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Ecrits puisés dans le livre de Richard Breitman : « Secrets officiels. »

Que, vive l’Etat d’Israël

En 1940 et durant les années noires du Nazisme, les révélations sur le massacre des Juifs restaient lettre morte.

Jeudi 3 mars 2005, par Paul Vaurs // L’Histoire

Mis en pages, par Paul Vaurs, « de Religion Catholique », issu d’une lignée bourgeoise du Nord Aveyron.

www.innovation-democratique.org « UMP » ( SARKOZYSTE )  

J’étais trop petit pour me rappeler cette horrible période, mais j’affirme avoir été manipulée, tant par mon église, que par une partie de ma famille. Le Maréchal Pétain, était magnifié, seul mon Père était résistant et Gaulliste.

Réactions aux révélations

Et, décembre 1942 et janvier 1943, le Bureau exécutif de la politique de guerre britannique le (le Political Warfare Executive, PWF) décidait de mettre l’accent sur les atrocités nazies, notamment en consacrant plusieurs programmes de la BBC au sujet. Il était difficile de savoir dans quelle mesure une telle information pouvait affecter le public allemand, et on ne le sait pas plus aujourd’hui. Toutefois, l’impact ne fut pas négligeable. Les autorités nazies firent assurément de leur mieux pour bloquer ce flot d’informations étrangères qui révélait leur politique d’extermination de masse et pour neutrali­ser les effets que pouvait avoir la divulgation de leurs secrets. Le jour où la Seconde Guerre mondiale avait commencé, le minis­tre de la Propagande, joseph Goebbels, avait publié une ordonnance interdisant aux Allemands d’écouter un programme radiophonique étranger, y compris ceux des alliés de l’Allemagne. Les contreve­nants (les Anglais les appelaient « les auditeurs de l’ombre ») pou­vaient être condamnés aux travaux forcés ceux qui ébruitaient les nouvelles données par les programmes étrangers pouvaient être con­damnés pour délit grave, ce qui signifiait les travaux forcés ou la mort. La principale cible que visait cette réglementation était le ser­vice en langue allemande de la BBC qui, pendant des années, avait été l’unique source d’information en provenance de l’étranger et était devenu « le fournisseur d’information externe illicite le plus populaire » des Allemands pendant la guerre. Près de seize millions de foyers en Allemagne avaient des licences pour des appareils radio, d’autres se débrouillaient pour se procurer des postes sans payer la redevance.

(Cinq millions de ces foyers avaient des appareils à ondes courtes, qui étaient un symbole de statut social les autres avaient des récepteurs moyennes, et grandes ondes.) Les émissions étran­gères offraient aux Allemands une autre image de la réalité, débar­rassée des déformations que lui faisait subir la propagande nazie. Certaines offraient des informations assez précises sur le cours de la guerre, ce dont les Allemands ressentaient le manque. Ainsi pre­naient-ils le risque substantiel d’enfreindre la loi, alors même qu’elle était appliquée avec la plus extrême sévérité et que les condamna­tions étaient rendues publiques pour présenter des exemples dissua­sifs. Les journaux et les programmes radiophoniques cherchaient à convaincre les Allemands de ne pas écouter d’émissions étrangères, affirmant qu’elles étaient mensongères. Les autorités nazies justi­fiaient l’interdiction et les condamnations au motif qu’il leur était impossible de corriger les mensonges étrangers car elles ne voulaient pas révéler des secrets militaires .

Les autorités allemandes faisaient aussi des tentatives régulières pour brouiller les ondes des programmes britanniques ou américains et pour superposer des programmes allemands sur les mêmes fré­quences. Mais les émissions sur ondes courtes de la BBC étaient pratiquement « immunisées » contre le brouillage, et ses program­mes sur d’autres fréquences pouvaient être captés par n’importe quelle radio allemande un peu puissante lorsque le brouillage n’était que partiel. Le service de renseignements de la BBC était parvenu à la conclusion qu’en général les auditeurs allemands les plus avides pouvaient se débrouiller pour recevoir des programmes audibles en cherchant la bonne fréquence. Les étrangers et les diplomates qui avaient séjourné en Allemagne confirmèrent cette idée.

Un fonctionnaire de la Gestapo aurait même estimé, fin 1941, que le service en langue allemande de la BBC avait environ un million d’auditeurs. Le service de renseignements de la BBC jugeait que ce chiffre surestimait probablement le nombre d’auditeurs allemands réguliers, mais sous-estimait grandement le nombre de ceux qui écoutaient de temps à autre. De surcroît, on pensait qu’un grand nombre d’Allemands des classes moyennes et supérieures écoutaient les émissions intérieures que la BBC émettait en anglais, parce qu’elles comportaient moins de propagande. La résistance polonaise aussi les préférait aux émissions que la BBC diffusait en polonais. Le 10 décembre 1942, le Bureau de la politique de guerre (PWE) fit paraître une directive qui attirait l’attention sur le projet hitlérien d’exterminer les Juifs d’Europe et prévoyait une « déclaration solen­nelle » des grandes puissances fondée principalement sur des témoi­gnages polonais, que la déclaration soit publiée ou pas, le PWE entendait bien présenter tous les faits à l’opinion publique européen­ne . Une semaine plus tard la nouvelle directive était encore plus explicite, et plus emphatique.

Pendant une semaine, plusieurs fois par jour, le service européen de la BBC lut la déclaration alliée du 17 décembre et le communiqué afférent du Conseil national polonais de Londres. Ce fait était sans précédent et il a eu des effets non négligeables. Il a indubitablement sauvé des vies en encourageant les Juifs à se cacher ou à s’échapper et peut-être aussi en encourageant des non Juifs à leur porter assis­tance. De plus, à la suite des demandes que les représentants de la communauté juive britannique avaient adressées à Eden, le minis­tre des Affaires étrangères, et à Richard Law, sous-secrétaire d’Etat au Foreign Office, la Royal Air Force largua 1,2 million de tracts décrivant le programme d’extermination nazi au-dessus de l’Allema­gne au cours des raids de bombardement de janvier 1943. Rien que sur Berlin, furent lâchées quelque 150 000 copies d’un tract qui comprenait une longue citation de la déclaration alliée du 17 décem­bre 1942. Du côté américain, ni le Bureau de l’information de guerre (Office of War Information), ni les programmes à destination de l’Europe ne participèrent à cette campagne.Mais, devant l’accumulation des preuves réunies par les Britanniques, Edward R. Murrow, de CBS, retransmit sur les ondes américaines une émission étonnamment explicite, qui décrivait le meurtre de millions d’être humains, Juifs pour la plupart. (L’expression « camps de concentration » est aussi obsolète, aussi dépassée que les principes de sanctions économi­ques, ou de non reconnaissance). On peut maintenant parler de véritables camps d’extermination. CBS fit aussi un reportage sur la déclaration alliée du 17 décembre 1942.Mais ces émissions étaient destinées au public américain, et non pas aux Allemands.

Le programme à destination de l’Europe appelé « La voix de l’Amérique » émettait à cette époque sur ondes courtes et il était également diffusé sur moyennes et longues ondes par des émetteurs britanniques. Le Bureau de la politique de guerre travaillait en liens étroits avec le Bureau de l’information de guerre américain et la voix de l’Amérique. Il est possible que, sous l’influence britannique, ils aient quelquefois mentionné sur les ondes la politique d’extermi­nation nazie.Mais d’une façon générale, les responsables de l’in­formation américains, étaient mal à l’aise face à ce sujet. Dans un mémo de début janvier 1943, la branche outre-mer du Bureau dc l’information de guerre proposait des conseils sur la façon de pré­senter les récits d’atrocités et de terreur. Il manifestait une certaine ambiguïté, déclarant qu’il fallait avant tout se soucier des effets qu’un récit pouvait avoir sur le moral des amis ou des ennemis.

  1. Tout acte de violence ou d’oppression commis par nos enne­mis, peut constituer un récit intéressant à utiliser si un fait de résis­tance de nos amis peut être mis en valeur comme la partie décisive du récit. Elle est inutilisable si elle renforce la terreur et tend à montrer que ceux qui résistent sont impitoyablement châtiés.
  2. Tout récit qui fournit des preuves à l’un des thèmes principaux de nos directives, telle la dépopulation délibérée de l’Eu­rope par les Allemands, est un récit utile. De telles histoires sont sus­ceptibles de toucher un large public plutôt qu’une minorité.
  3. Un de nos desseins premiers est de donner à l’ennemi conscience de sa culpabilité et de l’avertir que nous savons de quoi il est coupable, Il est important de rapporter au peuple allemand ce que ses dirigeants font aux Polonais, aux Juifs, aux Grecs, etc. Il n’est pas certain que tout cela soit connu en Allemagne.
  4. En dernière analyse, tout dépend de la façon dont les récits sont traités. Un simple compte rendu des atrocités ne fera probablement que renforcer la terreur.

Le souci de provoquer l’effet adéquat semblait l’emporter sur la volonté d’informer le peuple allemand de ce que faisaient les nazis et leurs acolytes. De plus, les directives fournies par le Bureau de l’information de guerre étaient contradictoires si l’on ne pouvait présenter un simple compte rendu des atrocités, on ne pouvait aver­tir le peuple allemand de ce qui se déroulait. En outre, il était fait peu de distinction entre les différents groupes victimes des persécu­tions nazies. Peu après le 17 décembre, le Bureau de la politique de guerre britannique essaya, dans une approche un peu différente, de faire le lien entre le massacre des Juifs et les atrocités commises contre d’au­tres groupes. De cette façon, ils espéraient qu’un plus grand nombre d’auditeurs se sentiraient concernés par leurs reportages. Les souffrances des Juifs doivent à présent, être inscrites, dans unevision plus large des persécutions nazies... Nous devons garder à l’es­prit plusieurs éléments essentiels. La persécution contre les Juifs a été dans tous les pays occupés par les nazis, le prélude à la persécution d’autres franges de la population. Si l’on excepte sa brutalité physi­que, il s’agit d’une forme subtile de stratégie politique visant à briser les liens d’humanité entre les différents groupes et les individus dans tous les pays, visant aussi à détruire tout sentiment d’appartenance a une même communauté dans les pays où s’organise la persécution des Juifs.

Dans le même sens, la première directive du Bureau de la politi­que de guerre pour 1943 soutenait que les nazis étaient à présent engagés dans l’extermination du peuple polonais, interprétation qui n’était absolument pas correcte en dépit des massacres et de nombreux actes de barbarie nazis contre les Polonais, Juifs et Polo­nais étaient « des victimes inégales  », pour reprendre le titre d’un livre connu. Des étrangers qui quittaient l’Allemagne mais aussi des Allemands qui pouvaient voyager (et voulaient bien parler), et ceux qui pre­naient le risque d’écrire à l’étranger, rapportaient tous, que les émis­sions de la BBC recevaient une attention considérable en Allemagne et que les Allemands étaient généralement au courant de la persécu­tion des Juifs.Mais ils n’avaient pas tous le même avis sur les effets de cette prise de conscience. Un journaliste allemand en Suède disait que la propagande britannique renforçait la détermination du public à continuer à combattre, que les Allemands craignaient une con­quête de l’Allemagne par la Russie, notamment parce qu’ils savaient ce que les Allemands avaient fait à l’Est, se sentaient coupa­bles et craignaient des représailles, mais ils redoutaient aussi que les Britanniques et les Américains ne vengent le massacre des Juifs. Le régime nazi jouait sur ces peurs dans l’espoir de maintenir la solidarité, ce qui assurait une sorte de « force par la crainte ». Un diplomate allemand, qui n’était pas nazi, raconta à un informa­teur britannique basé en Espagne que seule une minorité d’intellec­tuels allemands et les victimes de la persécution avaient compris ce qu’était le III° Reich. La majorité restait loyale au régime de Hitler. Néanmoins, au dire d’un architecte espagnol qui avait passé du temps à Berlin au début de l’année 1943, le moral des Allemands avait décliné et le désir de paix s’était largement répandu. Il conseil­lait aux Britanniques de mettre l’accent sur leur désir de détruire le régime, et non le peuple allemand.

Un Guatémaltèque de trente-cinq ans, qui avait vécu en Allema­gne pendant sept ans et épousé une Allemande de très bonne famille, avait été en contact avec de nombreux Allemands pendant les années du nazisme. Après avoir quitté l’Allemagne en 1943, il dit que la plupart des Allemands avaient des sentiments négatifs envers les Juifs mais que presque tout le monde pensait au début de 1943 que le régime nazi était allé trop loin sur la question juive. Toute analyse des sentiments allemands envers les Juifs reposerait sur un échantillon trop étroit pour être représentatif. Cependant l’hypothèse d’un antisémitisme général, quoique peu virulent expli­querait que nombre d’Allemands aient aidé la Gestapo à appliquer les lois raciales depuis 1935 ou utilisé la Gestapo afin de régler leurs comptes avec certains Juifs en les dénonçant pour avoir critiqué le régime nazi. Depuis mars 1933, l’Allemagne nazie avait promulgué des lois et des règlements stipulant que quiconque critiquait l’Etat ou le Parti, même en privé, était passible de poursuites pénales. Les dénonciations de Juifs furent nombreuses entre 1933 et 1941. (Des motifs personnels avaient guidé certaines de ces dénonciations.) De toute façon, combien d’Allemands dans un Etat policier pren­draient-ils des risques en temps de guerre pour des gens qui leur étaient indifférents, voire qu’ils en étaient venus à haïr sous l’effet de la propagande nazie ? Pourtant, l’existence d’un antisémitisme largement répandu ne signifiait pas que tous les Allemands étaient des bourreaux ardents et volontaires.

 la BBC, les spécialistes estimaient que les accusations que les nazis portaient continuellement contre les juifs, jouissaient d’une cer­taine crédibilité auprès de la population. Quelles que soient les con­victions des nazis sur les Juifs, ils n’auraient pas recouru une telle propagande antisémite s’ils ne l’avaient pas jugée propre à mobiliser l’opinion publique « Une grande partie de l’opinion publique est derrière le régime dans sa détermination à faire des Juifs un bouc émissaire. » Parallèlement, ils observaient qu’aucun signe ne mon­trait que celle-ci, qui avait pu influencer le régime dans certains secteurs, ait modifié la politique antisémite des nazis. Les évaluations fournies par les services de renseignements de la BBC surestimaient peut-être la capacité de l’opinion publique alle­mande à limiter la mise en pratique de l’idéologie nazie et des croyances personnelles de Hitler. Le régime nazi adaptait ses métho­des selon ce que les Allemands lui semblaient pouvoir accepter, bien moins souvent ses objectifs et sa politique. Pour prendre un exemple, si le mécontentement que l’opinion avait manifesté envers le programme « d’euthanasie » avait eu un certain effet, les meurtres par euthanasie n’en avaient pas moins continué de façon plus décentralisée et plus secrète.

Evidemment, les leaders nazis se souciaient du moral allemand. Dans un discours de septembre 1942, qu’il adressa une soixantaine de journalistes et de rédacteurs en chef allemands au ministère de la Propagande, et auquel assistait aussi un informateur du renseigne­ment polonais, Goebbels manifesta qu’il se préoccupait de la capa­cité du peuple allemand à supporter les rigueurs du commandement militaire. Selon lui, les Allemands souffraient encore du fardeau psy­chologique de la révolution de novembre 1918, que Goebbels et Hitler considéraient comme la cause de la défaite de l’Allemagne en 1918. Là où les Allemands étaient politiquement immatures, remar­quait-il, le peuple britannique avait une forte tradition impériale qui lui donnait de l’endurance. Sans cette conscience et cette solidarité, et sans le souvenir de l’effondrement allemand de 1918, la Grande ­Bretagne aurait pu céder après la défaite de la France. Mais Goebbels ne manifesta aucune incertitude ni aucun désir de faire des concessions lorsqu’il en vint aux Juifs. Il demanda aux journalistes de garder le silence sur certains sujets, parce que les Allemands étaient impressionnables. Puis il déclara :: » Il y a encore 48 000 Juifs à Berlin, ils savent que se rapproche le moment où ils seront envoyés à l’Est et livrés à un funeste destin. Ils ressentent déjà la dureté dc l’extermination qui les attend et c’est pourquoi ils cherchent à nuire au Reich autant qu’il est en leur pouvoir pendant qu’ils sont encore en vie ».

Ce type de déclaration explicite sur le meurtre de masse qui était en train de s’accomplir ne pouvait manquer de provoquer des com­mentaires et il n’aiderait certainement pas à préserver le secret. Mais Goebbels cherchait à justifier la décision de massacrer les Juifs d’Eu­rope, non à infléchir l’opinion publique. Toutefois, la façon dont les Allemands réagissaient pouvait parfois infléchir certains aspects secondaires des décisions relatives à la solution finale. La seule fois où des réactions de citoyens eurent un véritable effet pour adoucir la politique du gouvernement nazi fut la manifestation de mars 1943. Elle émanait de Berlinois qui étaient directement et personnellement affectés des Allemands qui n’étaient pas juifs mais étaient mariés à des Juifs. Goebbels voulait depuis longtemps nettoyer la capitale de tous les Juifs et Hitler était d’accord. Mais il y avait quelques obstacles. Certains Juifs qui jouissaient du statut de « tra­vailleur qualifié indispensable » avaient réussi à être provisoirement épargnés par la déportation. D’autres, que les racistes nazis considé­raient comme juifs, étaient épargnés parce qu’ils étaient comptés dans la catégorie « race supérieure mélangée » ; d’autres encore avaient des conjoints allemands, dont beaucoup refusaient de divor­cer. Jusqu’au début de l’année 1943, les responsables nazis et les membres du gouvernement percevaient que la déportation des con­joints juifs était politiquement, très sensible. Cela aurait conduit des Allemands à poser toutes sortes de questions sur les lieux où se trouvaient leurs conjoints et le sort qui leur était réservé. Même Hitler était enclin à penser que toute décision concernant le délicat problème des « races mélangées » et des Juifs mariés à des Alle­mands devait attendre la fin de la guerre.

Fin 1942, l’Allemagne connut de nombreux revers militaires très spectaculaires. Dans les derniers jours du mois d’octobre, les forces britanniques firent une brèche dans la défense allemande El Alamein, en Egypte et, début novembre, les forces américaines et bri­tanniques prirent le contrôle de l’Afrique du Nord Française. A l’est, Leningrad continuait à soutenir le siège, dont les conséquences se faisaient aussi sentir pour l’Allemagne. Bien que les forces alleman­des du sud aient réussi à pénétrer jusqu’à Stalingrad, les Soviétiques lancèrent une contre-offensive bien planifiée à la mi-novembre. Mais la détérioration des positions allemandes ne fit pas diminuer les atta­ques nazies contre les juifs, elle pourrait même avoir contribué à les rendre plus féroces encore. En effet, c’est aussi à la fin de l’année 1942 que la ligne officielle sur les Juifs ayant fait des mariages mixtes connut un brusque revire­ment. Celui-ci s’inscrivait dans le projet plus général d’avoir vidé l’Allemagne de ses Juifs pour le début de l’année 1943. Selon les voeux de Hitler, les industriels avaient reçu pour instruction de rem­placer les travailleurs juifs par des étrangers. Certains avertissaient les travailleurs juifs qui allaient se cacher. Les conjoints juifs des couples sans enfants devinrent aussi une cible, particulièrement à Berlin où Goebbels et des responsables de l’Office central de Sécu­rité du Reich (RSHA) s’accordèrent sur une ligne plus dure. Fin février 1943, Hitler fit un discours promettant que la guerre détrui­rait le judaïsme européen, ce qui n’était pas fait pour décourager les positions les plus extrêmes sur la question juive.

