Inde.

Quand les trompettes se tairont.

Lundi 22 août 2011 // Le Monde

Traditionnellement la fanfare accompagne les processions de mâriâge. Mais, à mesure que se répand la mode des DJ, on boude les musiciens. Leur reconversion est difficile.

Au coucher du soleil, on entend les pétards éclater au rond-point de Kalyan Puri, à la périphérie de New Delhi. Les bruits de la fête masquent le vacarme de la circulation. A l’autre bout du carrefour, le battement des tambours et le son des trompettes et des clariittes se rapprochent. C’est un mariage chrétien que l’on célèbre et la fanthîe qui précède le jeune marié est le Ravi Brass Band.

OK, ça suffit jtt maintenant, lance au chef de fanfare un gros homme ivre. La musique n’a pas duré très longtemps, une vingtaine de minutes tout au plus. Les musiciens, en pantalon de nylon noir et veste rouge dont les manches et les épaules sont ornées de galons dorés, remballent leurs instruments. Leur chef, nommé Aslam, 40 ans, quitte discrètement les lieux. Ses hommes restent sur place dans l’espoir de se voir offrir quelque chose à manger. Mais le gros homme ivre leur dit de partir. "Ce n’est pas grave", confie Aslam en marchant vers le local de la fanfare pour y déposer les instruments. "C’est comme ça que tout le monde nous traite."

Les passants se moquent

Introduites par les Britanniques au, XVIII° siècle, les fanfares ont connu une évolution musicale fascinante. Composé de marches militaires à l’époque de l’Empire britannique, leur répertoire s’est enrichi d’arrangements instrumentaux proches de la musique surf rock américaine du début des années 1960 (Tequila en est l’un des tubes) avant de donner dans les chansons de Bollywood - aujourd’hui dopées au rap. La musique bollywoodienne s’est elle aussi adaptée et modernisée, et, lorsque les DJ se sont mis à envahir le marché, les tambours et les trompettes ont commencé à paraître démodés. Aujourd’hui, une fanfare professionnelle joue en moyenne quinze à vingt minutes pour une procession. Ceux qui louent leurs services à l’élite de New Delhi gagnent confortablement leur vie, mais ceux qui jouent pour les classes moyennes y trouvent à peine leur compte. Nombre de musiciens quittent la fanfare pour devenir marchands ambulants ou ouvriers non qualifiés. Certains sont même revenus à l’agriculture.

"On n’est pas beaux, confie Aslam. On vient de la campagne, on vit dans des bidonvilles et on a des uniformes bizarres." Aslam est chef du Ravi Brass Band depuis douze ans. Il déteste devoir rentrer chez lui dans sa tenue traditionnelle de chef de fanfare car les passante se moquent de lui en imitant le son de la trompette. Ils nous appellent Brur brur [Pouêt, pouêt]. Aslam ne gagne que 100 roupies par jour [1,60 euro]. Les musiciens ne sont pas payés directement : l’argent va d’abord au propriétaire de la fanfare, qui rétribue les musiciens en fonction de leur rôle. Au bas de la hiérarchie se trouve le porte-drapeau, puis viennent le tambour, le clarinettiste, le trompettiste et enfin le chef de la fanfare.

Hajji Puttan, le propriétaire du Ravi Brass Band, projette lui aussi d’abandonner à cause de la stigmatisation sociale et des problèmes de santé associés à ce métier. En 1984, il a acheté un local sur le marché de Kalyan Puri et a recruté des musiciens. Il a aujourd’hui cinquante musiciens sous ses ordres. Il vit dans une maison de trois niveaux. Il a trois chevaux blancs, une écurie et deux locaux. Les chevaux de Hajji Puttan sont célèbres à Kalyan Puri - ils sont grands, blancs et parfaitement sûrs pour transporter un jeune marié[lors d’un mariage traditionnel dans le nord de l’Inde, le marié, accompagné de sa famille, se rend chez sa promise sur un cheval blanc].

Le propriétaire a constaté un changement sur le marché au cours des cinquante dernières années. Dans les années 1970, on l’engageait pour les mariages, les naissances, les processions religieuses et autres événements. Aujourd’hui, on ne l’engage plus que pour les mariages. il ne gagne d’argent que pendant la saison des mariages, qui court de fin octobre à fin février. Une fois que j’aurai quitté ce monde, il n’y aura plus personne pour administrer cet orchestre.

