Politique intérieure du Soudan.

Lundi 25 juin 2007, par Roland MARCHAL // L’Afrique

Le 23 avril 1990, le général Omar Hassan el-Béchir déjoue un putsch organisé par de jeunes militaires et des officiers à la retraite. Le lendemain, vingt-huit officiers sont exécutés.

Soudan : fiche d’identité. Fiche d’identité géographique et politique 

Le 30 juin, la junte militaire précise son orientation politique en mobilisant à Khartoum, la capitale, plusieurs centaines de milliers de manifestants qui réclament la mise en application immédiate de la charia, la loi islamique.

À partir du 25 juillet 1993, les combats s’intensifient entre les troupes gouvernementales et les forces rebelles de l’Armée populaire de libération du Soudan (A.P.L.S.), provoquant l’évacuation de plus de 100 000 civils.

Le 23 octobre, le Conseil de commandement de la révolution (C.C.R.), l’instance dirigeante dominée par le Front national islamique (F.N.I.) de cheikh Hassan el-Tourabi, s’autodissout. Il a nommé son chef, le général Omar Hassan el-Béchir, président de la République. Ces décisions font suite à des manifestations populaires particulièrement intenses à El-Obeid, Omdurman et Wad Madani. Le C.C.R. a prévu par décret des élections présidentielle et législatives, sans en préciser la date.

En février 1994, le gouvernement lance une nouvelle offensive contre la rébellion dans le Sud. Le 17 mars, le gouvernement et l’A.P.L.S. se déclarent disposés à engager des pourparlers de paix.

En février 1995, un second remaniement ministériel, après celui de juillet 1994, vient confirmer la mainmise des islamistes sur le gouvernement.

Du 6 au 17 mars 1996 se déroulent les élections présidentielle et législatives. Le général Omar Hassan el-Béchir, au pouvoir depuis son coup d’État de juin 1989, est élu avec plus de 75% des suffrages.

Le 1er avril, le nouveau Parlement, qui remplace l’Assemblée de transition nommée en 1989, désigne à sa présidence Hassan el-Tourabi, homme fort du régime.

En janvier 1997, la guérilla sécessionniste chrétienne et animiste sudiste, dont les bases arrière se situent en Éthiopie, et l’opposition armée musulmane nordiste, qui agit à partir de l’Érythrée, réunies au sein de l’Alliance nationale démocratique, lancent pour la première fois une offensive conjointe dans la province du Nil Bleu, dans l’est du pays.

En janvier 1999, une loi restaurant le multipartisme (interdit depuis 1989) entre en vigueur.

Le 25 février 2002 l’ancienne éminence grise du pouvoir, Hassan el-Tourabi, est arrêté en raison de l’alliance qu’il aurait scellée avec les rebelles sudistes de l’A.P.L.S. Au cours de l’année, ceux-ci parviennent, pour la première fois, à s’attaquer aux champs pétrolifères.

Le 20 juillet 2002, le gouvernement et la rébellion sudiste de l’A.P.L.S. signent, à Machakos (Kenya), sous l’égide des États-Unis, un protocole d’accord qui prévoit une période d’autonomie de six ans pour le Sud suivie d’un référendum d’autodétermination.

Le 13 octobre 2003, Hassan el-Tourabi est libéré sous la pression des Occidentaux, qui espèrent que ce geste favorisera la reprise des négociations entre le gouvernement et les rebelles de l’A.P.L.S. Le 4 décembre, à la veille de la reprise des négociations avec les rebelles sudistes au Kenya, le gouvernement et l’opposition nordiste du Parti unioniste démocratique, dirigé par Mohammad Osmane Al-Mirghani, signent un accord de paix à Djeddah (Arabie Saoudite).

Le 31 décembre 2004, le vice-président Ali Osman Taha et le chef de l’A.P.L.S., le général John Garang, signent, au Kenya, un accord de cessez-le-feu permanent. Ce dernier doit mettre fin à un conflit qui dure depuis l’indépendance du pays en 1956, avec une parenthèse entre 1972 et 1983. Depuis lors, la guerre a fait quelque deux millions de morts et deux fois plus de déplacés. Un accord global doit être signé le 9 janvier 2005 à Nairobi. Il prévoit la mise en place d’un pouvoir fédéral pour une période de six ans, au terme de laquelle un référendum d’autodétermination sera organisé dans le Sud ; durant cette période de transition, le pouvoir et les ressources - notamment pétrolières - du pays doivent être partagés équitablement. Le conflit du Darfour, dans l’ouest du pays, n’est pas concerné par cet accord.

Le 9 janvier 2005, le gouvernement soudanais et la rébellion sudiste de l’A.P.L.S. signent un accord de paix, au Kenya, en présence d’une dizaine de chefs d’État et de gouvernement africains, du secrétaire d’État américain Colin Powell, ainsi que de milliers de personnes réunies dans le stade de Nairobi. Colin Powell indique que « les nouveaux partenaires doivent travailler ensemble immédiatement afin de mettre fin à la violence et aux atrocités au Darfour ».

Le 9 juillet, le président el-Béchir signe la Constitution provisoire, qui doit régir le pays durant une période transitoire de six ans, et nomme un gouvernement d’union nationale. John Garang, ancien chef de l’A.P.L.S., est nommé vice-président en application de l’accord de paix de janvier.

Le 1er août, des émeutes meurtrières éclatent à Khartoum, après l’annonce de la mort de John Garang dans un accident d’hélicoptère survenu la veille dans le sud du pays. Convaincus que leur leader a été victime d’un attentat, de nombreux jeunes sudistes habitant la capitale s’en prennent à des personnes originaires du nord du pays. D’autres émeutes se produisent dans plusieurs villes du Sud. Le président el-Béchir et le Mouvement populaire de libération du Soudan (M.P.L.S.), la branche politique de l’A.P.L.S., s’engagent toutefois à poursuivre le processus de paix. Dès l’annonce de la mort de Garang, les dirigeants sudistes désignent, pour succéder à celui-ci à la tête de leur mouvement, le numéro deux du M.P.L.S. et chef de l’A.P.L.S., Salva Kiir. Le calme revient le 3 après trois jours de violences, qui ont fait quelque cent trente morts. Le 11, Salva Kiir prête serment comme vice-président.

Vie économique. 

En 1990, le pays est affecté, pour la deuxième année consécutive, par de mauvaises récoltes.

À la mi-août, le gouvernement décide d’abolir toute forme d’intérêt dans les transactions bancaires, conformément au système financier islamique. Son programme, qui s’étend sur trois ans, comprend la vente des entreprises publiques déficitaires, la suppression des subventions et la dérégulation des prix.

En 1991, le gouvernement prend des mesures d’austérité. Les prix des denrées de première nécessité augmentent fortement, affectant la population.

En 1992, en l’absence d’aide extérieure, le programme de réformes économiques n’atténue pas les difficultés procédant autant de la mauvaise gestion que de la guerre civile menée dans le Sud. Le contrôle des changes est libéralisé.

Le 18 mai, une nouvelle monnaie est créée, le dinar.

En 1993, les pénuries s’aggravent et les relations avec les institutions financières internationales se dégradent fortement.

En 1994, le Soudan normalise ses relations avec le F.M.I. qui avait suspendu son assistance financière en 1984. Il accepte d’entreprendre un vaste programme de réformes en contrepartie d’un rééchelonnement de sa dette.

En 1995, Khartoum signe avec le F.M.I. une lettre d’intention par laquelle il s’engage à privatiser les entreprises publiques déficitaires, à supprimer les subventions aux produits de consommation et à laisser flotter la monnaie nationale. La dette extérieure, dont le Soudan doit reprendre le remboursement, s’élève à 18,7 milliards de dollars. La guerre continue de grever le budget.

En 1996, l’expulsion de nombreux Soudanais qui travaillaient en Libye, en Égypte et dans les pays du Golfe provoque un tarissement des ressources en devises étrangères. L’isolement diplomatique du Soudan contribue à l’aggravation de ses problèmes économiques. Le mécontentement croît dans la population.

En 1997, le poids croissant de la dette, qui atteint 18 milliards de dollars, continue d’entretenir une crise financière aiguë. Le taux de croissance élevé cache une situation déséquilibrée, avec une part prépondérante occupée dans l’économie par l’agriculture, qui ne parvient toutefois pas à nourrir l’ensemble de la population.

En 1998, les déficits public et commercial se creusent, l’inflation augmente, la monnaie chute et la dette s’accroît. La riposte armée des États-Unis aux attentats de Nairobi et de Dar es-Salam ruine tout espoir de redressement prochain.

En 1999, le pays effectue ses premières exportations de pétrole. Mais les gisements se trouvent dans le sud, en pleine zone de combats. Les revenus de l’exploitation pétrolière ne suffisent pas à redresser une économie en faillite.

