PAKISTAN à bout de souffle.

Vendredi 25 janvier 2008, par Adnan Adil // Le Monde

Le général Musharraf, qui a pris le pouvoir il y a huit ans, n’a jamais été aussi impopulaire. Depuis six mois, il s’est mis à dos une grande parti de la société civile. Les Islamistes lui reprochent son alliance avec les Etas-Unis et les magistrats fustigent ses méthodes dictatoriales. Le 6 octobre, il devrait pourtant être réélu à la présidence par le collège des députés. Mais les deux leaders de l’opposition comptent bien revenir d’exil, en vue des prochaines législatives.

UNE DEMOCRATIE INACHEVEE
En attendant la tenue des législatives, dans les mois à venir, un universitaire pakistanais s’interroge sur la nature véritable du régime en place.

SEMINAR (extraits)
New Delhi

De Karachi

Le Pakistan est-il une démocratie ? A priori, la question ne semble pas spécialement complexe, mais, si on l’examine de plus près, la réponse devient soudain beaucoup moins évidente. Pour plusieurs raisons, on ne peut vraiment pas considérer ce pays comme une démocratie. C’est Pervez Musharnaf, un général, qui gouverne depuis 1999, de façon autoritaire – voire autoritariste -, et sans oppositions réelle jusqu’à ces derniers mois. Son coup d’Etat, il y a huit ans, avait été bien accueilli et il continue de bénéficier du soutien de plusieurs pas de la société civile et de quelques partis politique importants.

En réalité, le Pakistan est dirigé, gouverné et dominé par les militaires. D’ailleurs, le fait que le chef d’état-major des armées cumule ses fonctions avec celles de président de la République [cette concentration des pouvoirs était jusque-là anticonstitutionnelle] est un signe que le pays n’est clairement pas une démocratie. Bien sûr, on rétorquera que le gouvernement a organisé à plusieurs reprises des élections libres à différents niveaux ces dernières années. Et on peut aussi argumenter qu’en introduisant de vastes changements dans la Constitution – modifications qui vont dans le ses des aspirations populaires et démocratiques, comme l’abolition des électorats séparés pour les minorités religieuses et l’attribution de 33% de l’ensemble des mandats électifs aux femmes -, Musharraf a fiat plus que n’importe quel chef d’Etat élu jusqu’alors.

Cependant, lorsque ces décisions « progressistes » sont prises de façon unilatérale, par un seul homme, en court-circuitant toutes les institutions, des questions de droit – au sens large – surgissent. En outre, quand la plus grande partie de ces mesures sont adoptées de façon antidémocratique et arbitraire – mais sous les yeux des médias libres et non censurés -, la question de savoir si le Pakistan est une démocratie devient soudain plus complexe qu’elle n’y paraît. On se rend compte alors que nos critères d’évaluation habituels ne suffisent plus. Par exemple, la présence de journaux et de sites libres dans un régime militaire pourrait apparaître comme une contradiction dans la plupart des pays. Pas au Pakistan. Pour compliquer le tout, quand Benazir Bhutto, président à vie du parti le plus populaire en ce moment [Parti du peuple pakistanais, PPP] est prête à conclure avec le général – président un « accord » en échange du poste de Premier ministre à l’issue des législatives, on peut s’interroger sur le rôle des partis dans le processus démocratique. On peut aussi se demander si quelqu’un qui se dit démocrate peut sans contradiction pactiser avec un dictateur militaire. Par ailleurs, un dictateur qui renverse un gouvernement démocratiquement élu [comme celui de Nawaz Sharif en 1999] mais qui est bien intentionné est-il plus démocratique qu’un autocrate qui impose sa propre démocratie « prétorienne » mais qui est malintentionné ? Et qu’en est-il quand un homme comme Musharraf met en œuvre un programme (ou les éléments d’un programme) plus « démocratique », plus « libéral » et plus « progressiste » que ses prédécesseurs démocratiquement élus ? Décidément, notre définition de la démocratie doit être repensée.

 

LE MYSTERE D’UN DICTATEUR INITIALEMENT TRES POPULAIRE

Le cas du Pakistan est, on le voit, singulier. Le général Musharraf a bénéficié d’un soutien important, notamment d’une partie de l’élite libérale et occidentalisée, qui l’a accueilli comme l’un des siens – ce qu’il est d’ailleurs -, et ce alors qu’il avait démis de ses fonctions un Premier ministre incompétent, certes, mais tout de même élu par le peuple. Musharraf a également été appuyé par les militants du secteur humanitaire, précisément à cause de son image de « libéral ». Certaines personnalités appartenant à des ONG et qui avaient lutté pour entraîner le Pakistan sur la voie de la démocratie à l’époque du général Zia [dictateur au pouvoir de 1977 à 1988, à l’origine d’une vague d’islamisation du pays] ont d’ailleurs rejoint le gouvernement. Les associations patronales, les chambres de commerce, les organisations féministes et autres – tout ce qu’on regroupe sous le terme de « société civile » - ont également applaudi le renversement de Nawaz Sharif parce que Musharraf représentait pour eux la modernité. Certains intellectuels, militants pacifistes et antinucléaires ont eux aussi salué l’arrivée au pouvoir d’un chef d’Etat progressiste – même s’il portait l’uniforme.