Pour parvenir à la séparation des familles, Goebbels voulait une démonstration de force de grande ampleur. Il demanda à la division « SS Leibstandarte Adolf Hitler », d’aider la Gestapo et la police munici­pale à arrêter les Juifs et à les transporter aux écuries des casernes d’Hermann Görring dans la Rosenstrasse. De là, ils devaient partir pour Auschwitz. Alors que certains venaient d’être emmenés, les conjoints allemands (on majorité des épouses) et des parents com­mençaient déjà à se rassembler devant les casernes pour réclamer des informations. Mais comme la rafle dura plusieurs jours, la foule grandit et le rassemblement commença à avoir des allures de mani­festation. Finalement, la décision de déporter les conjoints Juifs fut annulée. La rafle fut mise au compte de « subordonnés trop zélés ». Certains des maris juifs déportés au camp de travail à Auschwitz purent même revenir. Plus de sept cents Juifs furent libérés et les conjoints juifs de toute l’Allemagne furent épargnés, puisque leur déportation serait devenue une affaire trop publique, peut-être trop impopulaire, qui aurait mis en péril tout l’édifice de l’extermina­tion.

Il y avait évidemment un certain nombre de raisons à cette protes­tation, parmi lesquelles, le pourcentage élevé de mariages mixtes à Berlin, mais aussi le courage et le dévouement de ceux qui s’attrou­pèrent dans la Rosenstrasse jour après jour. Mais il est aussi incon­testable que certains savaient ce que signifiait la déportation, et que cela les poussa à se rassembler et à protester, tout comme cela déter­mina certains Juifs à se cacher plutôt que d’accepter le sort que les nazis leur réservaient à l’Est. Dans les rapports que le service de sécurité de Heydrich établissait sur l’état de l’opinion publique, il y avait quelques indices épars du mécontentement, du rejet ou, plus souvent, de la tristesse, que provo­quaient, les atrocités nazies, mais rien qui indique une tendance géné­rale ou un véritable problème pour la sécurité nationale. Au milieu de l’année 1943, l’opinion publique allemande ne réagit pas de façon positive à la nouvelle vague d’accusations nazies sur les atrocités juives et bolcheviques, parce que cela rappelait trop ce qu’on avait pu enten­dre dire sur les pratiques allemandes à l’Est. Certains Allemands reje­tèrent même les accusations (exactes) selon lesquelles les Soviétiques avaient assassiné des dizaines de milliers d’officiers polonais et les avaient enterrés dans la forêt de Katyn. Ils croyaient que les corps étaient ceux de Polonais et de Juifs soviétiques tués par les Alle­mands. Ils ne voulaient pas entendre la propagande nazie sur le sujet parce que cela réveillait des thèmes douloureux. Nous avons le témoi­gnage d’une Bavaroise qui avait déclaré, à l’automne 1943 « Vous pensez que personne n’écoute les émissions étrangères ? Ils ont entassé des femmes et des enfants juifs dans un wagon, les ont con­duits hors de la ville et les ont exterminé avec du gaz. » Elle fut condamnée à trois ans de prison.

Malgré ses limites, la campagne d’information britannique avait au moins servi à neutraliser la propagande nazie, et contribué à accroître le nombre d’Allemands qui étaient désormais au courant de l’étendue « des crimes nazis ». Bien qu’il soit presque impossible d’établir une relation de cause à effet directe, il est indéniable, que les efforts britanniques de décembre 1942 et du début de l’année 1943 contribuèrent aussi à sauver la vie de quelques Juifs. Il n’est pas surprenant que les autorités nazies aient essayé de bloquer toute information étrangère sur la Solution finale. De façon presque schizophrène, ils conjuguaient de solennelles menaces, con­tre les Juifs, à des efforts continus pour garder secrète la Solution finale. Les démonstrations de rhétorique antisémite avaient certains buts pratiques, elles poussaient à l’action les éléments loyaux au parti, et maintenaient une sorte d’énergie révolutionnaire. Les méta­phores qui présentaient les Juifs comme des vecteurs de maladie ou de la vermine parlaient particulièrement à ceux qui étaient déjà enclins à croire toute calomnie sur les Juifs. Mais la propagande cherchait aussi à entretenir et à radicaliser l’antisémitisme plus limité, qui était présent dans toutes les couches de la société alle­mande, et particulièrement chez les nationalistes conservateurs. Avant-guerre, certains hauts responsables politiques n’avaient cessé d’affirmer que la guerre permettrait de châtier les Juifs qui seraient à la merci des Allemands.

En 1941, les nazis accusaient, par exemple, les Juifs américains de projeter la stérilisation de tous les Allemands de moins de soixante ans. Ces calomnies visaient à justifier toute exaction commise contre les Juifs. Cette accusation peut paraître bizarre, mais elle eut vraisemblablement un certain impact. En observant certains indicateurs de l’opinion publique allemande, les enquêteurs des services du ren­seignement de la BBC conclurent que le régime, en propageant la rumeur selon laquelle tous les Allemands connaîtraient un châtiment terrible en cas de défaite de l’Allemagne, entretenait le soutien popu­laire à la guerre et au gouvernement. Le plan de stérilisation était même spécifiquement mentionné parmi les facteurs importants. Parfois, les actions que les leaders nazis attribuaient aux Juifs étaient exactement ce que les idéologues nazis voulaient faire aux Juifs, selon le phénomène que les psychiatres nomment projection. Ainsi, en novembre 1938, lors d’un discours fait en privé devant l’élite de la SS, Himmler avait soutenu que les Juifs voulaient affamer et massacrer tous les Allemands, qu’ils aient ou non soutenu les nazis. La crainte que cela ne soit vrai servait à justifier la politique antijuive. Mais à quelques exceptions près, la propagande nazie sur la menace juive et la nécessité de l’éliminer se contentait d’indiquer l’élimination physique des Juifs, sans aller plus loin, Dans des ins­tructions adressées aux chefs du Parti, en octobre 1942, Martin Bor­mann, chef de la chancellerie du Parti, codifiait les limites du discours officie. Il ne critiquait pas l’indiscrétion de Goebbels, mais il expliquait que la circulation de l’information sur la Solution finale constituait un problème.

Considérant que la jeune génération d’Allemands pourrait ne pas comprendre la nécessité d’éliminer des millions de juifs de l’aire économique européenne, les leaders allemands devaient agir sans retard, selon Bormann « Ces délicats problèmes ne peuvent être résolus qu’avec une brutale rigueur. » Ce commentaire était à la fois une justification et une clarification de ce qu’il convenait de révéler. Szmul Zygielbojm qui était au Conseil nationalpolonais à Londres et maintenait des contacts sur le territoire contrôlé par les nazis, remarqua à la mi-février 1943 que le brouillage de la BBC par la radio allemande avait été particulièrement fort pendant les cinq der­nières semaines. Le régime nazi ne voulait pas que les Allemands entendent parler des « monstruosités » commises en Pologne. « Il est à craindre que si les Allemands moyens venaient à connaître ces faits et à leur donner foi, ils soient effrayés à l’idée de devoir un jour payer pour ces exactions et que cela porte atteinte à leur moral.  » Le fait que les démocraties occidentales divulguent les informa­tions sur la Solution finale obligea aussi les leaders nazis à s’adapter à la nouvelle donne, d’une manière qui, pour limitée qu’elle soit, n’en était pas moins très révélatrice. Le 30 novembre 1942, Himmler écrivit une courte lettre à Heinrich Müller, chef de la Gestapo, au sujet des propos tenus par le rabbin Stephen Wise. Lors de sa confé­rence de presse du 24 novembre, Wise avait notamment déclaré que les nazis faisaient du savon avec la chair des Juifs qui avaient été gazés, et de l’engrais avec leurs os. Himmler savait que les com­mandants des camps d’extermination n’étaient pas supposés faire quoi que ce fût de cette nature, mais il craignait que certains subor­donnés zélés n’aient dépassé les bornes. Qui plus est, il voulait rap­peler à Muller l’importance de tenir certaines choses dans le flou. Sa propre lettre en était un exemple. Himmler écrivait.

« Au vu, du vaste mouvement d’émigration des Juifs, je ne suis pas étonné que de telles rumeurs en soient venues à circuler dc par le monde. Nous savons tous deux qu’il y a en ce moment une augmenta­tion de la mortalité parmi les Juifs mis au travail. Vous devez me garantir que les cadavres de ces Juifs sont soit brûlés, soit enterrés sur place et que les cadavres ne subissent absolument aucun autre traitement. Menez immédiatement une enquête dans tous les lieux où les cada­vres ont pu subir des traitements impropres, comme ceux dont, je vous fournis la liste, et qui sont, probablement diffusés mensongèrement dans le monde. En vertu du serment de la SS, je dois avoir notification de tout abus de ce genre. »

Les deux hommes savaient très bien que les chambres à gaz et les unités d’exécution étaient derrière l’augmentation de la mortalité des Juifs, mais ils savaient aussi que cette sorte d’information ne devait pas être consignée par écrit. Les générations futures ris­quaient de ne pas comprendre, comme il semblait que ce soit le cas avec la génération actuelle. Müller n’avait pas la charge du massacre des Juifs, mais de sa dissimulation. Au début de l’année 1942, il avait dirigé l’opération de dissimulation effectuée par des unités spéciales, opération connue sous le numéro 1005. Müller avait montré à Paul Blobel, ancien chef d’une unité d’exécution, comment effacer les traces des exécutions par balles. Blobel témoi­gna après-guerre qu’on lui avait ordonné d’aller dans les territoires occupés par l’armée allemande et d’éradiquer les fosses communes issues des opérations des Einsatzgruppen, en préservant le secret absolu et sans conserver aucune trace écrite. Blobel commença par les cadavres des camps de Chelmno et d’Auschwitz Birkenau, qui jusqu’alors avaient été enterrés. La crémation (avec ou sans four crématoire) remplaça l’ensevelissement. Ensuite il poursuivit avec les camps d’extermination de Sobibor Belzec et Treblinka où il y avait beaucoup de cadavres. C’est seulement à l’automne 1942 que Blobel se rendit dans les territoires soviétiques conquis pour y détruire la preuve du génocide. Lui, et ses hommes exhumèrent et brûlèrent des centaines de milliers de cadavres. Ils n’avaient pas connaissance et, bien entendu, pas non plus dc preuves des massacres de masse, sur lesquels les témoignages s’accumulaient à Bletchley Park. Au début du mois de décembre, l’état-major personnel de Himmler recensa et transmis aux bureaux concernés d’autres remarques étrangères sur la politique juive de l’Allemagne. Dans la liste figurait la suggestion qu’avait faite l’archevêque de Canterbury et que le Times de Londres avait rapportée. Les Alliés devaient accueillir tous les Juifs qui arrivaient à sortir du territoire contrôlé par les nazis. Il préconisait aussi la menace d’un châtiment après la guerre pour tous ceux qui, directement ou indirectement, auraient pris part aux mas­sacres. La RSHA reçut une note à ce sujet. La SD reçut copie d’une dépêche de Reuters en provenance de Londres, qui concernait l’extermination des Juifs, tout comme une déclaration que Lady Reading avait faite au Congrès juif mondial. On n’a trouvé aucune trace de réaction de Himmler à la déclaration alliée de décembre, cependant la déclaration et les émissions alliées qui la présentèrent ne pouvaient qu’avoir renforcé son inquiétude sur les fuites d’informations. Le fait que les exactions soient publiquement dévoilées avait accentué la nécessité de détruire toute trace des cadavres et rappelé à ceux qui participaient à la Solution finale à quel point ils étaient impliqués dans cette cause. Ils ne pouvaient plus désormais faire marche arrière.

Le Bureau de la politique de guerre se doutait que la déclaration alliée mettrait les leaders nazis dans l’embarras. Goebbels écrivit dans son Journal.

« Rothschild a livré un flot de lamentations larmoyantes sur le destin des Juifs polonais. A la fin de la séance, la Chambre a observe une minute de silence... Cela convient assez bien à la Chambre des commu­nes britannique qui est véritablement une sorte de bourse juive. De toute façon, les Anglais sont des Juifs parmi les Aryens ».

L’insulte permettait à Goebbels d’écarter toute critique, mais l’or­ganisation de sa propagande devait trouver le moyen de contrecarrer les effets de ces informations en Allemagne. Ces nouveaux problèmes suscités par les révélations sur la politi­que d’extermination nazie ne pouvaient cependant pas changer la façon dont Hitler, Himmler, Goebbels et leurs subordonnés envisa­geaient la relation entre la guerre et la Solution finale. Dans la vision du monde nazie, les Juifs étaient derrière tous les problèmes de l’Allemagne, y compris la baisse de moral que connaissait son peuple et le relâchement des efforts fournis par ses alliés. Himmler conti­nuait à recevoir des informations qui désignaient les Juifs comme la source des problèmes que l’Allemagne rencontrait notamment en Hongrie. Gottloh Berger, chef du Bureau central de la SS, rapporta un entretien avec l’ancien Archiduc Albert de Hongrie. A en croire ce dernier, le gouvernement hongrois était réticent à agir sur la ques­tion juive. Le régent de Hongrie, l’amiral Miklos Horthy, que l’on disait sous influence juive, se dérobait à ses engagements envers l’Al­lemagne en attendant de savoir le sens que prendrait la guerre

Aux yeux de l’élite nazie, les revers militaires n’étaient pas une raison pour modifier le cours de la Solution finale, mais plutôt une raison de la poursuivre. Himmler entreprit une série d’initiatives pour la faire avancer en décembre 1942 et janvier 1943 alors même que l’Allemagne était on train de perdre la plus grande bataille que l’histoire ait jamais connue, celle de Stalingrad. Il insistait pour que la déportation et « l’émigration » vers l’Est s’appliquent aux Juifs de France (y compris ceux de la zone italienne). Mais les Italiens étaient réticents à autoriser la déportation des Juifs présents sur leur territoire, et Himmler craignait que cela ne donnât à d’autres pays européens un prétexte pour résister à la coopération avec les Alle­mands sur la question juive. Si un allié de l’Allemagne refusait d’obéir, pourquoi d’autres pays devraient-ils le faire.? Il demanda aussi au ministre des Transports, Albert Ganzenmüller, de fournir plus de trains pour déporter les Juifs. Ces derniers offraient, selon les nazis, un soutien actif aux résistants de la région de Bialystok et des territoires soviétiques, aussi bien que de l’Europe occidentale. Bien qu’il ne le dit pas, Auschwitz et Maïdanek étaient la destination finale des Juifs et de ceux qui étaient soupçonnés d’être des résis­tants ou d’aider la Résistance.

Toutefois, les révélations occidentales ouvraient une nouvelle alternative pour le régime nazi. Si les Alliés se préoccupaient de la vie des Juifs européens, l’Allemagne pouvait gagner certains moyens économiques et militaires en épargnant quelques groupes de Juifs soigneusement sélectionnés. Dans des notes que Himmler avait écri­tes pour préparer son entretien du 10 décembre 1942 avec Hitler, il avait prudemment évoqué la possibilité de libérer quelques Juifs en échange d’une rançon (idée à laquelle il se disait opposé) et de garder certains juifs en otages. Hitler avait répondu que Himmler pou­vait ratifier des libérations si elles rapportaient des sommes substan­tielles en devises étrangères. Au cours de cette même rencontre, Himmler suggéra la formation d’un camp spécial pour les Juifs qui avaient des contacts avec les Etats-Unis et il consigna l’approbation de Hitler en cochant la remarque sur son papier. (Cette discussion fut, selon toute vraisemblance, la raison première de la création, en 1943 de Bergen-Belsen, camp initialement destiné à maintenir en vie quelque dix mille Juifs.)

Les critiques étrangères adressées à la politique juive de l’Allemagne nazie offrirent aussi à Himmler l’occasion de souligner combien était fausse la compassion que les pays étrangers manifestaient envers les vic­times juives. Après avoir entendu dire que la Suisse et l’Espagne s’étaient opposées à ce que soient supprimés (en même temps que tous les autres Juifs de France) certains juifs qui avaient la nationalité suisse et espagnole, Himmler suggéra au ministre des Affaires étrangères, Joa­chim von Ribbentrop, que les Français pourraient laisser certains d’en­tre eux de l’autre côté des frontières suisse et espagnole. Cela aurait véri­tablement mis à l’épreuve l’attitude de deux « pays neutres » vis-à-vis des juifs, le résultat logique, étant qu’ils pourraient bien alors cesser de critiquer, les actions de l’Allemagne. La révélation publique de la politique d’extermination nazie encouragea les responsables nazis à envisager quelques expériences, comme de garder des Juifs en otages contre rançon, ou d’en libérer un petit nombre pour alimenter l’antisémitisme à l’étranger. Himm­ler voulait bien épargner un nombre limité de Juifs si l’Allemagne (et particulièrement la SS ) pouvait en tirer certains bénéfices. Accé­lération des progrès de la Solution finale, gain d’argent et divisions accrues parmi les ennemis de l’Allemagne.

Après avoir lu la déclaration alliée au Parlement, le ministre des Affaires étrangères britannique, Anthony Eden, écrivit dans son Journal. « L’effet de ce discours a été beaucoup plus impression­nant que je ne l’aurais cru. » Mais il eut aussi un effet politique. Ceux qui reprochaient à la Grande-Bretagne de ne pas déployer des efforts suffisants trouvèrent aliment à leur critique, et bientôt Eden et le Foreign Office furent confrontés à un problème majeur. Inca­pable de trouver une solution sur le plan national, Londres se tourna vers Washington, pour lui demander son aide, et plus encore pour partager la responsabilité le gouvernement n’était plus alors seul responsable de son refus d’agir dans le sens attendu par l’opinion publique britannique et par les autres groupes de pression. Le Foreign Office dit à son ambassade à Washington que la décla­ration alliée « avait fait une impression unique et profonde sur le Parlement et l’opinion publique britannique ». Celle-ci, menée par l’archevêque de Canterbury et des membres du Parlement prove­nant de tous les partis, était à présent favorable à ce que le gouverne­ment britannique ne se contente pas de dénoncer la politique nazie, mais qu’il agisse. Cinq jours après la déclaration alliée, un responsa­ble du Foreign Office se demandait comment la Grande-Bretagne pouvait s’en tenir toujours à la même politique : Si elle ne voulait pas prendre des dispositions pour sauver des Juifs, pourquoi un autre pays, quel qu’il soit, serait-il tenu de le faire.?

