Russie.

Poutine et le désordre mondial.

Jeudi 13 octobre 2011, par Fiodor Loukianov // Le Monde

L’homme qui va probablement réintégrer son fauteuil de président de la Russie en mars 2012 n’a pas fondamentalement changé. En revanche, l’ordre mondial qui prévalait il y a quatre ans est en pleine déliquescence.

A l’étranger, les spécialistes de la politique russe n’ont désormais plus à se demander lequel des deux exerce la plus grande influence sur les affaires extérieures du pays. L’expérimentation a pris fin, et le leader officieux revient au premier plan. Vladimir Poutine est largement diabolisé en Occident, ce qui, vu son caractère, doit plutôt le flatter que l’ennuyer. Son rejet du politiquement correct, allié à un sens de l’humour très particulier, renforce l’impression qu’il donne de ne rien respecter. C’est ce qui a produit la vision, aujourd’hui ancrée dans les esprits, d’une répartition des rôles entre Poutine l’anti-occidental agressif et Medvedev le progressiste comme il faut.

Si le visage officiel du tandem était Dmitri Medvedev, la politique de ce dernier ne s’est évidemment jamais écartée du contrôle de Vladimir Poutine. Un soupçon de divergence a pu naître dernièrement, au sujet de la Libye. Pour la première fois, la Russie a abandonné sa position de principe consistant à s’opposer à toute ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat. C’est la guerre en Irak et toutes ses conséquences qui avaient dans une large mesure dissuadé Poutine d’associer la Russie au club occidental. Le scénario libyen a finalement été assez semblable : les suites de " l’opération d’exclusion aérienne " ont refroidi à Moscou toute velléité d’appuyer les initiatives occidentales [la position du Kremlin dans le cas de la Syrie le montre bien].

La politique extérieure de la Russie ne devrait pas connaître de changements fondamentaux, même si la lassitude de Vladimir Poutine à l’égard de ses homologues occidentaux ne peut manquer de l’influencer. Cela dit, la plupart de ses partenaires (au sens économique et géopolitique) préfèrent traiter directement avec le vrai décideur. La notion de valeur humaine et les idées élevées auxquelles il est on ne peut plus allergique devraient, compte tenu de la marche du monde, passer au second plan.

Le Premier ministre Poutine s’intéresse plus à l’Europe que l’actuel chef de l’Etat. Il n’y aura pas de soudain renversement dans la mise sur la touche progressive du Vieux Continent à mesure que la politique internationale se déplacera vers le Pacifique, mais, avec Poutine président, le Kremlin y verra plus un atout qu’un problème. Plus l’Union européenne sera divisée et affaiblie, plus il aura de chances d’aboutir à des progrès significatifs dans les relations avec ses membres. Du côté de l’Asie, les interlocuteurs locaux apprécient de pouvoir parler au premier responsable. En fin géopoliticien, Vladimir Poutine va faire plus attention que Dmitri Medvedev aux risques liés au développement effréné de cette région, et en particulier de la Chine. Dans les relations avec les Etats-Unis, le fameux reset, qui a consisté à sortir le dialogue bilatéral de l’impasse, a fonctionné sans toutefois conduire plus loin. Le bouclier anti-missile reste un problème central. En ce qui concerne l’espace post-soviétique, le retour de Vladimir Poutine à la tête de la Russie est une mauvaise nouvelle, tant pour le président de l’Ukraine, Viktor Ianoukovitch, que pour celui de la Biélorussie, Alexandre. Loukachenko, mais, dans les deux cas, il s’agira davantage d’une affaire complexe d’intérêts entremêlés que de personnalités.

La politique étrangère de Vladimir Poutine s’articulera sur deux axes. Premièrement, assurer le développement de la Russie, ce qui passera par l’arrivée de partenaires et investisseurs extérieurs qu’il faudra savoir attirer. En second lieu, éviter de s’encombrer de trop d’obligations (notamment celles consistant à adhérer à telle ou telle organisation), car le caractère totalement imprévisible des événements internationaux va exiger qu’il garde les mains libres pour parer à toute éventualité.

Le Poutine "intégrationniste" du premier mandat ne reviendra pas. Dans un ordre mondial en pleine déliquescence, on ne voit d’ailleurs plus vraiment à quoi s’intégrer. Cela dit, le Poutine du deuxième mandat, celui qui cherchait à tout prix à démontrer que ne pas traiter la Russie en partenaire égal était une erreur fatale, ne sera pas non plus au rendez-vous. A présent, plus besoin de prouver quoi que ce soit, tout le monde a d’autres soucis. Vladimir Poutine version 2012 et années suivantes va plutôt tenter de parier sur un quant-à-soi général, tout en essayant, au coup par coup, de tirer profit de la phase finale de l’érosion des institutions à travers la planète. A l’extrême, si la situation internationale en arrivait à un état critique, soit à cause de violents conflits locaux, soit à cause d’une crise généralisée, un quatrième Poutine pourrait voir le jour, mais il est à cette heure impossible de prévoir ce que serait son attitude.

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