En 2000, le pays effectue des progrès dans l’application des programmes de réformes structurelles. Il reprend ses paiements au F.M.I. Mais la guerre civile continue de grever le budget. Son déficit demeure important, malgré la hausse des cours du pétrole. Les taux de chômage et d’inflation restent élevés. Le problème de la dette n’est pas réglé.

En 2001, la baisse des cours du pétrole et des produits agricoles affecte l’économie. La monnaie se déprécie. L’augmentation du carburant vise à limiter l’accroissement du déficit budgétaire.

En 2002, la trêve négociée entre Khartoum et la rébellion favorise la stabilisation de la monnaie et celle de l’inflation. Le gouvernement adopte un budget de relance en escomptant la reprise de l’aide internationale.

En 2003, la croissance se poursuit, principalement due aux recettes pétrolières. Pour la première fois depuis des décennies, la balance commerciale devient excédentaire. L’inflation diminue. Toutefois, le chômage demeure élevé.

En 2004, la hausse des cours du pétrole alimente la croissance. Les conflits, dans le Sud et dans le Darfour, entravent l’activité économique, qui tourne au ralenti.

En 2005, le retour à la paix et l’accroissement de la production pétrolière laissent espérer une amélioration de la situation économique. Les investissements étrangers affluent.

Les 11 et 12 avril, les bailleurs de fonds du Soudan, réunis à Oslo, s’engagent à verser 4,5 milliards de dollars d’aide au pays de 2005 à 2007.

Relations internationales.

En 1991, le Soudan se range du côté de l’Irak pendant la crise du Golfe, ce qui lui aliène l’aide occidentale.

Le 27 avril 1993, les États-Unis, l’Italie, le Soudan et l’Égypte sont les premiers pays à reconnaître l’Érythrée comme nation souveraine.

Le 1er avril 1994, les États-Unis, par l’intermédiaire de leur ambassadeur à l’O.N.U., lancent un avertissement au Soudan concernant les droits de l’homme dans la guerre civile au Sud et son soutien au terrorisme.

Le 14 août, le terroriste vénézuélien Illitch Ramirez Sanchez, alias Carlos, est arrêté à Khartoum et remis, le lendemain, aux autorités françaises. Carlos est le responsable présumé de nombreux attentats liés pour la plupart au conflit du Proche-Orient et commis en Europe occidentale dans les années 1970 et 1980.

En décembre, l’Érythrée rompt ses relations diplomatiques avec Khartoum en raison de l’aide apportée par le Soudan aux islamistes érythréens.

Du 30 mars au 2 avril 1995, la Conférence populaire arabe et islamique, qui réunit à Khartoum les représentants de quatre-vingts pays et organisations sous l’égide d’Hassan el-Tourabi, met en lumière l’hétérogénéité de la mouvance islamiste. La déclaration finale, qui reflète la volonté de la majorité de privilégier l’image d’un islam modéré, est rejetée par les plus radicaux.

En avril, l’Ouganda, qui soupçonne le Soudan de soutenir certains opposants, rompt à son tour ses relations diplomatiques.

Le 26 juin, le président égyptien Hosni Moubarak échappe à un attentat, à Addis-Abeba (Éthiopie). Le Caire met en cause les extrémistes islamistes et n’exclut pas que le Soudan, considéré comme leur principal soutien, et notamment l’éminence grise du régime de Khartoum, Hassan el-Tourabi, soient à l’origine de l’attentat. La tension entre les deux pays se traduit par un incident frontalier, le 27. Le 4 juillet, la Jamaa Islamiya revendique l’attentat.

Le 31 janvier 1996, le Conseil de sécurité de l’O.N.U. adopte à l’unanimité la résolution 1044 qui accuse le Soudan de « soutenir et faciliter des activités terroristes » et le somme d’extrader vers l’Éthiopie trois islamistes soupçonnés d’avoir tenté d’assassiner le président égyptien Hosni Moubarak, à Addis-Abeba, en juin 1995. Quelques heures plus tard, les États-Unis annoncent le rappel de leur personnel diplomatique en poste à Khartoum et la suspension de leurs relations avec le Soudan

En novembre 1997, l’appel des États-Unis à boycotter le Soudan isole encore un peu plus le pays sur la scène internationale.
 
Le 20 août 1998, à la suite des attentats perpétrés le 7 contre les ambassades américaines à Nairobi et à Dar es-Salam, les États-Unis ripostent en détruisant des objectifs au Soudan et en Afghanistan. Des missiles américains atteignent notamment une usine pharmaceutique proche de Khartoum, soupçonnée de fabriquer des produits destinés à des armes chimiques. Le 24, le conseil de la Ligue arabe condamne les frappes américaines contre l’usine soudanaise.

En 2000,la mise à l’écart d’Hassan el-Tourabi, ancienne éminence grise du régime, qui est destitué de son poste de secrétaire général du Congrès national en mai, contribue à alléger l’isolement du pays. Celui-ci améliore ses rapports avec les États-Unis et rétablit ses relations diplomatiques avec l’Égypte.
 
En 2001, le Soudan, qui avait accueilli Oussama ben Laden sur son territoire dans les années 1990, choisit de coopérer pleinement avec les organismes américains de sécurité dans la lutte contre le terrorisme international, après les attentats qui ont frappé les États-Unis le 11 septembre.

Le 30 juillet 2004, le Conseil de sécurité de l’O.N.U. adopte la résolution 1556 qui impose aux autorités soudanaises de protéger les populations civiles du Darfour, dans l’ouest du pays, contre les milices arabes pro-gouvernementales appelées janjawid. Ces dernières mènent dans cette région, où des mouvements rebelles sont apparus en février 2003, une répression dont le bilan s’élève déjà à plusieurs dizaines de milliers de morts et à 1,5 million de déplacés. Le gouvernement de Khartoum est sommé de désarmer avant le 30 août les miliciens et de traduire en justice leurs chefs, sous peine de sanctions. Le texte prévoit également un embargo sur les armes à destination du Darfour. Le 18 septembre, le Conseil de sécurité de l’O.N.U. adopte la résolution 1564 qui, faute d’action de la part de Khartoum pour faire cesser les violences dans le Darfour, « envisage » des sanctions contre le Soudan.

Le 31 janvier 2005 la commission internationale de juristes chargée par l’O.N.U. d’établir si des actes de génocide ont été commis au Darfour depuis février 2003 remet son rapport. Le bilan de deux ans de guerre civile s’élève à quelque 70 000 morts, 1,65 million de personnes déplacées et 200 000 réfugiés au Tchad. Sans conclure à l’existence d’actes de génocide, la commission estime que des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ont été commis au Darfour par les forces gouvernementales et les milices arabes pro-gouvernementales janjawid. La résolution 1593 du Conseil de sécurité, d’inspiration française, qui sera adoptée le 31 mars, renverra le dossier devant la Cour pénale internationale (C.P.I.) qui décidera, le 6 juin, d’ouvrir une enquête sur les faits évoqués. C’est la première résolution de l’O.N.U. prévoyant la saisine de la C.P.I.

Le 24 mars, le Conseil de sécurité de l’O.N.U. adopte la résolution 1590 qui prévoit l’envoi d’une force de 10 000 hommes dans le sud du pays, afin de garantir l’application de l’accord de paix conclu en janvier. Le 29, dans la résolution 1591, présentée par les États-Unis, le Conseil approuve l’application de sanctions individuelles à l’encontre des personnes qui entravent le processus de paix et renforce les sanctions frappant déjà le régime soudanais.

Comprendre et aider le Soudan à devenir « ENFIN » une véritable démocratie à travers la quintessence des valeurs républicaines.

 Située dans le nord-est de l’Afrique, la république du Soudan est le plus vaste État de ce continent (2 505 813 km2, soit 1,7% de la surface des terres émergées). Tantôt désertique (Nord, Nord-Est et Ouest), tantôt couvert d’une végétation luxuriante (Sud), ou ayant un climat continental tropical (Centre), cet immense pays subit l’influence de ses huit voisins : il partage avec sept d’entre eux des ethnies communes, les Nubiens avec l’Égypte, les Fellata et les Four avec le Tchad et la République centrafricaine, les Zandé avec le Zaïre, les Kakwa avec l’Ouganda, les Topoza avec le Kenya, les Beni Amer avec l’Éthiopie ; seuls les confins avec la Libye, pour des raisons climatiques, sont dépourvus de populations frontalières. Ainsi, le pays a-t-il souvent servi de terre d’asile, vocation à laquelle le destinait l’importante route africaine du pèlerinage musulman vers La Mecque.