En 1999, les élites occidentalisées le considéraient comme le sauveur du pays. Et, dans les années qui ont suivi, ses principaux détracteurs étaient des islamistes qui n’aimaient pas son côté ouvert et occidental. Les ouvrages de science politique suggèrent que la société civile s’oppose au contrôle étatique et penche nécessairement vers une forme quelconque de démocratie. Ce n’est pas le cas au Pakistan. En fait, le problème ne réside pas dans l’opposition entre démocratie et normes antidémocratiques, mais plutôt dans l’opposition entre le libéralisme – entendu comme « mode de vie tolérant », et non comme libéralisme économique – et les différentes perceptions et interprétations des symboles et des valeurs de l’islam. En fait, à la différente perception et interprétations des symboles et des valeurs de l’islam. En fait, à la différence de ce qui sa passe ailleurs, la société civile ne poursuit pas nécessairement à s’opposer à l’appareil étatique. L’essence de la politique pakistanaise dans son ensemble réside dans la coopération et le compromis plutôt que dans la confrontation. Ainsi, beaucoup de gens, des militants d’ONG par exemple, ont été engagés comme « conseillers » par les administrations. Cela fait partie intégrante de la tradition politique locale. Voilà quelques années que je soutiens qu’il n’y a aucune raison pour que les Pakistanais aient a priori besoin de la démocratie. Il faudrait plutôt se demander pourquoi ils devraient y aspirer, s’ils ne savent même pas ce que c’est. Le président Musharraf est aujourd’hui confronté à la crise la plus sérieuse depuis son arrivée au pouvoir. Mais le pays n’a pas pour autant pris un virage démocratique. Le bras de fer actuel qui oppose le chef de l’Etat aux magistrats notamment [depuis le limogeage du président de la Cour suprême, le 9 mars dernier] représente l’évolution la plus importante depuis longtemps. Certains observateurs parlent même de « révolution ». Ils ont tort. Mais les événements qui se produisent depuis six mois auront sans doute un impact à long terme.

Alors, le Pakistan est-il une démocratie ? Il présente peut-être des valeurs indissociables d’u fonctionnement démocratique, mais cela ne suffit pas à en faire une démocratie à part entière. Alors que nombre d’Etats dans le monde sont déjà arrivés à ce stade politique, le Pakistan évolue lentement depuis sa création, en 1947.
Syed Akbar Zaidi*

*Syed Akbar Zaidi, sociologue, a consacré une dizaine d’ouvrages à la situation économique et politique du Pakistan.

POLITIQUE - SIX MOIS DE CRISE

9 mars 2007 : Musharraf limoge le président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry.
10-12 mars : Les avocats descendent dans la rue pour protester contre cette décision. Les manifestations auront lieu presque tous les jours partout dans le pays et seront réprimées par la police.
6 mai : Chaudhry lance à la foule de ses partisans : « L’époque de la dictature est révolue. »
12 mai : Répression meurtrière à l’encontre des sympathisants de Chaudhry à Karachi. 43 morts. Grève générale partout dans le pays en signe de désapprobation.
3-11 juillet : Le gouvernement fait donner l’assaut contre la mosquée Rouge, bastion islamiste à Islamabad. Vague d’attentats en représailles.
20 juillet : La Cour suprême rétablit Chaudhry dans ses fonctions.
10septembre : Nawaz Sharif, l’ancien Premier ministre en exil depuis 1999, revient au Pakistan avec l’autorisation de la Cour suprême, mais est immédiatement expulsé par le régime.
26 septembre : La Cour suprême ordonne et obtient la libération d’une centaine d’opposants arrêtés les jours précédents.
27 septembre : Musharraf dépose officiellement sa candidature à la présidence.

 

ETRE ANTIAMERICAIN NE SUFFIT PAS

La crise actuelle n’annonce pas un retour de la démocratie, explique le grand journaliste pakistanais Khaled Ahmed. Au contraire, Ben Laden peut se frotter les mains.