Pas ses trois fils en tout cas : Hajji leur a fourni les fonds nécessaires pour ouvrir une quincaillerie. Toutes les fanfares indiennes ne sont pas en difficulté pour autant. Le Jea Band a joué lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux du Commonwealth [en octobre 2010 à New Delhi]. La formation a fait ses débuts à l’été 1935 lors d’une cérémonie de naissance. Jea Lal Thadani, professeur de musique à Old Delhi, centre historique de New Delhi, a été invité pour l’occasion. Il ajoué de la trompette en marchant et les gens l’ont suivi, lançant ainsi la tradition des processions en musique pour célébrer les naissances dans la capitale. Et, comme pour d’autres professions à New Delhi, l’appartenance familiale est un bon facteur de réussite : Anil Thadani, le petit-fils de Jea Lal Thadani, a fréquenté la Modem School de Barakhamba Road, une école privée réservée à l’élite, puis a fait des études de commerce au Hindu College, l’un des départements les plus prestigieux de l’uni versité de Delhi. Je suis différent des autres, déclare ce costaud, proche de la quarantaine, en tripotant son Blackberry. Vous avez dû parler à pas mal de fanfares. Ces gens n’ont pas fait d’études. Ils ne savent pas comment gérer cette activité.

S’inspirer de la Chine

Thadani a développé une activité accessoire prospère : il loue ses musiciens pour jouer dans les scènes de mariage des films de Bollywood. Il n’est pas inquiet pour l’avenir. Comme il s’adresse aux échelons supérieurs de la société indienne, plus il innove, plus la demande pour ses formations augmente. Je vais en Chine tous les ans, confie-t-il. J’étudie les lumières et les décors. Je rapporte les idées ici et les mets en application dans les mariages et autres célébrations. Thadani se moque de la qualité musicale de ses formations. Sa seule préoccupation, c’est l’apparence des musiciens leurs uniformes doivent étinceler.

Jaswant Singh, professeur de musique à la Delhi School of Music, prédit un avenir sombre aux fanfares indiennes. Ce conservatoire, fondé en 1953, n’enseigne plus la trompette. Plus personne n’a envie d’appartenir à une fanfare aujourd’hui, déplore-t-il. Les gens ne s’intéressent qu’aux synthés et à la guitare.

Le mot de la semaine

Le musicien

Chaque pays a ses odeurs, ses sons, des scènes quotidiennes qui lui sont propres. En Inde, le climat et le mode de vie amènent la population à vivre dans une promiscuité sonore bien plus importante qu’en Europe. Dans toutes les maisons, les fenêtres sont grandes ouvertes, car la climatisation reste un privilège rare. C’est dans la rue que tout se passe. La cacophonie est étourdissante : des klaxons, des chansons de Bollywood diffusées par les radios des échoppes, des cris de vendeurs ambulants, des croassements de corneilles. Et, quand vient la saison des mariages, on entend aussi le son de l’orchestre itinérant célébrant l’arrivée du fiancé sur les lieux de la cérémonie. Pieds nus ou chaussés de tongs en plastique, les musiciens ont piètre allure. Pour un couple branché dont la famille a un peu d’argent, ce genre de fanfare, symbole d’une désuétude ennuyante, n’est plus admissible !. Formé à partirdu motbaja, qui signifie "instrument de musique", dont est issu le verbe bajana,’jouer d’un instrument", le substantif bajantari désigne tout simplement celui qui joue d’un instrument, le "musicien". Mais le mot bajantari ne porte pas en lui le prestige associé à la tradition musicale classique indienne, que l’on retrouve en revanche dans d’autres mots hindis d’origine sanscrite. Prenons le terme sangeetajana. Il désigne le "maestro", et sa racine, sangeet, renvoie à la musique chantée et dévotionnelle. Même si les sangeetajana, détenteurs du savoir musical sacré, voient leur art menacé par l’étiolement de leur public et la standardisation à l’occidentale de concerts de plus en plus raccourcis, ils jouissent d’un statut social auquel les simples bajantari ne peuvent prétendre. Les troupes de théâtre ambulantes qui faisaient lajoie des villageois du temps de ma grand-mère, les marionnettistes si célèbres du Rajasthan et les fanfares de mariage constituent le socle d’une culture populairé naguère transmise de père en fils. Ceux qui la faisaient vivre disparaissent, engloutis
par une Inde en réinvention furieuse.

Mira Kamdar
Calligraphie d’Abdollah Kiaie

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