Quand les Etats-Unis aident le trafic d’armes.

Jeudi 12 mai 2011 // Le Monde

Pour tenter d’arrêter les gros bonnets mexicains, les douanes américaines ont eu l’idée saugrenue de laisser passer des milliers d’armes de gros calibre.Une opération qui a fini par échapper à tout contrôle.

Le scandale de l’opération Fast and Furious [Rapide et effréné] est né le jour où un responsable du Bureau de l’alcool, du tabac et des armes à feu (ATF), le service de la répression des fraudes américain, ou peut-être même une huile à Washington, a trouvé bonne l’idée de laisser passer des armes au Mexique afin d’arrêter non pas les acheteurs, mais les gros poissons, c’est-à-dire les chefs des cartels à qui ces armes sont généralement destinées.

Une note de service de l’ATF explique d’ailleurs clairement les objectifs de l’opération : ( Fast and Furious est une stratégie de lutte contre le trafic d’armes dont l’objectif est de récupérer les armes à feu au Mexique ou près de la frontière mexicaine (a El Paso, au Texas, à Nogales et à Douglas, en An zona, etc.). Depuis octobre 2009, plus de 1 500 armes ont été achetées pour plus de 1 million de dollars en espèces dans les magasins d’armes de Phoenix [Arizona]. Cette stratégie comporte plusieurs facettes. L’ATF ne cherche pas seulement à arrêter les vendeurs d’armes illégaux, elle tente aussi de découvrir les liens qui existent entre ces derniers et les cartels de la drogue mexicains. Les individus impliqués mériteront donc des peines plus sévères lorsqu’ils seront finalement arrêtés.)

Dans le cadre de cette opération, 2 500 armes ont été achetées sous la supervision de l’ATF et exportées au Mexique. Parmi celles-ci, 797 ont été récupérées depuis, lors d’interventions .policières des deux côtés de la frontière. On ignore encore ce qu’il est advenu des 1 700 autres. Ces résultats catastrophiques ont persuadé un groupe d’agents de l’ATF de dénoncer publ&quement les décisions de leurs supérieurs.

Approvisionner la mafia

Le 15 décembre 2010, John Dodson, agent spécial de l’ATF à Phoenix, apprenait qu’un agent américain de l’immigration et des douanes venait d’être abattu à Nogales. L’arme du crime avait été récupérée sur place et son numéro de série coïncidait avec celui d’un fusil d’assaut revendu illégalement un an plus tôt sous le contrôle de sa propre équipe. Je me suis senti coupable. C’était terrible et difficile à exprimer, a confessé Dobson devant les caméras de la chaîne de télévision CBS le 3 mars dernier John Dodson a en effet participé à Fast and Furious. Dans le cadre de cette opération, les agents de l’ATF ont autorisé les armureries de l’Arizona à fournir des pistolets et des fusils de gros calibre pour approvisionner le crime organisé mexicain. Les agents enregistraient ensuite les armes qui pouvaient être utilisées pour des activités criminelles et l’ATF organisait des filatures pour superviser ou même filmer le passage des armes au Mexique.

Dans ses déclarations, John Dodson insiste sur le fait qu’il aurait pu intervenir à plusieurs reprises pour arrêter des trafiquants d’armes mais qu’on lui avait donné l’ordre d’observer sans intervenir. Dès le départ, l’opération a suscité la controverse. John Dodson et d’autres agents ont fait part de leur désaccord à leurs supérieurs. « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », leur a-t-on répondu.

"Nous ne saurons jamais combien de personnes auront été assassinées"

La mort de l’agent Brian Terry et l’absence de réaction à ses plaintes répétées ont poussé John Dodson et certains de ses collègues de l’ATF à dénoncer l’opération Fast and Furious devant le Comité judiciaire du Sénat des Etats-Unis. Pendant des années, les armes que nous avons laissé passer seront utilisées pour commettre des crimes des deux côtés de la frontière, a expliqué John Dodson. Nous ne saurons jamais combien de personnes auront été assassinées, violées, volées... Et il n’y a rien que nous puissions faire pour récupérer ces armes. Elles ont disparu.