THE TIMES OF INDIA
New Delhi

DE LAHORE

Le Pakistan est en train de vivre une des périodes les plus grisantes de son histoire récente. Après avoir à plusieurs reprises vécu sous des régimes militaires [de 1958 à 1969, de 1977 à 1988], beaucoup de gens ont l’impression que la crise actuelle va ramener la démocratie et que le pays deviendra comme l’Inde voisine. Malheureusement, leur euphorie les pousse à évaluer la situation de façon simpliste. C’est le limogeage du président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry, le 9 mars dernier, qui a été à l’origine de ce que l’on peut véritablement appeler un mouvement national d’opposition à Musharraf. Et les magistrats ont été vite rejoints dans leur protestation par le reste de la nation pakistanaise.

Mais ces partisans de la démocratie oublient les véritables causes de la domination de l’armée, tout comme ils méconnaissent la nature du coup d’Etat de 1999. Non seulement Musharraf n’a pas maintenu l’état d’urgence décrété par son prédécesseur, pourtant démocratiquement élu, mais il n’a plus imposé la loi martiale, comme l’avaient fait avant lui les militaires au pouvoir, et il a autorisé une liberté d’expression inconnue jusqu’alors. Aujourd’hui, il est par exemple possible de s’en prendre aux généraux à la télévision et dans la presse en toute impunité. D’ailleurs, si l’opinion est de plus en plus critique envers l’armée, elle n’est pas pour autant en faveur de la démocratie : de nombreux manifestants qui sont descendus dans les rues ces derniers mois soutiennent des partis islamistes dont les aspirations sont loin d’être démocratiques. En fait, les Pakistanais, très majoritairement musulmans, voient dans la confrontation actuelle la bataille finale entre le bien et le mal, incarné par l’allié américain. La majorité de la population considère donc le gouvernement militaire laïc et soutenu par Georges W. Bush comme infâme. L’heure est en réalité donc plus à l’antiaméricanisme mâtiné de radicalisme religieux qu’à une lutte pour la démocratie.

Actuellement, deux domaines révoltent particulièrement les Pakistanais : la politique étrangère et l’économie, toutes deux régies par l’alliance entre Islamabad et Washington [qui finance largement le régime en place]. Bien que la population comprenne que cette amitié s’explique plus par du pragmatisme que par un penchant idéologique, elle souhaite retrouver ces éléments cruciaux de sa souveraineté nationale et retrouver son honneur perdu. En ce moment, l’humeur est donc à l’isolationnisme et on mépris les milieux d’affaires prêts à toutes les connivences pour obtenir un semblant de paix et qui soutiennent la politique d’ouverture du président Musharraf. Aujourd’hui, on vit dans l’illusion que les décisions indépendantes prises par la Cour suprême vont faire revenir le Pakistan à la démocratie. Mais aucun des homes politiques qui jurent par ce système n’est prêt à regarder les choses en face et à descendre dans la rue pour renvoyer l’armée à ses casernes une bonne fois pour toutes. Benazir Bhutto [chef d’un grand parti d’opposition, actuellement en exil] déclare quant à elle qu’elle perdrait des voix si elle admettait que le véritable enjeu n’est pas l’opposition entre Musharraf et les partisans de la démocratie, mais bel et bien le bras de fer entre le président et Oussama Ben Laden, dont la nébuleuse serait basée dans la zone tribales du Waziristan, à la frontière afghane.

La façon dont le gouvernement a ignoré la décision de la Cour suprême autorisant Nawaz Sharif à rentre d’exil et a renvoyé ce leader de l’opposition à l’étranger l e 10 septembre va rendre l’autorité de Musharraf de moins en moins légitime. D’ailleurs, alors qu’il aurait dû procéder à de grands changements pour faire face à la crise actuelle, il a conservé la même ligne de conduite. Pour cette raison, il sera peut-être obligé de remballer ses bottes de général et son programme libéral modéré et de filer.

Au fond, on aimerait que le problème du Pakistan, ce soit la démocratie. Pourtant, ce qui se profile à l’horizon, c’est avant tout une possibilité d’islamisation, sous la bannière de quelques tribus dominantes et de partis religieux influents qui veulent imposer la charia et rejettent la plupart des éléments de la vis moderne. L’opinion risque de devenir de plus en plus manichéenne et de ne plus être capable de percevoir le gris au milieu d’un débat en noir et blanc. Et la période de transition actuelle n’a donc rien à voir avec la démocratie, puisque ceux qui défendent ce système n’osent même pas défier les forces rétrogrades nourries par des décennies d’idéologie officielle et de guerre sainte par procuration [en Afghanistan]. En conclusion, être antiaméricain ne suffit pas. Et cela ne veut pas dire qu’on est démocrate.

BIENTOT UN ETAT DE DROIT ?

Depuis quelque temps, la Cour suprême ne courbe plus l’échine. Et les médias demandent des comptes aux dirigeants.

