Quel avenir pour l’Afrique ?
Lundi 4 décembre 2006, par // L’Afrique
En Afrique, la France se dégage, militairement, politiquement, économiquement de ce qu’il faut bien appeler ses responsabilités. Tout ça à grands coups de belles théories parfaitement démagogiques et irréalistes qui n’ont pas empêché mais au contraire couvert les manoeuvres de corruption dont pâtit malheureusement l’Afrique.
Politique magazine a demandé à trois experts de donner leur point de vue. Bernard Lugan, bien connu des milieux africanistes, dresse un bilan sombre de la situation politique et économique. Pierre Chalvidan et Dominique Souchet, impliqués dans des projets micro-économiques et sociaux en Afrique, rapportent leur expérience, plutôt positive, et qui pourrait servir d’exemple à une politique française intelligemment généreuse et profitable à toutes les parties.
En 1950, à la fin de la période coloniale, l’Afrique rassemblait 9 % de la population mondiale et totalisait 7 % du commerce planétaire en 2004, avec 14% de la population mondiale, sa part dans le commerce mondial est tombée à 2%. À l’exception de la petite dizaine d’États producteurs de pétrole les autres sont marginalisés plus grave encore, quatre pays qui sont la RSA, le Nigeria, la Libye et l’Algérie totalisent à eux seuls 25 % de tout le commerce international africain. La non-homogénéité des situations se retrouve dans le domaine du PIB puisque 70% de celui de tout le continent est réalisé par huit pays qui sont par ordre alphabétique, l’Algérie, le Cameroun, l’Égypte, la Libye, le Maroc, le Nigeria, la Tunisie et la RSA.
Le continent, et plus particulièrement l’Afrique sub-saharienne, est donc sorti de l’économie internationale. Ce qui frappe dans la catastrophe africaine c’est qu’elle est totale : Economique, politique, sanitaire, sociale, morale, etc. Elle s’accentue même et cela en dépit des déclarations lénifiantes, puisque la croissance du continent est en baisse par rapport celle des zones économiques concurrentes d’Asie. L’Afrique ne sera donc pas en mesure d’atteindre en 2015 les objectifs ambitieux qui avaient été naïvement fixés à Johannesburg en 2000. Il faudrait en effet aux pays situés au sud du Sahara une croissance moyenne d’au moins 7% par an durant deux décennies pour simplement contenir la pauvreté ; or nous en sommes a une moyenne de 4% entre 1999 et 2004, ce qui signifie qu’au lieu de progresser l’Afrique s’enfonce claque jour un peu plus.
Pourtant les statistiques montrent qu’il y a tout de même un progrès, mais la démographie africaine efface les 2/3 des avancées économiques quand elles ont lieu. Ainsi, et selon les chiffres du FMI en date du mois de mais 2005, le PIB continental a-t-il augmenté de 3,9 % en moyenne de 1966 à 2005. Mais ce chiffre, brandi par les partisans de la méthode Coué est trompeur et il conduit même à de graves contresens. Car si nous le ramenons à l’évolution de la population il s’effondre à 1,6% à peine.
La démographie plombe donc tous les progrès qui peuvent être faits et annule tous les effets positifs des mesures qui peuvent être prises. Comment espérer inverser la tendance dans un proche avenir, quand nous constatons que la population africaine qui était de 872 millions d’habitants en 2004 est passée à 910 millions en 2005, soit près de 40 millions de nouvelles bouches à nourrir en une seule année ? Nous sommes face à un tonneau de Danaïdes » démographique.
Le dernier sommet franco-africain a-t-il été positif ?
L’impression qui se dégage de ce sonnet est une grande tristesse. Nous sommes à l’évidence dans une fin de cycle car les grandes retrouvailles franco-africaines et leurs fastes appartiennent à des temps révolus. La France n’a en effet plus rien à offrir à ses clients en dehors de creux discours moralisateurs qui n’engagent personne, d’un credo démocratique auquel nul ne croit et d’une francophonie désormais vide de sens. Les chefs d’Etat présents ont pourtant tenté de faire bonne figure à un président Chirac qu’ils aiment bien et qu’ils savent en bout de course. Et pourtant, il représentait un pays devenu l’ombre de lui même et n’ayant plus de politique africaine. Comment en aurait-il d’ailleurs dans le cadre européen actuel ? Affaibli et n’ayant guère plus de prise sur les évènements, le président français qui n’avait rien à dire et encore moins à offrir a donc été réduit annoncer une taxe sur les billets d’avions afin de financer les politiques sociales dans le tiers-monde et une augmentation du nombre des visas pour les ressortissants africains... Et cela dans un contexte nouveau : Celui des émeutes de banlieue retransmises dans toute l’Afrique par le canal des télévisions.
