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André Santini, a écrit un livre intitulé : « Ces imbéciles qui nous gouvernent. »

>>Oui, il faut être un responsable politique candide et obscurantiste, pour ne prendre que des mesures répressives contre la prostitution.

9 mars 2005
Auteur(e) : 
Pourquoi, se voiler, face à la prostitution ? c’est quoi au juste la vente de son corps ?

La prostitution renvoie généralement à l’idée de relations sexuelles rapides, furtives, dénuées de sentiments, purement pulsionnelles de la part des clients et subies de la part des prostituées. Cela traduit non seulement l’idée communément répandue d’une anomalie dans le développement sexuel des personnes prostituées, mais encore la méconnaissance des compétences nécessaires à l’exercice de la pros­titution. Si le terme sexualité recouvre pour l’essentiel toutes les expressions de la libido, dans un sens plus restreint il renvoie aux pratiques des individus, pratiques que toute société interroge dans leurs finalités, instituant ce que Foucault appelle un dispositif de pouvoir et de contrôle social. Dans nos sociétés, jusqu’à une période très récente, la finalité assignée à la sexualité était la reproduction biologique dans le cadre du mariage, érigée en un idéal à atteindre. L’intériorisation de ce stig­mate faisait dire le plus sérieusement du monde à l’une d’elles, à propos de collègues pas présentes lors des mobilisations contre le projet de loi pour la sécurité intérieure « Tu as déjà vu une pute intelligente, toi ? »

La persistance de cette représentation est vécue par les personnes prostituées comme une des plus violentes parmi celles qui contribuent à leur stigmatisation. Si elle concerne essentiellement les femmes, c’est sans doute en raison de la conception, encore, largement répandue qui veut que l’intelligence féminine soit plus affective que cérébrale. La plupart des travaux sur la prostitution relèvent d’un réductionnisme qui consiste à ne retenir, qu’un profil type de prostituée, à partir duquel la population tout entière est catégorisée. Nombre de femmes ne se reconnaissent pas dans ces descriptions et adoptent une attitude méfiante et défensive à l’égard des observateurs de terrain. Or la plupart des discours que nous avons recueillis montrent qu’une majorité d’hommes et de femmes analysent avec acuité les divers aspects de leur activité. L’observation, nous a permis de découvrir les capacités d’observation, de réflexion et de distanciation indispensa­bles à la pratique régulière de la prostitution.

Contrairement à ce que pensent la majorité des gens, les personnes prostituées n’acceptent pas tout ce que leurs clients leur demandent. La plupart d’entre elles refusent certaines pratiques, mais aussi un grand nombre sélectionne les hommes qui viennent à elles, selon des critères qui leur sont personnels, comme cette femme qui nous confie.

« Moi, je suis quelqu’un qui a beaucoup de principes, ça me permet d’ailleurs de sélectionner ma clientèle, « c’est-à­-dire quelqu’un qui vient vers moi et qui me demande c’est combien ? je ne lui réponds pas, d’abord il faut me dire bonjour. C’est pour imposer un certain respect et une cer­taine distance, voilà, ça permet de cloisonner. »

Face à l’arrogance de certains clients, des femmes se font un plaisir de calmer leurs exigences : « C’est comme le type qui te dit : « Je te paie bien donc je peux jouir deux fois ». Ah non, zézette c’est pas une mitraillette, je suis désolée coco, « si tu veux re-jouir, tu re-paies », donc le type qui va se croire le roi de... parce qu’il paie... on dit que dans tous les commerces le client est roi, eh bien chez nous, le client il n’est pas roi. La distance qui les sépare les unes des autres sur la question de l’entrée volon­taire ou non dans la prostitution est exprimée par certaines femmes qui y ont été contraintes quand elles disent ne pas comprendre celles qui revendiquent le droit à l’exercice de la prostitution. Il peut s’agir de critères collectifs, propres à une ethnie, que les autres retiennent aussi, comme cette femme albanaise qui déclare « On ne fait pas les Albanais ici en France », par crainte que leur acti­vité ne se sache chez elles. Ils et elles refusent ce qui leur semble con­traire à leurs valeurs, ou ce qui les choque ou leur fait peur. Cette pos­sibilité de refus est bien sûr conditionnée par le statut et la situation de la personne. Plus une personne est libre et en adéquation avec l’acti­vité qu’elle exerce, plus elle dispose de cette possibilité. Inversement, l’énorme pression qui pèse sur celles qui sont contraintes entrave lour­dement l’exercice de ce pouvoir discrétionnaire. Que ce soit dans les relations privées ou dans la prostitution, la sexualité ne se limite pas à l’acte sexuel proprement dit, les mots, les regards, les attitudes en font également partie. La question du corps est centrale, le corps considéré dans son ensemble, son entité. Les descriptions qui font état d’un morcellement du corps, de « mor­ceaux » à vendre, de parties tarifées, ne rendent pas compte de la réa­lité du vécu des personnes prostituées. Le terme corps est très sou­vent détourné de son sens initial et censé nommer, le sexe. L’expression « vendre son corps » est une aberration du point de vue du sens et constitue une forme insidieuse de dénigrement des person­nes prostituées.

La mise en scène du corps.

Tout un chacun met son corps en scène de façon plus ou moins consciente ; le ou la prostituée le fait sciemment, non seulement pour indiquer son activité, mais aussi pour suggérer une forme d’érotisme recherchée par le client. Les techniques utilisées varient selon la demande à laquelle, il ou elle s’expose. Les vêtements portés sont des indicateurs sur le type de préférences physiques et de fantasmes des hommes. L’aspect « femme bour­geoise » adopté par les femmes de l’avenue Foch, par exemple, diffère de celui de femmes travaillant dans des quartiers plus populaires. Les premières sont souvent blondes platine, portent des bijoux de valeur, ont un manteau de fourrure, elles arborent les attributs propres à une classe sociale aisée. Les secondes ont un aspect moins sophistiqué, moins por­teur de signes extérieurs de richesses, mais néanmoins très érotisé jupe courte, bas noirs ou résilles, décolleté plongeant, maquillage agui­chant. Les Africaines qui travaillent sur les « Maréchaux » se distinguent par des tenues particulières : petit short de dentelle blanc, pull-over, collants opaques et parfois cuissardes. Celles du Bois de Vincennes sont en soutien-gorge à l’intérieur d’une camionnette. Les femmes de l’Est ont souvent des tenues légères et Sexy.

Elles s’apparentent plus à la tenue de beaucoup de traditionnelles. Parmi les travestis, surtout les Équatoriennes, Bré­siliennes du Bois de Boulogne et les Maghrébines du cimetière des Batignolles ou du boulevard Bessières, beaucoup arborent des tenues vestimentaires plus provocantes, très dénudées.  : »String et soutien-gorge sous un long manteau, talons très hauts, maquillage très étudié . Ces tenues s’apparentent à celles des chanteuses de cabaret, toutes étant inspirées du monde du spectacle. Cet aspect qui peut paraître outrancier, excessif, est sans doute destiné à combler l’espace symbolique et physique qui les sépare d’une femme de nais­sance. Les Indonésiennes et Tahitiennes ont, elles, opté pour une allure distinguée, raffinée : maquillage discret, vêtements de qualité, parfum léger. Beaucoup de garçons adoptent une allure sexy, jean serré, débar­deur, anneau à l’oreille, cheveux très courts mis en forme avec du gel, blouson de cuir style « aviateur », un look très prisé du milieu gay, comme on peut en rencontrer dans le Marais ou en voir dans les maga­zines homosexuels.

Khalid, un prostitué de Dauphine, raconte.

« Quand on est une pute, on est l’acteur du sexe, on n’est pas l’objet sexuel parce qu’ils ne font pas tout ce qu’ils veu­lent non plus. J’ai besoin avant de venir sur le trottoir d’être seul, de faire ma sieste, de me concentrer, de savoir que je vais aller baiser, de savoir que je vais aller me mettre debout, de savoir tout ça ; moi j’ai besoin d’une préparation avant de venir, d’une préparation pendant que je me lave, je mets mes lentilles, je me fais mes cheveux, je me mets du fard à joues et tout ça, je suis en train de me déguiser en pute, même dans la tête. Après on sort tout le jeu pen­dant ces trois heures de boulot, toute la concentration, tout ce qu’on a. [...] Moi je pense qu’il ne faut pas passer juste une heure et après se trimbaler puis prendre le métro pour venir faire la pute, non, il faut savoir qu’on va faire la pute, il faut prendre un moment. »

On retrouve la même perception chez beaucoup de femmes. Fathia confie : « C’est une pièce de théâtre là, je vais me produire dans une pièce de théâtre ni plus ni moins, d’ailleurs, je me déguise, je me maquille. » La tenue de travail adoptée est aussi fonction de la personnalité, des goûts de la personne et de l’image qu’elle entend donner, du message implicite qu’elle veut faire passer. Cécile, transsexuelle, dit à ce sujet :

« Une fille trop bien de sa personne dérange, une femme sale, va accepter tout ce qu’on va lui demander et ça c’est la vérité. Moi, je dis toujours : de toute façon, toute per­sonne attire ce qu’elle doit attirer, le genre que tu donnes attirera des gens. Moi, par rapport au style que j’avais, j’étais toujours sexy, j’ai jamais été vulgaire, toujours des petites robes moulantes, toujours avec la petite chaussure avec des petites lanières, il y avait toujours un côté chicos. Moi, je n’avais rien à prouver en tant que pute, une pute ne veut pas dire qu’elle est vulgaire. Tu es là pour être désirée et tout le monde n’est pas attiré par une extravagance totale, il en faut pour tous les goûts. »

Sur cette question des goûts des clients, une autre prostituée souligne.

