Que ce passe t-il à l’étranger ?

Mercredi 26 mai 2010 // Le Monde

L’Orient via Ankara

La Turquie multiplie les initiatives diplomatiques au Proche et au Moyen-Orient. Cela ne remet pas en cause son ancrage européen ni son alliance privilégiée avec Washington.
S’il y a un régime faible à Athènes, le pouvoir turc, n’a jamais été aussi solide. L’unité entre le président Gül, le Premier ministre Erdogan et le ministre des Affaires étrangères Davutoglu a un effet multiplicateur à l’extérieur. Qualifiée de néo-ottomane, la diplomatie turque se pose en médiatrice dans la plupart des conflits qui pullulent autour de ce nouvel empire du Milieu entre Europe et Moyen-Orient, entre Mer Noire et Mer Rouge. Tout ceci dépasse parfois les moyens humains et financiers de l’administration ankariote, d’autant qu’elle est restée comme l’armée d’esprit kemaliste, donc nationaliste et laïque, moins ouverte vers l’étranger et peu habituée à une expression de solidarité musulmane. Le gouvernement de l’AKP au pouvoir depuis 2002 commence néanmoins à imprimer une marque durable sur les orientations du pays.

Les 22 et 23 mai, c’est Istanbul qui abrite une conférence des Nations Unies sur la reconstruction de la Somalie. La Turquie rivalise avec une Égypte affaiblie par la maladie de Moubarak pour s’affirmer en Mer Rouge et sur la côte orientale de l’Afrique. Mais c’est surtout vis-à-vis de l’Iran et de la Syrie qu’Ankara affiche ses ambitions. La Turquie, « membre non permanent de la Conseil de Sécurité », s’est alliée avec le Brésil, autre membre non permanent, pour essayer d’ouvrir une brèche dans le régime de sanctions qui frappe Téhéran pour ses efforts d’enrichissement nucléaire.

Après s’être évertués à rapprocher le Hamas du président de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas, les diplomates turcs souhaitent réintégrer durablement la Syrie d’Assad parmi les pays fréquentables et ont levé l’obligation de visa pour les Syriens et les Libanais. Faut-il pour autant penser à un renversement des alliances ? Le gouvernement d’Ankara réaffirme son ancrage économique en Europe et militaire dans l’Otan. Et c’est vrai que ces initiatives peuvent être complémentaires des efforts de la présidence Obama (pas à pas) ou de la diplomatie de Bruxelles (en attente) qui ont bien besoin d’une sorte de tête chercheuse dans une région où les puissances occidentales se sont épuisées à trouver de nouvelles idées de manœuvre.

Le prix payé est l’amenuisement des anciennes relations entre la Turquie et Israël. Depuis le coup d’éclat d’Erdogan au sommet de Davos en janvier 2009, mettant fin à un débat avec le président Shimon Péres lors de l’opération Plomb Durci dans la Bande de Gaza, les relations entre les deux pays n’ont cessé de se tendre. La Turquie n’a pas hésité lors des dernières assemblées sur le traité de non-prolifération, à briser le tabou de la bombe atomique israélienne. Cela l’empêchera de mener à terme un rôle de médiateur entre Syrie et Israël. C’est sans doute fort de cet échec que la Turquie s’est réinvestie dans une médiation stratégique plus large incluant l’Iran et aussi la Russie.

Le dialogue politique avec la Turquie devrait être d’autant plus intéressant que celle-ci sera capable d’apporter un éclairage plus intelligent sur l’autre, arabe, islamique, caucasien, comme hier balkanique, et d’ouvrir des portes, ou plutôt de lancer des ponts vers lui. Ankara joue ce rôle en toute indépendance c’est sa crédibilité mais du sein de l’Alliance Atlantique en partenaire exigeant, mais n’est-ce pas ce que souhaite la France pour elle-même ? Ankara s’estime aussi libre d’adhérer ou non aux déclarations de la politique étrangère et de sécurité commune européenne auxquelles ses représentants n’auraient pas été associés en amont. Le besoin de partenariat est tel qu’il ne saurait attendre l’issue dans dix à quinze ans... des négociations d’adhésion à l’Union...

Marchandages iraniens

« Le peuple commence ENFIN à regretter son dernier empereur. »

La soudaine libération de Clotilde Reiss, le 15 mai, permet de considérer la situation en Iran sous trois regards. D’abord se trouvent en jeu les rapports avec la France et, plus généralement, avec l’étranger. Ensuite, demeure récurrente la question nucléaire, sous son double aspect extérieur et intérieur. Enfin, incertaine apparaît de plus en plus la position du président Ahmadinejad.

Même si on prend en compte les affirmations d’un ancien sous-directeur de la Direction générale de la sécurité extérieure affirmant que la jeune femme avait effectivement, « par patriotisme travaillé au profit de la France pour collecter des informations de nature de politique intérieure et d’autres, sur la prolifération nucléaire », elle était devenue un otage. Comme par hasard, sa double peine de cinq ans de prison a été commuée en « une amende de 300 millions de tomans, plus de 200 000 euros, » juste après le retour en Iran, depuis Paris, de Majid Kakavand, un ingénieur qui a échappé à une demande américaine d’extradition pour avoir fourni illégalement à son pays des composants pouvant avoir des applications militaires. Il y a aussi, la décision de la justice française sur la mise en liberté conditionnelle d’Ali Vakili Rad, condamné en 1994, pour l’assassinat trois ans plus tôt de l’ancien Premier ministre iranien Chapour Bakhtiar. On sait également que le Sénégal a joué un rôle dans l’élargissement de Clotilde Reiss, le président Abdoulaye Wade se trouvant actuellement à la tête de l’Organisation de la conférence islamique.

Par ailleurs, suite aux interventions du président brésilien Lula et des autorités turques, l’Iran a accepté, le 17, un échange de combustible nucléaire en Turquie. Du coup, le ministre turc des Affaires étrangères a cru pouvoir affirmer : « Il n a plus besoin de sanctions ». Malheureusement, comme la Corée du Nord, l’Iran est coutumier des valses-hésitations : le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a aussitôt affirmé que son pays allait « continuer à enrichir l’uranium à 20% sur son territoire », ce qui lui est justement reproché par les grandes puissances.

De toute manière, depuis sa très contestable réélection en juin de l’an passé, le Dictateur Mahmoud Ahmadinejad doit naviguer entre les divers clans sur lesquels repose le régime. Même les Gardiens de la Révolution ne lui sont plus totalement dévoués. En outre, derrière l’agitation politico-médiatique, se produisent des changements en profondeur. La société iranienne, ou tout au moins une partie de plus en plus notable de celle-ci, non seulement veut bouger, mais, se donne, même discrètement, les moyens de le faire. Le reportage paru dans Le Figaro Magazine du 15 mai à partir du livre de Serge Michel et Paolo Woods, Marche sur mes yeux ( en témoigne. L’incarcération du réalisateur Jafar Panahi, qui n’a pu venir participer aux travaux du jury du Festival de Cannes, exprime aussi les rapports de plus en plus conflictuels que le pouvoir entretient avec l’intelligentsia. Comme en Chine, on ne sait ce qu’il en sortira, mais on peut être certain que le bouillonnement de la Perse multimillénaire n’est pas terminé.

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