Le plus souvent, il était demandé aux Alliés de faciliter la fuite des Juifs dans les pays neutres et de permettre l’arrivée d’un plus grand nombre en dispersant dans d’autres pays d’accueil les réfugiés qui se trouvaient déjà dans les pays neutres. Face à l’évolution de l’opinion publique, le 23 décembre, le Cabinet établit un nouveau Comité du Cabinet de guerre qui se vit assigner l’accueil et l’intégra­tion des réfugiés juifs. Il était constitué du ministre des Affaires étrangères (Eden), du ministre de l’Intérieur (Herbert Morrisson), du Secrétaire d’Etat aux Colonies (Oliver Stanley) et de quelques-uns de leurs collaborateurs. Son mandat consistait à évaluer les dis­positions envisageables pour les réfugiés juifs qui s’étaient déjà échappés des territoires occupés par l’ennemi, ou pouvaient encore le faire. Mais lors de sa première réunion, le 31 décembre, ce comité rejeta l’idée de chercher des pays d’accueil pour les réfugiés qui se trouvaient dans les pays neutres, mesure qui avait été notamment proposée par les membres du Parlement. Stanley plaida contre la distinction entre les réfugiés juifs et les autres réfugiés, et le comité effaça le mot « Juif » de son titre.

Les remarques de Morrisson ont peut-être influencé cette dernière décision.

« Le ministre de l’Intérieur dit que son ministère ne refusait pas d’ac­cueillir un nombre limité de réfugiés ( en Grande-Bretagne), disons, de 1 000 à 2 000 mais certainement pas plus... et à la condition qu’ils soient envoyés sur l’île de Man et qu’ils y demeurent aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. Il ne pouvait cependant pas donner son accord à l’accueil de tous les Juifs sans distinction. Il faut se rappeler qu’il y avait déjà environ 100 000 réfugiés dans le pays, principalement des Juifs, et que le problème de l’hébergement, qui était déjà assez difficile, deviendrait critique en cas d’attaques aériennes renouvelées. Le ministre de l’Intérieur a ajouté qu’il y avait un très fort antisémi­tisme larvé dans ce pays. S’il y avait un accroissement substantiel du nombre de réfugiés juifs ou si ces réfugiés ne quittaient pas le pays après la guerre, nous serions en sérieuse difficulté. »

Le même jour, le Premier ministre Churchill entraîna les autorités militaires dans le débat. Lors d’une réunion des chefs d’état-major, Churchill demanda au Maréchal en chef de l’armée de l’air, Sir Charles Portal, d’étudier une requête du Premier ministre Sikorski. Celui-ci demandait à la Grande-Bretagne de bombarder certaines cibles de Pologne, en représailles aux persécutions allemandes. Il deman­dait aussi instamment deux ou trois raids sur Berlin, au cours des­quels la Royal Air Force devrait jeter des tracts avertissant que ces bombardements étaient des représailles à la persécution des Polonais et des Juifs. Porta1 accepta de prendre en compte la première requête, mais il souligna que la route était longue jusqu’aux cibles désignées en Pologne. Le comité des chefs d’état-major approuva l’idée d’un ou deux raids lourds sur Berlin, sans commenter l’éven­tualité d’avertir les Allemands que les bombardements étaient des représailles. Dans une note complémentaire, Portal exprima son opposition à des raids qui seraient présentés comme des représailles. Pour lui, cela risquait de remettre en question la légitimité des attaques normales de la Grande-Bretagne sur les villes considérées comme des cibles militaires de susciter des comparaisons avec la brutalité allemande de conduire les autres gouvernements en exil des nations conquises par l’Allemagne à faire leurs propres demandes d’inciter les Allemands à prendre des mesures de représailles sur les pilotes britanniques capturés.

Eden faisait des objections différentes, les Allemands risquaient de massacrer encore plus de Polonais et de Juifs, ou bien ils pouvaient s’abstenir de telles tueries et demander une cessation des bombardements. Ses conseillers persuadèrent Churchill de ne pas insister. A la mi-janvier 1943, un membre du Foreign Office nota que les déclarations de représailles avaient été envisagées puis refusées, et un autre observa que toute demande de représailles se verrait objecter un refus massif. Fin décembre 1942, des diplomates anglais en Turquie avaient rapporté que la Roumanie pourrait bien vouloir libérer jusqu’à soixante-dix mille Juifs. Perspective que les spécialistes du Foreign Office chargés des réfugiés considéraient comme « effrayante », mais à laquelle ils devraient faire face s’ils voulaient éviter les reproches des archevêques. Finalement, la Roumanie ne mit pas la Grande­ Bretagne à l’épreuve. Un autre échange qui eut lieu en janvier 1943 illustre le sentiment qui prévalait alors au Foreign Office. Le minis­tère de l’Intérieur demanda si ses fonctionnaires pouvaient motiver les refus de visa aux réfugiés juifs, en expliquant que les négociations avec d’autres gouvernements alliés étaient en bonne voie pour résou­dre le problème des réfugiés juifs. Le Foreign Office cherchait des échappatoires.

Nous sentons, que nous devons à tout prix décourager les espoirs exagérés nés de la récente déclaration au Parlement et que nous devons mettre l’accent sur les difficultés de la situation, qui sont évidentes pour nous, mais ne semblent pas l’être pour le public. Pour cette raison nous préférons la substitution du mot « consultation » à « débats », cette formulation, pensons-nous, ne contient pas de pro­messe de résultat, et il pourrait être préférable, au lieu dc mentionner « un arrangement conjoint (allié ou américano britannique), de dire (que les Alliés étaient en train de se consulter pour voir) « s’il y aurait possibilité de surmonter les immenses difficultés qui empêchaient de fournir des secours importants ».

On peut raisonnablement conclure que ces « consultations » (qui devinrent plus tard de véritables négociations) avaient pour but de fournir une justification ou une couverture à l’inaction et aux mesu­res minimes que le gouvernement prenait pour aider les Juifs du continent. Les difficultés étaient très réelles. Le régime nazi n’allait pas libé­rer un grand nombre de Juifs simplement parce que les Alliés le réclamaient. Toutefois, les Alliés et associés de l’Allemagne étaient moins rigides, il s’agissait de gouvernements indépendants qui avaient signé des traités avec le Reich, participaient à la guerre avec l’Allemagne, ou avaient affaire à la présence militaire allemande sur leur territoire. Les gouvernements de France (dont le siège se trou­vait à Vichy), de Roumanie et de Slovaquie avaient décidé de livrer leurs Juifs à l’Allemagne. Les exemples de l’Italie et de la Hongrie théoriquement alliées de l’Allemagne, ainsi que les gouverne­ments plus indépendants de Bulgarie et de Finlande montrèrent que des pays liés au Reich pouvaient limiter leur participation à la Solution finale. La redoutable Eleanore Rathbone, écrivain et membre du Parlement, soulignait que les démocraties occidentales avaient la possibilité d’exercer sur les « satellites allemands » une pression qui les pousserait à évacuer les Juifs vers des lieux protégés. Mais les responsables britanniques redoutaient justement que les nazis et leurs « satellites » puissent libérer un grand nombre de Juifs. Lors d’une conversation avec Richard Law, qui eut lieu début janvier au Foreign Office, Alexander Easterman, du Congrès juif mondial, exprima l’espoir que les nazis libèrent cent mille enfants juifs si les Alliés faisaient pression. Law répondit qu’à son avis, les nazis croyaient vraiment en leur campagne juive.

Plus les choses allaient mal pour eux sur le champ de bataille, plus ils feraient l’impossible pour une victoire sur les Juifs. « Tout le monde, cependant, n’est pas d’accord avec moi et nous ne pouvons pas prendre le risque que les Allemands pensent que nous faisons du bluff » Un afflux de Juifs en Grande-Bretagne ou en Palestine, aurait créé, des problèmes politiques majeurs avec les Arabes, et ainsi était-il plus sur pour la Grande-Bretagne d’éviter les initiatives unilatérales. Telle était la ligne du Foreign Office. Les demandes d’action continuaient à arriver de toutes parts au début dc 1943, certaines trop poignantes et venant de trop haut pour être écartées ou ignorées. Le 16 janvier, Lady Reading écrivit au Premier ministre Churchill.

« Vous connaissez, plus qu’aucun de mes mots ne peut la décrire, l’horrible condition des Juifs à la merci des nazis, je me suis dit que puis-je faire, qui peut aider ? Et la réponse est claire, seul M. Chur­chill le peut et je peux au moins lui écrire et le supplier de le faire, En d’autres temps, je serais venue à vous en robe de hure, la cendre sur le front, plaider en faveur de mon peuple ; c’est dans cet état d’esprit que je vous écris. Certains peuvent encore être sauvés. Si les verrous de fer de la ligne de démarcation pouvaient être rompus... L’Angleterre ne peut pas sombrer dans une hypocrisie, telle, que les membres du Parlement montrent de la compassion pour la mort des Juifs et que dans le même temps ses responsables condamnent les Juifs à mourir, Vous ne pouvez pas avoir connaissance de telles choses. Je ne peux pas croire que vous les toléreriez. Il y a encore 40 000 certificats pour la Palestine même, selon les réglementations du « Livre blanc », M. Churchill, diriez-vous qu’ils n’ont pas à être, utilisés, main­tenant pour quiconque, homme, femme ou enfant qui pourrait s’échapper ? Est-il possible, est-il vraiment possible de refuser l’abri en Terre sainte. Je suis votre ardente admiratrice et servante obéissante. V. Reading.

Le bureau dc Churchill demanda le point de vue d’Eden, et les experts du Foreign Office rédigèrent une réponse qu’Eden approuva. La situation appelait une formulation délicate et, comme l’écrivit un fonctionnaire, « un ton compatissant. »

« Nous accordons à présent toute notre attention au vaste pro­blème du sauvetage des Juifs et des non Juifs qui sont sous le joug de l’ennemi. Je puis vous assurer que nous avons pleinement conscience de l’urgence de la situation, mais je dois souligner les grandes difficul­tés que nous rencontrons et que nous continuerons à rencontrer. Quand bien même obtiendrions-nous la permission de faire sortir tous les Juifs (je laisse de côté pour l’instant les réfugiés non Juifs), le trans­port à lui seul présente un problème dont la résolution sera difficile. Les voies d’acheminement passent presque entièrement à travers des zones de guerre où les exigences militaires prédominent et qui doivent donc dans l’intérêt de la victoire finale recevoir la priorité. Ces difficultés sont largement avérées et je crains de ne pouvoir « rompre les verrous de la ligne de démarcation », mais nous ferons ce que nous pourrons. »

Au moment où cette réponse était envoyée, le gouvernement avait fait une autre déclaration au Parlement insistant sur le fait qu’une victoire alliée serait la panacée à la persécution raciale et religieuse des nazis. Le gouvernement britannique s’abstenait d’initiatives unilatérales significatives, même avec des pays neutres tels, que la Suisse et la Suède. En signalant à sa légation à Stockholm les pressions politi­ques qui avaient lieu en Grande-Bretagne, le Foreign Office men­tionna que les pays neutres étaient le point de convergence de nom­breux plans de sauvetage. Après avoir observé que la géographie semblait « protéger la Suède de tout afflux considérable » de réfu­giés, le Foreign Office s’était informé du nombre de réfugiés qui s’y trouvaient déjà. En aucun cas la Grande-Bretagne n’allait faire de démarches auprès de la Suède pour qu’elle fit plus par elle-même, cela ne pouvait être que le fruit d’un effort international. Bien que la préoccupation de la Palestine ne fût pas aussi forte à Washington qu’à Londres, certains responsables de la politique étrangère américaine avaient des opinions similaires sur les dangers d’une tentative visant à sauver des Juifs. De fait, au Département d’Etat, le sentiment dominant était que le rabbin Wise avait agi avec inconstance et avait besoin d’être recadré. Le contact de Wise au Département d’État était le sous-secrétaire, Sumner Welles, qui avait demandé à divers diplomates américains d’enquêter sur le télégramme que Riegner avait envoyé en août 1942 à propos de la Solution finale. Welles avait obtenu assez de preuves, de sources américaines autant que de Riegner, pour donner au rab­bin Wise une confirmation que celui-ci avait alors rendue publique. Un des témoignages les plus importants était un affidavid, compre­nant des informations émanant de Carl Burckhardt un haut fonc­tionnaire de la Croix-Rouge internationale (qui avait eu l’expérience personnelle de négociations avec Hitler et entretenait de nombreux contacts haut placés en Allemagne). Mais Welles ne consigna pas ses découvertes ni sa conversation avec Wise. Il ne donna pas ins­truction aux spécialistes de la Division Europe, de la Division des visas ou de la Division spéciale pour les problèmes de guerre (qui englobait les questions des réfugiés) de reconnaître la véracité des comptes rendus sur la Solution finale. Le manquement de Welles permettait aux fonctionnaires du Département d’Etat de conserver leur point de vue antérieur selon lesquels les comptes rendus de la politique d’extermination nazie étaient sujets à caution et que, même s’ils étaient vrais, il n’y avait pas grand-chose à faire.

Juste avant la déclaration du 17 décembre, et même après, cer­tains responsables du Département d’État s’opposèrent à l’idée d’une telle déclaration et critiquèrent Wise pour avoir mentionné que le Département d’Etat avait confirmé la fiabilité de ses informa­tions. Le 30 décembre, la Division Europe dit à l’ambassade britan­nique à Washington que s’ils avaient vu l’affidavit avec l’information de Burckhardt avant qu’il ne soit donné à Wise, ils y auraient ajouté un avenant selon lequel ils ne prenaient aucune responsabilité quant à son contenu. Un membre du Département d’Etat préposé aux réfugiés, Robert Borden Reams, expliqua d’abord qu’une déclara­tion alliée contre les massacres des Juifs pouvait vraiment intensifier les actes de barbarie nazie. Ensuite il se plaignit dans un mémoran­dum interne.

« Si le rabbin Wise avait traité cette communication (qui corroborait la preuve fournie par Riegner) comme un compte rendu non officiel reçu de son propre délégué et transmis par les bons offices du Dépar­tement d’Etat, cela n’aurait pas été si grave. Mais il a donné un grand retentissement à ses informations et les a attribuées à des sources offi­cielles du Département d’Etat.., Il est à souligner que tous ces rapports ne sont pas confirmés. Il est à l’évidence impossible d’assurer la confir­mation des activités allemandes dans les divers pays occupés... On ne peut mettre en doute, que les Juifs d’Europe soient opprimés et il est certain qu’un nombre considérable d’entre eux sont morts d’une façon ou d’une autre depuis que la guerre a commencé. Que la somme des morts soit de dizaines de milliers ou de millions comme ces comptes rendus l’affirment, importe peu pour le problème principal. Notre des­sein primordial est de gagner la guerre et les autres considérations doivent y être subordonnées.

Dans un autre mémo de janvier 1943, Elbridge Durbrow, de la Division Europe, qualifia d’interprétation erronée la façon dont Wise s’était servi du rapport de Riegner. Il ne faisait aucun doute que les nazis menaient une campagne brutale contre les Juifs de Pologne, mais il prétendait que « ,le Département d’Etat n’avait jamais reçu d’information émanant de sources officielles et par con­séquent n’était pas en mesure de fournir une confirmation officielle à ces allégations. Les responsables du Département d’État n’avaient pas eu vent des détails concernant les massacres de masse que Bletchley Park avaient rendus accessibles au Renseignement britannique. Les servi­ces secrets de Londres pouvaient facilement réfuter l’idée selon laquelle il était difficile pour les démocraties occidentales de savoir ce que les nazis étaient en train de faire en Europe occupée ils en avaient une bonne représentation, mais seuls des fonctionnaires triés sur le volet pouvaient y avoir accès. Depuis octobre 1942 au moins trois membres du Foreign Office avaient reçu de Bletchley Park le genre de preuve, « officielle » dont Durbrow disait qu’elle faisait défaut au Département d’Etat. Les originaux des messages radio allemands. Il y eut quelques répercussions déplaisantes à l’attitude négative du Département d’Etat à Noël 1942, les gens qui travaillaient à la Division des visas se plaignirent d’avoir reçu des cartes de voeux qui les qualifiaient de meurtriers. Puisqu’on pensait que Wise avait provoqué des « problèmes » au Département d’Etat, la solution consistait à l’empêcher d’accéder aux informations provenant de Rie­gner à Genève.

En février 1943 un employé de la Division Europe rédigea un télégramme destiné à la légation américaine à Berne, lui déconseillant d’accepter de transmettre des rapports à des particu­liers « En envoyant ce genre de messages privés qui se dérobent à la censure de pays neutres, nous courons le risque que ces pays neutres jugent nécessaire de nous couper nos moyens de communi­cation secrets » C’était un prétexte plutôt mince pour se défaire d’un messager mal considéré. A la vérité, le gouvernement helvéti­que ne souhaitait pas s’opposer à l’Allemagne en rendant publique ou en autorisant la diffusion de rapports sur les atrocités à partir de la Suisse. Cette politique entravait les organisations juives en Suisse et les poussait à chercher assistance auprès de diplomates occiden­taux plus compréhensifs. Mais, si la Suisse craignait de contrarier l’Allemagne, elle était tout aussi réticente à s’opposer aux Etats-Unis en s’immisçant dans ses communications diplomatiques.

Il y eut quelques répercussions déplaisantes à l’attitude négative du Département d’Etat à Noël 1942. Les gens qui travaillaient à la Division des visas se plaignirent d’avoir reçu des cartes de voeux qui les qualifiaient de meurtriers. Puisqu’on pensait que Wise avait provoqué des « problèmes » au Département d’Etat, la solution con­sistait à l’empêcher d’accéder aux informations provenant de Rie­gner à Genève. En février 1943 un employé de la Division Europe rédigea un télégramme destiné à la légation américaine à Berne, lui déconseillant d’accepter de transmettre des rapports à des particu­liers « En envoyant ce genre de messages privés qui se dérobent à la censure de pays neutres, nous courons le risque que ces pays neutres jugent nécessaire de nous couper nos moyens de communi­cation secrets. » C’était un prétexte plutôt mince pour se défaire d’un messager mal considéré.

Lorsque Riegner tenta de nouveau d’envoyer un câble à Wise par le canal du Département d’Etat, Leland Harrison, qui avait préala­blement demandé à Riegner de l’aider à rassembler des informa­tions, fut contraint d’expliquer que les nouvelles instructions l’empê­chaient de passer les informations à Wise, bien que lui-même soit désireux de les transmettre au Département d’Etat. Quand Harrison suggéra que Riegner télégraphie directement à Wise, Riegner expli­qua que les télégrammes contenaient des informations hautement confidentielles. Il ne pouvait prendre le risque d’un télégramme non codé que les Allemands pourraient déchiffrer. Harrison dit qu’il ten­terait d’éclaircir la situation et il demanda au Département d’Etat de ne pas se défaire de Riegner. La Division Europe donna finale­ment son accord, mais seulement si elle pouvait décider de faite passer les messages à Wise ou pas...

Même le sous-secrétaire Welles, désormais au courant de la querelle, expliqua à Wise qu’il ne devait jamais faire référence à la source d’information ou à ses moyens de transmission lorsqu’il rendait les messages publics.

Il se trouvait que le câble que Riegner voulait précisément envoyer à Wise (le 10 mars) concernait la rafle de 15 000 Juifs qui avait eu lieu à Berlin fin février, début mars, et qui incluait les Juifs de couples mixtes. Elle faisait partie du plan qui prévoyait d’exterminer tous les Juifs de Berlin pour la fin mars. Riegner avait consulté Wil­lem Visser’t Hooft du Conseil mondial des Eglises, qui lui avait fourni des informations. Il pressait les Alliés de faire tout leur possi­ble pour agir. Il recommandait certaines mesures. L’échange de Juifs contre des Allemands détenus à l’Ouest ou dans les pays alliés. La garantie qu’Américains et Britanniques fourniraient de la nourriture pour les réfugiés qui se trouvaient dans les pays neutres, voire qu’ils les aideraient à en partir ; des émissions quotidiennes de la BBC avertissant les Allemands et les autres peuples de ne pas collaborer avec le programme d’extermination nazi. Le consul américain à Genève envoya ce télégramme de Riegner, à sa légation à Berne, ne sachant pas s’il pourrait même parvenir à Wise. Mais, comme nous l’avons vu, il se trouva que les conjoints non juifs des mariages mix­tes de Berlin avaient agi plus rapidement.