« J’ai un maire de Paris, d’un arrondissement de Paris, j’ai des médecins, j’ai des plombiers, j’ai des couvreurs, j’ai des avocats, j’ai des comptables. En fait, j’ai toutes les caté­gories socio professionnelles, tous les âges . »

La tenue vestimentaire fait partie intégrante de ce rôle d’acteur dont parle Khalid. On peut donc observer chez les prostitué(e)s divers modes de présentation du corps, tous destinés à attirer les clients au premier regard : il faut produire un effet instantané. Certaines femmes cependant ne sont aucunement apprêtées ; ce sont soit des femmes âgées, qui tien­nent à rester discrètes ou qui n’ont pas l’habitude d’adopter des tenues trop connotées sexuellement, soit des femmes contraintes par la néces­sité de gagner leur vie ou de rembourser le prix du billet, qui leur a été avancé pour quitter leur pays d’origine et qui n’aiment pas ce qu’elles font. De même, certains garçons, jeunes en errance, qu’ils soient fran­çais ou maghrébins ou encore roumains contraints par un proxénète à l’exercice de la prostitution, ne se présentent pas de façon particulière. Les postures du corps, les façons de se tenir, les démarches sont bien sûr des mises en scène caractéristiques. Là aussi, on peut observer diverses techniques de présentation de soi. Démarche langoureuse ou attitude droite et fixe signifiant le défi, position assise, les jambes croisées sur le capot d’une voiture, le corps tourné vers les passants, mouvements et gestuelles significatifs. Là aussi, ces postures doivent être explicites et immédiatement compréhensibles pour les passants.

Il y a une ritualisation de la féminité comparable à celle, privilégiée par les publicitaires, à partir de photos de magazines féminins. La force de l’image remplace avantageusement le discours ; exploitant la compétence sociale de l’oeil, elle permet une compréhension immédiate, instantanée des rôles de chacun et de la situation qu’ils laissent présager. Le recours à la chirurgie esthétique a aussi pour finalité la confor­mité avec les modèles féminins valorisés par les créateurs de mode et la presse féminine : petit nez, forme des yeux en amande, pommettes saillantes, bouche pulpeuse, seins généreux, fesses fermes et rebon­dies. Certaines femmes s’y sont livrées pour être conformes aux canons de beauté en vigueur, mais ce sont les trans-genres qui ont le plus recours à la chirurgie esthétique. Après la prise d’hormones qui va entraîner le développement des seins et la disparition progressive de la pilosité, les transformations du visage représentent le début du processus de féminisation. Certains poursuivront la transformation jusqu’à l’opération finale, l’ablation du pénis et la construction chirur­gicale d’une poche destinée à figurer un vagin. Beaucoup d’hommes et de femmes prostitués estiment nécessaire de se parfumer pour aller au travail, considérant le parfum comme un élé­ment de leur personnalité. Ceux et celles qui gagnent bien leur vie s’enor­gueillissent de ne porter que des parfums de marque. Les moins fortunés ont recours aux parfums bon marché des bazars. Toutefois, le parfum n’est pas un accessoire universellement répandu dans la prostitution.

Claudie raconte comment les femmes s’adressent aux clients qui les abordent. « Bon, on a chacune notre façon de parler, tout le monde ne récite pas la même leçon, personne ne récite la même leçon, donc c’est vrai que moi je n’étais pas spécialement aimable, mais j’étais du style :: (Coco, je vais te faire ce qu’on ne t’a jamais fait dans ta vie), alors le mec, là, déjà tu l’intrigues, alors il commence déjà à fantasmer parce que les mecs, qu’on le veuille ou non, ils viennent avec une pre­mière demande ( C’est combien ?), mais si tu sais tout de suite saisir la balle au bond, bien sûr que le mec il a unfantasme, et s’il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre. »

Le corps est donc déjà préparé à l’acte sexuel qui va se jouer et qui n’est en fait que l’aboutissement de toute une préparation dans laquelle le hasard a peu de place. Les hommes et les femmes qui maî­trisent leur activité maîtrisent aussi leur corps, et estiment le faire mieux que la majeure partie de la population. Ce corps qui est mis en scène à chaque passe n’est pas « abandonné » au bon vouloir des clients, il devient au contraire l’instrument qui permet de ne pas se per­dre dans les méandres des affects accompagnant la relation sexuelle. Cet état d’esprit est le résultat d’un apprentissage, d’une construction que toute personne prostituée est appelée à réaliser pour préserver son intégrité.

Contrairement à ce qu’on croit généralement, le client ne fait pas ce qu’il veut. Il ne peut en aucune façon « se servir » du corps de la pros­tituée comme il l’entend, les personnes prostituées utilisant diverses techniques pour être à même de contrôler la situation. Lorsqu’un client commençait à vouloir la toucher à sa guise, Claudie lui disait calme­ment : « Non, mais attends chouchou, t’as passé une journée de boulot, t’es fatigué, je sais, bon, t’es marié ou t’es pas marié, mais je sais qu’à vous, les hommes, on vous demande toujours d’assumer un rôle d’homme, pour une fois laisse-toi aller, laisse toi faire, moi je m’occupe de tout et là le mec se sent pris en main et tout d’un coup, il a l’impression d’être compris . Comme le remarque Stépha­nie Pryen, « le corps de la prostituée n’est pas seul en jeu, le corps du client étant sans doute le plus engagé dans la relation. ».

Les demandes des hommes qui fréquentent les prostituées sont étroitement corrélées aux variations culturelles, affectant la sexualité. Si la principale demande a été longtemps la pénétration vaginale, celle-ci est aujourd’hui supplantée par la fellation. Ce changement s’explique par divers paramètres. D’une part, depuis les années 1980, l’épidémie de sida a induit une désaffection plus ou moins suivie pour la pénétration vaginale lors de rencontres occasionnelles. D’autre part, une littérature abondante axée sur la recherche optimale de plaisir à travers la diversification des pratiques a valorisé la fellation. Les clients en sont très demandeurs, arguant du fait que leurs épouses s’y refusent car elles la perçoivent comme une pratique déviante, et 1’assi­milent aux rapports furtifs, adultérins ou homosexuels. La pipe est la formule usitée sur les lieux de prostitution. Les prostituées traditionnelles, qui ont une expérience du métier vieille de vingt ou trente ans, racontent que dès les années 1970 cer­taines utilisaient des préservatifs à l’insu du client pour pratiquer les fellations.« Au Bois de Boulogne, dit Claudie, les femmes qui arri­vaient de Pigalle, par exemple, qui travaillaient déjà avec préservatifs, n’envisageaient pas de faire une pipe sans pré­servatif. » L’usage du préservatif permettait alors d’éviter les MST, mais présentait aussi l’avantage de mettre à distance, symbolique et phy­sique, le sexe du client. Pour y parvenir, elles utilisaient une techni­que spécifique, appelée le bidon : elles installaient le préservatif plié dans leur bouche contre la joue et le déroulaient avec la langue en même temps qu’elles procédaient à l’acte. Une fois celui-ci terminé, elles le retiraient discrètement, le dissimulaient dans un mouchoir en papier et le jetaient tout aussi discrètement. Ce savoir-faire leur était transmis par les plus anciennes dès leur arrivée sur les lieux de pros­titution.

Une femme qui travaille depuis deux ans environ et qui, mariée à dix-sept ans, a connu une vie de couple très peu épanouissante, m’a expliqué qu’elle a dû faire appel à des souvenirs visuels pour pouvoir satisfaire la première demande de fellation qui lui a été faite. Comme elle manifestait très peu de désir sexuel dans son couple, son mari, frustré, avait eu recours au visionnage de cassettes pornographiques avec elle dans l’espoir de réveiller sa libido, et c’est au cours de ces séances qu’elle dit s’être initiée à la fellation. Les femmes des pays de l’Est et les Africaines s’expriment très peu sur la question. Une Africaine nous a confié avoir appris dans son pays d’origine ce qu’est une fellation, elle aussi grâce à une cassette vidéo, mais toutes les autres l’ont appris en Europe, sur le tas. Elles affichent une certaine pudeur à détailler leurs pratiques et ne s’étendent pas sur le travail qu’elles font. Leur culture d’origine ne privilégiant aucune­ment les discours sur la sexualité, le fait d’en parler leur paraît indécent.

