Pour un journalisme d’opposition...

Mardi 26 août 2008 // La France

Devant 66 salariés de Marianne qui l’avaient invité le 30 mai, le philosophe Marcel Gauchet s’est livré à un examen critique de la situation des journalistes face à la situation politique présente.

Même armés de leur charte, écrite en 1997 lors de la fondation du journal, ceux de Marianne auraient-ils quelque chance de déjouer les pièges de l’antisarkozysme et la crise du journalisme en général.

Pour défier la pensée unique, de droite comme de gauche - de Minc à Besancenot et Badiou - il s’agirait de pratiquer l’élitisme populaire cher Jean-François Kahn cette démagogie responsable ou encore ce populisme sensé, qui, sans mépriser le peuple dans ses besoins et ses réactions ni pour autant l’approuver, fait l’effort de comprendre ses motivations et d’en rendre compte d’une manière pondérée, avec des arguments réfutables ; ce serait le credo auquel adhérerait un bon journal d’opposition.

Mais comment ne pas se figer en posture oppositionnelle face au personnage et à la politique de ce Président ? Putain, quatre ans ! titrait l’hebdomadaire, sans songer que le lecteur aussi, pendant quatre ans, devrait se farcir le même journal... Car imaginer vaincre Sarkozy à l’usure serait irréaliste. Voilà un homme en campagne depuis cinq ans, sur qui, au plus bas des sondages, paraissent encore trois ouvrages par semaine dont au moins un se vend bien, dont les faits et gestes saturent la presse au point que les grands médias baissent les bras et servent passivement de chambres d’échos. Sa faculté de tenir le pays en état hystérique - positive ou non - ne tient sans doute pas qu’à lui, mais à un syndrome caractéristique de la France actuelle. La preuve, les traits communs de ses principaux rivaux à la présidence, dégoulinant de complaisance narcissique et de vacuité cérébrale... L’opposition devrait avoir un boulevard, face à un chef d’Etat d’une psychopathologie aussi patente. Or rien ne se passe à gauche qui ébauche la moindre alternative.

« Cette situation tient pour beaucoup, dit Marcel Gauchet, à la nature des élites de notre société, héritières à la fois des cléricatures de l’Etat et de l’Église, que le système des grandes écoles perpétue en personnel dirigeant homogène. Une République des bons élèves qui de 1945 à 70, a su diligemment appliquer les modernisations prescrites pour se retrouver démunie de toute imagination devant les mutations des dernières décennies. Incapables de faire face mais profitant largement du système, elles en sont réduites à piocher ailleurs ses recettes ou à se soumettre à une fatalité externe comme l’Europe. »

Dans le même temps, le peuple reste attaché aux modèles antérieurs et ne se laisse pas dissoudre dans la réforme perpétuelle et irrationnelle qu’on lui inflige. D’où certains traits de populisme, reflétant une légitime réaction mais ne trouvant à s’exprimer qu’à travers une opposition radicale au changement ou les évasions de l’aller mondialisme, Dans ce monde désemparé, Sarkozy a eu l’habileté dc s’imposer comme porteur d’un message de rupture, alors qu’il proposait les mêmes recettes. Tant que l’opposition n’aura pas trouvé à en sortir par le haut, elle restera à la remorque des évènements, voire sourdement ralliée à la politique gouvernementale.

Que peut le journaliste dans une telle situation ? Il vit un paradoxe évident ; d’une part, sa profession est estimée et enviée, de l’autre son image est négative. La grande difficulté réside dans l’effondrement des canaux sociaux qui contribuaient jadis à solidifier l’opinion. Les trois composantes - catholique, communiste, républicaine - étant maintenant atomisées, réduites au silence, chaque conviction est vouée à se reconstruire radicalement de façon critique. Le journaliste n’est plus, dans ce contexte, l’homme qui formule un jugement - tout le monde peut juger ! mais celui qui apporte la plus-value informative qui permet de savoir et comprendre afin de modifier le jugement préconçu.

Le peuple a d’une certaine façon, toujours raison face aux changements, même s’il ne sait pourquoi. Faire émerger cette conscience est le meilleur chemin pour accéder à une opposition vraiment critique.

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