Paroles sur le Liban.

Lundi 11 décembre 2006, par Gilles Varange // Le Monde

Pierre Gemayel, victime des extrémistes ! Comme on aimerait pouvoir assurer
que le ministre de l’industrie, et fils de l’une des plus illustres familles
chrétiennes du pays du Cèdre n’aura pas sacrifié en vain Sa jeune vie à la
cause de l’indépendance libanaise ! Comme on aimerait pouvoir affirmer que
l’horreur et la colère provoquées par ce nouvel assassinat suffiront à
permettre le rétablissement de l’autorité de l’État sur ce malheureux pays
déchiré par mille factions !

Hélas, le Liban est faible et ses soutiens incertains, Il est bien loin le
temps où un Louis IX proclamait, dans une missive solennelle à la « nation
maronite » « Quant à nous et à ceux qui nous succèderont sur le trône de
France, nous permettrons de vous donner à vous et votre peuple protection
comme aux Français eux-même. »Paroles de roi ! Pendant près de huit siècles,
tous les régimes français se crurent tenus d’honorer ce serment. Or,depuis
trois décennies, pour la première fois de notre histoire, nos dirigeants
successifs ont failli la promesse, trop conscients qu’ils étaient du
tragique déclin de notre puissance.

Dans les années quatre-vingt François Mitterrand envoya bien la flotte
française au large des côtes libanaises. Mais elle n’y fit que des ronds
dans l’eau. Soucieux surtout de venger son ami Hariri, Jacques Chirac aura
au moins le mérite d’obtenir le consentement de Bush junior pour faire
adopter à l’ONU la résolution 1559 qui permit de pousser les troupes
syriennes hors du Liban. C’était suppléer, par le recours à l’alliance
américaine, la faiblesse par trop évidente de la France.

Mais les proches de note président semblent affolés par les conséquences de
ce défi posé à la Syrie. Il fallait les voir à l’Assemblée nationale après l’assassinat
de Pierre Gemayel ! Spectacle pitoyable des pudeurs de rosière d’un
Douste-Blazy expliquant aux députés qu’il fallait « se garder de désigner
des coupables, même si après ce nouvel attentat qui fait suite à tant d’autres,
chacun peut se faire une opinion ».

Spectacle affligeant des palinodies d’un Villepin dénonçant avec emphase « 
la lâcheté contre le courage et la violence contre la paix ». Mots sonores
et vides dont le seul but, était d’éviter de désigner le maître de Damas et
de partir en guerre contre un ectoplasme ! À la même heure, George Bush, si
souvent moqué, vilipendé, sortait, sur le perron de la Maison Blanche pour
proclamer sobrement son soutien aux Libanais « conte les tentatives de la
Syrie et de l’Iran pour déstabiliser leur pays ».

Il montrait ainsi du doigt ceux à qui profite le crime. Initiative méritoire
car l’actuel président américain le sait bien c’est son propre père qui
commit l’infamie de livrer le pays du Cèdre au régime syrien en échange de
sa participation à la première guerre contre l’Irak. Ce troc, le fils Assad
ne l’a sûrement pas oublié et l’on devine quel ravissement doit être le
sien envoyant aujourd’hui l’ancien secrétaire d’État James Baker, celui-là
même qui conclut naguère le sordide marché avec Damas, présider une
Commission d’experts appelée à proposer des solutions pour sortir du
bourbier irakien. Un James Baker qui dit ne voir aucune issue au conflit
irakien sans une médiation de l’Iran et de la Syrie...

Bachar el-Assad est conscient qu’il ne se remettrait pas de la perte
définitive du Liban. Il a choisi depuis longtemps l’alliance iranienne. Mais
quand deux diables soupent ensemble, chacun des deux a besoin d’une longue
cuillère. Sans le Liban, la cuillère du Syrien est beaucoup plus petite que
celle d’Ahmadinejad dont il risque de devenir le vassal. Or, voilà que les
ennuis intérieurs de Bush et le retour sur scène de James Baker lui font
miroiter la possibilité d’un marchandage très profitable. Avec l’assassinat
de Pierre Gemayel, c’est donc un message sanglant que Damas adresse à
Washington : La tranquillité en Irak contre l’abandon du Liban.

Le sort du Pays du Cèdre est entre les mains du président américain... Qu’il
se laisse fléchir et le Liban est perdu. Dans ce contexte, ô combien
dangereux les soldats du contingent français risquent vite de se transformer
en autant d’otages. De notre participation militaire à la FINUL, Jacques
Chirac voulait faire un instrument d’influence. Mais il n’y a pas d’influence
sans vraie puissance. De toute façon, dans moins de 140 jours, il ne sera
plus à l’Élysée. S’agissant du Liban comme de tant d’autres questions, que
pensent, que veulent ceux et celles qui brûlent de lui succéder ? Nul ne le
sait et ils ne le savent sans doute pas eux-mêmes. Pour le malheur du Liban
et pour le nôtre, il ne s’élève plus à Paris de paroles de roi.

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