Le cunnilingus est fréquemment demandé, mais pas systématique­ment accepté. Certaines traditionnelles disent l’accepter, même si elles risquent d’être stigmatisées par d’autres qui voient dans cette pratique une atteinte à leur intimité. Les clients ayant généralement comme objectif de faire jouir la femme, elles disent simuler l’orgasme plus que d’habitude pour y mettre fin le plus vite possible. On ne sait rien à ce propos des Chinoises. Parmi les Africaines et les filles de l’Est, les attitudes varient. Certaines acceptent le cunnilingus, d’autres sont choquées ou ont des craintes au niveau de l’hygiène et refusent caté­goriquement. « Tu fais quoi ? Rien, tu veux quoi... me lécher ? Non, je ne peux pas faire, parce que tu n’as pas lavé la bouche. » Lorsqu’il est demandé de lécher l’anus, les réponses sont aussi variables que précé­demment. Il convient de remarquer que la raréfaction des clients depuis un an environ pousse les femmes à accepter des pratiques qu’elles auraient refusées auparavant. Les garçons de la porte Dauphine font état de demandes de fellation de la part de leurs clients homosexuels ou bisexuels. Ces clients bisexuels sont généralement des hommes mariés se disant hétéro­sexuels. La fréquentation des garçons prostitués leur permet de vivre une relation entre hommes, sans avoir à remettre en question l’identité sexuelle qu’ils revendiquent. Certains clients demandent à faire eux-mêmes une fellation au prostitué. Lors des négociations, le garçon pro­pose alors la formule « Tu me suces, je t’encule ». La pénétration vaginale, est une pratique fréquemment demandée, seule ou après une fellation. La grande majorité des femmes l’acceptent. Certaines la refusent cependant. C’est le cas de certaines femmes d’âge mûr ayant connu l’abattage pendant une période de leur vie. Des femmes ont raconté avoir fait jusqu’àquatre-vingts passes par jour . Elles y étaient contraintes par le proxénète, via la « taulière » qui contrôlait leur activité. Elles disent ne plus pouvoir accéder à cette demande et ne faire désormais que les « pipes ». D’autres avancent des raisons morales, elles esti­ment qu’elles réservent cette pratique à leur partenaire amoureux. D’autres, enfin, refusent la pénétration par crainte de contamination par les MST, ne faisant que peu ou pas confiance au matériel de pré­vention.

La plupart des prostituées connaissent des moyens de berner le client et de lui faire croire qu’elles ont été pénétrées, alors que le rap­port a été simplement manuel. Pendant la pénétration, les femmes gardent toujours le contrôle de la situation, elles se préser­vent de plusieurs dangers : que le client ne s’autorise pas des gestes qu’elles refusent, qu’il essaie de faire durer le temps de la passe, et sur­tout qu’il ne tente pas de les agresser ou de leur voler l’argent qu’elles ont sur elles. Pendant l’acte, elles disent généralement se concentrer sur l’argent qu’elles ont gagné, certaines récapitulent les passes qu’elles ont faites et comptabilisent les gains de la journée. La pénétration anale est parfois demandée par les clients, mais beaucoup de femmes disent la refuser catégoriquement ; elles se mon­trent même choquées par ce type de demande. Certaines y accèdent sans doute, mais ne le disent ni aux chercheurs ni aux travailleurs sociaux de crainte d’être stigmatisées. Les garçons n’acceptent pas tous la pénétration anale. Seuls ceux qui ont une identité homosexuelle affirmée et qui la vivent dans leur vie privée ainsi que les transsexuelles l’acceptent sans difficulté, mais cette acceptation est parfois due à une tout autre motivation, comme le manque total de désir pour un homme par exemple.

« J’ai un copain, il est hétéro, il fait le trottoir, il n’est que passif c’est tout. Pourquoi ? Parce qu’il ne bande pas avec l’homme, donc comme il est obligé de faire quelque chose, eh bien il donne son cul tout simplement. »

Les autres, qu’ils soient bisexuels ou homosexuels « actifs », ne se laissent pas sodomiser ; ce sont eux qui sodomisent le client. C’est en tout cas ce qu’ils déclarent, même si certains de leurs collègues en doutent, sur la foi d’indiscrétions émanant de clients. La distinction actif passif, revêt une importance non négligeable chez les garçons de Dauphine. Un jeune Maghrébin, se disant actif, raconte que les uns et les autres ne se mélangeaient pas, jusqu’à la période de zèle policier qui a précédé le vote de la Loi pour la sécurité intérieure : « On n’est pas du même côté, eux (les passifs) ils sont là-bas, de l’autre côté, des fois on rigole sur eux, mais ça va pas plus loin, chacun dans son camp. »

La sodomie est une pratique perçue comme avilissante par certains garçons, notamment par les Maghrébins, pour lesquels une attitude passive serait contraire à la virilité. Avoir une attitude passive équivaut pour beaucoup d’entre eux à jouer le rôle de « la femme », inférieure à l’homme selon la culture dans laquelle ils ont grandi. En revanche, tenir le rôle actif lors d’une relation avec un autre homme n’entame en rien la certitude d’être conforme au rôle dévolu à l’homme. Khalid, prostitué marocain, explique la perception de l’homosexuel dans les pays musulmans.

« Oui, on était très mal vus là-bas, on était affichés en tant que pédés, ce qui est très mal vu, mais au Maghreb on ne touche pas aux femmes (hors mariage), donc il ne reste plus qu’à toucher aux hommes, voilà pourquoi on dit que les Arabes sont tous bisexuels. Ces gens-là ne savent que bander pour un homme, c’est être homosexuel puisqu’il y a attirance pour l’homme et ces gens-là ne le savent pas. Ils croient que c’est parce que c’est moi qui... Ils te disent : « écoute, c’est moi qui te nique, donc c’est toi le pédé. Et c’est ça qui fait croire aux Arabes qu’ils ne sont pas pédés, alors qu’ils le sont, je regrette. »

La distinction actif passif, est présente aussi dans le choix des clients pour tel ou tel garçon. Les Maghrébins sont perçus comme très virils et très souvent l’objet de demandes de pénétration sur le client. Khalid en témoigne : « Je suis actif dans mon boulot normalement, parce que le Français quand il s’arrête, il dit : Ah, ça c’est l’Arabe qui va me sauter, il dit pas : Tiens, un Arabe, je vais le sauter. » C’est vrai qu’ils voient en nous la virilité et c’est nos parents qui ont laissé croire aux Français qu’on est plus virils qu’eux, que nos pères sont machos et la France sait que les Arabes sont des machos, donc ils se disent : Leurs fils aussi, on va se taper des jeunes et on se tape les beurs. Oui, on a du succès, on a le look méditerranéen, je vais pas dire qu’on a une supériorité, mais on a quelque chose, on est exotiques si on veut. »

Une autre transgression sociale concerne les relations interethni­ques. Jacques qui dit venir rechercher des relations passives avec les prostitués dit aussi ne vouloir les vivre qu’avec des Maghré­bins. Français d’origine bourgeoise et fils d’officier, il jouit lui-même d’une situation très confortable (cadre supérieur dans une administra­tion). Il tient un discours très dur envers le monde musulman et envers les Arabes, apprécie les thèses du Front national et se prononce clai­rement pour l’expulsion de tous les étrangers de France. Lors de ren­contres avec lui et un prostitué maghrébin en dehors de Dauphine, j’ai pu observer leurs rapports et remarquer que les rôles étaient inversés. Le prostitué le traitait durement, de façon méprisante, l’insultait même, sans que lui-même réagisse. Il tenait, lors de ces moments, le rôle du dominé. La plupart des actes sexuels mentionnés ci-dessus s’accompagnent d’une demande de conversation à laquelle la plupart des traditionnel­les, mais aussi certaines jeunes étrangères, répondent positivement. Un nombre non négligeable de clients, viennent voir des prostitué(e)s pour parler avec elles et parfois avec eux. Ils leur racontent leurs sou­cis familiaux, leurs peines de coeur, les mésententes avec leurs épou­ses, leurs problèmes avec leurs enfants, etc. « Quand les clients viennent pour s’épancher, je ne me considère plus comme prestataire de services, parce que c’est un acte qui est complètement aseptisé, à la limite je serais en blouse blanche avec des gants, ça serait la même chose, ça n’a rien de tendre, de sensuel, absolument pas, il y a une barrière énorme. Et ils le savent bien, ils en acceptent le concept, mais ils viennent beaucoup plus pour nous parler de leurs problèmes que pour l’acte vraiment. Moi, j’ai pas mal de clients avec lesquels l’acte dure quatre minutes, mais ils sont prêts à payer un quart d’heure juste pour parler.

Les conversations n’impliquent pas toujours d’acte sexuel : « Il y a des gens qui viennent chercher de l’affection, il y en a qui te paient pour discuter, il y en a même un qui a payé simplement pour mettre sa tête sur ma poitrine ; une fois, un client m’a donné 70 € pour que je lui souhaite un bon anniversaire. Certaines acceptent, écoutent vraiment et vont jusqu’à donner leur avis :

« Il y en a qui sont en plein divorce ou qui se posent la question : est-ce que je devrais divorcer, alors ils viennent nous voir en disant : « Qu’est-ce que tu me conseilles toi en tant que femme ? Alors nous, on leur donne des conseils, quand on voit que c’est n’importe quoi, on leur dit : Écoute, sois un peu plus gentil avec ta femme, sois plus attentionné, sois plus tendre, amène un bouquet de fleurs, je sais pas, on essaie de recomposer leur foyer. »

Les demandes ne sont pas toujours aussi anodines du point de vue des actes sexuels. Certains clients ont des demandes très particulières. Il s’agit de pratiques perverses, difficiles à réaliser, hormis auprès des prostitué(e)s ou dans des lieux ou cercles « spécialisés ». La plus fré­quente est d’uriner sur le sexe ou dans la bouche du client. Cette demande, choque celles et ceux auxquels elle est faite pour la première fois. Les prostitué(e)s sont très étonné(e)s et se posent des questions sur la santé mentale de ces clients. Ces derniers proposent un tarif générale­ment élevé (100 € ou plus) pour que leur désir soit réalisé. Certains clients demandent aussi à des prostitués masculins que soit réalisé l’inverse, à savoir d’uriner sur eux, mais, dans ce cas, le refus est catégorique et systématique. Des clients scatophiles, plus rares que les précédents, tentent parfois d’obtenir ce genre de prestation, sans grand succès auprès des femmes, semble-t-il. Chez les hommes, la demande est plus fréquente et le refus n’est pas systématique. Un client est connu pour avoir installé chez lui un faux plafond de verre sur lequel le prostitué est « invité » à déféquer pendant que l’homme se masturbe à « l’étage » inférieur en contemplant la scène. Récem­ment, une femme s’est vue demander de se mettre les doigts dans la bouche pour se faire vomir.