Indépendant depuis le 1er janvier 1956, l’État soudanais a dû intégrer des ethnies d’origine différente. La généralisation de l’emploi de la langue arabe a permis de les unifier linguistiquement, et, à long terme, culturellement. Enfin, une rivalité séculaire entre le Nord, de religion musulmane, et le Sud, de tradition chrétienne et animiste et de langues africaines, exacerbée par une guerre civile sanglante (1956-1972), a freiné le développement de l’ensemble du pays. La politique de décentralisation pour le Sud, inaugurée en 1972, s’est étendue à toutes les autres régions (1981).

La lutte pour l’indépendance.

À une civilisation connue sous le nom de Kerma, et qui remonte au II° millénaire avant J.-C., succédera au VIII° siècle avant J.-C le royaume de Napata, dont plusieurs pharaons d’Égypte allaient être issus, puis celui de Méroé (qui prit fin au IV° siècle), célèbre pour ses pyramides encore bien conservées.
 
L’époque chrétienne dura du VIII° siècle au début du XVI° siècle. Évangélisés à partir d’Alexandrie et de Constantinople, les Nubiens construisirent un grand nombre d’églises, dont la plus célèbre demeure la cathédrale de Faras, ornée de fresques. L’islamisation par des marchands a conduit à la formation de royaumes, dont celui de Sennar qui renversa, à la bataille d’Arbaji, en 1505, la dernière principauté chrétienne. Le royaume Funj, dont les conseillers politico-religieux vinrent d’Arabie, s’établit sur le Nil Bleu. Dès cette époque, l’influence des confréries islamiques devint un facteur déterminant de la politique intérieure soudanaise, plus que dans tout autre État arabe, et même arabo-africain.
 
1820 marque l’entrée des troupes du khédive Mohammed Ali au Soudan. Après avoir fondé les villes de Wad Medani et Khartoum, entre 1823 et 1830, le régime reconnu internationalement, après acceptation de la Sublime-Porte, n’occupa réellement le Nil Blanc que jusqu’à Malakal. Un mouvement national d’abord confrérique autour d’un mahdi, Mohammed Ahmed Ibn Abdallah, obtint l’indépendance du pays de 1881 à 1898. Réoccupé par une expédition anglo-égyptienne, destinée à venger le gouverneur Gordon tué à la prise de Khartoum (1885), le Soudan devint un condominium, officiellement anglo-égyptien, mais où les Égyptiens n’occupèrent que les postes subalternes, dans l’armée et dans l’administration, tandis qu’un corps spécialisé recruté exclusivement parmi les Britanniques menait une politique favorable à Londres. Aussi les Égyptiens soutinrent-ils les nationalistes soudanais, tandis que le sud du pays était isolé de toute propagande pro-arabe ; l’usage de l’anglais unifia en quelque sorte les provinces méridionales, qu’on songea pendant quelque temps à rattacher à l’Ouganda et au Kenya, tandis que l’arabe agit comme catalyseur, avec naturellement l’islam, de l’indépendance du Soudan.

Le roi Farouq eut beau se proclamer roi d’Égypte et du Soudan, un accord anglo-égyptien de 1953 fixa au 1er janvier 1956 l’accession de l’ensemble du Soudan à l’indépendance. Mais l’accentuation des différences ethniques, culturelles et religieuses entre le Nord et le Sud allait plonger le pays dans une terrible guerre civile, qui ne s’interrompit qu’une dizaine d’années, entre 1972 et 1982.

Des conditions de vie difficiles.

Bien qu’unifié en partie par les deux Nils, Bleu et Blanc, qui se rejoignent à Khartoum, mais dont les obstacles naturels assez nombreux gênent le transport fluvial, le Soudan présente d’est en ouest des particularités géographiques qui contribuent à en diversifier les conditions climatiques et l’occupation des sols. À l’est, la chaîne de montagnes de la mer Rouge, dont l’altitude atteint 2 200 mètres, se dresse tout près de la mer. Puis, vers l’ouest, le désert occupe les terres non irriguées par le Nil jusqu’à la frontière tchadienne. Les conditions climatiques y sont difficiles : une pluviosité insignifiante, de soudaines et violentes tempêtes de sable, et un écart très éprouvant des températures diurnes et nocturnes ne permettent aucune culture.
 
Aussi, à part le Djebel Marra, quelques oasis et le sud du pays proche de l’équateur (mais où les productions vivrières n’existent pratiquement pas), seules les rives du Nil et la savane qui s’étend entre les deux Nils, la Jezirah, sont cultivées de manière intensive, sans que les rendements atteignent toutefois ceux de l’Égypte. C’est dans cette région que se concentre la population. Le Nil y coule lentement puisque de Khartoum (altitude 376 m) 3 000 kilomètres le séparent de la Méditerranée.

Élément vital du Soudan, le Nil traverse le pays depuis Khartoum, lieu de confluence du Nil Blanc et du Nil Bleu. Dans le cadre des accords soudano-égyptiens de 1929 et de 1959 sur le partage des eaux des deux Nils, venant d’Éthiopie et d’Ouganda, le creusement d’un canal reliant Malakal à Bor avait été entrepris sur 270 kilomètres, mais la guerre civile qui a repris en 1982 en a interrompu les travaux. Il devait améliorer les transports fluviaux entre Juba et Khartoum et irriguer plus régulièrement des terres cultivables. Avec un taux de croissance particulièrement élevé (31‰ par an), la population s’est élevée, en 1994, à près de 25,7 millions d’habitants. Néanmoins, cette population est implantée surtout le long de la vallée du Nil et de ses affluents, le Nil Blanc et le Nil Bleu. Le reste du pays est peu peuplé, particulièrement les régions nord-ouest et est (montagnes de la mer Rouge). L’ensemble du Soudan a une densité de 10,3 habitants au kilomètre carré. La sécheresse et la désertification qui se sont étendues depuis 1967 sur l’ouest du Soudan, à un rythme incontrôlable, ont provoqué un exode de la population vers les capitales régionales, contribuant à l’aggravation de la concentration urbaine.
 
Les villes s’accroissent d’une manière gigantesque - d’où le problème des communications et des services -, car les habitants des provinces ont tendance à reconstituer des villages analogues à ceux qu’ils ont quittés (maisons de terre entourées de cours) autour des grandes villes. La capitale, siège du gouvernement central, est constituée de trois villes qui ont fini par se rejoindre (Khartoum, Khartoum-Nord, ou Bahri, et Omdurman). Elle dépassait, en 1983, 1,3 million d’habitants. Six autres villes comptaient plus de 100 000 habitants : à l’ouest, El-Obeyd, capitale du Kordofan (140 024 hab.) et El-Facher, capitale du Darfour (150 000 hab.) ; au sud, Juba, capitale administrative et siège du gouvernement régional (116 000 hab.) ; à l’est, Port-Soudan, seul port du pays, de construction récente (1906), mais où l’afflux de réfugiés érythréens a gonflé la population (206 727 hab.) ; au nord, Atbara abrite 73 009 habitants ; enfin, la capitale de la région centrale (la fertile Jezirah), Wad Medani, compte près de 142 000 habitants.

La réforme de décentralisation régionale (1981) a découpé le pays en six régions, qui disposent d’une certaine autonomie et permettent aux ethnies multiples de se regrouper. Si le Sud est surtout peuplé de Bantous et de Nilotiques, l’Est est habité par les Hadendawa, les Bija et les Beni Amer (parlant une langue issue de l’ancienne langue égypto-pharaonique). À l’ouest se trouvent les Four (Darfour, pays des Four) et des éléments islamisés, nomades ou sédentaires (Kordofan). Les Nubiens sont dans le Nord, et la région centrale, comme Khartoum, est peuplée de représentants de toutes les ethnies soudanaises. Malgré cette diversité, les cinq régions septentrionales sont unifiées par la religion (l’islam) et la langue (l’arabe), par opposition à la région sud, où chrétiens, musulmans et animistes créent une mosaïque de croyances.

Peuple Nuer au Soudan.

( Les Nuers, peuple d’éleveurs de bétail au Soudan, ne possèdent pas de chef qui détienne l’autorité. En cas de conflit, aucun dirigeant n’a le pouvoir de rétablir la paix. Il faut donc en venir à s’accommoder sur des principes moraux reconnus de tous. Ce qui suppose de véritables débats et une non moins essentielle écoute de chacun.) De grands efforts ont été accomplis dans le domaine de l’enseignement. Près de 50% des moins de quinze ans ont pu fréquenter l’école, gouvernementale dans les zones rurales et parfois privée (confessionnelle) dans les villes. C’est au niveau universitaire qu’apparaissent les résultats de cette scolarisation. Ainsi, l’université de Khartoum accueille-t-elle 10 000 étudiants, l’université islamique d’Omdurman 5 000 et la filiale de l’université du Caire 14 000. En province, l’université de Wad Medani compte 2 000 étudiants, et celle de Juba à peu près autant. Les gouvernements régionaux essaient d’obtenir une aide étrangère pour ouvrir de nouvelles universités. Chaque année, en effet, 80 000 candidats sont reçus à l’examen de fin d’études secondaires, mais l’ensemble des institutions d’enseignement supérieur ne peut en absorber que 4 000. Beaucoup de jeunes Soudanais poursuivent donc leurs études à l’étranger (25 000 pour la seule Égypte, d’autres en Arabie Saoudite, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en France et en Syrie).

