qui se passe dans de nombreux autres Etats, la population du Mississippi n’a que peu augmenté depuis dix ans. Les chercheurs en ont déduit que l’évolution des mentalités n’était pas due à la présence des nouveaux venus. La population a crû de 3,8 % dans le Mississippi depuis 2000, contre 18,46 % en Caroline du Nord. La Caroline du Nord doit cette forte croissance aux Latinos et aux-Noirs, ainsi qu’aux personnes venant d’ailleurs qui font bouger les choses, souligne William Frey. Dans le Mississippi, en revanche, le changement s’est opéré de l’intérieur.

Dans cet Etat, la proportion de jeunes de moins de 18 ans est plus forte parmi les Métis que dans le reste de la population, toutes races confondues, ce qui montre que la croissance de la population métisse résulte de naissances récentes. Mais, ici comme dans d’autres Etats, elle est sans doute également imputable aux Américains plus âgés qui, auparavant, se déclaraient noirs ou d’une seule race et qui voient aujourd’hui leur identité sous un angle plus large. En réalité, les relations entre Noirs et Blancs ne datent pas d’hier - simplement, jadis elles ne se manifestaient pas ouvertement affirme Matthew Snipp, professeur de démographie à la faculté de sociologie de l’université Stanford. A propos des enfants métis issus de ces relations, il précise que depuis qu’on leur a donné le choix en 2000, les gens ont eu une décennie entière pour réfléchir à la question de leur identité. Certains chiffres sont moins le reflet de changements que des corrections. En un sens, ils brossent un portrait plus exact de l’héritage racial qui était autrefois occulté.

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