Porte-avions, la fin d’un mythe.

Mardi 1er février 2011 // La France

« Notre problématique n’est pas d’avoir un deuxième porte-avions. C’est de rester une Marine à vocation océanique cohérente. » (Amiral Forissier). SYMBÔLE de la puissance navale, le porte-avions jouit d’un prestige incontesté ; ce n’est pourtant qu’un équipement militaire adapté à une époque donnée. Mais le mythe est bien enraciné au point que les premières interrogations sur son avenir, perceptibles dès 2007, avaient déclenché à Paris un véritable psychodrame, encore accentué par les échéances électorales. Trois ans viennent de s’écouler pendant lesquels notre porte-avions était indisponible, trois ans d’absence passés inaperçus sur les plans diplomatique, stratégique et opérationnel : nos capacités de projection aérienne ont été partout maintenues grâce à l’allonge apportée par le ravitaillement en vol qui permet, à partir de bases terrestres, de couvrir la surface « utile » des océans.

Il y a ainsi quelque chose de troublant dans le retour du Charles de Gaulle en mer d’Oman cet hiver. Pour un même effet militaire, son aviation aurait pu opérer à partir des bases interalliées du théâtre afghan : 300 militaires y suffisaient au lieu des 3000 nécessaires à l’armement du groupe aéronaval qu’il a fallu renforcer par un Boeing de ravitaillement en vol basé sur le continent.

LE NAUFRAGE DE L’ « IRRÉVERSIBLE » ET...

Peu avant de quitter l’hôtel de Brienne, en 2006, Mme Alliot Marie avait déclaré devant un public d’industriels enthousiastes qu’elle rendrait le lancement du deuxième porte-avions (PA2) « irréversible ». Déclaration assez incongrue alors que, dès 2002, la loi de programmation militaire l’avait suspendu aux conditions économiques. Des montages extravagants avaient d’ailleurs été imaginés pour construire le bateau en coopération avec les Britanniques bien que nos concepts de propulsion et d’aviation soient radicalement différents. Tout cela n’était pas bien sérieux. En 2008 le Livre Blanc « sifflait la fin de la récréation » avec une décision pénible mais responsable : on repoussait le PA2 aux calendes grecques. Six mois plus tard la crise plombait nos budgets.

... DE L’ « INVINCIBLE »

Après deux années de marasme et un changement de gouvernement, les Britanniques, étranglés par la même crise et les opérations d’Afghanistan, devaient aussi réagir. La Strategic Defense Review d’octobre 2010 aura été un brutal et douloureux retour au réel. La mise en service des nouveau porte-avions de classe « Queen Elizabeth » était retardée en 2020 et on n’en paierait qu’un seul. Pire, Londres décidait le retrait immédiat du dernier porte-avions de classe « Invincible », entendant ainsi qu’on s’en passerait pendant les 10 prochaines années. Suivait alors, logiquement, la fermeture des flottilles d’avions « Harrier » et une nouvelle rupture plus inattendue : la décision de renoncer à la coûteuse version à atterrissage vertical du chasseur américain JSF (F35 B). On embarquera plutôt sa version conventionnelle (F35 C) ; en corollaire, le futur porte-avions aura une définition plus proche de celle du Charles de Gaulle, avec catapulte et brin d’arrêt. Ce rapprochement permettait dès novembre l’annonce très politique d’« une force aéronavale d’attaque intégrée franco-britannique », ce qui veut tout dire et n’engage à rien, surtout aux échéances prévues : « d’ici le début des années 2020 ». Les Britanniques auront-ils la volonté de construire, dans une aventure industrielle de plus de 6 milliards d’Euros, un bateau dont ils ont accepté de se passer pendant 10 ans ? Mais il y a encore quelques autres raisons à notre scepticisme.

FALKLAND ET...

1982, Atlantique Sud, une bataille aéronavale sans précédent ébranle de vieilles certitudes stratégiques. Une aviation argentine rustique, basée à terre, inflige des pertes significatives à une marine britannique de premier rang : un porte container/aéronefs et 6 bâtiments de ligne sont coulés, un porte-avion échappe de peu à une attaque aérienne. Simultanément les sous-marins d’attaque britanniques tiennent en respect toute la flotte argentine. Après la bataille, les Britanniques construiront une base aérienne sur les Falkland ; des chasseurs y stationnent maintenant en permanence.

Les progrès considérables réalisés depuis la bataille de Midway dans la détection aérienne comme dans les nouveaux missiles antinavire et la menace permanente des sous-marins à propulsion nucléaire fragilisent les grosses unités de surface. La marine américaine, qui, en 2012, aura ramené de 14 à 10 le nombre de ses porte-avions, n’ignore pas les projets chinois de missiles à longue portée « anti-porte-avions ».

Enfin, dans une marine plus modeste, un porte-avions provoque un double effet d’éviction : éviction financière car il en épuise les ressources (les 3 avions de guet aérien du Charles de Gaulle ont coûté un milliard d’euros), éviction opérationnelle car la valeur de son groupe aérien, qui en fait une cible prioritaire, impose une protection sans faille, donc des moyens d’accompagnement significatifs qu’on aura pas ailleurs.

DIXMUDE

Le nom de Dixmude, « Verdun des fusiliers marins », fut donné à un dirigeable de la marine disparu en Méditerranée en 1923, puis à un porte-avions retiré du service en 1950, puis à notre troisième bâtiment de projection et de commandement actuellement en chantier, liste emblématique de l’évolution de nos modes d’action. Le Dixmude fut un de nos derniers dirigeables, le Charles de Gaulle pourrait bien être notre dernier porte-avions. Souhaitons lui cependant une fin mois tragique.

À plus court terme, dans une déclaration récente, courageuse et lucide l’amiral Forissier, chef d’état-major de la marine, préparait les esprits à l’abandon du deuxième porte-avions qui paraît maintenant inéluctable : « Ne réduisons pas la problématique de la Marine à celle du porte avions. Notre problématique n’est pas d’avoir un deuxième porte-avions. C’est de rester une Marine à vocation océanique cohérente. Si pour s’offrir un second porte-avions, il fallait encore réduire le nombre de frégates ou de sous-marins d’attaque, qui est déjà au minimum, nous tomberions alors dans ce que nos prédécesseurs appelaient la marine macrocéphale, qui n ’est pas viable. Rien ne sert d’avoir deux porte-avions au sein d’une marine qui n’est pas viable ».

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