S’il existe environ deux cents langues locales, l’Arabe est largement répandu et sert de principale langue de communication dans l’ensemble du pays. Cela constitue un excellent atout en Afrique, où peu d’États bénéficient de cet avantage. L’amendement de la Constitution dans un sens libéral permettrait aux provinces du Sud d’utiliser l’anglais comme langue d’unification administrative, à la place d’un créole arabe de Juba, peu efficace en dehors de contacts quotidiens réduits.

Les transformations économiques.

Les ressources potentielles du Soudan sont très importantes ; hydrauliques, d’abord, très insuffisamment exploitées, tant pour la production d’énergie que pour l’irrigation ; et pétrolières : les importantes découvertes des compagnies américaines Chevron et française Total ont été interrompues, en 1982, par la reprise de la rébellion sudiste. Les minéraux rares (or depuis les mines des « pharaons », tungstène) abondent, ainsi que le chrome, le cuivre, le fer, mais l’exploitation dans la région des montagnes de la mer Rouge est difficile et gênée par le manque de réseau routier. Une industrie de transformation a été mise en place, comme les textiles, avec la coopération chinoise, les tanneries, avec la coopération française, mais les complexes sucriers comme celui de Kenana n’ont pas réussi en raison de leur disproportion et de leur désorganisation. Les seules ressources proviennent de l’agriculture et de l’élevage ; mais à part le coton, dont la culture a été organisée dès le condominium dans d’immenses domaines étatiques comme en Jezirah (750 000 ha) ou, sous Nimeyri comme à Rahad (240 000 ha), et la gomme arabique (en 1982, 80% de la production mondiale), qui a beaucoup souffert de la sécheresse dans l’Ouest, la production est consommée sur place ; les potentialités de l’agriculture sont pourtant considérables : 90% du sol cultivable est encore en friche, alors qu’il représente 40% des terres arables de tout le monde arabe.

Agriculture traditionnelle dans la région de Kassala (est du Soudan).

Le financement par les pays arabes pétroliers avait été envisagé en 1976 (2 milliards de dollars) pour promouvoir l’agro-industrie et l’élevage. Mais l’inefficacité et la corruption du gouvernement de l’époque, la méfiance envers les provinces du Sud à population non arabe, non musulmane, l’indigence des réseaux routier et ferroviaire, qui auraient exigé des investissements de base ont fait reculer les financiers du Golfe. À tous ces problèmes structurels s’est ajoutée la terrible sécheresse des années 1980, qui atteignit des proportions telles, que la moitié de la population de l’Ouest et du Sud souffrit de la famine. Cette catastrophe naturelle provoqua d’importants déplacements de population vers le Nil, alors que des centaines de milliers de réfugiés entraient au Soudan pour fuir les zones de combat d’Érythrée et d’Ouganda. Le Soudan reste donc l’un des pays les moins industrialisés du monde et il compte au nombre des vingt nations les plus défavorisées. Les ventes de coton à l’étranger (de 50 à 60% du total des exportations) sont sujettes aux fluctuations des cours mondiaux, bien que des efforts aient permis de conserver la qualité des fibres longues très appréciées.
 
Les échanges se font principalement avec les pays de la C.E.E., l’Inde, la Chine, le Japon, les pays d’Europe de l’Est (surtout la Roumanie). Les exportations, en 1987, se sont élevées à 600 millions de dollars : coton, gomme arabique, arachides, bétail (chameaux pour l’Égypte et l’Arabie, bovidés et chèvres). En 1987, les importations ont atteint 2 milliards de dollars, consistant en biens de consommation et machines-outils, produits alimentaires dont thé et café. Les échanges avec les pays arabes, sauf avec l’Égypte, sont peu développés, de même qu’avec les pays voisins et avec ceux de la Corne de l’Afrique. Plusieurs plans quinquennaux ont été mal exécutés ; mauvaise gestion et conséquences de la sécheresse et de la famine auraient été fatales, sans une aide étrangère qui ne s’obtient plus si facilement.
 
La poursuite de la guerre dans le Sud et la croissance de la population ne permettent pas d’envisager le remboursement, même à moyen terme, d’une dette extérieure qui atteindrait 14 milliards de dollars en 1988.

L’instabilité des régimes libéraux (1956-1969) 

Dès le XVIII° siècle, les principautés soudanaises ont fait appel à des cheikhs religieux du Hidjaz pour créer leur administration et instituer des relations diplomatiques ; l’un d’eux, Hassan al-Mirghani, s’est rendu au Soudan et a fondé la confrérie des Khatmiyya en 1818. Déjà, les confréries Chazliyya au XV° siècle, Qadiriyya au XVII° siècle, Sammaniyya vers 1800 s’étaient introduites au pays des deux Nils. Le rôle de ces cheikhs fut économique (peuplement, fondation de villages), socioculturel (éducation et santé), et devint, à la fin du XIXe siècle, politique, puisque l’un d’entre eux issu de la confrérie Sammaniyya, Sayyed Mohamed Ahmed el-Mahdi, fonda les Ansars, qui chassèrent les troupes égyptiennes en 1885. Lors de l’indépendance, les Khatmiyya durent s’exiler en Égypte. En 1988, leurs descendants sont devenus le président du Conseil de souveraineté pour les Khatmiyya, et le Premier ministre pour les Ansars.

Déjà avant l’indépendance, le père du premier et le grand-père du second, chefs religieux, avaient créé des partis politiques, financés par les contributions des fidèles, et qui monopolisèrent les sièges des premiers parlements. Dans celui de 1953, 73 sièges sur 97 étaient tenus par des représentants de ces deux formations confessionnelles, dans celui de 1968, 167 sur 218. Seuls les communistes et les représentants des partis du Sud leur échappèrent ; tout autre homme politique, non. Ainsi, le futur président du Conseil de souveraineté, Ismaïl al-Azhari, fonda, en 1944, le Parti unioniste démocratique, se glissant entre les Ansars et les Khatmiyya, et rassemblant quelques éléments indépendants parmi les fonctionnaires de la capitale, mais ses électeurs de province appartenaient à une confrérie, créée par son grand-oncle dans le Kordofan, à Bara, appelée Ismaïliyya. Vingt ans plus tard, il devait rentrer dans le giron du Parti démocratique du peuple, expression politique des Khatmiyya.
 
En politique extérieure, Sayid Abderrahmane al-Mahdi, pour les Ansars, prôna une indépendance politique complète de l’Égypte, et son petit-fils Sadeq el-Mahdi fut très lié avec la Libye, tandis que « Maoulana » (monseigneur à titre religieux) Ali al-Mirghani, pour les Khatmiyya, soutint toujours un rapprochement avec le voisin du Nord. Dans ce contexte politico-religieux, un régime parlementaire fut institué par la Constitution (provisoire) de 1955. Il ne dura que jusqu’en novembre 1958, où, par un premier coup d’État militaire, le général Ibrahim Abboud devint chef de l’État, dissolvant le Parlement et supprimant l’alternance des partis à la présidence du Conseil. Ce premier régime militaire fut renversé en douceur par des manifestations populaires en octobre 1964. Il avait été marqué par l’extension de la guerre civile fratricide avec le Sud, due à des mesures discriminatoires pour l’éducation, puis à une extermination des élites religieuses et civiles, ce qui entraîna la constitution de guérillas (Anya-Nya) dans les trois provinces du Bahr el-Ghazal, du Haut-Nil et de l’Equatoria.
 
Du point de vue international et malgré une méfiance active envers les communistes et les syndicalistes, le Soudan s’ouvrit vers les pays de l’Est à la suite de la réorientation de la politique extérieure égyptienne. Pour la deuxième fois depuis l’indépendance, le régime parlementaire est rétabli, et donc l’alternance des Premiers ministres issus des deux partis confessionnels, l’Oumma (Ansars) et le Parti national unioniste, dont le président Ismaïl al-Azhari devient chef de l’État. La pression des élites du Sud s’exerce par l’intermédiaire du Parti communiste à Khartoum ; le Premier ministre Sadeq el-Mahdi finit par l’interdire. Et, à la suite d’une série de crises ministérielles, l’Assemblée est dissoute. De nouvelles élections ne résolvent pas la crise économique, issue en grande partie de la poursuite de la guerre civile ; un deuxième putsch militaire conduit par le général Mohamed Jaafar al-Nimeyri balaie, le 25 mai 1969, un régime civil auquel on reproche la concussion et l’incompétence. Le régime militaire de mai va durer seize ans.

