Mutation.

Perdre le Sud.

Les rapports Nord-Sud continuent à dominer l’évolution de la planète.

Mercredi 14 octobre 2009 // Le Monde

Les élites du Nord ont de plus en plus de difficulté à se faire entendre de celles du Sud. Imbues d’une illusoire fin de l’Histoire, elles demeurent persuadées que la mondialisation unifie également les consciences. Nul besoin pourtant ici d’alléguer de prétendues civilisations ou d’authentiques religions. Les élites du Sud formées au Nord seraient les vecteurs de l’économie monde. Or la surprise vient d’une forme de renouveau de nationalisme au sein même du fonctionnement des économies. Les meilleurs économistes, brevetés des plus prestigieuses écoles du Nord, brésiliens, indiens, mais aussi des pays les plus pauvres, sud-africains ou béninois, ne partagent pas nos valeurs économiques. Ils ne se les approprient plus. Ils les refusent même pour leur en substituer d’autres.

Il ne s’agit pas de faire cas ici des formes extrêmes, idéologiques, à la Chavez ou à la Kadhafi. Mais de gens très respectables qui ont fait des passages à la Banque Mondiale ou dans des multinationales. Or ils ne sont pas moins radicaux et en tous points mieux argumentés que les précités. Ils évoluent dans la ligne par exemple de Joseph Stiglitz et d’Armatya Sen auxquels on a demandé de réviser les critères même d’évaluation des progrès économiques et sociaux. Les critères du Nord, le fameux PIB, vivent leurs derniers jours. Du coup une nouvelle hiérarchie ou géographie internationale va se dessiner.

L’occasion est fournie par la prochaine conférence de Copenhague sur le climat (7-18 décembre) en cours de préparation et discutée au sommet du G 20 à Pittsburgh le 24 septembre. Les puissants commencent à trembler sur leurs sièges éjectable. Avec le réchauffement climatique, on a déclenché un processus qui va bien au-delà du simple égoïsme des riches manifesté lors du précédent processus de Kyoto. Le modèle de développement est remis en cause au Nord, c’était déjà entendu, mais désormais il l’est aussi au Sud, et avec lui l’aide au développement dans son principe et ses modalités. Le Sud entend se faire payer pour son sous-développement, non parce qu’il serait la conséquence d’une faute morale, la domination ou l’exploitation, mais pour le rôle positif qu’il joue dans l’écosystème de la planète. Le Nord doit payer son oxygène aux pays de l’Amazonie ou du bassin du Congo.

Mais le raisonnement est désormais poussé plus loin : l’Afrique par exemple ne contribue que pour 8 % aux émissions de gaz à effet de serre. Les grands pollueurs pouvaient déjà par le mécanisme plutôt cynique mis en place à Kyoto acheter aux pays africains des droits à polluer. Sans droit au développement, c’était vicieux. À Copenhague, on doit aller plus loin. Le Nord se voit sommé de financer au Sud un développement non polluant, répondant aux critères du développement durable, faisant appel aux énergies renouvelables, bref selon des transferts de technologie massifs et quasiment gratuits. C’est d’ailleurs la seule voie pour les plus vulnérables : un vrai saut qualitatif plus que quantitatif vers la modernité.

La France est perplexe devant cette situation originale. Comme porte-parole traditionnel de l’Afrique et des pays pauvres en général, elle est prise à contre-pied dans sa stratégie internationale. Les grandes puissances cherchent à déstabiliser le front multilatéral unifié qui se dessine sur ce dossier. Elles veulent le discréditer en dénonçant le rôle joué par la Libye à la tête de l’Union africaine ou du Soudan à la tête du groupe des 77. Elles veulent le diviser en jouant sur les craintes des insulaires (menacés par la montée des eaux) ou les espoirs des bassins porteurs (comme le Congo) ou encore les ambitions rivales des émergents (Brésil, Inde, Chine). Elles n’imaginent pas que le mouvement n’a pas besoin de locomotives bilatérales ou d’alliances de circonstance. Ce n’est pas une coalition d’intérêts comme à l’O.M.C. C’est une prise de conscience de fond, politique, moderne, transversale aux États, qui se manifeste ici à l’occasion du climat, mais demain sur d’autres sujets. C’est une émancipation par rapport à. la pensée unique du Nord et aux tutelles, intellectuelles avant que d’être physiques, qui en ont toujours découlé.

La France sait qu’elle est attendue. La négociation est menée sous l’autorité non du ministre des Affaires étrangères mais sous celle du ministre chargé de l’Écologie, de l’Énergie, du développement durable et de la mer, Borloo et non Kouchner, car c’est un débat interne autant qu’externe. Il n’y a plus de frontière entre le national et l’international. C’est un enjeu qu’il faut faire passer aux opinions publiques intérieures habituées à un discours ronronnant sur l’aide au développement. Non seulement il n’y aura plus d’aide en soi, mais il n’y aura plus désormais de développement au sens où nous l’entendons depuis un siècle.

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