Le meurtre de Brian Terry, officier des gardes-frontières américains, a finalement convaincu les agents de l’ATF que la situation était hors de contrôle et qu’il fallait agir. Brian Terry, un ex-militaire de 40 ans, est mort dans le désert de l’Arizona. Quelques minutes avant d’être abattu, il avançait discrètement dans les broussailles de Peck Canyon, près de la frontière de l’Etat mexicain de Sonora. Avec ses collègues gardes-frontières, il était à la recherche d’un groupe de malfrats mexicains. C’est grâce à ses jumelles à infrarouge qu’il a pu distinguer les suspects dans la nuit. A 23 h 15, le cri d’un des agents a provoqué le premier tir d’une brève fusillade. La lutte était inégale : les agresseurs disposaient de gros calibres tandis que les policiers n’avaient que des cartouches à plombs, ces projectiles non létaux qu’on appelle en anglais beanbags [sacs à haricots]. Brian Terry a été abattu d’une seule balle. Si le nom de son meurtrier n’est pas encore connu, on sait néanmoins à qui celui-ci a acheté l’arme du crime. Le 16 janvier 2010, un certain Jaime Avila Jr. a acheté deux AK-47 fabriqués en Roumanie à Glendale, en Arizona. Selon les documents consultés par les agents de l’ATF, c’est la branche de Phoenix qui a supervisé la vente des fusils et enregistré leur numéro de série.

Pendant près d’un an, Avila et ses neuf acolytes ont acheté des armes de gros calibre dans des armureries de l’Arizona pour les revendre ensuite au Mexique sans être inquiétés. Les trafiquants ont finalement été arrêtés en janvier aoii. Mais il était déjà trop tard. Entre-temps, ils avaient réussi à- acquérir et à faire passer illégalement au Mexique 765 armes à feu, des fusils d’assaut pour la plupart. Selon des documents présentés à la justice, les autorités n’ont récupéré que 103 des 765 armes achetées par Avila et ses acolytes.

Les documents et les allégations des agents qui ont participé à l’opération ont semé le doute à Washington. A la suite de la diffusion de l’interview de M. Dodson sur CBS, le Congrès a demandé la comparution du ministre de la Justice des Etats-Unis, Eric Holder.

Une opération autorisée

La mission de l’ATF est d’empêcher le trafic d’armes, a-t-il déclaré devant un sous-comité du Sénat. J’ai clairement fait comprendre à l’ensemble de mes services qu’il était inadmissible de `laisser passer des armes. Nous ne pouvons tolérer une telle situation. La version des faits proposée par Darren Gil, ex-directeur du bureau de l’ATF à Mexico interviewé par CBS le 25 mars 2011, est différente. Le directeur de l’ATF était au courant de l’opération, et le ministère de la Justice aussi M. Gil a par ailleurs révélé que ses analystes avaient interrogé Kenneth Melson, le directeur de l’ATF, au sujet de Fast and Furious. Il a répondu qu’il s’agissait d’une opération utile et toujours d’actualité, et ajouté qu’il y mettrait un terme dès que possible.

Je n’ai pas autorisé cette opération, et Eric Holder, le ministre de la Justice, non plus, a indiqué pour sa part Barack Obama lors d’une interview accordée à la chaîne hispanophone Univisiôn le 26 mars dernier. Qui l’a autorisée dans ce cas ? a insisté le journaliste Jorge Ramos. Nous ne connaissons pas tous les détails. C’est pour cette raison qu’une enquête sur cette affaire a été diligentée." Le président Obama a ajouté qu’il n’avait même pas été informé qu’une telle opération existait. Le gouvernement des Etats-Unis est une vaste machine. Et les rouages en sont nombreux.

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