Permanence de la royauté au XIX° siècle.

Samedi 7 août 2010 // L’Histoire

Spécialiste de la Révolution française et de la guerre de Vendée ; Auteur de très nombreux ouvrages sur cette période, Jean-Clément Martin est membre de la Société des Études robespierristes, et professeur émérite à l’Université de Paris I « Panthéon Sorbonne ». Sa contribution à un ouvrage collectif consacré à « La dignité de roi » dans le premier tiers du XIX° siècle a retenu toute notre attention car elle nous permet de mieux comprendre comment se nouent les liens complexes qui unissent la tradition royale et la France transformée par la Révolution et l’Empire.

Royaliste : N’est-ce pas étonnant pour l’Institut d’Histoire de la Révolution de s’intéresser au roi ?

Jean-Clément Martin : Au contraire, il fallait le faire - ne serait-ce que parce que la Révolution a guillotiné un roi, ce qui n’est pas tout à fait rien ! Cet événement a suscité d’innombrables commentaires et beaucoup me paraissent contestables : il n’est pas vrai que le 21 janvier 1793 marque la fin de la royauté, que l’on aurait guillotiné en même temps que le roi. Il fallait revoir cela en faisant appel à des spécialistes de différents types de monarchie et de royauté, sans négliger la période napoléonienne mais sans aller plus loin que le premier XIXe siècle.

Qu’est-ce que la dignité de Roi ?

Jean-Clément Martin : C’est très compliqué. L’expression renvoie à cette essence que le Roi possédait depuis les XV° et XVI° siècles. Au XVIII° il y a bien une dignité de Roi. Au travers de la Révolution, de l’exécution du roi même, il va y avoir une redéfinition et une re-sacralisation de la dignité de Roi. Cela oblige à comprendre pourquoi la Révolution a échoué sur le transfert de sacralité entre la royauté et la république.

La dignité de roi, c’est l’existence d’un personnage qui a un corps différent de tous les autres dans le royaume. Si l’on suit Kantorowitz, il y aurait ce double corps du Roi, celui qui ne meurt jamais et le personnage mortel. On peut même dire avec Louis Marin, qu’il y a un triple corps du roi : Une représentation iconique qui faisait connaître le roi dans tout le pays.

La théorie de Kantorowitz ne nous a jamais vraiment convaincus...

Jean-Clément Martin : La théorie du double corps du roi, aussi séduisante qu’elle soit, a été contestée. Pour moi, la question est de savoir si Louis XVI lui-même aurait validé cette existence d’un double corps de la royauté. Ce que l’on sait du roi, c’est qu’il a une conscience extrêmement claire du rôle qu’il joue. Même pendant la Révolution, il ne va pas transiger sur son rôle sacral, sur la place qu’il occupe dans la tradition historique. En revanche, il va accepter la Constitution de 1791 et pendant son procès, reconnaître la Convention comme tribunal. La seule chose qu’il va refuser, c’est d’être appelé Louis Capet.

Ainsi, le roi a une double position, qui correspond à une éthique personnelle qu’il partage avec Marie-Antoinette : celle de vivre à la fois en tant que personnage public et personnage privé. On voit que la personnalité du roi a manifestement changé, il y a une mutation dans la perception interne de la conception que le roi a de la royauté. Le roi apparaît aussi comme le père des peuples, il a un pouvoir de roi protecteur, d’intermédiaire vis-à-vis des puissances sacrées mais aussi vis-à-vis de l’ensemble de la communauté : si le roi n’est pas présent, le principe d’autorité est défaillant. Cela renvoie à une autre dimension de dignité de Roi, sur, laquelle i n’insiste jamais assez : c’est dimension du pactisme.

Qu’est ce que pactisme ?

Jean-Clément Martin : L’idée se trouve dans la doctrine catholique. C’est un pacte noué entre un individu qui excède l’humanité et les autres humains ordinaires, entre roi et ses peuples. Chacun de respecter le pacte. Si le souverain le viole, il doit être exécuté parce qu’il s’est mis ho la loi divine. Le pactisme renvoie à ce lien charnel et c’est ce qui selon moi donne la clé de la rébellion vendéenne de la chouannerie.

Le sacre a aussi son importance ?

Jean-Clément Martin : C’e la troisième dimension, le roi sacré, tenant-lieu de Dieu sur terre ; Louis XVI entérine ce rôle du roi charismatique, mais son sacre n’établit pas vraiment son lien avec le peuple, quelque chose s’est cassé.

Il me faut aussi évoquer une quatrième dimension qui vous apparaîtra triviale. C’est le roi puissant. Henri IV et Louis XIV sont des hommes grands et forts. Ce dynamisme viril donne une image rassurante : c’est quelqu’un qui peut être un roi de guerre et qui va pouvoir assurer la puissance dynastique sans aucun problème. Or Louis XVI grand, fort, chasseur infatigable, met sept ans à consommer son mariage. Cela se sait, il y a des libelles insultants, la dignité de roi est atteinte, mais aussi l’image de la reine. Finalement, tout s’imbrique comme les pièces d’un puzzle. En juillet 1789, le rôle est réactivé, mais Louis XVI devient un obstacle au mouvement révolutionnaire qui se` développe.

Comment cela se traduit-il ?