Le régime présidentiel de Nimeyri (1969-1985) Commencé comme un putsch de jeunes officiers de gauche, à la manière nassérienne, le régime de Nimeyri devait passer par des étapes politiques peu prévisibles à ses débuts. En effet, les membres du nouveau Conseil de la révolution, purs et durs, suspendent la Constitution, dissolvent l’Assemblée, mais ils créent un ministère de politiciens civils, qui associe les communistes, sous la présidence de Babiker Aoudallah, d’obédience khatmiyya. Le général Jaafar al-Nimeyri, commandant de l’unité des forces armées chargées de la défense de Khartoum, prend le pouvoir le 25 mai 1969 à l’occasion d’un coup d’État. Il sera le premier président de la République démocratique du Soudan, plébiscité en octobre 1971, et réélu en avril 1977. En avril 1985, il sera chassé par un coup d’État. 

Cette orientation déplaît aux Ansars, dont le leader de l’époque, Sayed el-Hadi el-Mahdi, prend la tête d’un mouvement de contestation, à partir de son fief de l’île d’Aba, centre traditionnel des disciples du Mahdi, à 50 kilomètres au sud de Kosti. Cette rébellion est écrasée (1970) par l’aviation, mais le nouveau régime se recentre, et à cause de nouveaux troubles qui ont lieu dans le Sud, et dont on leur impute la responsabilité, fait démissionner les ministres communistes le 12 février 1971. Une réaction de l’extrême gauche se produit le 19 juillet de la même année et renverse durant trois jours le général Nimeyri. Le 22, la situation est rétablie grâce à la Libye qui livre des officiers rebelles arrêtés au cours d’un détournement d’avion. Après de sanglantes exécutions, réprouvées dans le monde entier, le régime crée un parti unique, à la mode égyptienne, l’Union socialiste soudanaise (U.S.S.), tandis qu’un référendum plébiscite par 99% des voix le général Nimeyri comme président de la République pour six ans.

Ainsi, après un rapprochement avec l’Égypte de Nasser et la Libye en 1969, concrétisé par un Front révolutionnaire destiné à unifier la coopération militaire, économique et de politique étrangère. Le Soudan, (à partir de 1971), va-t-il suivre la politique égyptienne de Sadate, s’ouvrant vers les États-Unis et l’Europe occidentale ?, ainsi que vers la Chine ?, poussé par sa méfiance à l’égard de l’U.R.S.S. Cette réorientation de la politique extérieure permettra des pourparlers avec l’Éthiopie du Négus, qui aboutissent à l’arrêt de la guerre civile par les accords d’Addis-Abeba (27 mars 1972). Ces accords vont faire bénéficier le général Nimeyri d’une popularité urbi et orbi ; il réussit assez longtemps à maintenir la cohésion nationale en s’appuyant sur les anciens chefs rebelles anya-nya, dont le général Joseph Lagu, qui alterne à la vice-présidence avec l’avocat Abel Alier ; « l’homme providentiel des accords d’Addis-Abeba » demeure le seul homme d’État, sur le continent africain, capable de ressouder l’unité du pays, et de réintégrer pacifiquement des provinces en sécession.
 
L’usure du pouvoir allait malheureusement infirmer ces jugements trop favorables. La situation politique intérieure s’est traditionnellement inscrite dans le cadre des confréries religieuses ; les hommes politiques de l’Oumma (d’obédience ansar) ou du Parti démocratique du peuple (d’obédience khatmiyya) ayant joué un rôle au cours du deuxième régime parlementaire (1964-1969) se rallièrent plus ou moins au président Nimeyri, élevé à la dignité de maréchal (1981) : ceux du Parti national unioniste, naguère fondé par Ismaïl al-Azhari (lui-même lié aux Khatmiyya) les avaient imités, à la manière des anciens politiciens du parti Wafd, revenus servir au côté du président Sadate en Égypte.
 
À l’exception d’une tentative de coup d’État « en juillet 1975 » dirigée par des personnalités exilées en Libye, le gouvernement soudanais jouit d’une relative paix politique, que lui enviaient nombre de ses voisins. De plus, il mit en place un système de décentralisation permettant, aux yeux de la population, de contrebalancer la lourdeur d’un régime d’homme fort, appelé à intervenir dans tous les rouages de la vie politique. Cette réforme, populaire auprès des élus régionaux ayant ainsi eu accès aux responsabilités et aux honneurs de leurs nouvelles charges ne pourra plus être modifiée par la suite. Il s’est agi, en fait, d’étendre aux autres régions (Centre, Nord, Est, Kordofan, Darfour) le processus de décentralisation administrative consentie au Sud après les accords d’Addis-Abeba.
 
Chaque région est placée sous l’autorité d’un gouverneur (hakem), censé posséder dans sa circonscription les pouvoirs du président. Il est élu par un collège électoral désigné par le président (1982). Il nomme les ministres, responsables devant lui. Les députés régionaux, tous membres du parti unique (U.S.S.), sont élus au suffrage universel. Cette réforme est populaire puisqu’elle encourage les responsables à travailler pour leur propre province. En ce qui concerne le gouvernement du Sud, le pouvoir central a su mener une politique de balancier. Il a fait d’abord élire Abel Alier, de la tribu des Dinka, dont il allait essayer de promouvoir les membres à tous les postes importants ; puis Joseph Lagu, naguère chef des troupes rebelles anya-nya. L’appartenance de Lagu à une tribu minoritaire (Mandeli) le rend plus apte à pratiquer une politique de décentralisation accrue dans le Sud même.

Le gouvernement central eut également le souci de promouvoir la réconciliation et l’unité nationales. Les anciens opposants furent admis au parti U.S.S. et de ce fait candidats aux sièges du Parlement central. Ainsi, Sadeq el-Mahdi, naguère Premier ministre, devint membre du comité central du parti, tandis que son beau-frère Hassan el-Tourabi, leader des Frères musulmans, était ministre de la Justice. Cet équilibre politique restera néanmoins précaire tant que l’économie sera déficiente. Le Soudan est pratiquement dépourvu de routes carrossables. Port-Soudan, relié à la capitale par une route asphaltée de 1 200 kilomètres et une ligne de chemin de fer en mauvais état, est constamment congestionné et ne peut suffire à ventiler le matériel nécessaire aux entreprises nouvelles. Mais le pays n’est pourtant pas aussi enclavé que certains de ses voisins, et seuls les conflits extérieurs ferment les frontières.
 
Au nord, les produits de consommation et de luxe viennent de Libye (malgré la tension) jusqu’à Mellit, à 60 kilomètres d’El-Facher où les marchands d’Omdurman vont les acquérir. Vers l’ouest, les troupeaux de bovins gagnent à pied, par le Tchad et la République centrafricaine, les lointains marchés du Cameroun et du Nigeria. Au sud, Juba est ravitaillée en carburant comme en produits de première nécessité - à prix d’or étant donné l’insécurité qui règne en Ouganda - à partir de Mombasa, au Kenya ; enfin, à l’est, le cabotage traditionnel achemine en contrebande les marchandises provenant d’Arabie Saoudite et conduit les pèlerins vers Jeddah. En fait, comme beaucoup de pays en voie de développement, le Soudan est victime de la construction, préconisée par des experts internationaux, d’entreprises de taille démesurée : sucrerie géante de Kenana, près du Nil Blanc, ou brasserie à Wau, dans le Sud, ou encore usines de textiles implantées loin des champs de coton. Le manque d’infrastructure routière ou de carburant empêche d’acheminer les matériaux de construction, puis les pièces de rechange vers ces usines. Néanmoins, un accord original tripartite a été signé, en juillet 1982, entre le Soudan, l’Arabie Saoudite et la France. Il s’agit d’exploiter les métaux rares (tungstène), découverts par le B.R.G.M. (Bureau de recherches géologiques et minières) le long des côtes de la mer Rouge sur le versant des montagnes qui dominent la mer. Leur commercialisation, à moyen terme, devrait fournir au Soudan une partie des devises qui lui font défaut.
 L’économie a été maintenue artificiellement par des subventions et des prêts des pays arabes riches (Arabie Saoudite, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis), de la C.E.E., de l’Europe septentrionale et des États-Unis. Le Fonds monétaire international a contraint la Banque du Soudan à dévaluer la livre soudanaise à plusieurs reprises depuis 1978. Ces mesures sont durement ressenties par les classes pauvres. Même si le revenu annuel par habitant est passé, en une décennie, de 175 à 330 dollars, le Soudan se trouve toujours parmi les vingt pays au revenu le moins élevé.