Le Foreign Office était à peine moins sensible à la révélation publique de la Solution finale. En mai 1943, l’allié de Riegner à Genève, Richard Lichtheim, tenta d’envoyer un message au repré­sentant de l’Agence juive à Londres pour lui donner des détails sur la persécution des Juifs en Bulgarie et en Roumanie. Il l’exhorta à rendre publiques ces informations et demanda que la BBC fasse des émissions sur le sujet dans lesquelles on menacerait les gouverne­ments bulgare et roumain d’avoir à rendre des comptes après-guerre pour la Façon dont ils avaient traité les Juifs. Le Foreign Office trans­mit le télégramme à l’Agence juive après avoir effacé le passage où Lichtheim demandait que ses informations soient rendues publi­ques. Dans un mémo interne, un fonctionnaire du Foreign Office affirmait qu’il valait mieux ne pas suggérer de telles idées à l’Agence juive de Londres. Les événements qui suivirent la déclaration alliée du 17 décembre 1942 se déroulèrent selon une logique similaire, mais pas identique, à Londres et à Washington. La révélation publique de la Solution finale aboutit à une pression en faveur de l’action des gouverne­ments occidentaux. En Grande-Bretagne, l’opinion publique, guidée par certains membres au Parlement et par l’Église anglicane, joua très tôt un rôle significatif. Aux Etats-Unis la majorité du Congrès était indifférente et les organisations juives, divisées sur les moyens et les priorités, avaient peu d’alliés puissants. Cependant, même aux Etats-Unis, l’opinion publique, après avoir découvert la Solution finale, commença à exhorter le gouvernement à réagir, ce qui poussa, certains responsables du Département d’Etat à vouloir interrompre la diffusion des informations. Si les gouvernements occidentaux avaient reconnu plus tôt la poli­tique d’extermination nazie, les appels à lancer des opérations de sauvetage et de libération seraient survenus plus tôt et auraient pro­voqué plus de pression politique.

Le 20 janvier 1943, le Foreign Office envoya un mémorandum à Washington destiné à créer une base commune pour entamer un dialogue américano-britannique sur les problèmes des réfugiés. Cette initiative britannique refusait explicitement de traiter la situa­tion des réfugiés comme un problème intégralement juif, au motif que d’autres peuples souffraient et que les Alliés seraient très criti­qués s’ils manifestaient un intérêt supérieur pour les Juifs. Le Foreign Office entrevoyait une montée de l’antisémitisme, si l’on acceptait d’accueillir des Juifs étrangers. L’Allemagne et ses satellites pourraient inonder les autres pays d’immigrants indésirables. L’au­teur du mémorandum concluait en demandant si les Etats-Unis envi­sageaient une action conjointe et s’ils participeraient à une confé­rence informelle des Nations unies sur le sujet. C’était en fait inviter le gouvernement américain à joindre ses forces pour répondre aux critiques de la ligne officielle qui se faisaient entendre dans les deux pays. Une semaine plus tard, un haut fonctionnaire de l’ambassade bri­tannique à Washington demanda au sous-secrétaire d’État améri­cain, Sumner Welles, de préciser quelle était la position américaine sur le problème des réfugiés. Welles refusa courtoisement de com­menter quoi que ce soit jusqu’à ce qu’il pût le faire de manière définitive. La réaction américaine était réservée pour deux raisons. Certains responsables du Département d’Etat craignaient que l’invi­tation ne fût un piège, et Welles était encore piqué de certains désac­cords qui l’avaient opposé aux Britanniques sur des questions de politique étrangère. Le Foreign Office avait espéré une réponse rapide, puisque la perspective d’une politique conjointe pourrait convaincre le Parlement de ne pas se précipiter dans l’action.

Le 3 février, certains membres des deux Chambres du Parlement tinrent une réunion officieuse et se mirent d’accord pour présenter une motion visant à soutenir « des mesures immédiates pour offrir aide et asile temporaire aux personnes menacées de massacre, de la façon la plus efficace et la plus généreuse possible qui puisse se concilier avec les exigences des opérations militaires et de la sécurité intérieure ». Le 23 février, plus de 260 membres du Parlement avaient signé cette motion à la Chambre (les communes et l’archevê­que de Canterbury avait donné son accord pour l’introduire à la Chambre des lords. Eden alerta le Cabinet de guerre sur le fait qu’il était difficile de dire au Parlement que la Grande-Bretagne était impliquée dans des négociations internationales sur les problèmes des réfugiés alors que les Etats-Unis ne montraient aucun signe d’in­térêt. Le 24 février, lorsque la motion fut débattue à la Chambre des communes (elle allait être adoptée), un membre du Parlement demanda de hâter la mise en place d’une action multilatérale. Eden répondit que la Grande-Bretagne avait des états de service satisfaisants, sinon parfaits, mais que la question d’une action multilatérale était « plutôt déconcertante à certains égards ». Eden ne pouvait le dire, mais il pensait au fait que les Américains tardaient à répondre à la proposition d’une conférence conjointe. Le correspondant politique du Manchester Guardian considérait la situation de façon plus critique. Il rapporta que le gouvernement britannique avait « jeté l’éponge » sur la question des réfugiés juifs.

En ce moment plutôt mal choisi, le Cabinet de guerre avait décidé qu’avant que la Grande-Bretagne n’entreprenne une action quelcon­que, elle devait demander que d’autres pays s’impliquent aussi, et en particulier les États-Unis. Le lendemain, les experts aux réfugiés du Département d’État américain envoyèrent une proposition à l’ambassade britannique à Washington. Bien qu’ils aient été d’accord pour que le problème des réfugiés ne soit pas traité comme un problème strictement juif, ils précisaient qu’il était préférable de ranimer les activités du Comité intergouvernemental aux réfugiés, auquel on n’avait pas eu recours depuis longtemps, plutôt que de projeter des démarches bilatérales. Cela faciliterait la stratégie britannique et permettrait de se protéger contre les demandes d’aide et d’action unilatérale qui seraient adressées aux Etats-Unis. Le document recensait aussi (de manière exagérée) toutes les démarches positives que les Etats-Unis avaient entreprises par le passé, et il était formulé plus comme une proposition que comme une réponse. Le 3 mars, le Département d’Etat divulgua à la presse l’orientation américaine. Le ministre britannique Ronald Camphell se plaignit au sous-secrétaire d’État Welles de la réponse tardive et de la publication du document américain. Non seulement Welles défendit les actions américaines, mais il lança une foudroyante contre-attaque.

« Le gouvernement britannique a fait naître l’impression qu’il était le grand champion du peuple juif ainsi que le seul défenseur des libertés religieuses et individuelles, et qu’il avait été retenu dans son désir d’en­treprendre des démarches pour protéger les Juifs d’Europe et d’ail­leurs, comme dans sa volonté de protéger les droits individuels et les libertés, par la réticence du gouvernement américain et la mauvaise volonté que mettaient les Etats-Unis à entreprendre une action.., qui ne soit pas que des mots et des gesticulations. »

Les responsables de la politique étrangère britannique, crurent que Welles était en train d’attaquer la propagande britannique plus que la politique étrangère britannique, mais ils s’apercevaient aussi qu’il était plus ouvert sur les questions liées aux réfugiés que certains de ses collègues au Département d’État et qu’il était en quelque sorte désabusé. Dans un premier temps, ils furent décontenancés par l’attaque de Welles, mais ils avaient tant besoin de la couverture américaine qu’ils passèrent outre ce terrible affront. Après que la Grande-Breta­gne et les Etats-Unis se furent mis d’accord sur le principe d’une rencontre, le Foreign Office fut en mesure de refuser les requêtes qui lui étaient adressées, y compris celle du Comité des députés juifs britanniques. A ceux qui demandaient que la Grande-Bretagne prenne des décisions courageuses dans sa politique envers des réfu­giés, il était répondu qu’une conférence aurait lieu mi-avril. Par une interprétation assez singulière des événements, ces responsables rejetaient, sur l’opinion publique britannique la responsabilité des difficultés à surmonter, disant à l’ambassade britannique à Washing­ton que des membres du Parlement et d’éminentes personnalités avaient demandé une consultation (au lieu d’une action britan­nique.)

« Le gouvernement de Sa Majesté a pris toute mesure possible, pour décourager l’illusion que des mesures de secours étaient possibles en ce moment critique de la guerre, pour éviter des comparaisons désobligeantes avec les Etats- Unis. Il était impossible cependant d’op­poser un refus catégorique à l’idée d’une action des Nations unies et, par conséquent, le rapprochement avec le gouvernement des Etats­-Unis.., a été fait. Nous avons senti que si de grandes lignes politiques pouvaient s’accorder entre nous, une action commune des Nations unies pourrait aboutir sans grande difficulté. Notre espoir n’était pas seulement que le gouvernement des Etats-Unis puisse promettre d’ac­cueillir les réfugiés (sur ce plan nous avons conscience des complica­tions que cela entraînerait sur le territoire américain) et de prêter assis­tance on fournissant une voie d’évacuation en Afrique du Nord (dont nous réalisons qu’elle est avant tout une affaire de sécurité militaire) mais, plus important encore, que les Etats-Unis uniraient leurs voix à la nôtre et à celles des autres nations unies pour promettre des garan­ties aux gouvernements neutres, qui offrent un bon espoir de poursui­vre et de développer l’accueil des réfugiés. »

Ces remarques n’étaient pas tout à fait justes. Elles disaient en un langage diplomatique une vérité plus désagréable à entendre. « La Grande-Bretagne espérait que les Etats-Unis refuseraient l’hospita­lité à des réfugiés supplémentaires, ce qui permettrait de faire passer le refus britannique. » En soulignant les promesses alliées faites aux pays neutres rece­vant des réfugiés, les Britanniques se dégageaient de toute obligation envers eux. La veille, la légation suisse à Londres avait demandé au Foreign Office comment les débats anglo-américains affecteraient, les intérêts helvétiques. L’ambassadeur suisse, avait déjà demandé une garantie pour que son pays n’ait pas à entretenir les réfugiés après la fin de la guerre, et Alec Randall expliqua que ce sujet était le genre de choses dont les Britanniques et les Américains allaient justement discuter. Le représentant suisse souligna l’inquiétude que lui causait le flot incessant de réfugiés arrivant en Suisse. Randall se voulut rassurant les discussions seraient informelles et préparatoi­res. Il était hors de question d’impliquer la Suisse dans quoi que ce soit, sans consultation appropriée. Lorsque le ministre des Affaires étrangères, Eden, arriva a Washington pour traiter diverses questions concernant la gestion de l’alliance militaire, il dut répondre aux questions inquiètes du Foreign Office, auquel il assura qu’il ne prendrait l’initiative d’aucun débat sur la question des réfugiés « pendant son voyage ». Le 4 février, il accorda un entretien d’une demi-heure à Jan Karski qui avait joué un rôle si capital en rapportant à Londres des informations sur la Solution finale dès 1942. Karski fit un bref exposé sur la Résistance Polonaise, et la situation désespérée des Juifs polonais. Mais lorsqu’il recommanda de faire cesser le massacre des Juifs en envoyant des avions lâcher des tracts et mener des raids de bombardements, Eden l’interrompit « Le rapport polonais sur les atrocités nous est déjà parvenu. » Karski se souvint l’avoir entendu dire « L’affaire suivra le cours qui convient. » Eden fit parvenir au Cabinet de guerre un mémorandum sur cet entretiendans lequel ne figure qu’une brève mention des Juifs. Karski avait dit que tous les habitants de Varso­vie, y compris les Juifs, communiaient non seulement dans la haine des Allemands mais aussi dans la Résistance.

Comme Eden était peu enclin à débattre à Washington du pro­blème des réfugiés juifs, le sous-secrétaire au Parlement Richard Law, dut lui envoyer un télégramme et lui expliquer le problème politique en des termes particulièrement mesurés.

« Je suis désolé de vous importuner au sujet des Juifs, mais nous serions confrontés à une situation peu reluisante si Cranborne (le vicomte Ctanhorne était secrétaire d’Etat aux Colonies et porte-parole du gouvernement) devait dire quoi que ce soit sur la conférence quand le sujet sera débattu la Chambre des Lords le 23 mars. Ce sera un débat très intense, avec l’archevêque de Canterbury en personne et d’autres Eglises représentées par procuration...Je sais combien cela est ennuyeux, mais une quinzaine de jours s’est écoulée depuis que nous avons accepté l’invitation à une conférence et il sera extrêmement difficile de reconnaître qu’aucun mot n’a été prononcé sur le sujet depuis que l’invitation a été acceptée. Je pense que cela aurait l’air bizarre, aussi, si, après la manifestation qui a suivi votre déclaration à la Chambre, vous étiez contraint d’avouer à votre retour que vous n’avez jamais mentionné ce sujet ( pendant votre séjour aux Etats-Unis). Il n’y aurait à l’évidence aucune nécessité pour vous d’entrer dans le détail. Nous aimerions beaucoup que Cranborne puisse dire quel­que chose comme « Je suis à tout à fait certain que le ministre des Affaires étrangères prend le problème très à coeur et qu’il saisira, n’en pas douter, toute opportunité qui s’offrira à lui pour lancer le débat. »

Eden comprit où il voulait en venir. Le 22 mars, il rencontra le secrétaire d’Etat Cordell Hull et l’ambassadeur lord Halifax. Selon la seule note américaine dont nous disposions encore, Eden parla des efforts britanniques pour déplacer 30 000 Juifs de l’Europe de l’Est vers la Palestine. Hull s’enquit de la réaction arabe mais Eden expliqua que les Juifs, s’ils se présentaient seraient comptés dans le quota britannique d’immigration juive en Palestine. Il pres­sait les Américains d’assurer l’Espagne, le Portugal, la Suisse et la Suède qu’ils n’auraient pas à entretenir les réfugiés indéfiniment. Le gouvernement britannique voulait aussi annoncer la tenue immi­nente de la conférence consacrée aux réfugiés des représentants des deux côtés se rencontrèrent, pour rédiger une déclaration qui fut immédiatement envoyée à Londres.

Le lendemain, la Chambre des lords débattit de la motion de l’archevêque Temple qui proposait d’accueillir tous les réfugiés pou­vant atteindre la Grande-Bretagne et de mettre en oeuvre rapidement une action britannique. En réponse, le porte-parole du gouverne­ment, le vicomte Cranborne rejeta l’idée d’une action britannique unilatérale, invoquant des difficultés de ravitaillement et le manque de bateaux disponibles. Mais il lut la déclaration américano-britan­nique, tout juste arrivée, dans laquelle les deux pays annonçaient qu’ils chercheraient des solutions au problème des réfugiés lors d’une conférence, à la mi-avril, aux Bermudes. Les efforts d’Eden avaient servi son principal dessein. Le 24 mars Nahum Goldmann du Congrès juif mondial avec Moshe Shertok de l’Agence Juive et du rabbin Maurice Perlzweig avaient fait pression sur William Strang, un représentant du Foreign Office qui était avec Eden à Washington, pour que les Alliés s’enga­gent a recevoir tous les Juifs qui quittaient les territoires de l’Axe. Le sous-secrétaire, Welles, aida alors Joseph M. Proskauer du Comité juif américain et le rabbin Wise, qui siégeaient ensemble au Comité d’urgence pour les affaires juives européennes, à obtenir un rendez-vous avec Eden. Celui-ci leur accorda une demi-heure le samedi 27 mars. Wise et Proskauer exhortèrent à une déclaration alliée, demandant à Hitler de permettre aux Juifs de quitter l’Europe occupée. Eden qualifia l’idée d’«  incroyablement impossible ». Il rejeta aussi l’idée que des réfugiés d’Espagne et du Portugal pour­raient embarquer pour la Palestine, à cause des dangers présents en Méditerranée. Les Juifs adultes ne pourraient pas aller de Bulgarie en Turquie parce que « la Turquie ne veut plus personne de votre peuple ». (Les diplomates britanniques avaient récemment fait état d’un niveau élevé d’antisémitisme en Turquie, mais la Grande-Breta­gne n’avait fait aucun effort pour inciter la Turquie à accepter plus de réfugiés juifs.) Eden balaya la proposition de faire parvenir du ravitaillement aux Juifs affamés et rejeta toute autre suggestion. Découragés, Wise et Proskauer s’en remirent alors à Welles qui pro­mit de faire ce qu’il pourrait. Plus tard dans la journée, Eden rencontra à nouveau Welles et le Secrétaire d’Etat, Hull Harry Hopkins. Lord Halifax et Strang étaient aussi présents. Contrairement aux fonctionnaires du Dépar­tement d’Etat, les Américains de ce groupe étaient loin de partager l’approche britannique. Selon le rapport d’Hopkins, Hull exhorta Eden à faire quelque chose pour les soixante ou soixante-dix mille Juifs bulgares menacés d’extermination. Eden répondit que si les Alliés créaient un précédent, les Juifs du monde entier demande­raient une action similaire pour les Juifs polonais et allemands.

« Hitler pourrait nous prendre au mot sur une telle offre et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux ni de moyens de transport dans le monde pour les emmener tous. » Il affirma que la Grande ­Bretagne désirait accueillir des dizaines de milliers de Juifs en Pales­tine mais que le transport et la sécurité posaient d’énormes problè­mes. L’Allemagne risquait d’infiltrer des agents parmi les réfugiés. Il mit en garde les Américains contre des promesses excessives. Mais, d’une façon plus générale, Eden n’était pas favorable à l’immi­gration juive en Palestine. En avril, son secrétaire particulier écrivait dans son journal « Malheureusement, Antony Eden est inébranlable au sujet de la Palestine. Il aime les Arabes et déteste les Juifs » Welles, cependant, voyait d’un bon oeil certaines possibilités de sauvetage. Dix jours avant la conférence des Bermudes, il exprimait son espoir en des plans d’évacuation des Juifs bulgares vers la Tur­quie et vers l’Egypte contrôlée par les Britanniques. Il dit aussi qu’il encourageait d’autres réunions publiques aux Etats-Unis destinées à rallier des soutiens en faveur de plans de secours il ajouta que seul le président Roosevelt pouvait renverser la position du gouverne­ment britannique qui refusait de demander à l’Allemagne de libérer les Juifs. (Même si un tel appel ne serait pas d’une grande utilité auprès des dirigeants nazis, il permettrait de rendre publique l’existence de la Solution finale en Allemagne et en Europe occupée, et peut-être encourager les peuples à ne pas collaborer avec le pro­gramme d’extermination. Au moins cela servirait-il, une fois de plus, à avertir les Juifs du mensonge qu’était la « relocalisation » à l’Est.) Welles estimait que la conférence des Bermudes serait une réussite si elle sauvait cinquante mille Juifs.

 la suite dune visite à Stockholm qu’avait effectuée Saloman Adler-Rudel, de l’Agence juive, le rabbin Wise raconta à Welles que le gouvernement suédois pourrait admettre un nombre substantiel de Juifs polonais, en particulier si les Etats-Unis invoquaient un besoin humanitaire. Wise demanda à l’ambassadeur américain à Stockholm, « Hershel Johnson », s’il pouvait soulever la question avec la Suède, et Welles instruisit Johnson en ce sens. Johnson apprit que la Suède avait déjà fait des démarches auprès de l’Allemagne pour l’accueil de Juifs norvégiens et hollandais. L’Allemagne avait refusé les deux offres. Des exceptions n’étaient possibles que lorsque des gens étaient disposés à payer de grosses sommes d’argent comme rançon pour faire libérer certains Juifs. La Suède ne croyait guère en la volonté allemande de libérer des Juifs sans y mettre de lourdes conditions, mais elle était prête à essayer. Le 15 avril, le gouvernement suédois débattit de la possibilité d’accueillir en Suède vingt mille enfants Juifs La proposition fut favorablement reçue, notamment parce que le gouvernement pensait que cela ferait bonne impression à Londres et à Washington. Il avait approuvé la mesure, à condition que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis paient les coûts de l’entretien des enfants, garantissent l’importation de nourriture en quantité suffisante, et s’engagent à les déplacer après la guerre. Eric Boheman, secrétaire général du minis­tère des Affaires étrangères, raconta à Adler Rudel que la Suède préférait prendre en charge les enfants juifs des Pays-Bas plutôt que ceux de Pologne, mais que ce n’était pas une condition d’accepta­tion. Cette décision suédoise intervint quelques jours seulement avant l’ouverture de la conférence américano-britannique des Ber­mudes, prévue le 19 avril, et elle aurait pu avoir une certaine influence sur les décisions qui devaient y être prises, mais les diffé­rentes délégations suivirent une autre direction.