Des pratiques zoophiles sont parfois réclamées. « Oh j’ai eu des cas... Oh y en a un, c’est la zoophilie... avec son chien. Ils se sont donné rendez-vous au Bois de Boulogne, et là, eux, ils avaient un gros camion, ils avaient un beau chien, oh ils étaient beaux les chiens, j’ai jamais vu ça. Eh bien ils leur suçaient, les mecs, ils suçaient les chiens. »

Alors que d’autres restent scandalisées : « Il se passe des trucs, des trucs bêtes et bizarres, il y a eu un mec, pendant que je lui faisais ce qu’il me demandait, je lui disais : « Oh quel gâchis, oh quel gâchis », parce que ce gars il était très, très beau, très propre, très fin, très... je ne sais pas, comme dans les films sur la six, il avait une tendresse, il n’avait jamais pénétré une fille, il ne pouvait pas pénétrer. C’était un homosexuel, mais sans être homo, comment expliquer ? Lui, il est venu, il a ramené son matériel avec lui, il a pris une pomme de terre, il a sculpté un sexe, il fallait le pénétrer avec ce sexe, le pénétrer par-derrière, ou bien, et le, et le..., lui mettre une chaîne là, puis le frapper sur ses cuisses, sur son sexe, comme ça et tout et surtout le piquer avec les talons aiguilles sur ses couilles, j’en avais un autre aussi, dans son camion, tous les soirs, il se masturbait, puis avec mes talons aiguilles c’était pareil, sur ses couilles. »

Katerina, parlant d’un client régulier, dit : « J’ai un client, il vient une fois par semaine, je le tape, il finit tout seul, sans rien faire, sans amour, sans la pipe, je tape, (tu ne me griffes pas parce que ma femme va le voir).  » Dans le même ordre de fantasmes, Olga, travesti, raconte qu’il a un client qui demande à être tenu en laisse. Entièrement déshabillé et marchant à quatre pattes, il tient à être « promené » dans un parc public et à être tapé s’il ne satisfait pas « sa maîtresse ». Dès que la promenade est terminée, le client se rhabille fébrilement, s’engouffre avec précipitation dans sa voiture et disparaît sans un mot : « Dans ces moments, il est vraiment dans son délire, il est dans un autre monde.  » Roxane a un client rue Saint-Denis qui vient vivre le même fan­tasme et répéter la même mise en scène à chaque visite : vêtu de cuir, cet homme d’une cinquantaine d’années se déshabille et sort de son sac des couches-culottes qu’elle doit lui mettre, puis une fois qu’il a uriné dans la couche, elle doit la lui retirer, le fesser en disant : « Maman n’est pas contente. » Elle raconte aussi qu’un psychologue vient régulièrement se faire fouetter tel jour de la semaine, toujours à la même heure. Une demande revient épisodiquement dans les récits : elle consiste à sentir, caresser puis lécher les pieds de la personne prostituée ; un travesti raconte ainsi qu’il a un client régulier qui le paie juste pour lui lécher les pieds et la jambe.

Ces demandes particulières ne sont pas les plus courantes. Elles res­tent anecdotiques, même si beaucoup de personnes prostituées y ont été confrontées au moins une fois. Une demande, en revanche, semble récurrente, celle qui consiste pour la prostituée à jouer le rôle de la fille du client. Elle doit l’appeler Papa et se comporter comme une jeune fille, voire une petite fille, docile. Les femmes se montrent généra­lement choquées par de tels fantasmes et refusent de mettre en scène une situation incestueuse, mais certaines estiment préférable d’accéder à ces désirs dans une optique préventive. Elles pensent jouer le rôle de garde-fou permettant d’éviter des passages à l’acte lourds de conséquences. La demande de baiser n’est presque jamais exaucée par les per­sonnes prostituées car, en principe, elle relève exclusivement de la vie privée. La plupart des femmes affirment la réserver à leur conjoint ou ami, ainsi qu’à leurs enfants. Le baiser signe la compli­cité avec l’autre, l’engagement réciproque de deux personnes dans un rapport amoureux dont le terme n’est pas fixé par contrat. Il est synonyme d’amour et représente la véritable intimité. Pour les gar­çons, même, si cette motivation est aussi à l’oeuvre, elle est parfois redoublée pour certains (les bisexuels non identitaires) par le refus d’une identité homosexuelle. Déjà, dans l’Antiquité, la bouche était perçue comme la « porte de l’âme 1 », permettant, quand on y a accès, de lire les pensées qui y siègent. Cette représentation perdure aujourd’hui.

Les femmes refusent généralement les demandes de caresses, mais certaines les acceptent, moyennant un supplément d’argent. Les clients demandent le plus souvent de toucher les seins, d’autres dési­rent caresser le sexe de la femme, désir auquel quelques-unes accèdent à condition que le client le fasse avec des gants de latex. Ces demandes sont très fréquentes auprès des garçons qui ne les refusent pas. Sans doute sont-elles nécessaires pour faciliter l’érection . La très grande majorité des personnes rencontrées ont le souci de se préserver des infections sexuellement transmissibles et surtout du VIH. Une technique déjà ancienne adoptée par certaines transsexuel­les et traditionnelles consiste à éviter la pénétration, en positionnant le corps d’une façon particulière (dite en levrette). L’homme croyant pénétrer la personne prostituée a en réalité avec elle un rapport inter crural, ce qui est aussi pour elle un moyen d’éviter la contamination.

Les prostituées exigent le port du préservatif non seulement pour éviter le contact direct avec le corps du client, mais aussi pour protéger leur santé ou plus exactement, selon leurs dires, rester en vie. Les ris­ques de contamination par le VIH et le VHC sont connus de tous et toutes, et aucune personne en exercice ne sous-estime leur gravité. Mais les symptômes de la syphilis et, par conséquent sa recrudes­cence, sont rarement perçus. Cependant, de nombreux discours de femmes, d’hommes et de transgenres font état de manquements à l’impératif du préservatif de la part de certain(e)s prostitué(e)s. Comme ces propos dissimulent parfois des attitudes xénophobes, il est difficile d’attester la réalité de ces assertions. On peut toutefois sup­poser que certaines personnes, contraintes de rapporter une somme d’argent quotidienne au proxénète , ou de se procurer l’argent néces­saire à l’achat de drogue, acceptent des rapports non protégés. Celles qui accepteraient de ne pas se protéger sont très certainement les plus démunies socialement et vivent dans une situation de précarité extrême. Il est important de le redire ici selon tous les témoignages recueillis, un homme sur deux demande à avoir des rapports sans pré­servatifs. Ces demandes sont d’autant plus graves qu’elles sont assor­ties de promesses de rémunération attractives, pouvant aller jusqu’à dix fois le prix de la passe. La plupart des hommes prostitués, comme les femmes, refusent avec vigueur ces clients. Mais le fait qu’un client accepte le préservatif ne constitue pas une garantie sans faille pour la personne prostituée ; certains tentent de l’enlever au cours de la péné­tration, d’autres l’entament avec un objet coupant avant la relation.

Les femmes « en galère » qui fréquentent des centres hospitaliers afin de détecter une éventuelle infection de MST, sont des Françai­ses, dont des jeunes femmes issues de l’immigration maghrébine, des ressortissantes de la CEE : Italiennes, Espagnoles principalement. Âgées d’environ 35 à 40 ans, ce sont des personnes en grande précarité, généralement sans domicile fixe, contraintes de trouver par tous les moyens, dont la prostitution, l’argent nécessaire à leur survie, et qui pour la plupart connaissent une dépendance à l’alcool et à divers pro­duits toxiques. Leur rapport à la prévention des risques de contamina­tion est soumis aux aléas du quotidien, le plus urgent étant pour elles de trouver où se loger, de quoi se nourrir et comment acheter leur drogue. Parmi les femmes africaines, qui viennent généralement au centre après exposition au risque ou pour une grossesse non désirée, il faut distinguer les francophones et les anglophones tant d’un point de vue de l’attitude face au sida que de celui des contaminations. Les premiè­res, pour la plupart originaires du Cameroun ou de Côte-d’Ivoire, viennent pour faire des tests de dépistage. Ces fem­mes, indépendantes, sont venues en France soit pour des raisons éco­nomiques soit en vue d’un regroupement familial, mais surtout pour bénéficier de soins, se doutant de leur contamination. Les secondes sont originaires de la Sierra Leone ou du Nigeria et dépendent de filiè­res. Elles viennent au centre faire des tests de dépistage. Pour l’ensem­ble de ces femmes, on relève une prévalence identique à celle existant dans les pays d’origine, à savoir 7 % pour les anglophones, 9 à 10 % pour les francophones.

