Maroc

Quand un mulet n’a rien à envier à une femmes.

Mercredi 11 janvier 2012 // L’Afrique

Adoptée en 2004, la Moudawana, réforme du code de la famille destinée à améliorer les droits des femmes, reste encore très ignorée dans les zones rurales.

Enquête au coeur des montagnes imposantes du Haut Atlas.
Maghreb Observateur (extraits)

Dans les régions d’Azilal et d’Imilchil, les mariages sont encore orfy prononcés par la seule Fatiha le verset inaugural du Coran, en présence de douze témoins, parfois même moins. Sans aucun acte écrit. Dans la majorité des cas, ils unissent à de jeunes hommes des filles de moins de 18 ans. Parfois même de 6 ou 7 ans. Dans les régions montagneuses d’Azilal et d’Imilchil, la plupart des douars [rassemblements de maisons] n’ont ni l’eau ni l’électricité. Pas d’écoles. Pas de dispensaires. Ou alors des écoles désertées par les instituteurs et des dispensaires fermés.

Et la condition des femmes est la même : elles s’occupent de tout. De la maison bien sûr, puisque toutes les tâches ménagères leur incombent. Mais ce sont elles aussi qui vont aux champs, qui coupent et rapportent le bois. C’est que, pour les hommes de la région, il n’est pas convenable de travailler dans les champs... Nous sommes traités pire que des animaux lance cette jeune femme de 22 ans, originaire du douar d’Anefgou (à près de 441dlomètres d’Imilchil), déjà quatre fois mère.

Le dos d’une femme n’a rien à envier à celui d’un mulet

Les hommes ne se bougent qu’une fois par semaine, le jour du souk’, s’indigne-t-elle. Saïda Bajjou, une militante de la Fondation Ytto qui connaît très bien la région explique : Les femmes d’Aït Abbas sont traitées comme du bétail. Petites filles, elles n’ont pas droit à l’éducation. Du statut d’esclave de leur père, elles passent, après le mariage, à celui d’esclave du mari ou de la belle-ramille. Les femmes de cette région travaillent plus de seize heures par jour. Ainsi, la dizaine de dollars qui ferment la commune d’Aït Abbas ne disposent ni d’égouts ni d’eau potable. Six pour cent des ménages seulement ont l’électricité ; 91 % des femmes interviewées ne savent ni lire ni écrire. La plupart des filles se marient entre 11 et 17 ans : 91 % des mariages concernent des filles de moins de 18 ans.

Presque toutes les femmes interrogées n’ont aucun acte de mariage et 93% des femmes divorcées ne perçoivent aucune pension alimentaire. Le taux de mortalité infantile frôle les 50 %. Causes relevées : le mariage précoce, les grossesses successives, l’absence d’hygiène, les accouchements difficiles, l’absence de contraception, d’infrastructures et un taux d’analphabétisme très élevé. Ici, tout tourne autour du jour du souk.

Les bureaux de la commune n’ouvrent d’ailleurs que ce jour-là La Piste, construite au début des années 1980 n’a été goudronnée qu’au cours au début des années 1990 ; les chutes de neige bloquent la route pendant plusieurs semaines. En hiver ; il nous faut trois heures de marche pour arriver à l’école, se plaint l’enseignant. Pendant des mois, les enfants ne vont plus à l’école, renchérit Alla qui a 26 ans est la première femme élue de la commune. Les femmes accouchent toutes domicile. Le dispensaire est fermé ; Ce qui fait qu’on perd un nombre considérable de femmes en couches et d’enfants en bas âge parce que l’hôpital est situé à 70 Km déplore Aït Alla. Il faudrait plusieurs heures pour transporter une femme enceinte jusqu’à la route fermé. Et autant de temps pour trouver un taxi pour l’emmener à l’hôpital d’Azial soupire une des habitantes du douar.

A Ait Abbas, le mariage coutumier est encore considéré comme un contrat moral entre les pères des époux ; Les pères de famille marient leur fille orfi à un âge précoce. Mais aux yeux l’Etat ces mariages sont inexistants, puisque aucun document officiel ne les atteste. Le mariage orfi n’a aucune valeur juridique. Première conséquence les enfants nés de ces mariages n’ont aucun statut. La plupart de nos enfants ne sont pas inscrits à l’état civil avoue Mohamet Kharbich, président d’une association locale de développement.

Pour Mohamed Kbar, ces enfants sont considérés comme illégitimes. Or, sans extrait d’acte de naissance ils ne peuvent pas aller à l’école. L’administration de l’école du village est flexible. Les enfants peuvent poursuivre leurs études primaire, souligne le cheikh d’Aït Abbas. Par contre, ils auront beaucoup de peine à-intégrer le collège en l’absence d’un extrait d’acte de naissance, reconnaît-il. La situation est encore plus dramatique pour les filles, insiste Mohamed Kharbich : Nos filles ne vont pas à l’école et elles sont mariées à 13 ou 14 ans.

Deuxième conséquence du mariage orfi : la répudiation est toujours prononcée, alors qu’elle a été abolie par le nouveau code de la famille. Le divorce coutumier se fait en présence de douze témoins, parfois moins. Là encore, ce sont les femmes qui sont lésées : la femme divorcée de cette manière ne bénéficie d’aucune pension alimentaire, ni d’aucun des autres droits prévus dans le cadre d’un divorce légal.

Enfin, le régime du mariage orfi a des répercussions sur l’héritage. Le régime de succession traditionnel ne s’applique que si des habitants d’Aït Abbas attestent que la femme était bel et bien mariée au défunt. Mais, dans bien des cas, en absence de rsem, le contrat de mariage, des femmes et leurs ikoum, leurs enfants dans le parler amazigh local, sont privés d’héritage à la mort du mari. Tous les douars d’Aït Abbas sont touchés par ce phénomène, et les drames humains s’enchaînent. Les habitants que nous avons rencontrés témoignent.

Hlima a été mariée orfi à l’âge de 13 ans. Elle porte un bébé de 20 jours dans les bras. Son mari travaille à Marrakech. Elle ne le voit qu’au cours des vacances. Fatema, 16 ans, nous confie qu’elle a été mariée de force et sans acte. Aïcha, 20 ans, est mère d’un garçon de 5 ans. Son mari, qui a divorcé d’elle orfi, refuse de reconnaître l’enfant. D’autres, comme Mohammed et Abdellah, viennent se plaindre du fait qu’eux-mêmes n’ont pas d’acte de naissance. Leurs parents, aujourd’hui décédés, n’ont jamais régularisé leur situation de leur vivant. Abdellah explique : Il va falloir rassembler les témoins du mariage de nos parents, qui ne sont plus nombreux maintenant, pour que les autorités délivrent un contrat de mariage à nos parents décédés. Là, nous pourrons enfin avoir des extraits d’acte de naissance.

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