Pays essentiellement agricole, le Soudan, avec ses grandes fermes d’État (Jezirah, Rahad), espérait, à la fin des années 1970, recevoir de substantiels investissements des pays arabes, soucieux d’assurer le suivi de leurs importations alimentaires. Mais les organismes publics ont subi des retards dans leurs projets, soit à cause d’une gestion peu efficace, soit par manque de main-d’œuvre. Au contraire de l’Égypte qui dispose d’une importante paysannerie compétente, 40% de la population soudanaise se consacre à l’élevage et au nomadisme. Par ailleurs, l’utilisation de machines agricoles trop sophistiquées (donc d’entretien difficile), peu appropriées à des sols fragiles menacés par l’érosion, et la désertification qui s’étend à l’ouest de façon tragique (Darfour et Kordofan) entravent le développement de l’agriculture. En revanche, dans les monts Nouba (Kordofan méridional), une initiation des cultivateurs à la traction animale semble donner des résultats satisfaisants. Il reste néanmoins que les produits agricoles des régions favorisées ne peuvent être acheminés faute de routes et de camions frigorifiques.

Nomadisme au Soudan.
 
À l’occasion d’un colloque qui s’est tenu à Khartoum en février 1978, la France s’est montrée disposée à participer à un certain nombre de projets agricoles. Le percement du canal de Jonglei, entrepris en 1976 par des sociétés françaises de Malakal à Bor (350 km), devrait par ailleurs réduire les coûts, les temps et les distances des communications Nord-Sud. Malheureusement, malgré l’apport d’eau ainsi récupérée, les terres avoisinantes ne semblent pas propres à une culture extensive. Toutes ces conditions font que l’endettement du Soudan devient de plus en plus considérable. Depuis 1980, le service de la dette publique absorbe la moitié du revenu des exportations. Aussi les découvertes de pétrole dans le Sud (depuis 1980) sont-elles suivies avec intérêt. Elles interviennent cependant à un moment où la conjoncture internationale est moins favorable à la rentabilité de la commercialisation de ce produit. À moins que la construction d’une raffinerie, envisagée à Kosti, ne permette au pays de ne plus être dépendant de l’importation, toujours aléatoire parce que très chère, des hydrocarbures. Enfin, l’établissement de liens privilégiés avec l’Égypte - dont le personnel en coopération joue un rôle important dans les domaines de l’enseignement (à tous les niveaux), de l’irrigation et de la défense nationale - paraissait demeurer une des constantes les plus manifestes de la politique extérieure du Soudan.

Puis la situation se tend à nouveau sur le plan de la cohésion intérieure dans les années 1982-1983 ; l’élite sudiste ne peut plus supporter les interventions désordonnées du président Nimeyri dans l’administration des provinces du Sud, le changement constant et abusif de gouverneurs, et surtout l’éclatement de l’unité du Sud redistribué en trois provinces, afin de casser la rébellion. Apparaît alors dans l’arène politique le colonel John Garang, Dinka, ayant obtenu un doctorat de philosophie aux États-Unis pour une étude critique du canal de Jonglei, et qui, contrairement à ses prédécesseurs sudistes, prétend œuvrer pour l’unité du pays dans un combat social, socialiste, mené dans l’intérêt du Sud comme du Nord. Confronté à cette situation dans le Sud, perdant peu à peu ses alliés politiques lassés des scandales financiers trop voyants de son entourage, le maréchal-président va rechercher à tout prix de nouveaux supports. L’appel aux Frères musulmans de Hassan el-Tourabi, alors que son beau-frère Sadeq el-Mahdi est emprisonné, ne se fait pas sans contrepartie. L’imposition de la charia (lois de septembre 1983) et de peines corporelles outrageantes, comme prix de l’alliance du mouvement islamiste, amène la plus grande partie des citoyens soudanais à manifester un mécontentement de plus en plus vif, que l’appareil sophistiqué de la police politique ne parvient plus à juguler. Lorsqu’en janvier 1985 est exécuté Mahmoud Taha, dirigeant respecté, âgé de soixante-seize ans, d’une association pacifiste et libérale, les Frères républicains, la réprobation est unanime. Il ne reste plus au président Nimeyri qu’à quitter le pays à l’occasion d’un voyage officiel pour être renversé. Les premiers jours d’avril 1985, une immense manifestation, dans le calme et la liesse, comme en 1964, met à bas le régime, dans lequel seize ans plus tôt le Soudanais moyen, respectueux de la vie et des coutumes d’autrui, avait placé tant d’espoirs.

Vers un gouvernement islamique (1985-1989) 

Le commandant en chef des forces armées, le général Swar al-Mahab, dont le père fut un grand dignitaire Khatmiyya, suspend alors la Constitution, engage des pourparlers avec les forces de gauche qui vont se rassembler en un mouvement Tajamouh de personnalitées syndicales et politiques démocratiques. Le Tajamouh exige des négociations immédiates avec John Garang. Deux conseils provisoires, l’un militaire, l’autre civil, se donnent un an pour clarifier la situation et appeler aux urnes. Tant bien que mal, Al-Jazouli Dafallah, président de l’Ordre des médecins et Premier ministre, et son adjoint, le sudiste Samuel Aru Bol, Dinka très connu, emprisonné sous Nimeyri, vont composer avec les officiers. Les tensions, qui durent jusqu’en avril 1986, ne facilitent ni le règlement de la guerre civile au Sud, ni celui de l’économie chancelante. Néanmoins, une liberté de parole et d’opinion inconnue depuis le 25 mai 1969, et dans les pays avoisinants, permet l’établissement d’un état de grâce, où tous les Soudanais retrouvent liberté et dignité.

Les élections au Parlement se déroulent entre le 1er et le 12 avril 1986, du moins dans les zones où ne règne pas la guerre civile (227 circonscriptions électorales sur 264), de manière très satisfaisante. Trente partis ont présenté des candidats de toutes les nuances politiques, des islamistes aux communistes, mais les partis confessionnels traditionnels retrouvent leur influence, limitée par la percée du Front national islamique, le F.N.I. (51 sièges), avec un succès plus assuré pour l’Oumma des mahdistes (99 sièges) que pour le Parti unioniste démocratique des Khatmiyya, le P.U.D. (63 sièges). La leçon à tirer de ces élections libres est un succès, encore modeste, pour les partis régionalistes (28 sièges). La cohabitation va donc présider aux rapports des deux grands partis vainqueurs, ignorant dans un premier temps les députés Frères musulmans. L’exécutif leur échoit de la manière suivante : le Conseil de souveraineté de cinq membres, qui joue le rôle de présidence collégiale de la République, est constitué de deux Oumma, deux P.U.D. et une personnalité sudiste. Il est présidé par le propre frère de « Maoulana » Sayid Mohammed Ali Mirghani, grand leader des Khatmiyya, Ahmed Mirghani, tandis que Sadeq el-Mahdi devient Premier ministre. Son gouvernement dose avec un très grand soin les responsabilités ministérielles, et ce continuel marchandage ne permet pas non plus de régler le problème crucial de la guerre civile dans le Sud par des pourparlers indirects avec John Garang, dont les partisans veulent l’abrogation des lois « scélérates » islamiques de septembre 1983. Par ailleurs, le redressement de l’économie, sévèrement touchée par la sécheresse, la guerre civile, les troubles qui s’étendent également dans l’Ouest exigent un gouvernement fort.
 
Mais, après la rupture en août 1987 entre le parti Oumma et le P.U.D., la vie politique est paralysée, nonobstant un accord sur le partage du pouvoir au Conseil de souveraineté, dont les membres sont réduits à trois, et dont le président reconduit représente le P.U.D., avec deux partenaires, l’un Oumma, l’autre sudiste. Une lueur d’espoir apparaît en janvier 1988, avec la signature par les deux partis confessionnels et les petits partis sudistes d’une Charte provisoire du Soudan, définissant : 1) l’islam comme religion de la majorité, tandis que le christianisme est la croyance d’un grand nombre de Soudanais ; 2) l’arabe comme langue officielle du Soudan, tandis que l’anglais sera langue de travail dans le Sud ; 3) l’identité soudanaise comme procédant également d’un fonds arabe et africain. À cet accord les Frères musulmans ne participèrent pas, et en mai 1988, cédant à leur pression, Sadeq el-Mahdi, dans une refonte de son gouvernement, leur offre cinq postes ministériels sur vingt-sept (10 à l’Oumma, 6 au P.U.D.). Cette reconnaissance officielle des thèses de Hassan el-Tourabi, devenu ministre de la Justice (il le fut sous Nimeyri pendant plusieurs années), disant que la charia appartient désormais irréversiblement au patrimoine politique et culturel du peuple soudanais a choqué beaucoup de Soudanais du Nord et, bien sûr, du Sud : mesures impopulaires qui pourraient bien, une nouvelle fois, entraîner l’interruption de cet exemple de démocratie civile, comme en 1958 et comme en 1969.
 