Le Secrétaire d’Etat adjoint, Breckinridge Long, et son commis­saire aux réfugiés, Robert Borden, avaient mené les préparatifs amé­ricains pour la conférence, ce qui explique en partie pourquoi l’équipe américaine fut finalement constituée de bureaucrates et d’hommes politiques peu qualifiés et peu expérimentés, en plus de la délégation du Département d’État. Le Sous-secrétaire d’Etat au Parlement, Law, qui avait été personnellement choisi par Eden, se trouvait à la tête de la délégation britannique (Eden s’était arrangé pour revenir à Londres et conférer avec Law avant que celui-ci ne parte pour les Bermudes). Lors des discussions de travail aux Bermudes, chacune des deux parties s’accorda à respecter les zones sensibles de l’autre les Bri­tanniques ne voulaient rien qui puisse enflammer l’opinion arabe au Proche-Orient, rien qui implique de négocier avec l’Allemagne pour la libération des Juifs, et aucune mention d’un acheminement de nourriture à travers le blocus allié. Les Etats-Unis ne voulaient rien qui puisse compromettre leur politique d’immigration réduite. Law, considérait que l’objectif le plus important des Bermudes était d’aboutir à un accord conjoint sur ce qui ne pourrait être fait. Il voulait déplacer la responsabilité de l’action vers un organisme international. Sans surprise, la conférence des Bermudes ne mit sur pied que des projets d’envergure très limitée. En fin de compte, ni le Royaume-Uni, ni les Etats-Unis ne soutinrent une déclaration bilatérale qui les engagerait à assumer après-guerre la responsabilité des réfu­giés qui auraient été placés dans des pays neutres. Chaque partie, tout en rendant hommage aux contributions humanitaires des pays neutres, préférait attendre une garantie de toutes les nations alliées. Les deux délégations publièrent un communiqué de presse, mais s’entendirent pour que l’accord lui-même fût tenu secret, vraisem­blablement pour parer à toute critique sur ces maigres résultats. A la suite de cette conférence, Churchill, puis Roosevelt durent inter­venir pour écarter les divers obstacles et commencer à faire cons­truire de petits camps de réfugiés en Afrique du Nord, ce qui était une des recommandations de la conférence.

Peu après la fin de la conférence des Bermudes, l’archevêque Temple écrivit à Eden de soutenir la bonne volonté que la Suède mettait à négocier avec l’Allemagne l’accueil de vingt mille enfants juifs. Le gouvernement suédois pensait que l’offre pouvait avoir quelque chance d’aboutir s’il s’engageait à réinstaller ces Juifs hors d’Europe et il demanda aux Britanniques de lui en fournir les garan­ties, ainsi que la promesse de ravitaillement pour les réfugiés. Eden répondit à l’archevêque qu’il approuvait globalement l’idée, mais il refusa d’avaliser la réinstallation hors d’Europe, en invoquant le fait que les parents des enfants voudraient certainement les faire revenir en Europe après-guerre. Quoi qu’il en soit, ajoutait-il, les garanties ne pouvaient être fournies que par les Alliés dans leur ensemble. Lors d’une discussion ultérieure avec le représentant britannique en Suède, le secrétaire général Boheman prévenait encore que la réinstallation hors de l’Europe était le seul point qui puisse intéresser les dirigeants nazis. Il était déçu que la Grande-Bretagne n’en ait pas fourni l’assurance. La réaction américaine était à peine plus souple. Grâce à (ou malgré) quelques encouragements de Sumner Welles, le Département d’Etat voulait bien promettre d’essayer que ces gens puissent rentrer chez eux, après la reddition de l’ennemi. Dès lors, la Suède ne fut plus aussi désireuse de commencer des négociations avec l’Allemagne.

Pourtant, la proposition initiale des Suédois n’était pas impossible à réaliser comme un autre épisode devait alors le révéler. En mai 1943, le gouvernement Suisse transmit une requête britannique à l’Allemagne afin d’autoriser à se rendre en Palestine cinq mille enfants juifs du gouvernement général de Pologne et d’autres pays occupés par l’Allemagne en Europe de l’Est. En réponse Himmler fixa les exigences que les Allemands pouvaient dorénavant imposer face à de telles offres et les compromis possibles. Par principe il y était opposé, mais il pouvait donner son accord si cela entrait dans le cadre d’un échange de prisonniers allemands, selon une propor­tion qui pourrait être, de quatre Allemands pour un Juif. Le ministère allemand des Affaires étrangères ajouta une condition à celles présentées par Himmler les cinq mille Juifs, s’ils étaient relâchés ne pourraient pas aller en Palestine parce que les Arabes s’y oppose­raient. Ils pourraient cependant aller en Grande-Bretagne si celle-ci voulait bien donner quelque chose en retour à l’Allemagne (comme des prisonniers allemands) et si la Chambre des communes voulait bien ratifier l’échange officiellement. A la fin du mois de juin, Himmler et Ribbentrop avalisèrent tous deux ces propositions, tout en sachant pertinemment que le gouvernement britannique ne pour­rait accepter. Les dirigeants nazis pourraient envisager la libération ou l’échange de quelques milliers de Juifs à la condition qu’ils quittent l’Europe et soient placés sous la tutelle des Alliés. Un tel geste leur aurait permis de poursuivre l’élimination complète des Juifs d’Eu­rope. Il offrait aussi l’avantage d’attiser l’antisémitisme, et de causer des ennuis politiques aux nations alliées. Ils n’avaient aucun intérêt à un arrangement visant à autoriser un nombre limité de Juifs à trouver asile dans des pays neutres. (Une nouvelle proposition pour faire partir des enfants juifs français et belges en Suède échoua lors­que l’Allemagne dit qu’elle ne pouvait faire l’économie de la dépor­tation.) Les échanges diplomatiques traînèrent sans succès jusqu’en 1944 .

Le sous-secrétaire d’État Welles était déçu que les Britanniques aient refusé d’évacuer les Juifs au Proche-Orient. À la fin du mois de juin, il avertit lord Halifax qu’il était indispensable de déplacer rapidement les Juifs de Bulgarie tout retard risquait de faire se refermer la fenêtre d’opportunité et les Alliés seraient tenus pour responsables. Mais Halifax voulait attendre que soit achevée la cons­truction des « camps de concentration », selon le terme qu’il employait, qui devaient, accueillir les réfugiés d’Europe en Afrique du Nord. Ces camps (qui avaient été suggérés, mais pas avalisés à la conférence des Bermudes> n’étaient pas faits pour le nombre de personnes que Welles prévoyait, ni même celui qu’Eden avait men­tionné durant sa visite de mars à Washington. Le 4 mai, dans un discours à Boston, le secrétaire d’État adjoint Adolf Berle, qui avait été la plume et le conseiller du président Roo­sevelt, tira les conséquences des réalisations limitées qui avaient suivi la conférence des Bermudes. Plus connu pour son intelligence que pour son tact, Berle ne chercha ni à nier les faits ni à enjoliver la politique alliée. L’Allemagne avait organisé l’extermination des Juifs et forcé ses « satellites » à y collaborer, déclara-t-il. C’était la pre­mière fois dans l’histoire contemporaine qu’un pays civilisé mettait a exécution un programme de meurtre national et il avertit le peuple allemand qu’il pourrait être tenu pour responsable. Mais il déclarait en même temps qu’il était impossible de porter un secours immédiat à ceux qui se trouvaient sous le joug nazi « Rien ne peut être fait pour sauver ces malheureux sans défense, hormis l’invasion de l’Europe, la défaite des armées allemandes et la chute du pouvoir allemand. Il n’y a pas d’autre solution. » Un expert du Foreign Office fut heureux de constater que les cercles officiels des Etats-Unis avaient enfin reconnu la difficulté du problème des réfugiés.

L’opinion publique des démocraties occidentales aurait pu se résoudre à ce que leurs gouvernements laissent les nazis poursuivre le massacre des Juifs, si la guerre avait été mal engagée. Mais au milieu de l’année 1943, les perspectives militaires étaient considéra­blement meilleures, ce qui voulait dire que de plus en plus de gens, même aux Etats-Unis, ne pouvaient se résigner à accepter la ligne proposée par Berle. Une fois qu’il fut clair que la conférence des Bermudes n’avait rien arrangé, les pressions pour des actions britan­niques et américaines reprirent de plus belle. En avril, une autre rencontre américano-britannique eut lieu parallèlement à celle des Bermudes, mais eue n’avait tien à voir avec la politique d’extermination nazie et la possibilité de sauver les Juifs qui avaient survécu. Ce manque évident de concertation, et, pour la politique britannique, l’absence de partage des informations, est particulièrement révélateur. Le 25 avril, trois agents du renseignement américain William Priedinan, le colonel Alfted McCormak et le lieutenant-colonel Tel Ford Taylor arrivèrent à Londres pour se rendre à Bletchley Park. Friedman âgé de cinquante et un ans, était un spécialiste du chiffre, autodidacte, qui était devenu une éminente figure de la cryptogra­phie américaine et même, selon certaines sources, le meilleur spé­cialiste mondial du chiffre.

Mais il avait fait une dépression nerveuse et il avait dû réduire son rythme de McCormack, avocat, avait peu d’expérience en matière d’analyse cryptographique. Tay­lor, qui débutait dans la carrière d’avocat, venait de faire cinq mois de service dans la Branche spéciale de l’armée, et il était disponible pour aider à soutenir une coopération américano-britannique en matière de renseignement. Leur visite eut des conséquences impor­tantes et durables pour la coopération américano-britannique rela­tive à l’espionnage, mais elle arrivait bien tard. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la collaboration américano­ britannique en matière de renseignement n’était qu’une excroissance du partenariat diplomatique et militaire qui avait commencé bien avant que les Etats-Unis n’entrent en guerre. Les deux communau­tés de renseignement avaient leurs caractères propres et des particu­larités qui faisaient qu’elles étaient parfois peu en phase avec les relations qui s’établissaient dans le domaine politique. Les organi­sations de renseignements gardent traditionnellement les secrets qu’elles découvrent, elles les exploitent sans les partager. Les Amé­ricains ne savaient rien des succès britanniques dans le déchiffrage des codes manuels utilisés par la police allemande ou des codes « Enigma » utilisés par les forces armées allemandes. Initialement, ils ne savaient même rien de l’étendue (et de la centralisation) des opérations britanniques de déchiffrement et d’analyse qui se dérou­laient à Bletchley Park. Les Etats-Unis déployaient leurs spécialistes du chiffre au sein des services armés et du FBI, de façon parfois très dispersée.

Les spécialistes de l’armée américaine étaient parvenus à repro­duire une machine de codage japonaise, puis, en septembre 1940, ils avaient réussi à percer le code diplomatique japonais nommé Pur­ple. Ce renseignement reçu le nom de Magic, il était plus ou moins l’équivalent du britannique « Ultra ». Un représentant de l’armée américaine rapporta, sans attendre, aux chefs d’état-major britanni­ques les progrès qu’ils avaient accomplis sur les chiffres japonais et Italiens, « proposant un échange d’information entre services secrets ». En octobre, le Département à la guerre ratifia l’idée et en informa le président et le secrétaire d’État. En janvier 1941, une mission de l’armée et de la marine américaines se rendit en Grande-Bretagne, apportant dans ses malles une machine « Magic » qui allait être extrêmement utile aux Britanniques pour suivre les activités japonai­ses en Extrême-Orient. Selon l’historien Bradley F. Smith, ce fut l’une des initiatives les plus généreuses dans l’histoire contempo­raine des relations crypto-analytiques. L’équipe américaine eut droit en retour à une brève visite guidée dans Bletchley Park, un exposé très général sur les méthodes crypto ­analytiques britanniques et à une présentation de la façon dont s’y effectuait la division fondamentale du travail (selon le système « Rut », désormais célèbre, qui assigne à chaque équipe de spécialis­tes un baraquement). Mais, à cette époque, les Britanniques avaient fait des progrès limités dans la percée des codes d’Enigma, et on ne montra pas aux Américains la machine Enigma, encore moins leur en donna-t-on une. Les Américains ne connaissaient même pas l’existence d’un tel dispositif ou de la machine (appelée « bombe ) que les Britanniques utilisaient pour calculer les dispositions de con­version de l’Enigma. Ils n’obtinrent pas non plus une vision suffi­samment détaillée pour deviner combien Bletchley Park allait bien­tôt devenir crucial pour l’effort de guerre.

En se fondant sur les quelques preuves disponibles, Smith suggère que Graham Stuart Menzies, responsable des services secrets (SIS), fut chargé de traiter les Américains avec réserve, notamment à cause des inquiétudes sur les manquements américains à la sécurité, on dit même que Churchill aurait encouragé cette attitude. Les Américains avaient en effet des problèmes de sécurité, ainsi que des problèmes de rivalités entre services. Mais la réserve britannique donna aux Américains le sentiment qu’ils avaient plus donné qu’ils n’avaient reçu. Leur ressentiment ajouta à la difficulté d’initier un rapproche­ment avec les services secrets britanniques. Le décryptage britannique des messages chiffrés manuellement par la police allemande n’était pas aussi secret que les transcriptions d’Ultra, mais il demeurait soumis aux aléas des relations entre ren­seignements alliés. De plus en plus, les Britanniques fournirent des informations d’Ultra, mais encore partielles, pour aider les navires américains à éviter les sous-marins allemands dans l’Atlantique en 1941 et, fin 1942. Ils fournirent une assistance supplémentaire pour les codes de l’Italie, de la France, des colonies françaises, du Brésil, d’autres Etats sud-américains, du Portugal et de la Suède. Au moins un fonctionnaire du Renseignement britannique, dont le témoignage nous est parvenu, considérait que les relations étaient déséquilibrées en faveur des Américains.

Ceux-ci n’avaient pas besoin de connaître les activités de la police allemande, du moins les Britanniques le pensaient-ils. De plus, Menzies et son délégué, Nigel de Grey, étaient généralement oppo­sés à ce qu’un agent travaillant à Bletchley Park soit envoyé Washington. Pour que les services de renseignements britanniques assouplissent cette politique, il fallut attendre qu’ils se heurtent à un certain nombre de problèmes techniques pour lesquels ils avaient besoin de l’assistance américaine. Si les Américains étaient prêts à envoyer des équipes en Angleterre, ils pourraient tout voir.

Cette offre conduisit à la rencontre de la fin avril 1943. La déléga­tion américaine eut droit à une visite de Bletchley Park. Les trois hommes furent stupéfaits de la taille de l’installation (à peu près cinq mille personnes) et de sa productivité. Taylor resta à Londres, ou on lui ouvrit d’abord l’accès aux déchiffrements diplomatiques qui étaient effectués par un bureau séparé des services secrets britan­niques, placé sous les ordres « d’Alastair Denniston, l’ancien chef de Bletchley Park ». Le 17 mai, de hauts responsables des services secrets britanniques et américains signèrent un accord pour échanger des informations mais pas des renseignements à l’état brut (comme des interceptions de messages radio codés). Conséquence de cet accord, les Etats-Unis se spécialiseraient dans l’interception et le déchiffrement de tous les messages qui n’étaient pas allemands, et particulièrementles messa­ges japonais, tandis que les Britanniques conserveraient leur quasi-monopole sur l’analyse des messages allemands, de même qu’ils exé­cuteraient d’autres tâches de décodage. Peu après, Taylor put venir travailler à Bletchley Park et apprendre en détail ce qui s’y élabo­rait.

La première équipe américaine de spécialistes du chiffre arriva à Bletchley Park en juillet 1943 pour aider ses homologues anglais. Parmi eux se trouvait Arthur Levinson, un Juif originaire de Brook­lyn, qui avait plusieurs années d’expérience dans le corps militaire des signaux. ( Il fit par la suite une longue et brillante carrière à la National Security Agency, NSA.) Levinson trouvait que l’ambiance de Bletchley Park était optimiste, sereine et égalitaire. Toute l’opéra­tion reposait sur des gens brillants qui avaient réussi et dont on attendait de nouvelles réussites dans l’avenir. Ils avaient une mission et appréciaient la compagnie les uns des autres. Occupé à perfec­tionner ses dons pour percer les codes sur les messages d’Enigma, Levinson ne déchiffra aucun message relatif aux massacres de Juifs par les nazis. Il semble que les mentions d’une telle activité aient été assez rares dans les messages radio des services armés allemands. Pourtant, un crypto analyste britannique, du nom de Walter Eytan, qui avait travaillé suries codes d’Enigma à Bletchley Park depuis 1941, reçut un message à la fin de l’année 1943 ou au début de l’année 1944, selon lequel un bateau allemand armé transportait les juifs de Rhodes vers la Solution finale. Eytan, Juif allemand de naissance (son nom avait été Ettinghausen), n’avait jamais vu ni entendu l’expression « so­lution finale », mais comme il le rappellerait plus tard, il sut d’instinct ce que cela signifiait. Il ne fit aucune remarque à ce sujet aux autres hommes qui étaient de service avec lui.

Les cryptographes de Bletchley Park ne percèrent jamais la clé d’Enigma que la Gestapo utilisait pour la plupart de ses communica­tions les plus secrètes, celles qui devaient contenir des informations sur les Einsatzgruppen et peut-être aussi sur les déportations des Juifs vers les camps d’extermination. Mais ils durent réussir à décou­vrir d’autres codes de la Gestapo et de la SD qui pouvaient contenir des informations sur ces sujets. Ces rapports n’ont manifestement pas encore été rendus publics. Il faut se souvenir que le déchiffrement des messages Enigma était un processus difficile, commençant par l’utilisation de grands récep­teurs pour intercepter les messages radio, avec de multiples couver­tures pour chaque fréquence et des opérateurs radio à l’ouïe assez fine pour identifier chaque lettre séparément. Plus il y avait de gens pour écouter un même message, plus on avait de chances de parve­nir a une transcription sans faute. Le succès du déchiffrement de texte dépendait donc en partie du nombre de gens et du nombre d’heures qui lui étaient accordés. Les responsables devaient établir les priorités et répartir les employés en conséquence ils ne pou­vaient pas tout couvrir.