Jean-Clément Martin : Le roi et la reine jouent un rôle important le 21 octobre 1789 quand ils interviennent après la mort du boulanger François, en même temps que l’assemblée Constituante. Ces deux pouvoirs, existent mais ils ne vont pas s’accorder et l’une des crises va être la fuite manquée de juin 1791. Jusque-là, c’est le roi qui est le seul représentant de la royauté pour les royalistes et pour l’ensemble des partisans de la Monarchie. Avec Varennes, on se dit que même si le roi est présent en France, la royauté est hors des frontières. La France est orpheline, elle a perdu tous ses repères et les Français se sentent entrer dans la guerre civile. Trois mois avant Varennes, le départ des tantes du roi avait provoqué une première vague d’angoisse : si la famille s’en va, le pacte est rompu et l’on va vers le délitement du lien social.

Selon cette perspective, comment analysez-vous la chute de la monarchie et le procès du roi ?

Jean-Clément Martin : Les partisans des positions radicales comme Robespierre et Saint-Just considèrent que le roi est un ennemi de la France et même de l’Humanité et qu’il est par conséquent nécessaire de le guillotiner immédiatement sans jugement ils ne sont pas suivis. Il y a un procès, que l’on peut contester sur le plan idéologique mais pas du point de vue juridique : le roi a eu des défenseurs, il y a eu débat et deux tendances presque égales sont apparues - l’une pour l’emprisonnement, l’autre pour la mise à mort. Il n’y a pas de mouvement linéaire qui aurait condamné le roi automatiquement pour que la république vive. Ce sont là des formules de politistes. On n’est pas dans un déroulement téléologique marqué par le sang du roi.

Et après l’exécution du roi ?

Jean-Clément Martin : On prend vainement des précautions inouïes pour faire disparaître le corps du roi. C’est donc un échec. Beaucoup de gens viendront tremper leur mouchoir dans le sang pour conserver une relique. Il y a un renversement complet de l’image royale, Louis XVI est mort de façon exemplaire, avec un savoir mourir qui a durablement marqué les esprits. Le martyre, le sang versé font basculer l’image de la royauté et bénéficie à la descendance : Louis XVII meurt très rapidement, mais celle qui hérite dans tous les sens du terme du martyrologue, c’est la future duchesse d’Angoulême qui va incarner tout le malheur de la royauté et toute sa dignité.

Que va récupérer Bonaparte en termes symboliques, et comment ?

Jean-Clément Martin : Avec le Directoire, à l’évidence la France tourne mal. Elle est repartie pour une République jacobine et Bonaparte apparaît comme un sauveur. Il répond à toutes les attentes, il a compris qu’il avait la possibilité d’unifier le pays autour de sa personne, de son charisme. Napoléon est en mesure de représenter la continuité de l’État et de la Nation. Mais il ne parvient pas à créer une nouvelle dynastie. Il lui manque la dignité de roi. Il est illégitime.

Comment la dignité royale est-elle incarnée et perçue sous la Restauration ?

Jean-Clément Martin. Louis XVIII réussit un coup de maître car beaucoup de vainqueurs de Napoléon ne veulent pas de lui pour le trône de France. De plus, une partie de l’opinion ne le voit pas avec bienveillance. Une grande partie des émigrés ne lui a pas pardonné d’être resté en France jusqu’en 1791. Il n’a jamais soutenu la Chouannerie. Cela pose problème. Louis XVIII n’est pas un roi puissant, mais c’est un esprit fin qui accepte la couronne tout en octroyant la Charte. Il y a un courant populaire faible mais réel qui va faire changer d’avis les Russes et les Anglais. Le Roi ne se fera pas sacrer, mais, il incarne la continuité de l’État et la restauration de la paix. Le premier échec est dû aux ultras, au comte d’Artois, à la Terreur Blanche. Louis XVIII est incapable de contrôler cette opposition menée par son frère. Il y a eu- une succession d’erreurs politiques. Charles X, a essayé de rétablir la dignité mais il est victime de son passé. Au lieu de se poser en conciliateur il se place dans une position de combat, sans tenir compte de l’échec du sacre qui aurait dû l’alerter, sans tenir compte du voyage de la duchesse d’Angoulême en Vendée et du succès de la duchesse de Berry qui joue la carte d’une monarchie populaire. Charles X ne comprend pas.

Que devient la dignité royale sous Louis-Philippe ?

Jean-Clément Martin : En 1830, la continuité monarchique est assurée. Louis-Philippe devient d’abord Lieutenant-général du Royaume, il n’y a pas de rupture. La monarchie transactionnelle inventée par Louis-Philippe est une monarchie unitaire sans la Cour. Mais il la récréera plus tard et elle perdra le soutien de l’opinion en figeant le régime dans l’autoritarisme - surtout après la mort de la sœur du roi, véritable tête pensante du régime qui veut que l’on garde le lien avec les traditions dynastiques, jamais perdues dans l’exil malgré les oppositions entre les branches.

Il y a échec parce que Louis-Philippe se montre incapable de porter l’image qu’il promeut et de s’entourer de gens qui pourraient restituer cette image à la Nation. C’est alors, selon moi, la fin du principe de royauté. En 1848, au moment des élections au suffrage universel masculin - les premières de notre histoire - dans les campagnes royalistes, on va voter avec le seigneur et le curé pour une République qui renouerait avec la révolution de 89. Ce n’est pas absurde quand on sait que la Révolution a d’abord été profondément catholique. Cela échoue à cause de la division qui règne parmi les légitimistes.

Il y eut encore une chance en 1870. La France aurait alors pu accepter le comte de Chambord. Il a détruit cette possibilité, n’acceptant pas un drapeau couvert de sang, du sang de la terreur, et du sang des millions de soldats morts sous la dictature de Napoléon Bonaparte.

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