Quel printemps Arabe ?

Dimanche 10 avril 2011 // Le Monde

L’Occident se plaisait à imaginer le monde arabo-musulman sclérosé, ses sociétés ankylosées pour toujours, reclus d’islam et d’immobilisme. Et voilà que le grand vent de l’histoire s’est levé sur la rive sud de la Méditerranée et semble vouloir mettre fin à
l’exception d’un monde resté à l’écart de l’histoire universelle.

Durant des siècles, le monde arabo-musulman a connu au Moyen-Orient un dynamisme équivalent à celui de nations d’Europe. Souvenons-nous des immenses bazars de Bagdad ou d’Istanbul regorgeant de marchandises et d’hommes d’affaires dont les serviteurs sillonnaient le monde pour y vendre leurs produits et y proposer leur foi. Se souvient-on qu’au neuvième siècle, la part de cette région du monde, dans la production mondiale, était supérieure à celle de l’Europe (9 %) ? A l’aube du dix-huitième siècle, en revanche, il ne s’agit plus que de 2 % pour le Moyen-Orient contre 22 % pour l’Europe.

Pourquoi un tel déclin ? Nombreuses ont été les explication avancées, toutes plus ou moins satisfaisantes. On a dit l’islam hostile à la notion de commerce. Rien n’est plus faux, le Coran bien davantage que les Évangiles est favorable aux échanges commerciaux Mahomet lui-même n’était-il pas marchand ? Serait-ce à cause du refus musulman de l’usure ? La Bible et la Torah n’y sont pas non plus favorables. Les esprits peu éclairés et partisans metter évidemment en avant, comme cause première de ce retard socio-économique de l’Orient, l’impérialisme occidental. Très populaire dans les masses musulmanes, cette explication ne tient pas au regard des réalités de l’histoire du monde. Le plus vraisemblable, c’est que les sociétés islamiques se sont figées, repliées sur elle mêmes, tournant le dos à l’innovation et à l’esprit entrepreneurial.

UN MONDE EN MARGE

Et, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que les pays musulmans, se mettant à copier le dynamisme des entreprises occidentales, ont pu se prévaloir d’un retour souvent important dans le concert des nations à la tête d’entreprises puissantes, avec le concours de marchés financiers viables. L’écart entre Occident et monde arabo-musulman, en dépit du concours de l’or noir, n’en reste pas moins important puisque le revenu par tête des pays musulmans ne représente toujours qu’à peine 30 % du revenu moyen en Europe et aux États-Unis.

Alors que les régimes militaires d’Amérique latine comme les « démocratie populaires » d’Europe de l’Est ont été balayées, le monde arabe avait semblé demeurer pour longtemps en marge de ces grandes vagues. À l’échelle mondiale, la longévité des régimes arabes est un phénomène exceptionnel. Khadafi régnait sur la Libye depuis quarante ans. En Égypte, Moubarak était au pouvoir depuis trente ans. Au Yémen, Ali Saleh l’est depuis trente deux ans. En Syrie, la « dynastie républicaine » des Assad tient le pays d’une main de fer depuis quatre décennies. Quant à Ben Ali, il aura occupé le pouvoir durant vingt-trois, Bouteflika se contentant, en Algérie, de quelque dix ans.

UNE RENTE IMPRODUCTIVE

Auréolés d’une incontestable légitimité, en raison de leur lutte pour l’indépendance de leurs pays respectifs, beaucoup de ces leaders arabes du départ ont eu pour souci premier de mettre fin aux monarchies en place. Ce fut le cas avec Khadafi renversant le débonnaire roi Idriss en Libye, de Bourguiba déposant le bey de Tunis, de certains officiers, en Irak, en assassinant le jeune roi Fayçal, du général Néguib en Égypte, mettant fin au règne libéral du roi Farouk. Une mesure contre-productive dont se fait l’écho, non sans une pointe d’ironie, une édition récente du quotidien saoudien AZ-Riyadh qui note que la plupart de toutes les républiques, établies sur les cendres d’une monarchie souvent éclairée et respectueuse des libertés publiques, se sont révélées brutales et répressives avec partis uniques et régimes militaires à la clef. Sans parler de l’accaparement du pouvoir au service de clans et d’une corruption endémique. Reste que le monde arabe a toujours été et demeure une mosaïque. Et que monarchies, républiques, monocraties dictatoriales, capitalisme, dirigisme tiers-mondiste et socialisme arabe y cohabitent plus ou moins harmonieusement.

