Pour un rabibochage sino-américain.

Lundi 24 janvier 2011 // Le Monde

La visite d’Etat du président chinois Hu Jintao à Washington le 19 janvier sera la plus importante rencontre sino-américaine depuis le voyage historique de Deng Xiaoping, il y a plus de trente ans. Elle devrait donc se conclure par autre chose que les habituels témoignages d’estime réciproque. Elle devrait aboutir à une redéfinition de la relation entre les deux 4ys dans une optique de coopération constructive à l’échelle planétaire, ce pour quoi il existe de réelles possibilités.

Je me rappelle bien la visite de Deng Xiaoping, car, à l’époque, j’étais conseiller à la sécurité nationale. Cette visite, qui se déroulait sur fond d’expansionnisme soviétique, fut l’occasion pour les Etats-Unis et la Chine de se concerter pour contrer cet expansionnisme. Par ailleurs, elle devait marquer le début de la transformation économique de la Chine, une mutation étalée sur trente ans qui a largement bénéficié des nouveaux liens diplomatiques avec les Etats-Unis.

La visite de Hu Jintao a lieu dans un climat différent. Des incertitudes grandissantes pèsent sur l’état des relations bilatérales entre les Etats-Unis et la Chine, sans compter que les autres pays d’Asie s’inquiètent des nouvelles aspirations géopolitiques de Pékin. Aussi, la rencontre ne s’annonce-t-elle pas sous les meilleurs auspices. Ces derniers mois, les sujets de friction se sont multipliés aux Etats-Unis et en Chine, chaque partenaire accusant l’autre de mener une politique économique contraire aux règles internationales. Chacun des deux pays a traité son partenaire d’égoïste. Les divergences de longue date entre les Américains et les Chinois sur la question des droits de l’homme ont été aggravées par l’attribution du prix Nobel de la paix 2010 à un dissident chinois.

En outre, sans le vouloir, chacun des deux pays a envenimé les soupçons de l’autre. La décision de Washington de fournir de la technologie nucléaire civile à l’Inde a suscité le malaise de la Chine, l’encourageant à aider le Pakistan à moderniser ses infrastructures nucléaires civiles. L’apparente indifférence de la Chine lors des violents accrochages entre la-Corée du Nord et la Corée du Sud a fait naître des appréhensions liées à la politique chinoise vis-à-vis de la péninsule coréenne. Et alors que, ces dernières années, Washington s’est inutilement mis à dos des pays amis à cause de son unilatéralisme, la Chine devrait reconnaître que certaines de ses prises de position récentes ont de quoi inquiéter ses voisins.

Une escalade dans la diabolisation réciproque aurait des effets désastreux sur la stabilité à long terme de l’Asie, ainsi que sur les relations américano-asiatiques. Or nos deux pays risquent d’être de plus en plus tentés par une telle diabolisation à mesure qu’ils seront confrontés à des difficultés en politique intérieure. Ces difficultés sont réelles. Les Etats-Unis ont besoin de toute urgence d’un renouveau national à grande échelle : cela s’explique à bien des égards par les fardeaux que leur ont fait porter quarante ans de guerre froide, mais aussi, en partie, parce qu’ils ferment les yeux depuis vingt ans sur les symptômes de plus en plus criants de leur obsolescence. La fragilisation de nos infrastructures n’est qu’un signe parmi tant d’autres du retour en arrière vertigineux de notre pays dans le XX° siècle.

De son côté, la Chine se met en quatre pour faire tourner une économie en surchauffe dans le carcan d’un système politique inflexible. Certaines déclarations d’analystes chinois ont de forts relents de triomphalisme prématuré, tant sur la transformation interne de la Chine que sur son rôle sur la scène mondiale. Trente ans après le début de leurs relations de partenariat, les Etats-Unis et la Chine ne doivent pas se dérober, mais aborder franchement leurs différends, sans oublier que chacun a besoin de l’autre. S’ils ne parviennent pas à consolider et à approfondir leur relation, les deux pays en pâtiront, de même que le monde entier.

Pour que cette visite ne reste pas purement symbolique, les présidents Barack Obama et Hu Jintao doivent entreprendre de véritables efforts et entériner dans une déclaration commune le potentiel historique que revêt une coopération sino-américaine fructueuse. Ils doivent définir les principes encadrant cette relation, mais aussi formuler explicitement leur attachement à l’idée que le partenariat sino-américain a de plus grandes ambitions que le seul intérêt national. Ce partenariat doit être régi par les impératifs moraux qu’impose l’interdépendance mondiale sans précédent qui marque ce XXI° siècle.

Cette déclaration des deux présidents devrait mettre en branle un processus de définition d’objectifs politiques, économiques et sociaux communs. Elle doit prendre acte, en toute honnêteté, de la réalité de certains désaccords entre les deux pays et faire montre d’une détermination partagée à chercher des moyens de diminuer l’ampleur de ces désaccords. Dans ce texte, la Chine et les Etats-Unis doivent aussi recenser les risques qui pèsent sur la sécurité dans les régions où ils ont tous deux des intérêts et s’engager à approfondir les échanges et la collaboration pour maîtriser ces risques.

Une telle charte définirait concrètement un cadre-permettant non seulement d’éviter ce qui, dans certaines circonstances, risque de tourner à la rivalité hostile, mais aussi d’approfondir une collaboration réaliste entre les Etats-Unis et la Chine. Ce serait faire honneur à une relation vitale entre deux grands pays aux histoires, aux identités et aux cultures on ne peut plus différentes, mais qui tous deux ont à jouer un rôle historique dans le monde.

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