Quant aux clients, tous ceux que nous avons interrogés ont déclaré être très vigilants concernant les risques sanitaires et utiliser le préser­vatif systématiquement. Pour connaître l’incidence du VIH parmi ceux que nous n’avons pas rencontrés, j’ai tenté d’en savoir plus par l’intermédiaire de Sida Info Service. Les trois principaux thèmes d’appels que reçoit l’association concernent les risques de transmission, le dépistage et les aspects psy­chologiques. Les fiches qui m’ont été communiquées sont essentielle­ment celles de clients de femmes ou de transgenres, inquiets et culpa­bilisés. Beaucoup disent avoir mis un préservatif, mais font état de craintes sanitaires parce que leur partenaire était une prostituée. Pour ces clients, la culpabilité liée à un acte transgressif d’un point de vue affectif se traduit par des inquiétudes diffuses quant à une possible contamination qui pourrait tenir lieu de révélateur de la pratique en question. Pour certains, une prostituée ayant beaucoup de partenaires est une femme avec qui on peut « attraper le sida ». Pour d’autres, ce sont certaines pratiques pensées comme transgressives, tels l’anulin­gus ou le cunnilingus, qui font craindre une contamination. C’est le cas d’un jeune homme auquel on a « offert » une prostituée à l’occa­sion de son anniversaire. Beaucoup d’appels concernent la prise d’alcool, qui a entraîné un manque de vigilance, ou la rupture de préservatif. Toutefois, les écou­tants pensent qu’un certain nombre d’appelants mentionnant une rup­ture de préservatif n’ont pas osé dire qu’ils n’en avaient pas mis.

Alors ça, je te le dis en mon nom et je te le dis, au nom de pas mal de copines, qui ont mon âge ouqui sont plus âgées que moi, on en rigole entre nous. Toi, non prostituée, ça ne t’est jamais arrivé de te dire : « Tiens, je ferais bien l’amour » ? Bon, il se trouve que nous, c’est notre job et puis, tu es avec un mec et tu ne sais pas pourquoi il a touché un point sensible et c’est là, lorsque je te dis que le corps peut exulter chez nous et ça ne va pas plus loin. Tu lui dis !! « Et merde, ça va me faire du bien », d’ailleurs tu sais, comme on dit : « Je me suis dégorgé les ovaires », ni plus ni moins.., de la même manière que le mec qui vient chez nous et qui dit : « Je me suis vidé les couilles. » Et ça, c’est dérangeant pour les gens, qu’une femme puisse être comme ça, mais ça, les femmes ne peuvent pas l’accepter parce que quelle image, quelle image De toute façon, une femme doit toujours dominer la situation, quelle que soit la per­sonne qui vient lui rendre visite. J’ai une copine qui est retirée, eh bien tout ce qu’elle a appris dans le métier, ça lui a servi dans sa vie privée, ça te sert toujours. Nous, nous n’avons pas de problème ni avec notre corps, ni avec la jouissance, ni avec le plaisir, ni dans la manière de se don­ner ou de donner, parce que nous avons la maîtrise de notre corps, nous avons la maîtrise de tout ça, la seule chose dont nous n’avons pas la maîtrise, comme tout un chacun, c’est de nos sentiments, on tombe amoureuse d’une personne de la même manière que tout un chacun, mais la maîtrise de notre corps et tout ce qui est sexuel, il y a longtemps que nous l’avons maîtrisé et moi, je te parle pour les femmes traditionnelles, moi, dans ma carrière, j’ai tout vu, j’ai tout connu, j’ai connu toutes leurs déviances, alors il n’y a plus rien qui m’étonne, je maîtrise tout ça, je sais tout ce que tu peux donner à l’autre avec ton corps, je sais ce que l’autre attend et tout ce qu’il peut recevoir. Tu ne sais pas pourquoi, ce jour-là, le type, alors que ce n’est pas du tout ton genre de type, même comme ça, sans éprouver de sentiments, mais, la manière dont il a posé sa main, ou de la manière...j’en sais rien, ou parce que sa peau ou parce que tout sim­plement ton corps, tes hormones, tes ovaires ont besoin d’être dégorgés... eh bien, à ce moment-là, c’est à toi de décider.

Leila explique ensuite que les femmes ont toujours eu pour consi­gne de veiller à distinguer strictement plaisir et travail : « Pendant des années, c’est vrai, pas de sentiments. Tu fais ton job et tout, en vieillissant, tu ne sais pas pourquoi, ça t’arrive et tu n’en as rien à foutre, parce que, vu notre âge, on peut se permettre ce qui ne serait pas de bon ton pour une jeune fille, parce que ce serait une mauvaise pro­fessionnelle. Nous, on n’a plus rien à prouver profession­nellement, tout le monde sait ce que nous valons et quelle idée nous avons de notre métier, mais quand ça nous arrive, on en rigole. Mais la plupart se montrent étonnées que l’on puisse envisager cette éventualité.

La plupart affirment simuler. Le pouvoir de faire jouir l’autre étant un des éléments participant au plaisir, beaucoup de clients sont dans l’attente de la manifestation de la jouissance du ou de la prostituée, et beaucoup parviennent à se convaincre qu’ils leur ont donné du plaisir. Claudie qui, elle, n’a jamais simulé, relate les échanges qu’elle a pu avoir avec des clients qui se vantaient d’entrée de jeu de faire jouir tou­tes les femmes avec lesquelles ils couchaient, les décrivant comme des femmes d’une grande beauté.

« Non, mais dans ces cas-là pourquoi tu viens me voir, et pourquoi tu paies ? Déjà, moi tu ne me feras pas jouir parce qu’avec la gueule que tu as, ça ne risque pas et puis en plus je n’aime pas les hommes, c’est pas que je vous déteste, c’est que physiquement il n’y a rien. »

Le plaisir ne se mesure pas à la seule sensualité. Pour beaucoup de femmes prostituées, il peut naître du sentiment de faire du bien à autrui, et celles qui travaillent avec des handicapés le manifestent avec conviction. Handicap et désir sexuel ne sont en rien incompa­tibles, mais la question de la réalisationde ce désir reste un pro­blème douloureux pour les personnes atteintes d’une infirmité . Dans les institutions spécialisées, le sujet est encore souvent tabou et donc éludé, mais certains responsables disent avoir recours à des prostituées pour les résidents que ce désir perturbe. Des personnes handicapées qui ne sont pas en institution vont voir des prostituées. Toutes les femmes n’acceptent pas ces personnes, mais celles qui acceptent, « le plus souvent des femmes expérimentées », parlent de la satisfaction qu’elles éprouvent à l’issue de ces rencontres. Elles estiment, à juste titre, avoir apporté un réel réconfort à ces person­nes. Leila raconte l’immense satisfaction qu’elle a eue avec un client handicapé qui vient la voir régulièrement depuis dix ans et qui est récemment parvenu à avoir avec elle un rapport sexuel com­plet pour la première fois de sa vie. Elle dit éprouver le sentiment d’avoir accompli un travail utile et bénéfique. Il faut souligner ici les compétences nécessaires pour obtenir de tels résultats puisqu’il faut mobiliser la compréhension de l’autre, la connaissance du corps, la patience et l’empathie. On est loin de l’image de la femme passive qui subit le client tout-puissant en attendant sa rémunéra­tion...

Quant à la gestion de la vie privée, elle n’est pas chose facile pour les personnes prostituées. Les actes physiques étant les mêmes, le ris­que de confusion est toujours présent. Les prostituées traditionnelles le savent et construisent des barrières symboliques qui leur permettent d’appréhender travail et vie privée sous des angles différents. Beaucoup disent qu’elles « cloisonnent » leur vie amoureuse et leur vie professionnelle. Cette volonté se matérialise dans l’attitude, dans le langage, dans les vêtements : « Rien de ce que je mets dans la rue je ne le remets chez moi. Bon, ça va des dessous aux vêtements du dessus, même ma doudoune. » Toutes ces pratiques sont destinées à éviter le risque de confusion. Elles permettent d’avoir une vie amou­reuse en dehors du travail et font partie de cet apprentissage indispen­sable pour être à même de maîtriser à la fois leur activité et leur vie privée. La plupart des personnes prostituées ont une vie amoureuse comme tout un chacun. Leur connaissance du corps, des pratiques sexuelles et des manifestations psychiques qui y sont liées, leur permet de vivre des relations épanouissantes. Fathia en témoigne : « J’ai une vie sexuelle tout à fait épanouie dans ma vie privée, totalement, moi je sais que ma sexualité, je sais très bien la gérer, maintenant s’il y en a qui ne savent pas, ça c’est leur problème. »

Les femmes rencontrent cependant d’énormes difficultés à vivre une relation stable, difficultés liées aux ambiguïtés des lois régissant la prostitution.

« Nous, on ne peut pas avoir une vie privée, on ne peut pas avoir de vie sentimentale, la loi nous interdit d’en avoir et c’est dur de ne pas avoir de vie sentimentale, on n’a pas le droit de vivre avec la personne qu’on aime tout simplement, sinon la loi le qualifie de proxénète. Je ne veux pas lui faire prendre un risque, dit Caroline, surtout que c’est un monsieur qui travaille, qui est fonctionnaire, donc, non, non, non, je ne vais pas lui mettre sa vie en l’air, ça serait égoïste de faire ça. Je ne suis pas la seule comme ça, il y a beaucoup de filles qui aimeraient vivre avec leur conjoint et qui ne peuvent pas par rapport à leur vie, il y en a beaucoup et en plus, ça ne va pas s’arranger apparem­ment. »

Les hommes et les transgenres ne rencontrent pas les mêmes empê­chements, puisqu’ils sont censés être libres et travailler pour leur compte. Ils ont qui un petit ami, qui une copine. Il arrive qu’une relation durable se noue entre un client et une personne prostituée, comme un garçon de Dauphine qui vit avec un ancien client depuis maintenant trois ans ou encore cette femme qui raconte :

« Là, depuis peu, j’ai rencontré quelqu’un, c’est un mec vraiment très gentil, je suis en train de tomber amoureuse, je me sens bien avec lui. C’est un client, lui je l’ai embrassé, j’ai eu envie. Sexuellement, moi j’ai jamais senti le vrai plaisir, avec lui oui. »

À l’instar de la population générale, les différentes orientations sexuelles sont présentes dans la population prostitutionnelle. Si la question est posée d’emblée pour les garçons, elle l’est beaucoup plus rarement pour les femmes, alors que certaines d’entre elles sont les­biennes, d’autres bisexuelles. Claudie raconte les conquêtes féminines qu’elle a faites parmi ses collègues de travail.