Les Britanniques reçurent une nouvelle source d’information essentielle sur les activités passées de la SS et de la police dans les territoires soviétiques, lorsqu’en octobre 1943, un avion transportant un capitaine de l’armée de l’air croate et une escorte de police alle­mande atterrit derrière les lignes britanniques dans l’Italie occupée par les Alliés. Il se trouva que le policier allemand, un dénommé Robert Barth, qui était en fait originaire d’Autriche, avait auparavant servi dans le « Einsatzgruppe D » (Einsatzkommando 10 b) et qu’il était suffisamment effrayé pour en parler. (Jusqu’à présent, seul le résumé initial des commentaires que Barth livra aux services de renseigne­ments britanniques est disponible à la consultation.

Barth décrivait la façon dont les Einsatzgruppen étaient constitués en mai 1941, et la tâche qui leur était assignée. Combattre les résis­tants ainsi que les communistes et mener à bien des tâches relevant du renseignement général. Il admit que de hauts responsables com­munistes avaient été arrêtés et fusillés, mais il affirmait (de façon mensongère) que la police d’ordre (les « Schupos ») et la Waffen SS procédaient aux exécutions. (Ce qui n’est pas faux, mais les Einsatz­gruppen en faisaient encore plus.) Barth révéla que les Juifs étaient presque invariablement fusillés, et, lors des phases ultérieures, gazés. Ensuite il parla des activités de l’Einsatzgruppen en Serbie et en Croatie. Après la guerre, lorsque les enquêteurs américains cher­chèrent à inculper les Einsatzgruppen, il leur offrit un portrait plus détaillé des événements qui se déroulèrent en Allemagne et en Ukraine en 1941, mais il est difficile de savoir précisément quels détails il donna aux Britanniques à la fin de l’année 1943.

Les messages de la police d’ordre en chiffres manuels que les Britanniques décodaient aisément et les messages SS Enigma trans­crits en clair révélaient de manière restreinte mais significative certai­nes des opérations que l’Allemagne nazie était en train de mener contre les Juifs d’Europe. Si les Alliés avaient jamais cherché à empê­cher les opérations meurtrières des nazis ou à entreprendre des ten­tatives de sauvetage, ce déchiffrement des codes de la police et de la SS aurait fourni des détails essentiels sur les lieux et sur les activi­tés en question. Le 15 octobre 1943, par exemple, les Britanniques apprirent que 700 Juifs s’étaient échappés du camp de Sobibor et que les mesures de répression étaient à l’œuvre. Le texte du message donnait la localisation de Sobibor à cinq kilomètres de la rivière Bug, entre Cholm et Wlodawa, dans le district de Lublin. Quelles qu’aient été les possibilités immédiates dans ce cas particulier, les messages auraient au moins pu être utilisés pour programmer de futures démarches lorsque les conditions militaires l’auraient permis. Mais il n’y eut aucun pas fait en ce sens.

Pendant une période, seul le gouvernement britannique en avait la possibilité. Etant donné que l’accord anglo-américain de partage du renseignement concernait seulement les messages chiffrés de haut niveau, comme Ultra et Magic, et excluait le renseignement de ter­rain donné en chiffres manuels, les Américains n’avaient pas de droits formels sur le déchiffrement des codes de la police allemande, Donc même, à la fin de l’année 1943, Taylor ne recevait pas les copies des déchiffrements de la police, et encore moins les dossiers précédents. Mais en 1944 les dispositions s’assouplirent et Taylor commença à obtenir des transcriptions en cours.

A la fin de la guerre, Taylor se trouvait engagé dans l’organisation du tribunal militaire international de Nuremberg et il faisait partie de l’accusation américaine. Des décennies plus tard, il écrivit ses souvenirs personnels sur les procès de Nuremberg, dans lesquels, il racontait qu’il avait pour la première fois pris conscience de l’Holo­causte en découvrant des témoins et des documents s’y rapportant lors du procès en 1945. C’était plutôt tardif. Et les documents qu’il avait vus et utilisés alors, ne comprenaient pas les déchiffrements des messages codés de la police allemande de 1941-1942 avec leurs nombreux comptes rendus d’élimination massive des juifs.

L’offensive du département du Trésor.

Pendant la guerre, le changement le plus important dans la politi­que américaine concernant les réfugiés fut la création du Bureau d’aide aux réfugiés de guerre. L’histoire de cette agence est essen­tielle pour la présente étude. Un conflit entre le Département d’Etat et des responsables du département du Trésor révéla le même genre de comportements politiques que ceux qui prévalaient à Lon­dres, tout ce qui concernait le sauvetage des Juifs faisaitobstacle à l’effort de guerre. Mais la création du Bureau d’aide aux réfugiés de guerre modifia profondément le partenariat américano-britannique sur les problèmes des réfugiés juifs et créa de notables différences entre l’approche de Londres et celle de Washington. Le Bureau prit quelques mesures qui avaient été envisagées auparavant mais n’avaient jamais été appliquées. Une des leçons que révèle son his­toire, est que certaines initiatives auraient été possibles si une agence gouvernementale avait eu accès plus tôt aux renseignements concer­nant la Solution finale et si elle avait pris au sérieux la déclaration alliée du 17 décembre 1942. Le 6 octobre 1943, quatre cents rabbins orthodoxes, de concert avec un Juif exubérant établi en Palestine du nom de Peter Bergson, qui dirigeait le Comité d’urgence pour le sauvetage des Juifs d’Eu­rope, avaient défilé du Capitole à la Maison Blanche en signe de protestation contre l’inaction américaine face à l’Holocauste. Cette manifestation à Washington était le reflet d’un élan qui durait depuis des mois des groupes juifs et libéraux, utilisant le poids de l’opinion publique et des manifestations, venaient se substituer à ceux qui avaient préféré chercher à convaincre derrière des portes closes .

Le flot croissant des Américains favorables à l’action, en dépit du niveau élevé de l’antisémitisme et de l’hostilité à l’immigration, contrebalançait les espoirs britanniques qui s’amenuisaient. L’histo­rien britannique Tony Kushner suggéra que les activistes britanni­ques qui luttaient depuis longtemps contre l’insensibilité du Foreign Office avaient faibli depuis la mi-1943. Mais les Juifs américains et leurs alliés, avec le peu de soutien qu’ils avaient à l’intérieur du gouvernement, n’avaient guère plus de chance d’imposer des chan­gements dans la politique gouvernementale que les groupements juifs et humanitaires ne l’avaient fait à Londres. Les responsables britanniques croyaient que les forces antisémites et hostiles à l’immi­gration étaient plus organisées aux Etats-Unis qu’en Grande-Breta­gne, et qu’il était par conséquent peu probable que le gouvernement Roosevelt changeât radicalement de direction L’estimation se révéla fausse. Les revirements d’opinion et le jeu des influences au sein du gouvernement américain déterminèrent en fait un change­ment radical dans la politique américaine avant la fin de l’année.

Il y avait déjà eu quelques signes de l’ouverture américaine, notamment sur la question de l’envoi de nourriture et de médica­ments à l’intérieur des territoires nazis. En mars 1943, le sous-secre­taire d’Etat Sumner Welles avait appuyé une proposition de secours pour des femmes et des enfants en Belgique et en Norvège, et il avait fait allusion à d’autres plans du même genre que les Etats-Unis étaient soucieux de réaliser. Welles pressa le président de prendre directement contact avec le Premier ministre Churchill au sujet du secours à apporter sinon, le gouvernement britannique maintien­drait son opposition rigide. En juin, un représentant du Départe­ment d’Etat, Francis Sayre, avait mentionné à Clarence Pickett, du Comité public des amis de l’Amérique, une conversation que Roose­velt et Churchill avaient récemment eue à ce sujet. Roosevelt aurait tout fait pour convaincre Churchill d’autoriser des nouvelles excep­tions humanitaires au blocus de l’Europe. Sans succès. Churchill disait, « que rien ne devait entraver l’effort de guerre. » Sayre ajouta « La raison officielle était que l’Allemagne risquait d’interférer, mais la véritable raison, c’est que Churchill restait intransigeant sur la priorité des objectifs militaires. Le récit de Sayre concorde avec d’autres témoignages. L’une des stratégies préconisées par Churchill était de se servir des bombarde­ments alliés, dont l’étau se resserrait sur les territoires tenus par l’Allemagne, ainsi que des carences économiques, pour affamer l’Al­lemagne jusqu’à son effondrement et sa reddition, ce qui permettrait de maintenir à un niveau minimal le nombre des pertes alliées. Churchill et Roosevelt passèrent beaucoup de temps ensemble entre le 12 et le 15 mai, à discuter de la stratégie pour une invasion rapide de l’Italie et à planifier une invasion de la France par la Manche au cours de l’année 1944. Le 19 mai, dans son allocution au congrès, Churchill mit en garde contre « le relâchement d’une seule fibre de notre être » et « la moindre diminution de nos efforts ». Un an plus tard, Churchill et Eden annoncèrent brutalement au Sous Secrétaire d’Etat américain, Edward R. Stettinius, qu’il ne saurait être question d’envois de ravitaillement au travers du blocus de l’Europe occupée. Eden ajouta que, dans son histoire, la Grande-Bretagne s’était tou­jours servi du blocus comme sa principale arme de guerre.

Tenir cette stratégie impliquait des choix très lourds. Des impor­tations de nourriture et de médicaments, qui pouvaient permettre à l’Allemagne de rétablir ses ressources pour son effort de guerre, retarderaient son effondrement. Toute initiative pour évacuer des enfants, des malades ou des personnes âgées soulagerait l’Allemagne de l’obligation de subvenir aux besoins de ses habitants qui n’étaient pas productifs et, si les Alliés prenaient à leur charge une partie du fardeau économique de l’Allemagne, Hitler pourrait songer à se décharger encore plus. De ce point de vue, il était plus juste de se contenter de faire la guerre sans chercher à soulager les souffrances des civils. Aux Bermudes, les représentants américains et britanniques n’avaient conclu qu’un vague accord verbal pour inciter les pays neutres à une action humanitaire et ils avaient appelé à ce que cha­que pays en lutte contre les puissances de l’Axe prenne l’engagement de rapatrier des réfugiés. Ce n’était, qu’un faible substitut à la pres­sion que les Américains et les Britanniques auraient exercée sur les pays neutres pour qu’ils admettent des réfugiés juifs, et il fut suivi de très peu d’effets. Les Alliés négligèrent aussi la possibilité de faire jouer les moyens diplomatiques pour faire passer clandestinement des Juifs en lieu sûr. En juillet 1943 des représentants du Congrès juif mondial deman­dèrent au gouvernement britannique d’appuyer la proposition que la Suisse accueille jusqu’à cent mille réfugiés en fuite ou évacués d’Allemagne, de France et d’Italie. Le représentant britannique à Berne, Clifford Norton, pensait qu’il était peu probable que les Suis­ses acceptent si la plupart des réfugiés étaient des Juifs adultes, même si les Alliés fournissaient la nourriture et le fuel nécessaires.

Le gouvernement de Mussolini, lui-même protecteur peu fiable des Juifs italiens, tomba dans les jours qui suivirent. « SM le Roi Victor Emmanuel III le fit arrêter à Rome ». Lorsque le nouveau gouvernement de Badoglio décida de se retirer de l’Axe et de la guerre en septembre 1943, l’Allemagne inonda le pays de ses propres troupes et la police allemande commença à déporter des Juifs italiens vers Auschwitz et vers un nouveau centre de massacre à San Sabba, à Trieste. Il sembla moins opportun de tenter de sauver les Juifs des mains de la SS et de la police que de celles des Italiens. Entre-temps, le Congrès juif mondial avait émis l’idée de subven­tionner le secours et le sauvetage des Juifs de Roumanie et de France. Etant donné que les Alliés ne permettaient pas que des fonds soient envoyés pour être utilisés dans un territoire occupé, Gerhart Riegner et d’autres suggérèrent l’alternative suivante « les fonds seraient déposés sur des comptes bloqués en Suisse ou aux Etats-Unis », qui pourraient servir de cautions (ou de fonds de rem­boursement après-guerre) pour des prêts que des sources amies en France et en Roumanie pourraient alors faire ; ainsi, aucun argent extérieur n’entrerait en Europe occupée jusqu’à ce que la guerre finisse. Riegner assurait que, dans ces conditions, des Juifs roumains fortunés étaient prêts à avancer de l’argent. Alors que les discus­sions sur ce projet étaient en cours, y compris entre le rabbin Wise et Roosevelt, Jan Karski, qui se trouvait alors aux Etats-Unis, put obtenir un entretien avec le président Roosevelt le 28 juillet. Bien que Roosevelt soit plus intéressé par la Résistance polonaise ou Juive et par d’autres sujets, Karski eut la possibilité d’orienter la conversa­tion sur les camps de concentration et finalement sur la façon dont les nazis traitaient les Juifs. Il décrivit combien elle était différente de la façon dont les autres peuples étaient traités, puisque la politi­que nazie visait à détruire l’essence biologique de ce groupe. Si les Alliés n’intervenaient pas, la communauté juive de Pologne cesserait d’exister. Après avoir remercié Karski, le président dit que son his­toire était importante et qu’il était ému d’avoir entendu parler de la Résistance polonaise.

Cinq jours plus tôt, Roosevelt avait dit à Wise « d’aller de l’avant »avec son projet de secours et d’évacuation des réfugiés juifs de Rou­manie et de France. Ce n’était pas une véritable marque du soutien présidentiel, bien que Wise ait eu certainement l’impression que le climat était favorable. Il écrivit une lettre au président, et Roosevelt, peu après sa rencontre avec Karski, demanda au département du Trésor où en était l’affaire, avant d’exiger que Wise reçoive une réponse. Cette initiative, si minime fût-elle, n’en était pas moins révélatrice, et elle corrobore le souvenir ultérieur de John Pehle, fonctionnaire du Trésor, selon lequel la visite et la conversation de Karski avec le président avaient modifié le climat. La lettre que Roo­sevelt fit adresser à Wise le 14 août disait que le département du Trésor avait approuvé son projet, et qu’il n’y avait plus qu’à prévoir des échanges entre le Département d’État et la légation américaine à Berlin pour régler les détails. Mais au Département d’État, le climat n’avait pas changé. Environ deux semaines plus tard, un responsable du Département d’Etat, répondant à une demande d’information au sujet d’un article du New York Times sur l’extermination des Juifs à Treblinka, admettait que le Département d’Etat avait reçu des informations de sources fiables sur les meurtres des Juifs en Europe mais qu’il n’y avait pas de chiffre authentique concernant le nombre de tués ou les moyens mis en œuvre. Personne ne recherchait vraiment de telles preuves au Département d’État et ni le service de renseignements britanni­que ni le Foreign Office n’avaient envoyé quoi que ce soit de convaincant.

Début septembre, un employé du Département d’État, qui travail­lait au Service des visas, répondit à un courrier du Comité d’urgence pour le sauvetage des Juifs d’Europe qui appelait le président à lan­cer des actions de secours. La lettre de réponse soutenait que les Alliés devaient éviter de donner à l’ennemi la possibilité de négocier avec eux contre la vaine promesse de soulager la condition des victi­mes. Les diverses mises en garde sur les actes de barbarie n’avaient eu que peu ou pas d’effet, il n’y avait donc guère de chances que des avertissements supplémentaires fussent plus utiles. Une conclusion formulée en termes acérés s’en prenait implicitement aux manifes­tants juifs. « D’émouvantes pétitions nous ont été adressées par des gens qui prennent à coeur la situation des Juifs européens. Certains de ces appels sont de nature sentimentale et sont venus de personnes qui sont elles-mêmes réfugiées d’Europe et qui ont trouvé la sécurité après leur admission aux Etats-Unis. Un grand nombre de ceux à qui nous avons donné refuge se sont cependant engagés dans des activités plus directement calculées pour causer une défaite proche de nos ennemis communs. Je suis sûr que, quand cette guerre sera finie, nous n’aurons aucune raison de regretter d’avoir étendu à ces gens l’asile et l’hospita­lité traditionnels de notre pays et que les victimes de la tyrannie nazie, qui sont actuellement sans défense, sauront reconnaître leurs véritables libérateurs. »

En d’autres termes, les réfugiés présents dans les forces armées étaient plus nombreux que ceux qui fomentaient des troubles, compliment à double tranchant. La missive fit le tour du Départe­ment d’État et reçut de nombreuses louanges, mais tous étaient d’avis qu’il fallait supprimer la conclusion, elle était juste, mais elle soulevait des points délicats. On la remplaça par un paragraphe qui affirmait que les Etats-Unis et le Comité intergouvernemental aux réfugiés continueraient à faire de leur mieux. La bataille fit rage entre le Département d’État et le Trésor, et même au sein à du Département d’Etat, sur l’opportunité et la faisa­bilité de la proposition faite par le Congrès juif mondial d’utiliser des comptes bloqués pour évacuer et entretenir les Juifs en Europe. Au Département d’Etat, la Division de contrôle des fonds étrangers, la Division Proche-Orient et James Dunn des Affaires politiques y étaient tous opposés et ils retardèrent l’action. Finalement, Herbert Feis, conseiller d’État aux affaires économiques internationales (et plus tard historien lauréat du prix Pulitzer), qui était juif, dut porter la proposition jusqu’au secrétaire d’Etat Cordell Hull pour qu’elle soit approuvée. Le secrétaire d’État au Trésor, Henry Morgenthau Jr., avait arrangé avec Hull la lettre du département du Trésor que le président avait demandé d’envoyer à Wise. A cette époque, Sumner Welles était déjà parti du Département d’Etat, victime d’une rivalité personnelle et politique avec Hull et d’un scandale mettant en cause ses mœurs. Lorsque Robert Bor­den mit au courant le nouveau sous-secrétaire d’Etat, Edward Stetti­nius, il désapprouva à la fois la proposition alliée d’accueillir des Juifs et le projet de faire parvenir du ravitaillement aux Juifs en Europe. La première faisait courir le « risque » que l’Allemagne ne transfère aux Américains et aux Britanniques un grand nombre de Juifs à déplacer, ce qui aurait soulevé des problèmes de stratégie militaire et de transports. Le second risquait de permettre aux Alle­mands de détourner le ravitaillement pour leur propre usage et d’an­nuler le blocus économique. Une nouvelle fois, l’attitude négative des Alliés prévalait ; cependant, la situation administrative était à présent assez différente puisque le département du Trésor était entré dans le débat. Adolf Berle avait adopté le point de vue du Trésor et Long (parfois dépeint comme le principal opposant au projet au sein du Département d’Etat) reconnut avec réticence l’importance de l’approbation du président.

