PSYCHOLOGIE.

Lundi 28 décembre 2009, par Jütg Alltweg // Santé

Le désordre amoureux de la politique française. La vie sentimentale du président et de ses ministres ressemble à la vie politique du pays : même confusion, même « ouverture », même versatilité des engagements.

La crise de sens politique a débuté avec « le nouveau désordre amoureux ». À l’époque où André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy dénonçaient le marxisme, Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut publiaient en 1977, un ouvrage ainsi intitulé. « La prise de distance avec les idéologies totalitaires s’accompagnait ainsi d’une critique de la révolution et de la libération sexuelles telles que théorisées par Deleuze et Guattari. Mai 68 a changé durablement la société française. Le gaullisme et le communisme ont peu à peu perdu leur rôle de donneurs de sens. Mitterrand puis Chirac ont dû gouverner avec un Premier ministre issu de l’opposition. La cohabitation, au fond, a été la défaite des idéologies révolutionnaires alors même que la Constitution de la République n’a pas été imaginée pour une coalition de partis modérés. »

Le président Sarkozy, lui, dispose au Parlement d’une forte majorité. Ce qui était parfois pour ces prédécesseurs une nécessité — gouverner avec l’opposition — est devenu pour lui une vertu. Cette ouverture a autant dérangé ses amis que ses ennemis. Tout a commencé pendant la campagne présidentielle, en 2007, quand Eric Besson a quitté Ségolène Royal pour rallier le camp adverse. Après avoir reconnu ses erreurs lors de manifestation de l’UMP, il a été acclamé lors d’apparitions qui avaient quelque chose des autocritiques typiques des procès staliniens. Aujourd’hui, Besson est ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale.

Cette république de l’ouverture est gouvernée par un président plusieurs fois divorcé. Sa première ministre de la Justice Rachida Dati a eu un enfant hors mariage alors qu’elle était en fonction. La situation familiale chaotique du président influence sa politique. La nomination ratée de son fils Jean à la tête du plus grand quartier d’affaires européen s’explique par des raisons purement privées : quand il était marié à Cécilia, Sarkozy ne s’est pas occupé de Jean, qui ne s’entendait pas avec sa belle-mère. Lorsque Carla Bruni est arrivée, Jean est revenu dans le giron familial et le père indigne a enfin pu apaiser sa mauvaise conscience.

La seconde personnalité emblématique de l’ouverture sarkozyste est Bernard Kouchner, lui aussi issu du mouvement antitotalitaire et cofondateur de Médecins sans frontières. Son job auprès de Sarkozy a rapidement pris une dimension privée : sous sa responsabilité, son épouse, la journaliste vedette Christine Ockrent, est devenue patronne de la holding publique Audiovisuel extérieur de la France. L’idéaliste professionnel se retrouve par ailleurs à promouvoir les armes made in France dans le monde entier et à recevoir Kadhafi, tout en en laissant à son patron les succès diplomatiques.

QUI EST EN COUR, ET QUI NE L’EST PLUS ?

En privé comme en public, Sarkozy s’est aussi ouvert à la culture de l’ennemi. Depuis son mariage avec Carla Bruni, intellectuels de gauche et artistes font désormais partie du cercle de ses proches. Avec la nomination de Frédéric Mitterrand à la Culture, son jeu subtil, avec les limites et les tabous a en outre pris une dimension sexuelle. Le gouvernement a soutenu comme un seul homme le ministre homosexuel, qui s’est exprimé dans un livre sur ses relations avec de jeunes prostitués. En cette heure de vérité, le gouvernement a fait bloc avec l’élite culturelle.

Mais, à peine calmées les ondes de la solidarité avec Frédéric Mitterrand, Rama Yade, la ministre noire actuelle secrétaire d’État aux Sports, se faisait agonir d’injures par le même gouvernement. La, jeune femme faisait des manières pour faire campagne pour le parti, elle a finalement obtenu de se présenter dans les Hauts-de-Seine pour les régionales, en mars. Tout d’un coup, le chouchou d’antan s’est trouvé traité de rebelle et d’indisciplinée, voire de lâche. Ce rôle de bouc émissaire du gouvernement a immédiatement renforcé sa place de ministre préféré des Français.

Avec le débat sur l’identité nationale, le gouvernement sonde par ailleurs une nouvelle limite de son ouverture — il n’a pas normalement pour mission d’organiser des débats intellectuels. Ce débat divise et trouble autant les socialistes que la politique d’ouverture mise en œuvre par Sarkozy. En attendant, cette dernière est encore plus appréciée des électeurs que ne l’était la cohabitation.

Si le centre avait une légitimité, et si les coalitions dépassant une ligne de démarcation depuis longtemps obsolète étaient aussi acceptées - qu’ailleurs, Sarkozy aurait perdu en 2007, contre une alliance Royal Bayrou. Ce danger semble encore écarté pour les prochaines élections. C’est cependant contre une telle menace que Sarkozy met en scène sa politique d’ouverture systématique. L’adultère « allusion aux déboires conjugaux de Besson » et le socialiste assimilé, l’homo et la Noire sont instrumentalisés et souvent considérés comme des traîtres. Mais au moins ne manquent-ils pas de motivation. Les familles recomposées incarnent, en politique comme en privé, la réalité française. L’identité nationale est mobilisée en période de bouleversement, quand elle est menacée. Or, elle est actuellement aussi peu en crise que le troisième mariage de Sarkozy.

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