« J’étais la chérie de toutes ces dames, et c’étaient relati­vement toutes mes maîtresses, et c’est vrai qu’en travaillant avec ces femmes, j’ai appris à travailler, ce qui ne se fait plus du tout maintenant. »

D’autres vivent avec une femme extérieure au milieu, leur orienta­tion sexuelle les préserve dans ce cas-là des tensions qui peuvent exis­ter avec un mari ou un amant qui supporterait difficilement la promis­cuité quotidienne de leur compagne avec des hommes de passage. Pour les femmes qui ne sont pas libres, la question se pose bien sûr différemment. Celles qui n’ont pas choisi de se prostituer n’ont pas pu faire ce travail de mise à distance et rencontrent beaucoup de difficultés à établir une relation amoureuse : « Depuis que j’ai commencé la pros­titution, je n’ai pas d’histoire d’amour, on ne peut pas trouver un mec parce qu’on pense : « il va me payer. » Certaines parviennent quand même à avoir une vie amoureuse avec une personne qu’elles ont rencontrée dans le cadre de leur travail, car en dehors de ce cadre, elles n’ont pas souvent le loisir de rencontrer quelqu’un. Priscilla, par exemple, a noué une relation avec un policier qui la côtoie quotidiennement au cours de ses tournées de sur­veillance. Mathilde, elle, a noué une relation amoureuse avec un client. C’est un homme jeune, pour lequel elle a de l’affection, mais qui ne satisfait pas toutes ses attentes ; il semble qu’il estime superflu de sortir avec elle au restaurant ou au cinéma et l’attend impatiemment chez lui pour faire l’amour. Elle exprime, avec humour et en même temps lassitude, son sentiment de satiété et de confusion par rapport à ses activités pro­fessionnelles. Les témoignages recueillis, ainsi que la fréquentation régulière des personnes prostituées, montrent qu’il s’agit bien de sexualité et pas seulement de « sexe » au sens de pratiques débridées et fréquen­tes. L’exercice de la prostitution exige de la part des personnes qui s’y livrent des qualités de discernement et de vigilance constants.

Toutes les femmes et les hommes n’ont pas forcément la force morale et l’équilibre psychique indispensables à cette activité diffi­cile et dangereuse. Les personnes qui exercent la prostitution à contre coeur vivent parfois un véritable calvaire et tout devrait donc être mis en oeuvre pour les aider à en sortir. Mais d’autres l’exercent de leur plein gré, et il serait temps de prendre acte de leurs discours et de leurs analyses.

Les violences que subissent les prostituées, « femmes ou hommes. »

« Décembre 2003, c’est une première tournée avec l’antenne mobile de Cha­ronne. Deuxième arrêt de la soirée, boulevard Macdonald, un passant nous prévient qu’il a surpris un homme en train de tabasser une jeune prostituée. Elle s’est réfugiée dans une cabine téléphonique. Nous allons la voir. Elle est avec une copine. Ce sont deux jeunes Africaines. Celle qui a été agressée pleure, est sous le choc et a du mal à reprendre son souffle et ses esprits. Nous l’invitons à monter dans le bus. Elle souffre du visage et se tient le ventre. Elle a des contu­sions au niveau du nez et du front. Il semble qu’elle ait le nez cassé. D’après elle, il s’agit d’un client de 22-23 ans qui l’a frappée à coups de pied et de poing, dans la tête notamment. Nous accompagnons, à l’hôpital Bichat, aux urgences. Le 6 janvier 2004, Je revois la jeune Africaine qui s’était fait agresser le soir de ma première tournée. Elle avait effectivement le nez cassé et plusieurs côtes fêlées ou cassées. Elle devrait avoir un pansement sur le nez pour qu’il se remette en place, mais elle refuse pour pouvoir continuer à travailler... »

L’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) a mis au jour l’ampleur des violences, sous toutes leurs formes, dont les femmes et les jeunes filles sont victimes maltraitances physiques, abus sexuels, atteintes psychologiques... Ces violences s’exercent pour leur grande majorité au sein de la famille et du couple. Si l’idée d’un lien entre les violences subies au cours de l’enfance, ou de l’adolescence et la prostitution est répandue, cette rela­tion est loin d’être systématique toutes les femmes qui ont subi des violences ne se prostituent pas. Parmi les femmes et les hommes qui se prostituent, tous n’ont pas été victimes de violences, même si, on l’a vu plus haut, nombre d’épisodes douloureux ont été recensés. De par leur activité, les femmes prostituées sont exposées à des for­mes particulières de violences, que subissent également les garçons, les travestis et les transsexuelles prostitués des agressions physiques et verbales, bien entendu, favorisées par leur présence dans la rue et les espaces publics, mais également des violences plus spécifiques et moins perceptibles pour l’observateur non averti, comme les violences institutionnelles et policières.

La prostitution est un phénomène multiforme qui concerne des indi­vidus aux parcours et aux modes de vie variés, qui implique des pra­tiques et des tarifs distincts, et qui donne lieu à des situations fort dif­férentes. Cependant, au-delà de cette multiplicité, les femmes et les hommes qui se prostituent sont tous confrontés à différents types de violences qui émanent de divers acteurs sociaux. Il ne sera pas ques­tion ici des agressions physiques et sexuelles et des pressions psycho­logiques imputables aux proxénètes pour contraindre les jeunes fem­mes étrangères à la prostitution. Cette question a déjà été abordée plus haut, et la presse française s’est amplement fait l’écho de ces mal­traitances, de même que l’ouvrage de Clara Dupont-Monod, Histoire d’une prostituée . Largement médiatisé, ce phénomène apparaît comme la partie visible de l’iceberg masquant un ensemble de violen­ces dont les personnes prostituées sont victimes, de manière plus sour­noise et plus insidieuse. Si elles sont d’ordres distincts, ces violences n’en sont pas moins liées. Les personnes prostituées n’auraient pas elles-mêmes recours à la violence pour défendre leur place sur le trot­toir, si elles pouvaient exercer librement elles auraient à subir moins de viols et d’agressions. Si les auteurs de ces faits étaient poursuivis, elles pourraient davantage se défendre si elles n’étaient pas sociale­ment discriminées et discréditées.

Dans un milieu où la concurrence est rude, l’arrivée sur le trottoir donne systématiquement lieu à des brimades, des insultes et des coups de la part des plus ancien(ne)s. Ces dernier(ère)s ont gagné chèrement leur place et la défendent avec virulence. L’apprentissage de la vio­lence fait partie de l’apprentissage de l’activité prostitutionnelle. Si l’on échappe rarement aux injures lorsqu’on débute dans la prostitu­tion, la gestion de la violence, physique et verbale, est nécessaire pour faire respecter son espace et son temps de travail, pour se faire respec­ter par les autres et simplement pour pouvoir travailler. Les personnes que j’ai rencontrées disent toutes avoir subi des pres­sions et des violences pour pouvoir accéder à un bout de trottoir, à des horaires et au droit d’exercer. Les coups sont généralement infligés par d’autres personnes prostituées, mais il arrive qu’un « ami » ou un sou­teneur intervienne. Ainsi, alors que je circulais en voiture avec Stella, albanaise, une prostituée toxicomane m’a contrainte à arrêter le véhi­cule et lui a demandé, tout en l’insultant, une « clope » et « un ou deux euros ». Stella lui a donné une cigarette et toutes les pièces de monnaie dont elle disposait. Elle m’a ensuite expliqué qu’elle est obligée de lui donner tout ce qu’elle lui réclame car, si elle ne s’exécute pas, elle ris­que une correction. En effet, un ami toxicomane de la prostituée en question, qui exerçait déjà sur le même boulevard, l’a frappée la pre­mière fois qu’elle est venue à cet emplacement pour se prostituer. Depuis, Stella a acquis le droit de continuer à travailler au même endroit, mais elle est tacitement contrainte de donner de l’argent ou des cigarettes à cette personne lorsqu’elle le lui demande. Si elle refuse, elle sait qu’elle risque d’être battue à nouveau.

Stella, comme les autres, a à son tour appris à recourir à la violence pour protéger son activité. Dès que des nouvelles venues tentent d’investir son territoire (quelle que soit leur origine), les coups qu’elles reçoivent les dissuadent de rester. Comme l’exprime lda. « les nouvelles filles, elles venaient directement à ma place, j’étais pas d’accord, elles ont bossé là-bas, et puis euh, déjà, je frappais beaucoup de filles. Des fois, y avait les flics, ils s’arrêtent, ils m’ont dit « Oui, qu’est-ce que vous avez ? » J’ai dit « Ben, y avait une nouvelle fille, elle m’embête » et puis elle me dit, c’est pas chez toi, et je frappe. De même, Tania a frappé à plusieurs reprises une autre femme originaire du Kosovo qui tapinait à quelques centaines de mètres d’elle parce qu’elle était censée pratiquer des tarifs inférieurs aux siens.

