PRÉSIDENTIELLE 2012

S’adapter aux nouvelles menaces.

Dimanche 1er janvier 2012, par Xavier Raufer // La France

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-BAPTISTE D’ALBARET ET CHRISTIAN WAGNER

La criminalité, le terrorisme d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui. Leurs transformations sont un véritable défi pour les États et notamment la France. L’analyse et les propositions d’un criminologue.

Quelles sont les nouvelles formes de criminalités sur le plan international ?

Une période est en train de s’achever, celle où le terrorisme islamiste bénéficiait d’une image positive dans une large partie de l’opinion arabo-musulmane. Les attentats aveugles ont été condamnés par tous les grands noms de l’islam, y compris l’islam salafiste comment justifier le fait qu’à Bagdad ou Karachi on tue des musulmans au nom de leur propre religion ? Aussi, même si elle n’a pas totalement disparu, cette forme de terrorisme décline après une trentaine d’années d’existence.

Cette vague-là retombant, on assiste actuellement à une montée formidable de certaines formes de crimes organisés qui prennent la dimension d’une menace stratégique. Dans le nord du Mexique, des villes entières sont aux mains d’armées criminelles liées au trafic de drogue. Ces armées ont des modes de communication et de propagande extrêmement modernes grâce aux sommes d’argent fabuleuses dont elles disposent : la vente de drogue du Mexique vers l’Amérique du Nord leur rapporterait entre 18 et 29 milliards de dollars par an... L’armée et la police sont dépassées face à ces organisations capables d’armer plus de 100 000 hommes - à comparer aux 130 000 soldats que compte l’armée mexicaine ! Elles ont déjà colonisé toute l’Amérique centrale et des situations analogues commencent à être constatées au sud du Pakistan où des gangs très structurés occupent des territoires considérables et y font régner leur loi.

Le terrorisme est-il toujours une menace majeure pour la France et l’Europe ?

Tout au long du XXe siècle, le terrorisme est apparu en Europe par vagues successives. Celui de la bande à Bonnot et des anarchistes, du début du siècle jusqu’à la première guerre mondiale ; celui d’origine balkanique des Oustachis et des Macédoniens de l’ORIM, dans les années 1930 ; celui exporté du conflit israélo-palestinien et de la guerre du Liban, disparu avec l’effondrement du bloc de l’Est ; vague islamiste enfin, dont le 21 septembre aura été l’apogée. Par ailleurs, l’actualité récente nous a appris qu’ETA vient de renoncer à la lutte armée. Ce qui signifie que, pour la première fois depuis 5o ans, hormis quelques anarchistes grecs et soldats perdus de l’IRA, l’Europe n’est plus confrontée à un terrorisme indigène. S’il subsistera peut-être encore de manière résiduelle, venu de l’extérieur, il est donc probable que les problèmes sécuritaires qui se poseront à notre continent dans les années à venir seront beaucoup moins liés au terrorisme tel qu’on l’a connu jusqu’à présent qu’à des réseaux criminels tentaculaires et mondialisés.

La France a-t-elle les moyens de faire face à cette nouvelle donne ?

En matière d’administration régalienne, la France dispose de gens d’excellent niveau, parmi les meilleurs professionnels en Europe. La « machine étatique » de notre pays, plus vieil État-nation au monde, repose sur une longue tradition de qualité. Sa caractéristique principale ? Elle est prévisible et efficace quand il s’agit de répondre à des problèmes qu’elle connaît. Mais, comme une vieille dame arthritique, elle éprouve des difficultés d’adaptation rapide à des phénomènes nouveaux.

Or, depuis la fin de la guerre froide, les menaces arrivent à toute vitesse, sans prévenir. L’ennemi n’est plus identifiable et la prévision en matière criminelle et terroriste est devenue beaucoup plus complexe qu’auparavant. Le rôle des criminologues est précisément d’anticiper les phénomènes et de le faire savoir. Nous demandons donc à cette « machine étatique » d’abandonner un certain « confort ». Il lui faut changer de réflexe, et même de culture, pour affronter les nouvelles menaces engendrées par une mondialisation qui n’est pas seulement économique et humaine mais, bien plus encore, criminelle. C’est ce que nous appelons la « face noire de la mondialisation ».

D’ores et déjà, quel bilan tirer du quinquennat de Nicolas Sarkozy en terme de politique de sécurité ?

Le bilan des cinq dernières années est plutôt convenable. Les chiffres de la délinquance ont baissé. Mais cette baisse générale ne doit pas occulter une réalité préoccupante : l’augmentation exponentielle des violences faites aux personnes. Ce phénomène est pourtant bien connu. D’une part, 90 % des actes de violences urbaines (voitures brûlées, agressions, policiers caillassés...) sont commis dans 26 départements de la France métropolitaine. D’autre part, ces violences sont le fait de bandes qui regroupent sur l’ensemble du territoire entre 3000 et 4000 personnes. On considère qu’un individu fait partie d’un noyau dur de délinquance quand il a eu 17 « points de contact » avec la police et la justice. Ces individus sont « célèbres » : les policiers les connaissent tous par leur petit nom ! Il devrait donc être possible de mettre sur pied une politique de prévention et de répression beaucoup plus efficace que celles qui ont été menées jusqu’à présent. Inutile de s’en prendre systématiquement aux magistrats qui font avec les outils dont ils disposent. Comme aucune peine de prison inférieure à deux ans n’est réellement effectuée, ces jeunes n’ont souvent rien à craindre de la justice. Il faudrait pourtant des sanctions, non pas féroces - restons mesurés - mais exemplaires... C’est une question de volonté politique !

Le projet sécurité de la gauche est-il réaliste ?

Il est schizophrène. À savoir qu’une partie des dirigeants de gauche affectent de continuer à considérer les voyous comme des victimes de la société. Mais, en réalité, en lisant bien les textes, il y a des changements profonds qui compliqueront sans doute la tâche de la droite lors de la campagne présidentielle. J’en veux pour preuve la réunion du PS à Villepinte, en novembre 2010, sur les problèmes de sécurité. Tout ce qu’a été dit par les principaux dirigeants et, à ma grande surprise, par Martine Aubry elle-même, était tout à fait raisonnable. Notamment la volonté de faire appel à des techniques dites d’injonction civile. C’est une interdiction faite à un individu de fréquenter les membres de sa bande ou de se rendre sur le territoire où il a commis ses méfaits. Un acide puissant pour résoudre les bandes ? Visiblement,les maires de grandes villes socialiste ont donné une leçon de réalisme à la gauche : le double langage demeure, mais il y a une prise de conscience des réalités du pays. Quelle ligne l’emportera au sein du PS ? Si le candidat de la gauche l’emporte en 2012, le choix du ministre de l’Intérieur fournira un début de réponse.

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