Si bien que les Africains d’Afrique ont découvert, stupéfaits, et surtout indignés, qu’à eux seuls, quelques dizaines de « jeunes » voyous issus de l’immigration africaine pouvaient faire vaciller l’ancienne puissance coloniale, réduite à se couvrir la tête de cendres. Ils ne reconnaissent plus la « France du général De Gaulle » dans celle qui a eu peur de célébrer la bataille d’Austerlitz. Et que dire du sort réservé au général Poncet et à ses subordonnés ? Pour les Africains d’Afrique une chose est claire la France marche sur la tête. Chez eux, des hommes qui libèrent des populations terrorisées par des coupeurs de route, par des assassins sadiques, par des violeurs, sont fêtés, admirés, adulés, tandis qu’en France, ils sont jetés en prison.. Ne nous leurrons pas, les résultats politiques de ces évènements seront incalculables car la France a perdu la face ; Or en Afrique, perdre la face est le pire qui puisse arriver. Le prestige de la France étant atteint, le temps du mépris s’annonce... Nous sommes loin de la Françafrique !
Où en sont les relations entre notre pays et le continent noir ?
Économiquement parlant, et à l’exception du Maghreb, l’Afrique ne compte pas pour la France, puisque le con :: Maroc, Algérie, Tunisie. Pour la France, les 45 pays situés au sud du Sahara pèsent donc moins que le seul Maghreb. Il ne reste donc que le discours francophone qui est d’ailleurs de plus en plus en décalage avec les réalités françaises et africaines. La francophonie institutionnelle est devenue un monstre administratif budgétivore aux immenses pesanteurs et dont la principale fonction semble être d’offrir, en dehors de bien des prébendes à ses cadres, le sésame permettant l’émigration des intellectuels en France ou au Canada. Il est désolant de constater que la francophonie s’est même transformée en un des principaux canaux de cette fuite des cerveaux qui achève de tuer l’Afrique en la privant de ses rares cadres. C’est d’abord grâce à elle que ces déserteurs du développement restent en France une fois leurs diplômes obtenus, alors que leurs pays ont tellement besoin d’eux. Est-il moralement, humainement, politiquement et économiquement admissible que la région parisienne abrite plus de médecins béninois que le Bénin lui-même
Il est question d’une percée américaine et chinoise en Afrique ?
Si nous voulons être réalistes, laissons une fois encore parler les chiffres :: L’Afrique dans sa totalité ne représente que 2% du commerce extérieur allemand, moins de 3 0/o de celui de la Grande-Bretagne et à peine I % de celui du japon ou des États-Unis. Et encore, ces chiffres particulièrement bas sont-ils réalisés avec trois ou quatre pays producteurs de pétrole ou de minerais rares. Il n’y a donc que dans l’imaginaire fantasmagorique que l’on peut soutenir que certains cherchent à évincer la France d’un continent dont tous se détournent. La seule exception - et elle est de taille -, concerne les zones productrices de pétrole qui sont majoritairement littorales ou situées en mer et qui, étant devenues stratégiques pour les États-Unis, sont âprement disputées. Pour le reste, l’indifférence l’égard de l’Afrique est totale.
Mieux que de longs discours le volume des investissements privés démontre que les capitaux privés se sont détournés du continent. Non seulement moins de 20/o de tous les investissements privés mondiaux sont faits en Afrique mais encore sont-ils en majorité écrasante réalisés dans le seul domaine pétrolier. En 2004, 50% de tous les investissements privés faits en Afrique l’ont ainsi été en Algérie, en Angola, au Nigeria, au Tchad et en Tunisie. En dépit de l’explosion pétrolière, les investissements privés en Afrique sont passés de 8,3 milliards de dollars en 1995 à 4 milliards en 2002. Pour l’heure, une tendance à la hausse se manifeste, mais elle demeure négligeable.
Nous en revenons donc peu à peu à la situation qui prévalait au XVII° et XVIII° siècles quand les Européens ne s’intéressaient qu’à quelques comptoirs côtiers, ignorant l’intérieur du continent. L’Afrique qui avait disparu de la géopolitique mondiale avec la fin de la guerre froide est, de plus, sortie de l’économie planétaire et cela parallèlement à un mouvement régulier de retrait opéré par les pays industrialisés.
Une nouveauté intéressante concerne cependant l’Afrique orientale où les Indiens ainsi que les Chinois semblent être de plus en plus présents. Mais, il est encore trop tôt pour mesurer les effets de cette nouvelle politique.
A lire politique magazine.