 En effet, à ce regain d’intolérance envers les populations du Sud, méprisées parce que non musulmanes et privées des secours internationaux acheminés au Soudan après les inondations catastrophiques de juillet-août 1988, s’ajoutent les conséquences dramatiques du point de vue économique de la guerre civile et des invasions de criquets qui ont dévasté l’ensemble de la Corne de l’Afrique. Année noire que cette année 1988, dont le pays ne pourra se remettre que par un accord des belligérants du Nord et du Sud à la manière de celui de 1972.

Une dictature islamique

La population supporte de moins en moins la désastreuse gestion économique du Premier ministre Sadeq el-Mahdi : de graves émeutes de la faim éclatent en décembre 1988. L’armée, enlisée dans le Sud, est en plein désarroi ; un cessez-le-feu intervient pourtant le 1er mai 1989 avec le Mouvement populaire de libération du Soudan (M.P.L.S.). Le général Omar Hassan Ahmed el-Bechir s’empare alors du pouvoir lors du putsch du 30 juin 1989. Rapidement, derrière le nouveau régime se profile l’ombre des islamistes, avec le F.N.I. d’Hassan el-Tourabi : les accords déjà ratifiés avec le M.P.L.S. sont rejetés, l’application de la charia est maintenue et les accords de défense avec l’Égypte et la Libye conservés. On envisage, selon les souhaits du F.N.I., une séparation administrative entre le Nord et le Sud, voire un abandon des régions méridionales. Les négociations avec le M.P.L.S., reprises en août 1989, sont suspendues et la guerre se ravive. Elle a déjà fait des centaines de milliers de victimes, provoqué l’exode de millions de réfugiés et coûte un million de dollars par jour, représentant le tiers du déficit budgétaire du pays.

Pendant la guerre du Golfe en 1990-1991, Omar el-Bechir prend fait et cause pour l’Irak qui lui fournissait son armement et, par le fait même, il se prive des prêts financiers occidentaux. Peu à peu, le pouvoir soudanais s’isole sur le plan international, hormis ses relations demeurées bonnes avec l’Irak et l’Iran. Des négociations sont engagées en mai et juin 1992 entre le gouvernement militaro-islamique de Khartoum et l’Armée populaire de libération du Soudan (A.P.L.S.) maintenant affaiblie par une scission ; mais ces pourparlers n’aboutissent pas et l’offensive de l’armée gouvernementale se poursuit avec efficacité dans le Sud. Le quartier général de John Garang à Torit tombe en juillet 1992 et l’A.P.L.S. échoue dans une bataille meurtrière autour de Juba, capitale du Sud-Soudan. Pendant ce temps, la famine fait des ravages dans le pays. Sur le plan politique, l’opposition divisée se regroupe dans l’Alliance nationale démocratique à Nairobi en avril 1993, et nombreux sont les Soudanais qui, en face des militaires, voudraient un retour à des structures civiles qui permettraient à leur pays de rompre l’isolement international.

Réussites et paradoxes de l’expérience Islamiste. 

 Lorsque le général Omar el-Bechir prend le pouvoir à Khartoum en juin 1989, peu d’analystes croient dans les chances de ce régime. Ce coup d’État ne rallie qu’une minorité au sein de l’armée comme au sein de la population et ne peut guère susciter une sympathie internationale puisque, derrière ces militaires « musulmans et nationalistes » que célèbre le seul journal autorisé, se profilent les islamistes soudanais du Front national islamique (F.N.I.) dirigé par Hassan el-Tourabi. Mais cette prévision fait long feu. Omar el-Bechir se maintient au pouvoir malgré la dissolution de la junte militaire en octobre 1993 et est élu président en mars 1996. Peu importe que ces procédures de nomination ou d’élection aient été des simulacres. Si la durée est le paramètre stratégique du succès politique, alors ce régime a triomphé de ses adversaires, même si plusieurs bombes ont explosé durant l’été de 1998 dans la capitale, manifestant au moins ou la dissension au sein du régime ou l’existence d’une opposition prête à en découdre. L’expérience islamiste soudanaise mérite d’être analysée non seulement parce que ce régime a le privilège contestable de figurer sur la liste des États parias coupables aux yeux des États-Unis de servir de bases logistiques au terrorisme international, mais également parce qu’il a induit de profondes recompositions économiques, sociales et politiques dont la marque ne disparaîtra pas rapidement.
 
Le projet islamiste est fondé sur un triptyque simple et radical : réforme de l’État ; réforme de l’individu ; réforme de l’économie.

La réforme de l’État . 

Le coup d’État de 1989 entend mettre fin à la corruption des élites civiles et à un conflit dans le Sud perçu comme un héritage de la colonisation britannique. Tous les partis politiques sont interdits, de nombreux hommes politiques emprisonnés, des négociations de paix annoncées. Il faudra peu de temps pour se rendre compte que rien d’essentiel, sauf la répression, ne prend forme. Les procès sont rapidement abandonnés, la guerre dans le Sud contre l’Armée populaire de libération du Soudan de John Garang rebondit et la prévarication, vilipendée avec la plus grande véhémence, fait sa réapparition jusqu’à être dénoncée par les courants populistes radicaux du régime. La mise en œuvre du projet « civilisationnel » des islamistes prend d’abord la forme plus prosaïque d’une épuration de l’État. Alors que les discours officiels se concentrent sur les responsabilités de la classe politique, le pouvoir met en place un système complexe de filtrage dont les premières victimes sont la haute fonction publique, l’intelligentsia et l’armée, toutes institutions à la marge de la société politique mais dont le rôle avait été, depuis l’indépendance, d’assurer la continuité dans un système marqué par une très grande instabilité des cabinets ministériels.
 
Le nouveau pouvoir manque d’assise sociale et l’armée lui sert pendant trois ans de paravent. Aussi la scène politique est-elle dédoublée : d’une part, les ministres et les militaires qui, le plus souvent, ne sont pas islamistes, gèrent les annonces publiques de décisions prises ailleurs, de l’autre, un gouvernement islamiste largement clandestin ou au second rang hiérarchique. Ce n’est qu’à partir de 1992 que les islamistes s’affichent, sûrs d’avoir mieux en main l’appareil d’État et soucieux également de minimiser les dysfonctionnements grandissants que crée cette structure bicéphale du pouvoir. Au terme des élections législatives et présidentielle très balisées de mars 1996, l’accession de Hassan el-Tourabi à la présidence du Parlement, c’est-à-dire à la deuxième place de l’État, n’est donc pas seulement la revanche d’une défaite subie exactement dix ans auparavant devant un parlement élu alors (sauf au Sud) de façon démocratique. Ce dédoublement est aussi manifeste au niveau de la structure administrative de l’État, sans évoquer ici la multiplicité des organismes de sécurité liés à l’État ou au F.N.I. Le Soudan est certes le plus vaste pays du continent africain (avec une très grande variété linguistique et sociale), mais il est curieux de voir un gouvernement à l’idéologie centralisatrice et normative célébrer les vertus du fédéralisme. Le désengagement de l’État central n’est qu’apparent, et de nombreuses structures liées au ministère de la Planification sociale (dirigé depuis sa création par des figures de premier plan du F.N.I.) s’engouffrent dans l’espace laissé libre. Cette réforme permet surtout un maillage du corps social qui doit également affaiblir les solidarités politiques traditionnelles.
 
 Les islamistes, malgré une politique volontariste d’entrisme menée depuis 1979, ne sont pas influents dans les échelons élevés de l’armée. Ils doivent donc l’épurer, mais avec prudence, car elle constitue dans les premières années une composante ambiguë du régime et ne lui est acquise que par défaut. Cette tâche est complexe en raison de deux contraintes fortes : garder l’armée en état de fonctionnement car la guerre s’intensifie dans le Sud et respecter les procédures institutionnelles dans les mutations et les promotions pour ne pas affaiblir le légitimisme des militaires. La seconde option est de créer une nouvelle armée totalement acquise au pouvoir islamiste. En août 1989, le nouveau régime officialise l’existence de milices, comme les Forces de défense populaire (F.D.P.) ; beaucoup n’y voient qu’une contingence du conflit dans le Sud-Soudan, car l’armée soudanaise manque alors de moyens. Ces milices recrutées localement mènent la guerre pour des objectifs immédiats, quitte à contribuer à une généralisation du pillage et du rapt. Les F.D.P. permettent aussi une conscription de la jeunesse étudiante, vivier de l’opposition. Certaines unités des F.D.P. se trouvent aujourd’hui dans une meilleure situation que l’armée : la logistique est assurée correctement, l’armement est appréciable. Cette seconde armée explique les revers militaires de l’opposition.
 