C’est donc le département du Trésor, et non le Département d’Etat, qui soutenait la proposition de secourir les Juifs roumains et français. A Berne, Leland Harrison reconnaissait que l’approbation de ce projet était un changement de politique, mais aussi que le Département d’Etat émettait encore quelques réserves. Harrison tra­vaillait pour le Département d’Etat, non pour le Trésor ; il voulait des instructions spécifiques de ses supérieurs. Il partageait aussi les informations avec son homologue britannique à Berne, qui désirait l’approbation du ministère de l’Economie de guerre à Londres. Lorsque les représentants du Trésor se plaignirent des délais, le Département d’Etat objecta qu’il avait dû d’abord régler le projet avec les Britanniques. Le manège pouvait durer encore quelques temps. En d’autres lieux, l’action suivait un autre rythme. En novembre, les SS et la police exécutèrent au moins quarante-deux mille Juifs en trois jours dans le secteur de Lublin, dans une opération appelée « Fête des moissons ». Mais les secours pouvaient aussi intervenir rapidement. Le 29 septembre, lorsque le ministère suédois des Affai­res étrangères apprit que l’Allemagne avait l’intention de déporter tous les Juifs du Danemark, sa première réaction fut d’avertir l’Alle­magne que ce geste aurait des répercussions néfastes sur l’opinion publique suédoise et il offrait d’accueillir les Juifs danois en Suède. Si l’Allemagne craignait qu’ils ne jouent un rôle politique négatif, la Suède voulait bien les interner. L’Allemagne ne daigna pas répon­dre. Mais la prise de conscience d’une extermination imminente et les efforts héroïques des Danois permirent d’évacuer quelque huit mille Juifs danois en Suède. Le 9 octobre, Stockholm était en mesure d’informer Washington que le but de la démarche suédoise, le transfert de pratiquement tous les Juifs danois en Suède, était dans les faits atteint. La réussite était si frappante qu’elle avait poussé le Comité intergouvernemental aux réfugiés à relancer Lon­dres et Washington au sujet de la garantie que les Alliés avaient le plus discutée (et jamais, mise en oeuvre) rapatrier les Juifs dans les pays neutres après-guerre et remettre en route le projet selon lequel, sous certaines conditions, la Suède pourrait accueillir vingt mille Juifs de plus.

En novembre, l’inaction prolongée des responsables Américains rencontra certaines oppositions politiques. A la suite de mois de pressions publiques de Bergson, du Comité d’urgence, et des efforts privés d’Oscar Cox, conseiller juridique au département de la Justice, Will Rogers, député, et Guy Gillette, sénateur de l’Iowa, pré­sentèrent à la Chambre et au Sénat des résolutions appelant le président à créer une commission pour sauver de l’extermination les Juifs d’Europe encore en vie. Le 10 novembre Roosevelt dit à Stettinius qu’il était convaincu que les Etats-Unis pouvaient faire plus pour les réfugiés juifs et il suggéra d’ouvrir des bureaux pour les réfugiés à Alger, Naples, au Portugal, à Madrid et Ankara. Quand Stettinius présenta l’idée au Département d’Etat, Ray Atterton, de la DivisionEurope, objecta que les Etats-Unis devraient payer les factures si c’était une action seulement américaine. Il était préférable de cher­cher une approche internationale du problème. (Généralement, les approches internationales ralentissaient les choses.) Stettinius conti­nuait à s’inquiéter de la pression politique croissante et des critiques qui visaient le Département d’Etat au Congrès et dans la presse. Il ne savait pas encore que le département du Trésor allait se mon­trer encore plus cinglant, et aussi plus efficace.

Le Secrétaire d’Etat au Trésor, Henry Morgenthau Junior, était le voi­sin du président dans le comté de Dutchess, dans l’Etat de New York, et l’un de ses confidents politiques. Il était le seul Juif du cabinet et certainement un des Juifs américains les plus éminents du pays. Il avait encouragé Roosevelt à poursuivre les initiatives en faveur des réfugiés en 1938-1939, mais il n’avait pas fait beaucoup depuis que la guerre avait commencé. Influencé par les informations que le rabbin Wise avait livrées en septembre 1942 concernant la Solution finale, et par des rencontres privées avec Bergson en 1943, Morgenthau s’était déjà investi en faveur de mesures de secours. Ses collaborateurs accélérèrent les choses. De hauts fonctionnaires au département du Trésor, en particu­lier John Pehle, Randolph Paul, Josiah DuBois et Ansel Luxford (aucun d’entre eux n’était juif), furent d’abord déçus puis furieux du retard que le Département d’État faisait prendre au projet du Congrès juif mondial. Ils convainquirent Morgenthau d’évoquer ces problèmes avec Hull, qui répondit en faisant avancer certains sujets. De façon inattendue, le 10 décembre, les gouvernements américain et britannique se mirent d’accord pour demander aux gouverne­ments en exil des pays conquis de s’engager à reprendre dans leur pays, à la fin de la guerre, tous leurs ressortissants réfugiés dans des pays neutres. Deux faits nouveaux empêchèrent le Départe­ment d’Etat de demeurer au-dessus de la pression politique. Il fut de notoriété publique que le Secrétaire d’Etat adjoint Long, dans sa réponse aux critiques, avait gonflé les statistiques sur le nombre de Juifs qui avaient pénétré aux Etats-Unis depuis 1933. A peu près au même moment, les Britanniques refusèrent d’abandonner leurs objections au projet du Congrès juif mondial et avancèrent de nou­veaux motifs politiques pour récuser le plan de secours où iraient les soixante-dix mille Juifs roumains, et quelles difficultés ne ris­quaient-ils pas de causer ? Le ministère de l’Economie de guerre transmit un texte à l’ambassade des Etats-Unis à Londres (qui le transmit au Trésor.)

« Le Foreign Office est préoccupé par la difficulté qu’il y aurait à évacuer un nombre considérable de Juifs, en admettant qu’on aurait déjà réussi à les sortir du territoire occupé par l’ennemi... Il prévoit qu’il sera pratiquement impossible de traiter le cas de 70 000 réfugiés, selon le plan de sauvetage envisagé par Riegner. Pour cette raison, il est réticent à donner son approbation, même aux arrangements finan­ciers préliminaires. »

Le Foreign Office avait déjà dit la même chose par le passé, mais jamais de manière aussi explicite, qui plus est à un interlocuteur influent. Lors d’une réunion de stratégie du département du Trésor, Pehle qualifia la position britannique d’inconvenante. Luxford fit remar­quer qu’en n’entreprenant rien, les Britanniques condamnaient ces gens à mort. Dubois qualifia le texte d’ahurissant. L’équipe du département du Trésor conclut qu’il était essentiel de reconnaître que les Britanniques n’accepteraient jamais d’aider un nombre sub­stantiel deréfugiés juifs. Morgenthau décida alors provisoirement de soutenir l’idée d’une nouvelle commission composée de personnes influentes, et de soulever la question lors de sa prochaine réunion avec le président Roosevelt. Le lendemain, ces hommes eurent un entretien avec Cox, qui leur donna des conseils avisés sur la façon dont ils pourraient obtenir un bureau aux réfugiés. Ensuite ils apportèrent toutes leurs preuves à Hull.Sachant que les ennuis arrivaient, Hull avait déjà envoyé un câble à l’ambassadeur américain à Londres, l’informant que le point de vue britannique les avait abasourdis et qu’il devait, amener l’affaire devant Eden. Le 20 décembre, Hull concéda à Morgenthau qu’il lui avait été difficile de faire approuver l’action au Département d’État et qu’il avait émis à titre personnel une autorisation pour le plan du Congrès juif mondial. Mais un échange tout à fait inhabituel eut lieu. Long prit Morgenthau à part et chercha à imputer la responsa­bilité du retard à un ancien responsable de la Division de contrôle des fonds étrangers, qui avait soutenu le projet et procuré des informations au département du Trésor. Il s’agissait de Bernard Meltzer, qui était juif. Morgenthau répondit qu’il y avait pas mal de gens pour penser que Long était antisémite. Long perdit peu après toute autorité légale sur les questions liées aux réfugiés.

Un dernier développement incita le département du Trésor à une attaque directe contre le Département d’Etat, d’où il résulta la créa­tion d’une nouvelle agence gouvernementale chargée de la question des réfugiés. Josiah DuBois avait demandé et reçu secrètement du Département d’Etat des renseignements sur Riegner. Il apprit alors que, le 23 février 1943, le Département d’État avait donné pour instruction à la légation américaine à Berne de ne plus transmettre d’informations à des particuliers (en l’occurrence Wise). DuBois passa alors la journée de Noël 1943 à rédiger un document intitulé « Rapport au secrétaire d’État sur l’accord du gouvernement pour le meurtre des Juifs ». Il accusait les responsables du Département d’Etat, non seulement d’avoir fait traîner les choses exprès, mais aussi d’avoir cherché à empêcher de nombreuses tentatives pour sauver des Juifs. Lors d’une réunion qui eut lieu le 31 décembre, il rapporta des propos du rabbin Irving Miller, du Congrès juif américain, selon lequel le comportement du gouvernement américain sem­blait dire à l’Allemagne et à ses satellites « Nous nous moquons de ce qui peut arriver aux Juifs » Morgenthau modifia le titre du document « Rapport personnel au président. » Vraisemblable­ment, il passa outre le fait que DuBois avait menacé de démissionner si la Maison Blanche n’entreprenait pas une action rapide et déci­sive. Cependant, il avertit Roosevelt, qu’il y aurait un scandale si des changements radicaux ne se produisaient pas.

Le 22 janvier 1944, le président Roosevelt promulgua l’ordon­nance exécutive 9 417, qui établissait le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre, et lui assignait la responsabilité de prendre « toute mesure compatible avec sa fonction pour sauver les victimes de l’oppression ennemie menacées de mort imminente » et de fournir « secours et assistance à condition que cela n’entrave pas la poursuite de la guerre. » Le Bureau devait être composé des secrétaires d’État au Trésor, au Département d’État et à la Guerre, mais le sous-secrétaire d’État Stettinius prit en charge la supervision à la place de Hull. John Pehle devint le directeur exécutif du Bureau, ce qui fit dire à Randolph Paul « Le Trésor est plongé dans cette affaire jusqu’au cou et entend voir, que quelque chose soit fait, même s’il faut passer sur le corps de certains. » Pour la première fois, une agence émanant d’un gouvernement occidental allait mener une politique volontariste pour sauver quelques-uns de ceux que les nazis vouaient à la destruction. L’ambassadeur britannique à Washington, lord Halifax, avertit Londres que les élections auraient lieu en 1944 et que le vote juif était important aux Etats-Unis. Le gouvernement Roosevelt n’ap­prouverait pas les décisions britanniques que les Juifs américains considéraient comme inhumaines. Et si le Foreign Office s’entêtait, la Grande-Bretagne finirait par être l’objet de toutes les accusations. À Londres, Eden émit bientôt des réserves sur le projet du Congrès juif mondial, les deux gouvernements seraient gênés par des problèmes de transports et de logement, mais maintenant que la chose était faite, il était d’accord. L’accord de la conférence des Bermu­des était sérieusement remis en question.

Dans les faits, l’instauration du Bureau d’aide aux réfugiés de guerre fut bien plus importante que le projet du Congrès juif mon­dial pour la Roumanie et la France. L’évacuation d’un grand nombre de Juifs, qui avait fait l’objet de tous les espoirs et de toutes les craintes, n’eut finalement pas lieu. Sous la pression allemande, la Roumanie refusait de les laisser partir. Mais la communauté interna­tionale fit des efforts pour aider les Juifs de Roumanie à rester en vie, et plus de deux mille Juifs réussirent à se frayer un chemin hors de France vers la Suisse et l’Espagne, aidés par le système des prêts financiers. La possibilité d’utiliser des comptes bancaires bloqués permit de multiplier les plans et d’obtenir certains succès en 1944-1945.

Le gouvernement britannique essaya rapidement de savoir jusqu’à quel point, il devait tenir compte de ce Bureau d’aide aux réfugiés de guerre et s’adapter à la nouvelle donne. Il se demandait si les Américains envisageaient d’utiliser les forces armées pour sauver les victimes. (Ce qui aurait provoqué une vive opposition, à plus forte raison parce que personne ne savait si l’invasion de la France, prévue pour juin, réussirait.) Comme le ministère de la Guerre n’avait mani­festé aucune volonté d’aider la nouvelle agence, le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre déclara que personne ne comptait utiliser les unités combattantes pour sauver les victimes de l’oppression enne­mie, sauf si une opération militaire le réclamait. Pourtant, les Dépar­tements d’Etat, du Trésor et de la Guerre étaient prêts à coopérer sur d’autres points. Le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre suggéra que les Britanniques rendent publique l’existence de leur Comité ministériel aux réfugiés (qui avait été tenu secret), et il demanda à Londres de s’engager à mener envers les réfugiés une politique sem­blable à la sienne. Pour Londres de telles déclarations publiques avaient certains inconvénients. Dans une note au Département d’État, le Foreign Office expliquait que le Congrès juif mondial avait sollicité une nou­velle déclaration alliée dénonçant l’extermination des Juifs par les nazis. Mais il disait que la déclaration originale de 1942 était restée des réfugiés de guerre, il constituait le premier paragraphe), mais il était tout de même décrit comme « un des crimes les plus noirs de l’Histoire ». La déclaration avertissait que ceux qui avaient pris part à la déportation des Juifs de Hongrie devraient en être châtiés. Des oppositions avaient atténué et retardé, mais pas empêché cette déclaration présidentielle. Le 30 mars, la Mission britannique de la politique de guerre à Washington transmit une orientation analogue pour les programmes de la BBC.

Le gouvernement de Sa Majesté s’associe de tout coeur à la déclara­tion formulée par le président des Etats-Unis mettant en garde l’Alle­magne et ses satellites des conséquences de la poursuite des persécu­tions dans leurs territoires et en appelle aux hommes de bonne volonté du monde entier pour qu’ils aident les victimes de l’oppression mena­cées de torture et de mort. Le gouvernement de Sa Majesté met en oeuvre tous les moyens pour transmettre aux pays et aux gouverne­ments concernés son accord total avec la déclaration du président et sa détermination à coopérer avec toute mesure, conforme aux buts de guerre, qui permettrait d’offrir assistance et refuge à tous ceux qui fuient les nazis et leur tyrannie.

Bien que le terme « Juifs » ne soit pas mentionné, le ministre des Affaires étrangères Eden fit paraître sa déclaration le lendemain.

Les dirigeants américains étaient eux-mêmes, divisés sur la com­préhension des termes exacts de la déclaration du président Roose­velt. Le Bureau de l’information de guerre proposa un texte pour accompagner le message qui devait être diffusé dans toutes les lan­gues par les programmes américains à l’étranger. Ce texte stipulait que la déclaration ne contenait aucun changement de politique et il donnait l’instruction suivante : « En ce qui concerne la référence spéciale du président... à la persécution des Juifs, ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’une dénonciation limitée à ce seul sujet ou que cela le vise en priorité. » Mais, en Turquie, l’ambassadeur américain Lawrence Steinhardt et l’émissaire du Bureau d’aide aux réfugiés de guerre, Ira Hirschmann, répondirent au Bureau que la déclaration tombait au bon moment, qu’elle avait eu un grand reten­tissement dans les médias et qu’elle avait fait forte impression sur les populations des États balkaniques. Ils recommandaient des émis­sions quotidiennes mettant l’accent sur les punitions encourues par ceux qui commettaient ou aidaient à commettre des atrocités contre les Juifs et les autres minorités, et ils conseillaient que des avions larguent des tracts. Ces deux recommandations furent appliquées. Fin avril, le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre en Turquie demanda encore au Bureau de l’information de guerre et à la radio américaine d’en appeler aux Hongrois pour qu’ils protègent et assis­tent des Juifs hongrois. Cette requête fut entendue.

La découverte de ce qui se passait en Hongrie depuis mai 1944 ne joua pas un rôle crucial dans le déroulement des événements et des opérations de secours. A cette époque, les pays occidentaux savaient à quoi s’attendre, parce qu’ils avaient désormais pleine conscience de la politique nazie envers les Juifs, ce que les nazis eux-mêmes nommaient la Solution finale de la question juive, comme l’indiquait la déclaration de Roosevelt du 24 mars. En fait, même avant l’invasion allemande de la Hongrie, le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre avait averti le gouvernement hongrois de ne pas prendre part aux politiques hitlériennes de persécutions. Les grandes lignes des plans de déportation hongrois avaient paru dans le New York Times, le 10 mai, avant le départ des trains pour Auschwitz . Les Juifs hongrois eux-mêmes avaient plus d’informations sur ce que signifiait la déportation que les Juifs des autres pays n’en avaient eues. Les émissions de radio vers la Hongrie transmettaient de nom­breuses informations sur les atrocités nazies et les massacres. A cela s’ajoutaient les soldats hongrois qui avaient servi à l’Est et les survi­vants juifs des bataillons de travail forcé, qui faisaient aussi passer des témoignages, comme le firent les Juifs slovaques qui avaient fui en Hongrie. En dépit des accusations de l’après-guerre qui disaient que des activistes juifs hongrois avaient dissimulé des faits essentiels, il apparaît à présent que bien des informations étaient déjà accessi­bles au printemps 1944. Certes, il restait encore des Juifs qui n’avaient rien entendu dire et d’autres qui n’avaient eu vent que de vagues rumeurs, mais la majorité disposait de bonnes sources d’information sur le sort qui les attendait. Savoir s’ils l’avaient accepté ou pas, et comprendre quels terribles choix ont été les leurs, est une tout autre question. Ils étaient pris dans un piège, et seule une petite minorité pouvait s’échapper. Pour leur salut, les Juifs qui demeuraient en Hongrie ne pouvaient compter que sur une aide venue de l’étranger, le soutien de Hongrois compatissants ou la chance. Le dictateur de Hongrie, l’amiral Horthy, avait rencontré Hitler le 18 mars et avait donné l’autorisation à l’Allemagne de déporter dans les camps de travaux forcés plusieurs centaines de milliers de Juifs de Hongrie. En deux mois, les services d’Adolf Eichmann chargés de la déportation, des membres du gouvernement hongrois et la police hongroise réunirent puis déportèrent la moitié des Juifs de Hongrie. Les moulins de la mort de Birkenau réglèrent leur sort.

Peu avant les déportations, eut lieu un épisode que certains consi­dèrent comme une diversion nazie, d’autres comme une alternative avortée à l’Holocauste. Le 18 mai 1944, deux émissaires s’envolaient vers Istanbul (la Turquie était neutre) en mission spéciale pour les autorités nazies. Le premier était Joel Brand, du Comité pour le sauvetage des Juifs de Budapest. Il expliqua qu’il venait avec une proposition d’Adolf Eichmann si les Alliés fournissaient dix mille camions à usage exclusif du front de l’Est ainsi que de grandes quantités de thé, de café, de cacao, de savon et autres matériels, Eich­mann épargnerait des Juifs hongrois. Le compagnon de route de Brand, Andor Grosz (alors Andreas Gyorgy), était un Juif converti au catholicisme, contrebandier et agent de plusieurs services d’es­pionnage. Il affirmait avoir une mission distincte et plus complexe pour des fonctionnaires de la SD basés en Hongrie contacter les autorités alliées et entamer des négociations de paix entre l’Allemagne nazie et les puissances occidentales au détriment de l’Union soviétique. Après de brèves discussions avec les officiels à Istanbul, Brand et Gyorgy traversèrent séparément la frontière de la Syrie sous domination britannique, et tentèrent de rejoindre la Palestine. Les deux hommes et leurs propositions ne pouvaient qu’éveiller les soupçons des agents britanniques les arrêtèrent, et les envoyèrent au quartier général du contre-espionnage au Caire pour un interro­gatoire complet qui les empêcha d’agir.