Certes, les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ont connu entre 2002 et 2006 une croissance bien supérieure à celle des pays développés. Toutefois, leur dépendance aux marchés occidentaux en tant que fournisseurs de pétrole, sous-traitants industriels ou prestataires de services, et en tant que clients de produits alimentaires ou industriels les ont particulièrement exposés aux effets de la crise économique qui a commencé en 2007. D’autant plus que les économies occidentales se sont montrées moins friandes enmatière de services (tourisme, main-d’oeuvre immigrée) et de produits (textiles, petits biens d’équipement). D’où une baisse des flux financiers vers ces contrées, qu’il de tourisme, d’exportations, de transfert financiers des migrants ou des investissements étrangers directs. Avec ce double phénomène aggravant d’une rente pétrolière facteur d’immobilisme, et d’une démographie galopante.

De fait, à partir de 1973, les sociétés arabo-musulmanes se verront bouleversées par le quadruplement des prix du pétrole qui fera d’elles, dans leur quasi-totalité, des pays rentiers. Alors même que, si le monde arabe représentait 100 millions d’habitants en 1970, il s’agit aujourd’hui de plus de 300 millions, dont 84,5 millions en Égypte, 35,4 millions en Algérie et 32,4 millions au Maroc.

Dans ces conditions, la gouvernance se complexifie et l’on ne peut se contenter d’une simple et modeste redistribution. Et, comme le travail est peu encouragé, les ressources étatiques pour amortir les chocs sociaux se faisant plus rares, les pouvoirs se retrouvent face à de plus en plus de mécontents, aussi bien dans le monde rural paupérisé qu’au sein d’une jeunesse urbaine souvent instruite mais déclassée socialement. Les statistiques sont cruelles. En matière de chômage, l’Égypte arrive au 107e rang, le Maroc au 109e, l’Algérie au 110e, la Jordanie au 139e, la Tunisie au 140e et le Yémen au 185e rang.

D’autant que, si certains pays disposent de la manne pétrolière (Algérie, Arabie Saoudite, Libye, Yémen) tout en devant importer la quasi-totalité des produits alimentaires et des biens de consomation ; les autres produisent en partie de quoi nourrir leur population (Maroc, Égypte, Tunisie) mais doivent importer leur énergie.

Rares sont donc ceux qui peuvent se prévaloir d’une balance commerciale harmonieusement répartie entre les différents secteurs d’activité. Si bien que ces déséquilibres structurels, couplés au caractère figé, ploutocratique, inefficace et injuste de la plupart des systèmes politiques en place, ne permettent pas de générer une croissance suffisante pour absorber les millions de jeunes, éduqués et qualifiés qui galèrent sur le marché du travail.

UNE JEUNESSE EN DÉSHÉRENCE

Car ce que l’on oublie, c’est que le taux d’analphabétisme est aujourd’hui nul en Tunisie et en jordanie, très faible en Égypte et au Maroc. Alors même que le taux d’accès à l’enseignement supérieur s’est aussi accru fortement puisqu’il atteint, par exemple, 30 % en Tunisie et en Jordanie et 15 % au Maroc. Assurément des mutations sociales et culturelles majeures. Rien d’étonnant donc à ce que ces jeunes élites mondialisées, familières d’internet et des réseaux sociaux, soient le fer de lance des « révolutions émergentes ». Pour l’heure, il semble que l’on ait surtout affaire avec des revendications d’équité sociale et économique, couplées à l’aspiration aux libertés civiles essentielles et à un véritable État de droit. De fait les gouvernements arabes pour beaucoup ont échoué sur plusieurs fronts : faillite d’États patrimoniaux englués dans les rentes de situation, échec de la libéralisation de l’économie confisquée au service d’oligarchies prédatrices dénuées de tout esprit de justice sociale, échecs de toutes les tentatives unitaires, désintégration de l’Irak. Et, ne parlons pas des défaites répétées face à Israël.