 L’autre grande difficulté que rencontrent les islamistes est l’éradication de l’influence des partis traditionnels. Ceux-ci disposent d’un ancrage social et religieux dans le Soudan rural et toutes les élections qui se sont déroulées de façon relativement démocratique attestent leur influence. Difficulté majeure pour le F.N.I., ces partis ont une légitimité islamique qui affaiblit d’autant sa revendication à être l’expression unique de l’Islam politique soudanais. Le régime tente aussi de rallier des notables de ces partis. Il multiplie également les tentatives de compromis avec Sadeq el-Mahdi, Premier ministre renversé en juin 1989, beau-frère d’Hassan el-Tourabi et dirigeant charismatique du plus puissant d’entre eux, en faisant valoir la faible divergence entre les conceptions islamiques des deux organisations. L’argument ne manque certes pas, de force, mais il faut compter avec l’ambition personnelle de l’homme, qui ne peut s’accommoder d’être associé au second rang à un régime qui l’a renversé et qui, à bien des égards, se trouve dans une impasse.

La réforme sociale.

Si l’on peut parler de révolution dans le cadre soudanais, celle-ci n’a de sens que dans le domaine social et économique où le nouveau régime a clairement rompu avec des pratiques existant depuis l’indépendance au moins. L’opinion publique internationale a largement focalisé son attention sur la mise en application de la charia par le régime. En fait, ce nouveau Code pénal n’est pas utilisé avec la même force sur tout le territoire. Grâce à la décentralisation, il fonctionne dans certaines régions, alors que dans d’autres, à commencer par la capitale, il est appliqué de façon sélective afin de ne pas provoquer de mobilisation internationale inopportune. Plus significative est la modification des règles de sociabilité qui a considérablement redessiné l’espace public. Cette transformation est induite, d’une part, par des mesures autoritaires et, d’autre part, par l’action déterminée d’associations caritatives islamiques qui servent souvent d’interface entre certains services de sécurité et les partisans du F.N.I. ; ainsi la réforme des écoles avec l’interdiction de la mixité et une arabisation complète de l’enseignement. On doit y voir le refus de la diversité sociale du Soudan. Cette décision autoritaire a donné un argument supplémentaire aux cadres pour quitter le pays et aux Sud-Soudanais pour exiger leur indépendance.
 
En outre, de nombreuses mesures d’« islamisation » de la vie courante limitent d’autant la place des femmes et de certains groupes régionaux au sein de l’espace public. Ces restrictions de la sociabilité traditionnelle qui affectent tant la rue que les lieux de travail ou les cérémonies de mariage recomposent totalement les schèmes culturels et accroissent des distances sociales qui étaient déjà importantes. Cette politique tente de créer une sociabilité islamique au travers d’associations ou d’activités ponctuelles contrôlées par les partisans du F.N.I., qui créent des opportunités, limitées mais réelles, pour les jeunes ou les femmes autant à l’école que dans les quartiers, pour peu qu’il y ait allégeance totale. Ce type d’activité joue un rôle stratégique dans certaines zones contestataires du pays comme les monts Nouba ou le Darfour. Les organisations caritatives islamiques travaillent main dans la main avec les F.D.P. pour mener à son terme une islamisation forcée de populations potentiellement dissidentes. Déplacements forcés de populations, constitution de « villages de paix » au prix d’une politique de la terre brûlée, colonisation agraire, et aussi rapt font partie du lot commun depuis des années. La communauté internationale s’inquiète de manière épisodique de la résurgence de l’esclavage au Soudan, sans comprendre que celle-ci n’est qu’un épiphénomène dramatique d’une politique autrement plus dangereuse.

La réforme économique.

Les transformations économiques sont tout aussi radicales. Elles prennent trois formes : la création d’une nouvelle bourgeoisie ; la dérégulation étatique ; la transnationalisation de l’économie soudanaise. La bourgeoisie soudanaise entretient avant 1989 une relation symbiotique avec les grands partis traditionnels. Pendant ses trois premières années d’exercice, le nouveau pouvoir la met à l’écart en s’appuyant sur un groupe de commerçants islamistes et en suscitant des vocations au travers des banques islamiques ou des associations islamiques. Cette mutation d’un groupe social, il faudrait en fait parler d’un véritable renouvellement physique, n’a pas de rationalité économique mais s’est nourrie pour l’essentiel de deux dynamiques importantes : le désengagement de l’État et la nouvelle insertion de l’économie soudanaise dans la région. Après plusieurs années d’une politique économique très dirigiste (licences d’importation et d’exportation, contrôle des changes, etc.) mettant à genou les grandes familles commerçantes, le gouvernement soudanais opte pour une libéralisation radicale, favorisant néanmoins ses partisans au sein du secteur privé. Si le Soudan est déclaré « non coopératif » par le F.M.I. en 1990 et si une procédure d’exclusion est entamée contre lui, en février 1998, le Fonds délivre un satisfecit et pense rouvrir ses bureaux à Khartoum. Seuls les courants populistes radicaux du régime s’inquiètent de la très grande paupérisation d’une majorité de la population.

Néanmoins, l’économie réelle du Soudan ne se limite pas aux quelques agrégats macro-économiques célébrés par l’institution de Bretton Woods. Le Soudan islamiste est aujourd’hui une économie recentrée sur l’Asie, avec des partenaires officiels ou officieux qui ont pignon sur rue en Chine, en Malaisie, à Singapour. Cela correspond certes à des dynamiques « purement » économiques, mais également à la crainte des islamistes de voir leur avoirs saisis s’ils demeuraient dans des institutions occidentales. Les expériences iranienne, irakienne ou libyenne ont donc servi.
 
L’économie grise qui permet de soutenir un conflit armé qui dure depuis 1983 s’appuie également sur les réseaux d’évergétisme islamique mobilisables dans les États de la péninsule arabique et en Asie du Sud. S’il est un domaine où l’efficacité des islamistes soudanais peut provoquer quelque admiration, c’est d’ailleurs bien dans cette composante souvent confidentielle de leurs activités, qui leur a permis de capter une bonne part des ressources que la très importante émigration soudanaise renvoie au pays mais aussi celles de nombreuses organisations caritatives islamiques, pour ne rien dire d’un affairisme transnational islamiste quelquefois délictueux.
 
Comment qualifier cette expérience soudanaise ? À bien des égards, certains choix ont eu des conséquences irréversibles. Ainsi, la volonté d’éradication des partis politiques et la guerre dans le Sud ont contribué à un réarmement considérable et à une milicianisation de la société. Certains partis d’opposition qui n’avaient jamais envisagé une stratégie militaire sont désormais impliqués dans les combats qui se déroulent dans l’est du pays. La situation du régime est à bien des égards peu brillante. L’Érythrée, l’Éthiopie, l’Ouganda et l’Égypte avec plus d’hésitations, lui sont hostiles et aident l’opposition armée.
 
Pourtant, il serait prématuré de conclure à une chute imminente du régime. Celui-ci s’adapte à la nouvelle donne internationale, fait adopter en avril 1998 à plus de 96% une nouvelle Constitution qui prévoit une certaine dose de multipartisme et tente d’utiliser au mieux les contradictions de ses voisins. Peu importe d’une certaine manière que des franges importantes de la population n’aient aucun accès à l’aide humanitaire d’urgence comme c’est à nouveau le cas en 1998 : la communauté internationale est plus sensible aux discours de Hassan el-Tourabi et aux soutiens réels ou supposés à quelques groupes terroristes.
 
Au-delà d’un possible changement de régime se posent des problèmes liés à l’affaiblissement de l’État qui aura été doublé par des structures partisanes, à l’existence des nombreuses milices plus ou moins contrôlées, au statut enfin du Sud-Soudan. Ironie de l’histoire : ce sont les islamistes qui ont pour la première fois dans l’histoire soudanaise accepté la tenue d’un référendum d’autodétermination pour cette région du pays alors que le leader de la guérilla sudiste, John Garang, est partisan d’un État unitaire...

Guérilla au Sud-Soudan

Soldats de l’Armée populaire de libération du Soudan, en octobre 1998, pendant une parade militaire, dans une région contrôlée par leurs troupes. Les sécessionnistes chrétiens et animistes du sud du pays étaient depuis janvier 1997 les alliés...

Roland MARCHAL

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