Que devient la Pologne ?

Samedi 20 août 2011, par Martin M. Simecka // L’Europe

Europhile et en pleine santé économique : ainsi apparaît aujourd’hui la Pologne, qui vient de prendre la présidence de l’UE. Reportage d’un hebdomadaire tchèque.

Comme dans tous les métros du monde, les voitures de l’unique ligne de Varsovie sont bondées. Toutefois, par rapport à Prague ou à Vienne, sans même parler de Paris ou de Londres, on y observe une particularité : tous les voyageurs sont polonais. Jusqu’à présent, ni les étrangers ni les touristes ne se précipitent pour se rendre à Varsovie. A première vue, cela n’a rien d’étonnant.

Le bâtiment dominant de la capitale est le Palais de la culture et de la science, construit dans un style Stalinien. Les larges boulevards creusés dans les années 1950 sur les ruines de la ville détruite pendant la guerre n’invitent pas à la promenade. Pourtant, Varsovie, comme du reste toute la Pologne, vibre aujourd’hui d’énergie et se transforme à vue d’oeil. Elle est en tous lieux hérissée de grues. Non loin du centre, derrière la Vistule, émerge un gigantesque stade ovale : la Pologne se prépare à accueillir le Championnat d’Europe de football 2012. Mais, avant cela, elle a une tout autre mission à accomplir : depuis le iel juillet, elle assure la présidence de l’Union européenne.

Ce rendez-vous survient au moment où la Pologne a radicalement changé sa vision du monde et est devenue la sixième économie de l’UE. Elle représente déjà pour l’Allemagne un partenaire commercial plus important que la Russie. Il ne fait aucun doute que l’influence de la Pologne en Europe ira en se renforçant.

Marcin Zaborowsld, un homme à l’apparence plutôt jeune, est assis dans son bureau, dans un passage calme donnant sur la rue Nowy Swiat. "Aujourd’hui, le maître mot de ce pays est : modernisation, explique-t-il. De nouvelles autoroutes, de nouvelles infrastructures, une nouvelle politique étrangère." Zaborowski est directeûr de l’Institut polonais des affaires internationales. Il croit profondément à ces changements. Il y a encore peu de temps, il vivait en Grande-Bretagne. Il faisait alors partie des 2 millions de Polonais des jeunes, pour la plupart - qui ont choisi de s’exiler vers d’autres pays de l’UE. L’année dernière, il a gagné le concours ouvert pour le poste. Il est rentré chez lui avec son épouse, qui est britannique, et il a décidé de rester.

La politique étrangère de la Pologne est véritablement une question de vie ou de mort. Depuis quatre ans, après la défaite électorale des conservateurs, la Pologne s’est transformée. Alors qu’elle était rabat-joie et eurosceptique, elle est devenue un ardent partisan de l’intégration européenne et a même commencé à normaliser ses relations avec son éternel ennemi, la Russie. Une partie des Polonais a vu cela comme une trahison envers les intérêts nationaux du pays. Les différents camps restent arc-boutés sur leurs positions : d’un côté, le gouvernement de droite libérale de Donald Tusk, qui impose une nouvelle orientation en matière de politique étrangère ; de l’autre, la droite conservatrice de Jaroslaw Kaczynski. Face à face s’affrontent politiciens, médias et électeurs. La tension et l’aversion mutuelle sont à couper au couteau.

Un taux de croissance de 4 %

"Il y a dix ans, personne ne pouvait imaginer que le pays serait un jour aussi divisé", affirme le journaliste polonais Alek Kaczorowski, installé à la terrasse d’un café dans le quartier universitaire. Non loin de là, dans les locaux de l’Institut Sobieski [un think tank du parti Droit et justice de Kaczynski], Witold Waszczykowski lui fait écho. Cet homme imposant, impeccablement coiffé et qui arbore une élégante moustache, est l’ancien vice-ministre des Affaire étrangères du gouvernement Kaczynski. Il n’a pas de mots assez durs pour critiquer le gouvernement de Donald Tusk et sa politique étrangère. Nous avons abandonné nos amis géorgiens et ukrainiens, nous avons rompu nos liens avec les Etats-Unis et nous courtisons maintenant les Allemands et les Russes. Nous sommes des girouettes !" Quand on lui fait remarquér que les médias européens ; dont The Economist, saluent la nouvelle politique polonaise proeuropéenne, il balaie l’objection d’un revers de la main. Les médias occidentaux sont des vendus. Edward Lucas, qui écrit pour The Economist, est un ami de Radoslaw Sikorski, le ministre des Affaires étrangères.

