Politique France-Afrique.

La leçon d’histoire de Nicolas Sarkozy.

Lundi 24 septembre 2007, par Cheikh Sidiya DIOP // L’Afrique

Monsieur Nicolas Sarkozy, président de la République française, a effectué du 26 au 27 juillet, une visite de travail au Sénégal. Il a prononcé une allocution destinée à la jeunesse africaine dans le lieu symbolique que constitue l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Certes, ce discours ne peut guère laisser insensible l’intelligentsia sénégalaise, africaine et la diaspora. Elle mérite une analyse lucide et rationnelle car le message véhiculé par le locataire du Palais de l’Elysée comporte beaucoup de contre-vérités, d’insuffisances et de non-dits.

Pour tomber dans le piège de l’impasse du non-dit négatif, le président Nicolas Sarkozy ne doit sûrement pas connaître l’Afrique, encore moins, les Africains et la jeunesse, eu égard à son discours qui est une sorte de repentance déguisée sans excuses aucune. Monsieur Sarkozy ignore, dramatiquement, que la relation entre l’Afrique et L’Europe date de plusieurs siècles et qu’il y a eu un vécu d’événements successifs que l’Afrique peut pardonner difficilement, mais en aucun cas, oublier.

Essayons de retracer les rapports de l’Europe avec l’Afrique dans l’histoire. En effet, la traite négrière s’est exercée dans une violence extrême durant six siècles. Cinquante millions de Noirs au moins, ont été déportés, vendus ou échangés contre des matières premières telles que le coton, le sucre ou le café. Ce cycle d’échange, appelé commerce triangulaire, générait en France plus de 60 millions de francs (de l’époque) de bénéfices par an, et a entraîné l’émergence de plusieurs secteurs d’activités.

D’ailleurs, Adam Smith, Karl Marx et Eric William, soutiendront-ils que la traite négrière est l’un des facteurs explicatifs majeurs du développement du capitalisme surtout dans les secteurs agricoles, commerciaux et industriels. Des économies européennes telles que celles de la Grande Bretagne et de la France se sont développées grâce à une main d’oeuvre importée d’Afrique noire entre le 16e et le 19e siècles.

Or, dans son discours, le président Sarkozy oublie que la France avait constitutionnalisé la traite négrière, par un Code Noir promulgué par Napoléon Bonaparte. Ce code contenait des textes de lois définissant et légalisant juridiquement la traite des Noirs. Dans ce texte, le Noir est considéré comme un bien meuble différent donc d’une personne, mais une chose dont le propriétaire peut librement disposer dans les limites de la loi. Pis, à l’époque, le Code Noir était supposé être une amélioration du statut du Noir.

Ensuite, il y a eu la colonisation qui était une suite logique dans le processus de pillage du continent africain. Le président Nicolas Sarkozy l’a reconnu clairement dans un passage lorsqu’il dit : « Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail ». Et pourtant, le groupe parlementaire de l’UMP (Union pour la majorité populaire, parti présidentiel) avait voté la loi louant les mérites de la colonisation.

Un autre passage vient semer le doute sur la sincérité des propos de Nicolas Sarkozy lorsqu’il dit : « La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux, ni des génocides, des « dictateurs », du « fanatisme », de « la corruption et de la prévarication (...), des gaspillages, de la pollution. » ; C’est une fuite en avant ou une autre forme de ne pas assumer les responsabilités de la France et de nier le rôle qu’ont pu jouer les Occidentaux dans les diverses guerres survenues sur ce continent en renvoyant les Africains à leur sort. Pour tenir ce discours, Nicolas Sarkozy a sûrement négligé que les Africains ont défendu et libéré la France à deux reprises. Pendant la première guerre mondiale de 1914 à 1918, 181.512 tirailleurs sénégalais avaient été enrôlés dans l’armée coloniale. 28.700 d’entre eux furent tués et 6.500 disparurent. Lors de la deuxième guerre mondiale de 1939 à 1945, l’armée française avait réquisitionné 140.000 Africains. 24.000 y perdirent la vie, 49 500 furent faits prisonniers et 10.049 disparurent à jamais sans laisser de trace. On aurait même prêté à Hitler ces propos : « Si ce n’étaient pas les nègres, noirs comme du charbon, nombreux comme des fourmis, braves comme des lions, je bombarderais la France en vingt-quatre heures, je prendrais De Gaulle que je mettrais dans une bouteille carrée que je jetterais au fond de l’Atlantique ».