L’historien Randolph Braham a souligné qu’Eichmann et ses hom­mes n’avaient en aucune façon le pouvoir de suspendre la déporta­tion des Juifs de Hongrie ; ils étaient prêts à faire des concessions mineures pour s’assurer l’ultime succès de la Solution finale. Bien que son interprétation demeure sujette à controverse, une étude ultérieure étend l’hypothèse de Braham à Hitler et Himmler, qui, par calcul stratégique, avaient fait des offres mensongères plus sou­vent qu’à leur tour. Qui se tenait derrière la mission de Gyorgy ? On ne peut le savoir, tout comme il est difficile de comprendre ses origines et ses objec­tifs. Il est clair que les fonctionnaires de la SD en Hongrie étaient fortement impliqués dans les activités qui s’y déroulaient, mais peu de documents originaux ont été mis au jour. L’historien Walter Laqueur écrivit en 1981 que les Britanniques avaient lu des messages radio codés envoyés par la SD, et, dans son histoire officielle des Services secrets britanniques, F. H. Hinsley laisse cette piste ouverte. Les déchiffreurs de code britanniques ont lu quelques messages de Budapest mentionnant le Reichsfùhrer-SS Otto Winckelmann, bien que jusqu’ici le gouvernement britannique n’ait pas mis à disposition les transcriptions des messages de la SD. Quoi qu’il en soit, les gou­vernements alliés ne voulaient pas entendre parler de conditions comme celles, énoncées par Brand et Gyorgy. Ira Hirschmann pro­posait de faire semblant de prendre en considération la proposition de Brand, dans l’espoir que cela pourrait conduire les nazis à sus­pendre ou à réduire les déportations, mais les Britanniques ne voulaient même pas aller jusque-là.

Comme les déportations se poursuivaient, le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre avertit plusieurs fois le gouvernement hongrois des conséquences désastreuses qui se préparaient pour l’avenir de la Hongrie. Horthy refusa d’abord de stopper les déportations, mais il demanda à l’Allemagne de permettre à certaines catégories de Juifs d’émigrer. Hitler concéda l’émigration de quatre cents enfants juifs munis de papiers suédois, de vingt mille enfants juifs vers la Pales­tine et de sept mille Juifs supplémentaires, à la condition que se poursuivent les déportations du reste de la population juive. Mais, début juillet, Horthy mit un terme à toutes les déportations de Hongrie. Braham a établi les diverses pressions dont il fut l’objet. Un appel du pape du 25 juin, le lendemain, une demande du prési­dent Roosevelt pour qu’il fût mis fin aux transports de Juifs, une requête du roi de Suède le 30 juin, et un raid de bombardements sur Budapest le 2 juillet. Après débats, le 7 juillet, le conseil de la Couronne et le Conseil des ministres de Budapest persuadèrent Horthy de faire machine arrière. Plus tard, par l’entremise de la Croix-Rouge, la Hongrie proposa de libérer les Juifs de moins de dix ans qui disposaient de visas pour d’autres pays, tout comme les Juifs qui avaient des certificats pour la Palestine. Le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre suggéra une déclaration publique américano-britannique garantissant un refuge à tous les Juifs qui quitteraient la Hongrie, mais les Britanniques mirent plusieurs semaines à répondre à cette proposition jusqu’à ce que le secrétaire d’État Morgenthau insiste auprès de Churchill et d’Eden. Pendant ce temps, par l’entremise de la Croix-Rouge, les Etats-Unis avaient transmis à la Hongrie l’assurance qu’ils s’occupe­raient des Juifs libérés par la Hongrie dans des territoires neutres ou alliés, et qu’ils leur trouveraient des refuges temporaires. Une fois que les Etats-Unis eurent donné des gages, la Grande-Bretagne approuva une déclaration commune, mais l’Allemagne ne laissa pas partir un grand nombre de ces Juifs. Lorsque, en octobre, les dirigeants nazis contraignirent Horthy à nommer un nouveau gouvernement pro-nazi, les déportations et les marches forcées des Juifs de Budapest recommencèrent. Néanmoins plus d’un millier de Juifs purent être sauvés, grâce aux trois mois pendant lesquels cette politique meurtrière avait été interrompue, à l’arrivée des troupes soviétiques en janvier 1945, et grâce aux efforts héroïques que faisaient depuis quelques mois le consul de Suisse à Budapest, Charles Lutz, et le célèbre émissaire suédois Raoul Wal­lenberg, entre autres.

La pression que les Américains exercèrent sur le gouvernement espagnol le poussa à accorder des passeports et des lettres de protection à plus de deux cents Juifs d’origine espagnole en Hongrie, et le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre persuada les gouvernements d’Amérique latine de ne pas empêcher la distribu­tion de faux papiers d’identité indiquant que les Juifs étaient leurs ressortissants. Quelques milliers de Juifs s’échappèrent de Hongrie en Roumanie et Yougoslavie. En conséquence des négociations con­troversées impliquant le Comité pour le sauvetage des Juifs de Buda­pest, le représentant suisse de l’American Jewish Joint Distribution Committee et un émissaire SS, mille six cent quatre-vingt-quatre Juifs hongrois furent déportés à Bergen-Belsen. Peu après, des hom­mes de Himmler les renvoyèrent en deux temps, espérant donner ainsi des gages de « bonne foi » pour entamer des négociations avec les Américains. Roswell McClelland, le représentant américain du Bureau d’aide aux réfugiés de guerre en Suisse, conforta les nazis dans leur illusion que libérer quelques Juifs pourrait rapporter quel­que chose à Himmler. Mais toutes les propositions de libérer un grand nombre de Juifs étaient retirées au moment même où lesdémocraties occidentales commençaient à les prendre au sérieux. Néanmoins, les avertissements publics donnés par les Occidentaux et les démarches diplomatiques firent une différence de taille dans le sauvetage d’une petite minorité de Juifs de Hongrie.

On a beaucoup écrit (et il reste encore beaucoup à écrire) sur les demandes qui furent faites à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis de lancer des campagnes de bombardements pour interrompre les massacres à Auschwitz et Birkenau, particulièrement à l’été et à l’au­tomne 1944, et sur le rejet de ces requêtes par les deux gouverne­ments. Les bombardiers britanniques et américains avaient-ils la portée et la précision nécessaires pour détruire les chambres à gaz de Birkenau et auraient-ils pu le faire sans tuer beaucoup de prison­niers sur place.? La polémique se poursuit, mais il semble qu’un bombardement de cette sorte n’aurait pas été chose aisée. Quoi qu’il en soit, les simples faits ont été oubliés sous les controverses et les détails techniques. Autant qu’on puisse le savoir, la première proposition de bombardement sur Auschwitz émana du gouvernement polonais en exil en août 1943. (Il est possible que les dirigeants polonais à Londres aient même suggéré cette cible beaucoup plus tôt.) Ils disaient avoir le soutien des pilotes britanniques, et voulaient la coupler avec une attaque du camp menée par la Résistance polonaise, qui viendrait libérer les prisonniers dont beaucoup étaient des Polonais. Comme nous l’avons vu, les Occidentaux disposaient déjà d’un grand nom­bre d’informations sur Auschwitz. Mais à cette époque, les bom­bardiers britanniques n’auraient pas pu atteindre le camp avec une charge adéquate. Les possibilités de bombarder Auschwitz augmen­tèrent substantiellement au début de l’année 1944, puisque les Alliés disposaient désormais de bases et d’équipements appropriés en Ita­lie (à Foggia).

Si le bombardement des chambres à gaz et des fours crématoires avait été lancé plus tôt, il aurait diminué l’efficacité de la Solution finale. Mais il n’est pas prouvé que cela aurait forcé Hitler, Himmler ou leurs subordonnés à changer fondamentalement de cap. Mais, en les obligeant à changer de sites et de méthodes d’exécutions, cela aurait probablement ralenti le rythme auquel progressait l’extermi­nation. A la suite de plusieurs évasions d’Auschwitz (notamment celles de Rudolf Vrba et d’Alfred Wetzler) au printemps 1944, des détails supplémentaires vinrent compléter la description des tueries et furent livrés à la connaissance des organisations juives et du Bureau d’aide aux réfugiés de guerre. En apprenant par ces nouveaux témoignages selon quelles méthodes et à quelle échelle se déroulait le massacre, certains représentants de la communauté juive proposè­rent des moyens de mettre un terme aux activités de Birkenau ou au moins de les interrompre. Ces propositions parvinrent aux autorités gouvernementales compétentes, mais il n’y a aucune preuve que qui­conque ait jamais cherché, à déterminer s’il était possible de bombar­der des chambres à gaz et des fours crématoires, tâche à laquelle certains historiens consacrèrent des recherches minutieuses, à partir de la fin des années 1970.

Toutefois, le Bureau des réfugiés de guerre étudia l’idée de bom­barder les lignes ferroviaires et les ponts qui menaient à Auschwitz. Mais il en vint à la décevante conclusion que, même si les bombarde­ments étaient réussis, les Allemands pourraient rapidement et facile­ment réparer les dommages. Les propositions de bombarder les chambres à gaz et les fours crématoires n’allèrent jamais bien loin en 1944 pour des raisons qui avaient peu à voir avec des difficultés techniques. Le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre n’avait ni la capacité juridique ni le poids pour imposer une proposition de cette nature il devait renoncer aux options d’ordre militaire au moment même où elles voyaient le jour. Et d’autres contraintes, politiques et militaires, limitaient la portée de ce qu’il pouvait proposer. Les ministres du Département d’Etat et de la Guerre avaient la majorité des voix contre Morgenthau, le secrétaire d’Etat au Trésor, et cela n’était que le premier obstacle du parcours. Le consensus à Washington était de mener la guerre à son terme aussi vite que possible. Le Département à la Guerre mettait tout son poids à écar­ter ce qui lui semblait entraver son but, à tort ou à raison. Après avoir reçu des propositions pour le bombardement d’Auschwitz­ Birkenau, Pehle les fit suivre au département à la Guerre mais avec moins de célérité qu’il n’en avait manifestée pour d’autres questions. Il avait dû se rendre compte que cela représentait une initiative de grande envergure et il ne voulait pas détruire le climat d’apaisement qui permettait de faire passer d’autres projets.

Le Secrétaire d’Etat adjoint à la guerre, John McCloy, rejeta les requêtes sans les examiner, bien que les avions américains aient bom­bardé les usines et les raffineries près d’Auschwitz. Certes, il n’était pas simple de bombarder une telle cible, mais rien n’indique que le département à la Guerre ait jamais examiné les problèmes techniques, ni suggéré aux forces américaines qui se trouvaient sur le terrain de le faire. Dans cette perspective, le débat des historiens sur le champ d’action et la précision des divers bombardiers manque le problème de cette époque le département à la Guerre, dont McCloy reflétait les positions, était opposé à l’idée même d’une mission militaire ayant des objectifs humanitaires et il empêcha le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre de poursuivre son action. Personne d’autre à Washington n’allait explorer cette possibilité. À Londres, la même proposition alla plus loin et plus haut. Chur­chill exprima son approbation, puis Eden apporta son soutien. De fait, Churchill réagit aux informations nouvelles sur Auschwitz ­Birkenau en écrivant à Eden, le 11 juillet, une lettre saisissante (Churchill l’utilisa plus tard dans son histoire de la Seconde Guerre mondiale.)

« Il ne fait aucun doute que cela soit probablement le plus grand et le plus horrible crime jamais commis dans l’histoire du monde et il a été perpétré par des méthodes scientifiques et par des hommes dits civilisés au nom d’un grand Etat, et par l’une des races les plus éclai­rées de l’Europe. Il est clair que lorsqu’ils seront entre nos mains, tous ceux qui ont été impliqués dans ce crime, y compris ceux qui ne font qu’obéir aux ordres en mettant à exécution ces boucheries, devront être mis à mort une fois que leur participation à de tels meurtres aura été prouvée. »

Dans ses analyses, Raul Hilberg a évoqué ce long commentaire comme un signe que le Premier ministre se souciait plus de la répu­tation de l’Allemagne que du salut des Juifs hongrois. Churchill avait dit à Eden quatre jours plus tôt « Tirez tout ce que vous pouvez de l’armée de l’air », mais le gouvernement britannique ne fit pas bombarder les chambres à gaz de Birkenau et resta même loin d’approuver une telle mission. Bien que les autorités militaires britanniques (en particulier, Sir Archibald Sinclair, secrétaire d’État à l’Aviation) aient exprimé leur volonté de se charger d’une mission humanitaire, à l’instar des Américains, ils avaient écarté toute idée de bombarder les voies ferrées parce que cela leur semblait ineffi­cace. Pour bombarder les chambres à gaz et les fours crématoires, on avait besoin de réunir des informations topographiques, ce qui demanderait un certain temps. Après un retard considérable, le Foreign Office conclut qu’étant donné la décision du gouvernement hongrois de cesser les déportations et les difficultés techniques de la mission, ce bombardement n’était plus nécessaire, même si l’infor­mation topographique était désormais disponible. Finalement, le sous-secrétaire au Parlement, Richard Law, prononça un « non » définitif au début du mois de septembre, en invoquant le fait qu’il n’y avait pas eu de déportations en Hongrie pendant le mois écoulé.

Il se trouva que cela n’était pas exact et certains officiels britanni­ques le savaient. En août, Eichmann avait eu la possibilité d’organi­ser un convoi de Juifs du camp de Sarvar en Hongrie, malgré les ordres du gouvernement hongrois, et les Britanniques avaient inter­cepté le message du commandant du RSHA (Office central de sécu­rité du Reich) en Hongrie selon lequel mille deux cent quatre-vingt-seize Juifs de Sarvar étaient déportés à Auschwitz. L’analyste britan­nique en tira la conclusion évidente sur le destin qui les attendait, et qui n’était pas spécifié dans le message radio. (Les données britanniques sur le nombre de Juifs impliqués par ce convoi étaient plus précises que le résultat auquel les historiens ont abouti par d’autres sources dans les années 1990.) Cela signifiait plus largement que l’Allemagne nazie n’avait pas abandonné sa politique d’éradication des Juifs hongrois, sans tenir compte de l’arrêt de la déportation qui avait été annoncé par le gouvernement hongrois. Cela aurait dû être clair pour quiconque avait accès aux informa­tions fournies par le meilleur service de renseignements du monde. En outre, les déportations de Juifs d’autres pays vers Auschwitz ­Birkenau se poursuivaient aussi.

Mis à part cette nouvelle information sur les déchiffrements bri­tanniques, la façon dont les Britanniques traitèrent les demandes de bombardement d’Auschwitz Birkenau est déjà établie depuis long­temps. L’historien Bernard Wasserstein a dévoilé la plus grande par­tie des preuves sur le sujet en 1979, puis Martin Gilbert et le cher­cheur israélien Michaèl J. Cohen y ont ajouté leurs propres recherches. Chacun de ces historiens est parvenu à des conclusions différentes sur les raisons de l’inaction britannique. Wasserstein pen­sait que la bureaucratie du Foreign Office était responsable, alors que Cohen pensait que le ministère de l’Air et le Foreign Office se reprochaient mutuellement le rejet d’un projet qu’aucun d’eux n’avait voulu. La contribution de Gilbert, qui était la plus détaillée, était aussi la plus embrouillée, notamment parce qu’il y avait joint le récit chronologique de la mission Brand, de la réaction des Alliés, et du rejet américain des propositions de bombardement, faits qui ont chacun une histoire très complexe. Dans sa conclusion, Gilbert insista sur le fait que les gouverne­ments alliés ne connaissaient pas le secret d’Auschwitz Birkenau jus­qu’en 1944. Pour lui, ce manque de connaissance expliquait en par­tie que les Alliés n’aient jamais bombardé les chambres à gaz et pourquoi tant de Juifs hongrois sont morts les informations étaient arrivées relativement tard. Il imputait à la Grande-Bretagne la res­ponsabilité de n’avoir pas bombardé les chambres à gaz, ce qu’il prouvait en mentionnant certaines personnes qui, à Londres, avaient bloqué la directive du Premier ministre (il ne précisait pas leur iden­tité, mais c’était vraisemblablement des membres du Foreign Office).

Il ajoutait que Churchill n’était pas toujours l’arbitre final des décisions (mais il ne précisait pas non plus qui fut l’arbitre dans ce cas). Du côté américain, il accusait le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre d’avoir refusé son soutien officiel à ce projet jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Cependant, Cohen n’était pas d’accord avec une évaluation aussi positive du rôle qu’avait joué Churchill sur le sujet. Le Premier ministre savait clairement parvenir à ses fins pour d’autres dossiers. Pourquoi s’était-il montré cette fois-là inhabituel­lement inefficace ou négligent .? En étudiant la façon dont les Américains avaient reçu les proposi­tions de bombardement des chambres à gaz, Richard Levy a récem­ment développé une partie de l’argumentation de Gilbert, remar­quant que relativement peu de Juifs hongrois avaient été déportés à Auschwitz après l’ordre donné par Horthy en juillet 1944 de cesser les transports. Il en crédite d’ailleurs le bombardement américain de Budapest qui avait eu lieu le 2 juillet (et était sans rapport). En d’autres termes, les propositions de bombarder les chambres à gaz de Birkenau arrivèrent si tard qu’elles n’auraient pu interrompre les déportations de Hongrie même si une mission de bombardement avait réussi, et Levy doute qu’elle ait pu être possible. Il conclut que le résulta du bombardement américain de Budapest le 2 Juillet « plaide en faveur du point de vue, souvent exprimé à l’époque, selon lequel le moyen le plus efficace d’aider les Juifs était de gagner la guerre aussi vite que possible ».

Cette conception était en fait la ligne officielle des démocraties occi­dentales avant que ne fût établi le Bureau d’aide aux réfugiés de guerre, mais l’exemple donné par Levy ne démontre absolument pas qu’elle était pertinente. Le bombardement américain de Budapest avait eu des effets préventifs parce qu’il avait été associé à des menaces américaines contre le gouvernement hongrois et à d’autres pressions. Cette pression continue était exactement ce qui avait manqué avant 1944. L’ordre donné par Horthy de cesser les déportations des Juifs renforce les conclusions auxquelles nous sommes parvenus dans les chapitres précédents bien que le régime nazi ait été relativement imperméable à la menace extérieure, ce n’était pas le cas du peuple allemand, des États « satellites » et des alliés de l’Allemagne. Des menaces occidentales contre ceux qui collaboraient à la Solution finale auraient pu produire des résultats significatifs.

Le bombardement des chambres à gaz à l’été ou à l’automne 1944 aurait manifesté, de façon plus puissante et plus convaincante qu’au­cune autre action ou aucune déclaration, le fait que les États-Unis et la Grande-Bretagne s’inquiétaient du massacre des Juifs euro­péens (et des Tziganes). Mais le temps que les gouvernements occi­dentaux avaient déjà perdu, de l’automne 1941 à la création du Bureau aux réfugiés de guerre, nous semble avoir été un facteur plus déterminant que leur refus de bombarder Auschwitz.

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