La question qui se pose, en définitive, à l’heure actuelle, c’est de savoir si les islamistes ne vont pas profiter au final des soulèvements en cours. À bien considérer la situation, la fin des grandes idéologies qui avaient constitué le ferment politique de la période post-coloniale, comme le panarabisme ou le socialisme arabe, a débouché sur une confrontation entre pouvoirs dictatoriaux de préférence à lafawda, le « désordre » et un islam politique, stimulé par le succès de la révolution khomeinyste en Iran. Pour l’heure, il semble que le mouvement de protestation parti de Tunisie, ait pris de court aussi bien les pouvoirs autoritaires en place que les islamistes.

L’Égypte, pièce maîtresse d’un dispositif complexe, et le principal point d’appui des États-Unis dans la région avec l’Arabie Saoudite, est portée à bout de bras par l’Oncle Sam. C’est le premier pays arabe à avoir osé la paix avec l’État hébreu et à avoir su ensuite jouer un vrai rôle de médiateur vis-à-vis de l’ensemble du monde arabe. La crainte est donc celle d’une prise de pouvoir progressive et totale par les Ikwanes les frères, en arabe qui sont déjà avec les institutions de la sécurité les véritables gestionnaires de la société égyptienne car le régime d’Hosni Moubarak, pour prix de la non-ambition politique affichée des Frères musulmans, leur a laissé déployer leur influence et investir l’espace public dans tous les domaines : santé, éducation, culture, finances et médias. D’où la dérive sectaire et communautariste d’un discours islamique de plus en plus prégnant et une société d’où les chrétiens sont de plus en plus absents de l’univers mental des Égyptiens musulmans.

Si les Frères musulmans divisés sur la stratégie politique à adopter représentent une menace sérieuse, il y a pire avec les salafistes qui tentent de les déborder, sans oublier les djihadistes de tout poil qui font peser une hypothèque que la propagation du désordre ne permet pas d’ignorer. Tout dépen6lra du rôle de l’armée, véritable-ossature, depuis le renversement de la monarchie, du régime égyptien.

LE SYNDROME IRANIEN

Derrière les tergiversations de l’administration américaine et des gouvernements occidentaux à l’égard de la crise égyptienne se profile le syndrome de l’Iran en 1979 avec l’abandon du souverain perse et l’instauration d’une république islamiste obscurantiste et farouchement hostile à l’Occident. C’est le cauchemar redouté par la plupart des alliés arabes sunnites de Washington : un lâchage américain. D’autant que tout ce qui peut affaiblir l’axe des pays arabo-musulmans « modérés » (c’est-à-dire proches des Occidentaux) ne peut que renforcer l’Iran des mollahs, déjà débarrassé de Saddam Hussein en Irak grâce à la Maison-Blanche et qui a su pousser ses pions au Liban avec le Hezbollah, à Gaza avec le Hamas, en Syrie et ailleurs, à Bahrein, notamment. Si on peut parler de recul américain au Moyen-Orient, force est de constater que la marge des diplomaties européennes est étroite. Alors même que cette région constitue un enjeu géopolitique et géostatégique fondamental pour le Vieux Continent.

Et qu’il ne faudrait pas pour son malheur et le nôtre qu’elle cède à la petite musique de Téhéran sur le « réveil islamique ». Quand on voit le feu qui couve dès à présent en Algérie, où le miroir est brisé, au Yémen, même en Syrie et plus encore en Libye, on se dit que l’onde de choc de la révolution tunisienne ne fait que croître et embellir sur l’aire arabo-musulmane. Allah reconnaîtra-t-il les siens ? La suite n’est pas écrite. L’idéal serait de voir l’émergence dans cette région d’États de droit où les minorités puissent exister librement et se voir représentées, avec une libre participation de tous à la vie de la cité. On peut toujours en rêver.

Alors, un véritable printemps pour les peuples arabes ou les prémisses d’un enfer islamiste pour ces derniers et, pour nous, des vagues migratoires sans précédent s’échouant sur l’Europe ?

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