Après les deux guerres mondiales, l’Europe avait un besoin urgent de se reconstruire. Face à l’entretien des colonies aux ressources minières vidées qui devenaient de plus en plus pesantes, l’Europe décida d’accorder l’indépendance à la quasi-totalité de ses colonies pour ensuite, faire appel à la main-d’oeuvre des Africains qui, finalement, ont largement participé aux Trente Glorieuses où l’Europe a aligné bon an mal an une croissance économique moyenne de 11 points.

L’Europe, aujourd’hui, est passée au stade de la néo-colonisation « qui est une autre forme de mise en place d’un système motivé pour assurer un équilibre de choix à la France grâce à une sphère d’influence en Afrique francophone, afin de privilégier un accès aux matières premières stratégiques, d’encourager la corruption et le détournement de l’aide publique au développement au profit d’hommes politiques français et africains, et enfin, de consolider un corporatisme et une défense mutuelle d’intérêts au sein des réseaux montés et gérés par des cellules logées à l’Elysée, à Matignon et au Quai d’Orsay ». Pour contrecarrer le développement africain qui était analogue aux intérêts de la France, les services secrets ont planifié et liquidé les dignes fils du continent qui étaient déterminés et engagés, visionnaires et porteurs. Citons quelques exemples précis de certains d’entre eux que les dirigeants français ont fait assassiner :

  • le 17 janvier 1961 Patrice Lumumba, premier ministre congolais est arrêté, humilié et assassiné avec la complicité de la France, de la Belgique, des Etats-Unis et des Nations-Unies.
  • Le 2 octobre 1961, le Docteur Félix Rolland Moumié, indépendantiste camerounais, est empoisonné à Genève par les services secrets suisses et français ; le 13 janvier 1963, Sylvanus Olympio, Président élu du Togo est renversé puis assassiné par les services républicains Français.
  • Le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka, leader de l’opposition marocaine et de l’UFMP, un panafricaniste de pure souche, est enlevé, séquestré, puis assassiné par les agents secrets marocains et français.
  • Le 20 janvier 1973, soit six mois seulement avant l’indépendance de la Guinée-Bissau, Amilcar Cabral, leader du PAIGC et nationaliste cap-verdien et bissau-guinéen, meurt à Conakry d’un guet-apens orchestré par le Portugal sous la supervision de la France et la complicité de la Guinée.
  • Le 28 août 1973, à Paris, le docteur Outel Bono, opposant tchadien au régime du président François Tombalbaye, est abattu lorsqu’il s’apprête à rendre publique la naissance du Mouvement démocratique de la rénovation tchadienne. L’assassin présumé membre des renseignements généraux français, n’a jamais été convoqué par un juge.
  • Pis, en 1982, l’instruction se conclue par un non-lieu et il est même dédommagé. Un scandale ! Le Docteur Bono a sûrement payé de son patriotisme africain et de sa volonté de retirer le Tchad de la Françafrique.
  • En mai 1978, le président des Comores, Ali Soilihi, est renversé par des mercenaires français sous la conduite de Bob Denard, agent secret français. Il est lâchement abattu quelques jours plus tard sous les ordres de l’Elysée. Ingénieur agronome, Ali Soilihi, un des premiers intellectuels comoriens s’est fait distinguer par sa capacité et sa réussite d’avoir réalisé une autosuffisance alimentaire, une éducation appropriée et un plein-emploi. Il a payé pour son combat en faveur de l’émancipation, de la conscientisation des nouvelles générations dynamiques et innovatrices pour un avenir promoteur sans la France.
  • Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, panafricaniste et tiers-mondiste, est assassiné par un coup d’état orchestré par la France qui lui reproche son indépendance totale et sa rébellion et non-soumission à François Mitterrand.

Pour le cas du Sénégal, Mamadou Dia, pour avoir pu déclencher un processus de rupture définitive avec la France, a été arrêté, condamné et déporté à Kédougou. Des jeunes étudiants révolutionnaires tels que Cheikh Anta Diop, Majmouth Diop et Abdoulaye Wade qui planifiaient un processus d’édification des Etats-Unis d’Afrique en tant que choix stratégique, seront combattus, contrecarrés et écartés des prises de décision. Grosso modo, le discours de Monsieur Nicolas Sarkozy n’apporte aucune alternative à la jeunesse africaine, aucune perspective au développement du vieux continent et aucune proposition pour réguler l’immigration clandestine.

Cette jeunesse est consciente qu’elle est l’avenir de l’Afrique et qu’elle doit participer massivement à sa reconstruction. Pour cela, elle ne cesse de poser des actes de transcendance dont le temps fera la différence. Cette nouvelle jeunesse africaine qui incarne le refus et le progrès, est engagée, déterminée, collégiale et solidaire.

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