THE NEWS

Karachi

Le 3 septembre, Mir Hazar Khan Bijarani, chef tribal élu à l’Assemblée provinciale du Sindh [dans le sud du pays], s’est enfui de la salle d’audience après l’annulation de sa mise en liberté sous caution par la Cour suprême. Il avait été arrêté pour avoir approuvé un mariage forcé en réparation d’un meurtre. Bien que sa fuite donne une piètre image de la police, le fait que quelqu’un comme lui, parlementaire issu de l’aristocratie rurale, ait maille à partir avec la justice est un événement rarissime dans l’histoire du pays.

En fait, c’est la deuxième fois que la Cour suprême s’en prend à un membre de la classe qui domine la politique du pays. L’an dernier, elle avait entamé des poursuites pour le meurtre de Shehnaz Fatima, une femme qui, selon les premiers éléments mis au jour par l’enquête policière, avait été assassinée par des tueurs à la solde d’un homme politique propriétaire terrien de la province du Pendiab [dans l’est du pays]. Cette femme avait fait pression sur le politicien pour qu’il reconnaisse un enfant naturel. L’intervention de la Cour a poussé la police à s’intéresser à l’affaire, mais l’accusé, membre du parti au pouvoir, a pu s’en tirer à bon compte grâce à l’obstruction du gouvernement local. A ce jour, l’affaire n’est toujours pas réglée. C’est ce type de militantisme judiciaire qui a conduit l’élite au pourvoir à se liguer contre le président de la Cour suprême, Iktikhar Muhammad Chaudhry, et à obtenir son limogeage [le 9 mars dernier]. Cette décision a soulevé un tollé, et les magistrats ont lancé un mouvement de grande ampleur pour la réhabilitation du juge et contre le régime de Pervez Musharraf. Fin juillet, Chaudhry a finalement été rétabli dans ses fonctions.

En fait, le durcissement de la Cour suprême n’est pas seulement dirigé contre l’élite politique, mais aussi contre les puissances services de renseignements, la police et les militaires. La police du Pendjab, l’institution la plus puissante du pays après l’armée, est d’ailleurs soupçonnée d’être à l’origine du renvoi de Chaudhry, car elle relève, pour certaines questions d’abus d’autorité et d’atteintes aux droits de l’homme, de la plus haute instance judiciaire du pays et n’aurait pas apprécié d’être rappelée à l’ordre. Les affaires de « disparitions » [de personne détenues illégalement] sont également suivies de près par les magistrats. Il y a encore quelques années, nul n’aurait pu imaginer au Pakistan que les services de renseignements soient traînés devant les tribunaux. Aujourd’hui, plus de cent « disparus » ont été retrouvés grâce à l’intervention de la Cour suprême, et ce nombre est appelé à augmenter.

Récemment, la vie politique du pays a été bouleversée par une série de décisions de justice. Parmi elles, on cimpte, la réintégration d’Iftikhar Chaudhry, la remise en liberté de Javed Hashmi, leader de l’opposition et l’un des plus virulent critiques de Musharraf, l’ouverture de procès sur la privatisation controversée de certains biens publics, la remise en cause de l’attribution arbitraire à des personnes riches et influentes de terrains appartenant à l’Etat, etc. Le Pakistan, véritable jungle où l’élite échappait jusqu’ici à la loi, semble être en train de se transformer en un Etat de droit.

La liberté des médias électroniques, qui va de pair avec la mondialisation et l’économie de marché, est une autre source d’espoir pour le pays. Quant aux chaînes de télévision privées, elles ont diffusé des débats publics sur des questions d’intérêt national – chose difficilement concevable il y a encore quelques années. Malgré toutes leurs limites et un certain nombre de contraintes officielles et officieuses, ces émissions télévisées ont en effet instauré un nouvel équilibre des pouvoirs et forcé les dirigeants à rendre des comtes au public. L’enlèvement des panneaux d’affichage des rues de Karachi après les dommages qu’ils avaient causés lors du passage d’un cyclone et l’enquête approfondie menée au lendemain de l’effondrement d’un nouveau pont, à Karachi également, ne sont que deux exemples des changements survenus dans le pays à la suite de l’intervention de journalistes. La Cour suprême et les médias indépendants ont redonné espoir à ceux qui aspirent à une meilleure gestion des affaires publiques. L’extrémisme, les ambitions politiques des militaires, la corruption des fonctionnaires et la cupidité des politiciens reste des phénomènes inquiétants, mais les juges, les avocats et les médias se sont engagés sur une nouvelle voie. Ce n’est, bien sûr, qu’un modeste pas, mais, comme dit le proverbe chinois : « Mieux vaut avancer lentement que rester immobile. »

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