Que Waszczykowski ait une dent contre Sikorski et contre les médias et les institutions qui soutiennent sa politique n’a rien de surprenant. Sikorski, 48 ans, jouit d’une très grande popularité. Il impressionne les Polonais par plusieurs singularités : son expérience duinonde (il a étudié à Oxford), son passé aventureux (en 1986, il a travaillé comme correspondant de guerre en Afghanistan pour les médias britanniques) et son mariage avec Anne Applebaum, célèbre écrivaine américaine et journaliste au Washington Post. La transformation étonnamment rapide de la Pologne en un pays proeuropéen n’est pas seulement le fait de la nouvelle élite. Elle s’explique également par d’autres facteurs.

C’est tout d’abord la déception face aux évolutions des dernières années, qui ont vu les Américains s’intéresser à d’autres parties du monde. C’est aussi l’espoir déçu d’un développement démocratique et pro-occidental de l’Ukraine et de la Biélorussie, dans lequel les Polonais ont investi tant d’énergie politique. C’est ensuite la confiance économique, croissante de la Pologne, qui est le seul pays européen à avoir traversé à la crise mondiale sans connaître de récession. Elle peut se prévaloir aujourd’hui d’un taux de croissance de 4 %, et d’importantes réserves de gaz de schiste ont été découvertes sur son territoire. Très récemment, nous avons remis au ministère des Affaires étrangères une analyse approfondie sur le sujet. Il en ressort que non seulement l’exploitation de ce gaz pourrait nous libérer de notre dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, mais que, de plus, nous pourrions devenir exportateurs, indique Zaborowski. En fait, le gaz de schiste est devenu aujourd’hui un sujet essentiel en Pologne.

Le soutien de Jean-Paul ll

C’est enfin l’évolution de l’opinion publique : en 2004, la moitié seulement des Polonais portaient une appréciation favorable sur l’Union européenne ; aujourd’hui, ils sont près de 8o %. En ce qui concerne sa politique, Radoslaw Sikorski, l’actuel ministre des Affaires étrangères, peut donc compter sur le soutien d’une écrasante majorité de la population. Que s’est-il passé qui explique ce retournement ? Le bureau d’Henryk Wujec, l’un des six conseillers du président Bronislaw Komorowski, se trouve dans l’enceinte étroitement surveillée du Parlement polonais à Varsovie.

Aujourd’hui, ce sont des publicités pour des meubles qui s’affichent partout. Il semble qu’après avoir massivement changé leurs fenêtres les Polonais se soient lancés dans une transformation tout aussi massive de leur intérieur. Tout près de la route, Pawel Pietruszka, 42 ans, manoeuvre lentement son tracteur, qui crache derrière lui de gros ballots de foin. Il possède 15 vaches et exploite, avec sa famille, ’70 hectares de terre. "L’Union européenne ? Mais bien sûr que nous devons en être. A qui pourrions-nous vendre, sinon, ce que nous cultivons ?" Tout est bien compté chez Pietruszka. Et qu’il s’agisse d’élevage ou de politique, il est intarissable. Chaque année, il reçoit de Bruxelles environ zoo euros par hectare. S’il en veut à quelqu’un, ce n’est donc certainement pas à l’UE, mais plutôt au gouvernement polonais.

La meilleure présidence de l’UE Agé de 35 ans, Sebastian appartient à une autre génération. Il se dit également satisfait. Avec ses 13 hectares, il mène une vie confortable. J’ai dix vaches, cinq cochons, deux poneys. Grâce aux subventions de Bruxelles, ça me suffit pour faire vivre ma famille - une femme et deux filles.

En revanche, c’est une profonde impression de tristesse qui se dégage del’homme qui, à quelques kilomètres de là ; laboure son. champ de pommes de terre. Ici, il n’a pas plu depuis un mois. Cette terre, ce n’est que du sable. Qui voudrait l’acheter ? Ça fait quarante ans que je me crève à la tâche, et c’est de pire en pire affirme Tomek, 58 ans. Lui est célibataire. Il n’a pas de tracteur - juste un cheval, qui est aussi son seul compagnon. Il ne touche aucune aide de la Politique agricole commune : pour pouvoir en bénéficier, il devrait remplir ce qui n’est pour lui que de la paperasse incompréhensible - et il n’a pas la patience pour ce genre de choses. "C’était mieux avant, sous le communisme" estime Tomek. Mais il n’ira pas voter, car la politique, ça ne l’intéresse pas.

Les sondages laissent penser que Donald Tusk a une grande chance de rester au pouvoir après les élections législatives d’octobre. Il serait ainsi le premier Premier ministre depuis 1989 à accomplir une deuxième législature. S’il parvient à bien gérer la présidence de l’UE, il pourra, au cours de sa campagne électorale, tirer profit de l’attachement des Polonais pour Bruxelles. Edward Lucas en est également convaincu : "La Pologne est sur la bonne voie pour assurer la présidence de l’UE mieux qu’aucun autre des Etats postcommunistes."

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