Ce type de violences entre prostituées peut mener à des situations dramatiques lorsque les proxénètes s’en mêlent. Ida a ainsi reçu huit coups de couteau de la part du souteneur d’une jeune femme qu’elle avait frappée. Il ne s’est arrêté de la poignarder que parce qu’il la croyait morte...Les bagarres entre prostituées, françaises ou étrangères, sont fré­quentes. Le climat de tension qui règne entre personnes prostituées, est, lié, d’une part, à la concurrence et, d’autre part, au fait que la prosti­tution (ou du moins le racolage) est une activité illicite qui a ses pro­pres règles. L’usage de la violence pour acquérir puis conserver et défendre sa place sur le trottoir est rendu nécessaire notamment par « le no man’s land législatif qu’a créé la simple « tolérance » française à la commercialisation sur la voie publique des services sexuels. La prostitution a son propre mode de fonctionnement et ses propres lois, en marge de la loi. Pour faire carrière et s’élever dans la hiérarchie, il faut s’imposer et « en imposer ? », physiquement et verbalement. Sur le trottoir, les insultes, les altercations, les éclats de voix, les bouscu­lades et les bagarres sont de mise. Si de tels modes d’interaction peu­vent paraître violents et décontenancer l’observateur extérieur, ils ne sont que le reflet de certaines pratiques ayant cours dans d’autres milieux professionnels, où la compétition et le désir de promotion peu­vent également mener à la violence. Une violence d’un autre type, certes, moins perceptible mais plus pernicieuse, et où d’aucuns sont prêts à tout pour « y arriver », au détriment des moins arrivistes. De surcroît, les violences entre personnes prostituées ne doivent pas occulter le fait que celles-ci partagent également des formes de soli­darité, de soutien, d’entraide et de générosité, ainsi que des sentiments de respect et d’amitié sincère.

Depuis l’arrivée des jeunes femmes d’Afrique anglophone et d’Europe de l’Est, la concurrence se fait plus rude. La jeunesse des nouvelles venues et leur nombre ont contribué à renforcer le climat de tension inhérent à la pratique de la prostitution. Les « anciennes », n’ont plus seulement à gérer leurs rapports avec leurs collègues fran­çais(es) elles doivent désormais faire face à l’arrivée de femmes jeunes, en grand nombre, bien souvent contraintes à la prostitution et pra­tiquant des tarifs revus à la baisse. Dans cette situation, beaucoup adoptent une attitude ambivalente envers les jeunes étrangères. Si elles reconnaissent et déplorent leur situation dramatique, certaines, ont des discours extrêmement dépréciatifs à leur encontre. D’aucunes les insultent ouvertement, y compris devant les acteurs associatifs et devant les chercheurs. D’autres vont jusqu’à exprimer leur désir de les voir disparaître ou même mourir. Certains policiers semblent avoir leur part de responsabilité dans cette animosité, puisque ce sont eux qui chargent les anciennes de « repousser » les nouvelles venues pour qu’elles ne soient pas arrêtées avec ces dernières. Pour sauvegarder son territoire et sa clientèle, Isabelle, une femme d’une cinquantaine d’années, n’hésite pas à recourir à la violence, ou à faire appel à d’autres personnes prostituées (toxicomanes notamment) pour refou­ler de jeunes Africaines qui tenteraient de travailler près d’elle. « On ne tolère pas les Blacks », dit-elle, parce que, « une Noire à côté d’une Blanche, la Blanche ne travaillera pas ». Les discours dépréciatifs des Françaises à l’égard des étrangères por­tent également sur le fait que celles-ci accepteraient des passes sans pré­servatifs, qu’elles pratiqueraient des tarifs extrêmement bas (10 €, voire 5 € la passe), qu’« elles font tout pour rien », qu’elles ne respecteraient pas les « règles », qu’elles sont capables de tout », que ce sont des « menteuses » et des « allumeuses » elles « racolent » et « aguichent »les clients, alors que « nous, on ne racole pas ».

Ces discours n’excluent cependant pas, on l’a vu plus haut, une forme de compassion de la part de certaines Françaises. Isabelle, qui fait preuve d’une animosité marquée envers les Africaines, a une atti­tude plus mesurée envers les filles de l’Est. Par exemple, quand elle évoque la disparition de deux Roumaines ou l’agression d’une collè­gue Bulgare qui travaillait sur le trottoir d’en face, elle parait réelle­ment attristée et inquiète. Cette dernière aurait été « violée, volée et tabassée par deux Arabes... c’est toujours les mêmes ». Isabelle affirme « Je ne suis pas raciste, mais je ne monte plus avec les Noirs et les Arabes. » De nombreuses femmes, françaises ou étrangères, adoptent ce type de discours.

En retour, les jeunes étrangères, semblent rarement en mesure de répliquer et de dénigrer ouvertement les Françaises. Les discours dépréciatifs et les attitudes de rejet portent sur d’autres étrangères. Ainsi, Africaines et filles de l’Est ne se mélangent qu’exceptionnelle­ment dans les bus de prévention. Lorsque cela arrive, celles qui esti­ment être sur leur propre territoire (parce qu’elles sont habituées à fréquenter le bus à cet endroit et pas à un autre) dénigrent la ou les intruses. Alors que je discutais avec Stella et trois autres Albanaises dans un camion associatif, une Africaine qu’un client avait déposée loin de son lieu d’exercice est montée et s’est installée sur la ban­quette située derrière le siège du conducteur, à l’écart des autres. Stella s’est immédiatement mise à la « taquiner » en français, à se moquer d’elle parce qu’elle ne comprenait pas le français, et à l’insulter. Elle demandait aux membres de l’équipe de ne pas s’occu­per d’elle de ne lui donner ni préservatif ni boisson... Lorsque le camion a quitté les lieux avec l’Africaine (qui a demandé à ce qu’on la ramène près de son lieu d’exercice), Stella s’est énervée, elle ne voulait pas descendre du véhicule en sachant que l’Africaine allait y rester (et donc passer du temps avec nous). Elle a demandé aux deux hommes de l’équipe de ne pas lui adresser la parole, en ajoutant qu’ils devaient parler seulement avec elle...

Des clients violents et des agresseurs.

Toutes les personnes que j’ai rencontrées s’accordent pour dénoncer les violences qui leur sont infligées par certains clients ou par des per­sonnes malintentionnées. Bien évidemment, les clients de prosti­tué(e)s sont loin d’être tous violents. Certains peuvent cependant le devenir lorsqu’ils sont insatisfaits de la prestation. Par ailleurs, cer­tains individus malveillants se font passer pour des clients pour ensuite agresser la personne qu’ils ont leurrée. La première des violences est verbale certains clients, de même que certains passants, n’ont aucun scrupule à dénigrer ouvertement les personnes prostituées, et à s’adresser à elles sur un ton grossier et agressif. Mais ce qu’elles redoutent davantage, ce sont les violences physiques et sexuelles. Comme le résume Vanessa. « on se fait toutes agresser, violer... ». Les personnes prostituées, celles qui exercent dans la rue du moins, ont toutes connu des agressions (vols, viols, coups, tentative de meurtre, enlèvement, séquestration...) et savent que leur activité est extrêmement risquée. Toutes ont perdu des ami(e)s, des collègues, et ont « la peur au ventre » lorsqu’elles vont travailler. Plusieurs prostitué(e)s et leurs proches ont d’ailleurs perdu la vie au cours de notre enquête. Nombreux sont ceux qui ont relaté les agressions qu’ils ont eu à subir.

« J’ai eu des problèmes avec un Tunisien, avec un Algérien... Avec un Français aussi, il a voulu me forcer pour faire une pipe sans capote. Il m’a attachée par la che­velure, il m’a dit vas-y, fais-moi sans préservatif, fais-moi ça, mais moi je pouvais pas faire, j’ai ouvert la porte et je suis descendue. Ça a été parce que je l’ai pas ramené très loin, je l’ai ramené juste à côté, et y avait mes copines, quand elles ont écouté, elles sont venues vite fait, et puis lui, quand il a vu beaucoup de filles, il avait peur, il a flippé, il est parti. » (Ida). « J’ai une copine comme ça qui s’est fait séquestrer pen­dant deux heures, et nous on la voyait pas arriver, et c’est une de nos copines, elle m’a dit « Tu sais, il ne voulait pas me laisser partir, tant que j’ai pas joui, tu pars pas, il lui faisait, tu me rends mon argent », il lui avait mis un revolver ici, et tout. Ah la première fois que j’ai eu une affaire comme ça c’était un couteau de boucher comme ça, il me l’a mis ici, là par là, j’ai un peu de sang même, il me l’a fait comme ça, j’ai eu un peu de sang. C’est quand je lui ai parlé de mes enfants qu’il s’est mis à pleurer, il m’a dit : Excuse-moi, je te demande pardon, et en plus il m’a dit, je fais ça tous les soirs à une prostituée parce que y en a une qu’il a emmenée chez lui, elle lui a volé son argent et toute sa came, il avait du shit, c’était un vendeur de shit. » (Fatima). « J’avais le couteau là, il m’a mis de la poudre blanche dans le nez, je sais pas ce que c’était, jusqu’à cette journée. Je crois que c’était de la coke, mais je sais pas, comme j’ai jamais pris de coke. Puis il m’a fait comme ça Respire J’avais le truc coincé là, j’étais obligée d’aspirer, putain après j’étais plus là. C’est là qu’il m’a violée.., J’ai gerbé comme jamais, ma pauvre. C’est pour ça qu’il m’a laissé ouvrir la portière parce que je vomissais. Quand j’ai sorti, je ne sais pas comment j’ai fait, je l’avais emmené vraiment dans un coin, il pouvait me violer, m’égorger. Ils ont l’air telle­ment gentils au départ. Et maintenant, tu fais attention, tu ne vas plus dans les coins trop isolés. Ah mais tu es obligée de t’éloigner à cause de cette putain de loi.

