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Pierre Nora, le présent et la mémoire.

Samedi 21 janvier 2012 // L’Histoire

Pierre Nora assume, dans notre histoire intellectuelle un rôle singulier. Celui de vigie de la pensée contemporaine, qu’il a puissamment contribué à répandre comme éditeur et qu’il n’a cessé de surplombes comme critique de son temps, armé de la plus inexpugnable culture historique. Pour assumer pareille fonction, il lui fallait en même temps une extrême empathie avec l’objet de son observation et les divers acteurs de la production intellectuelle, ainsi qu’une indépendance de jugement qui lui donne la distance nécessaire.

Homme de gauche à la sensibilité assez classique, il s’est toujours montré capable de ce pas de côté qui le distingue du conformisme ordinaire et lui confère surtout l’autonomie et la lucidité indispensables. C’est ainsi qu’on l’a vu à diverses reprises détonner dans l’air du temps. C’est lui qui, en 1963, explique aux lecteurs de France Observateur qu’on peut tirer profit de Raymond Aron, même si on est de gauche, en s’initiant à une autre approche de la société industrielle et en intégrant deux vertus « dont la première serait le respect des faits, et la seconde le respect des autres ». C’est lui encore qui, en 1976, dans le Nouvel Observateur cette fois, ose rompre le consensus qui rend Le Monde intouchable à la moindre contestation, au risque de provoquer une syncope de Jacques Fauvet. C’est enfin lui, pour se limiter, qui prend la tête des historiens contre les lois mémorielles, attentatoires à la liberté d’expression et de recherche.

Mais il y a mieux encore à retenir de cet ethos particulier, c’est sa faculté à considérer l’histoire elle-même, et surtout l’histoire contemporaine, depuis que le présent a été totalement investi par le regard historique, non du point de vue de Sirius, mais de celui de l’observateur mobile qui évolue avec virtuosité entre les traditions politiques et les itinéraires multiples. Il y a du Thibaudet chez Pierre Nora, mais avec un sens plus aigu de l’existentiel et de la possibilité manipulatrice des mémoires. Là où le critique de la Troisième République recherchait la cohérence des principales familles d’esprit, Nora les considère dans leur dynamique effective : « Une mémoire en France, c’est ce qui justifie la prétention d’une force politique au pouvoir, c’est ce qui représente un instrument de pouvoir aux mains des manipulateurs de la politique et c’est ce qui constitue, par conséquent, en soi, un capital de pouvoir. » Cela nous vaut notamment dans un article publié en 1979 un extraordinaire panorama de la situation politique du moment, avec quatre partenaires, communiste, gaulliste, mitterrandien et giscardien, qui jouent chacun leur partie avec ce capital de mémoire qui leur permet l’emprise sur l’opinion et la possibilité de remplir un rôle historique. La faiblesse de Giscard le modernisateur s’y trouve ainsi caractérisée : « Le président de la République avec son désir de rationalisation, de modernisation réformatrice, avec son libéralisme aristocratique, mâtiné de gauchisme sentimental, paraissait n’enraciner sa philosophie tocquevillienne de la démocratie dans aucune mémoire nationale ».

En contraste, il y a le prodigieux Mitterrand, qui joue en artiste incontesté de la magie de l’histoire et de l’enracinement, au point de transformer le courant de la social-démocratie dont il fait oublier les bévues, parce qu’« un pouvoir légal n’acquiert de légitimité, en France, que s’il trouve le secours d’une mémoire soit charismatique, soit traditionnelle ». Mais Pierre Nora n’est analyste de l’actualité que parce qu’il est historien et parce que l’essentiel de sa tâche a consisté à présider à la coordination des travaux de ses collègues, notamment en cet âge d’or que constitue la période des années 70 à 90. Il était mieux à même que quiconque de comprendre en quoi l’histoire s’était métamorphosée. Le modèle classique, imprégné de positivisme, qu’avait constitué le corpus d’Ernest Lavisee, avait exploré, bien qu’il ne fut pas sans mérite. Li preuve en est que cette histoire de France « s’est incorporée à la psychologie nationale pour devenir l’album de famille des Français ». Depuis Lavisse, un ébranlement s’est produit dont Michelet, avant lui, avait été le précurseur, avec sa prétention à la résurrection du passé, qui supposait un investissement personnel considérable : « L’histoire à la Michelet est syncopée, spasmodique, projective et hallucinatoire. Elle se nourrit des curiosités les plus inattendues et entretient avec les archives un lien passionnel et capricieux ».

Quel rapport avec les Ariès, Duby, Foucault, Chaunu, Le Goff, Le Roy Ladurie et autres ? Le retour du sujet, en opposition formelle avec le marxisme, le structuralisme et le formalisme linguistique. « L’ébranlement des repères traditionnels de l’objectivité historique ouvrait la voie à une problématisation générale de l’histoire. La discipline sortait des tranquilles certitudes de son âge critique et positiviste pour entrer dans son âge que l’on pourrait appeler « réflexif ». Non pas une histoire philosophique ou une philosophie de l’histoire, mais une interrogation intérieure à l’objet historique lui-même. L’émergence d’une ego-histoire est inséparable de ce bouleversement intellectuel ». C’est Pierre Nora qui eut l’idée et l’initiative de faire rédiger par quelques-uns de ses contemporains capitaux ces essais d’ego-histoire qui s’avérèrent si précieux et souvent si émouvants. Je pense à la contribution de Pierre Chaunu expliquant que c’est sa situation d’orphelin de mère qui l’avait propulsé dans les archives de Séville.

Pierre Nora, après avoir passé sa vie à publier les autres, a donc décidé de se publier lui-même. Cela nous vaut ces deux volumes où il a rassemblé des articles écrits au long des décennies. On y retrouve une forte cohérence et surtout un élan toujours soutenu, qui témoigne en faveur de l’oeuvre collective accomplie. Une oeuvre à laquelle toute ma génération est largement redevable, et je pense les suivantes. Cependant, on retient finalement de ce parcours que la sollicitation intempestive des mémoires et la revendication égotiste des identités aura finalement enrichi plus que gâté la quête du passé. Un dialogue conclusif avec Paul Ricoeur nous en persuade : « L’avènement de la mémoire et la tyrannie qu’elle impose expriment en définitive un approfondissement et une généralisation du sentiment de l’histoire ». Il y a une étreinte de la mémoire qui désormais pèse de tout son poids sur la reconstruction des évènements passés.

Pierre Nora - « Présent, nation, mémoire », Bibliothèque des histoires. NRF Gallimard - prix franco : 27 €uros.
Pierre Nora - « Historien public », NRF Gallimard - prix franco : 25 €.

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