Les garçons et les travestis ne sont pas épargnés par les agressions.

« Des clients qui, des dingues qui me sortent un flingue, sur la tête, ou alors un mec qui est caché derrière. Ou alors un mec qui me sort, je sais pas, moi, un couteau, la dernière fois, y en avait un, qui m’a sorti un couteau et, en plus, je venais d’arriver, il m’a dit : Donne-moi ton argent, et quand il avait son couteau dans une main, j’ai pris le cou­teau dans les mains et il m’a coupé comme ça, ici, avec la lame quoi. [, j Une autre fois y a un mec, qui était plus fort que moi, il a commencé à me tabasser, tout ça, pour ne pas me payer, et j’avais réussi à me sauver de la voiture et j’ai couru, y a un car de flics qui pas­sait, et quand j’ai fait signe aux flics, ils m’ont dit : Va tra­vailler chez Renault ça arrivera pas. Mais bon là j’ai une copine y a pas longtemps, on l’a retrouvée morte à la porte de Vincennes avec le crâne défoncé, c’est un joggeur le matin qui l’a vue par terre, et elle est morte dans le camion des pompiers. Cela, fait de la peine parce que c’est quelqu’un qui, se droguait pas, qui volait pas, une fille sympa, et tout ça, et, et bien je sais pas, elle est tombée sur un enculé, eh le mec eh ben personne le recherche, per­sonne, rien quoi. J’en connais plein comme ça quoi. J’avais une copine, qui avait un mec, il a tué trois femmes à Nice, et elle, est partie à Nice aussi, et le mec lui a tiré une balle dans le dos, elle a réussi, à enlever les clés de contact, n’empêche que maintenant elle est sur une chaise roulante. » (Victor)

Il est impossible de connaître les motivations des clients violents et les raisons de leurs actes. Cependant, il faut souligner que les agres­seurs sont systématiquement des hommes qui estiment avoir tout pou­voir sur les personnes qu’ils violentent, qu’il s’agisse de femmes, d’hommes ou de transsexuelles. Parce qu’il paie pour un service, le client s’arroge le droit de se faire rembourser s’il n’est pas satisfait de la prestation, de demander ou d’imposer des actes sexuels supplé­mentaires, non convenus au préalable, ou des relations non protégées. D’après les prostitué(e)s, entre deux et trois clients sur quatre deman­deraient des passes sans préservatifs. Une telle insistance apparaît déjà comme une violence puisqu’elle sous-tend que ces clients n’ont aucun respect pour la santé et pour l’intégrité, physique et psycho­logique des personnes prostituées, le préservatif étant pour elles non seulement un moyen de protection contre les maladies sexuellement transmissibles, mais aussi un moyen de maintenir une frontière avec le client. Lorsqu’il ne parvient pas à jouir, le client a davantage ten­dance à mettre en cause la personne qu’il paie, qu’à se remettre en question. Les exemples d’agressions de la part de clients mécontents sont nombreux. J’évoquerai simplement la mésaventure d’une jeune Afri­caine, à laquelle j’ai assisté, parce que son client, un Maghrébin de 17 ans, n’avait pas joui, il a voulu récupérer son argent, a tenté de lui voler son sac à main et l’a frappée violemment parce qu’elle résistait. Ce qui est révélateur dans cet exemple est que le jeune homme ait agi en ma présence et en présence de plusieurs acteurs associatifs, qu’il nous ait pris à témoin. « Puisqu’elle ne m’a pas fait jouir, elle doit me rembourser », et qu’il ait été étonné que l’on arrête une voiture de policiers, qui l’on interpellé. Il ne fait aucun doute qu’il se croyait réellement dans son bon droit.

Le fait de côtoyer la mort quotidiennement et de risquer sa vie, à tout moment, engendre nécessairement des souffrances psychologiques. « Dix minutes avant que je me lève du lit pour aller me préparer là, je suis pas encore dans mon métier, du moment que je commence à faire ma douche,me maquiller, ça y est, y a un changement dans mon corps qui se produit. Dans ma tête, je sais pas comment ça fait pour les autres, mais pour moi ça se passe comme ça, y a un truc qui se fait parce que là-bas il faut une acuité visuelle, il faut une acuité des oreilles, et surtout que moi j’ai des problèmes avec mon épilepsie, il faut sentir le moindre timbre de la voix de la personne à qui tu parles, le tout petit indice qui peut te dire oui, monte avec celui-là, il sera gentil, monte pas avec celui-la, celui-là il va te faire du mal. Dès que je me maquille le soir, ça y est je suis prête pour aller bosser. C’est comme si qu’il y avait une dose d’adrénaline qui va en moi, je le ressens, ça doit être même ça je crois bien. Je le ressens comme ça. Je me conditionne, c’est ça qu’on dit, je me conditionne pour aller bosser. Et quand j’arrive là-bas je suis une autre Juliette. J’ai appris avec les années. Cela s’apprend pas tout seul. Avant ça, me suis, pris des coups dans les..., .Je me suis fait taper dessus avant d’apprendre. Et jusqu’à maintenant ça peut arriver que dans les mailles du filet passe un connard, attention !!! Maintenant, y a aucun respect, ils te parlent « C’est com­bien pour que je t’encule ? » Est-ce que on disait ça dans le temps. Tu me suces sans capote ? tu peux baiser sans capote. » Tu comprends que moi... Je t’ai expliqué le schéma qu j’ai quand je vais bosser, Je vais t’expliquer le schéma que j’ai quand j’ai terminé. Ça peut paraître gros, je rentre ici, tant que je me suis pas lavée, je reste minimum trente minutes dans la douche hein, tant que je me suis pas lavée, je te promets que c’est vrai, j’ai des larmes qui me coulent des fois. Quand le soir a été dur, quand j’ai pas bien travaillé ou quand j’ai eu des gens agressifs qui m’ont parlé des fois, t’as les larmes qui te coulent toutes seules comme ça. Je sais pas pourquoi. L’adrénaline redescend. La pression redescend. Tu te dis bon, ça ira mieux demain. Puis le lendemain tu recommences et puis t’oublies que la veille, ça a été dur, Tu recommences comme si c’était une première fois à chaque fois. Je pourrais plus supporter sinon. Il faut simplement dès que j’ai pris ma douche, parce que moi, je peux pas, je sais que certaines filles elles se couchent sans se démaquiller comme ça, je peux pas, je peux pas. Mais c’est pour enlever ma peau de là-bas. Et même tu as l’adrénaline, ça fait tellement mal, t’es sous pression. tu souffres. » (Juliette)

Il convient enfin de préciser que la Loi pour la sécurité intérieure, loin de protéger les personnes prostituées des agressions des clients ou des personnes malveillantes, les expose à tout type d’atteintes, physi­ques ou sexuelles. En les contraignant à se cacher et à exercer dans des endroits reculés, la loi les met du même coup en danger. Depuis mars 2003 en effet, les personnes prostituées et les acteurs associatifs sou­lignent la recrudescence des agressions, des meurtres et des dispari­tions de prostitué(e s.) Aux violences des clients perpétrées en toute impunité s’ajoutent, selon leurs dires, les violences policières, qui con­naissent un regain manifeste depuis quelques mois dans la France entière et plus particulièrement à Paris.

Les violences policières.

La corruption policière, dans le milieu de la prostitution et du proxé­nétisme, est connue de longue date. Pots-de-vin et passes gratuites ont longtemps été le prix à payer (chèrement) par les personnes prostituées pour que les policiers ferment les yeux sur leur activité et les laissent travailler. Moins connus sont les agissements de policiers peu scrupuleux qui n’hésitent pas à abuser de leur pouvoir pour assouvir leurs fantasmes de toute-puissance sur des personnes aussi discriminées que les prostitué(e)s. Les récits foisonnent d’exemples de violences exercées sans aucune raison sur les personnes rencontrées. Certains agissements, particulièrement violents, étaient encore à déplorer il y a une dizaine d’années, comme le signale Victor.

« Avant les flics nous battaient, nous insultaient, nous considéraient, comme des voyous, quoi, comme des moins que rien, et ils en profitaient. Moi, je me souviens que des fois on était dans le bus, ils fai­saient exprès de rouler vite, de tourner pour qu’on soit bousculés, on arrivait au commissariat, ils nous insultaient, ils nous déshabillaient, ils nous laissaient à poil dans les cages, ils passaient à dix à nous insulter, à nous frapper, maintenant ça n’existe plus ça. Je sais pas pourquoi, parce que la police est plus formée, je sais pas, ou parce que les moeurs sont, non je pense pas que les moeurs ont changé mais, mais, ou alors c’est une nouvelle génération de poli­ciers, je sais pas, mais j’ai l’impression qu’à l’époque ils étaient vachement durs. Moi je me souviens que des fois, rien n’empêchait les flics de venir, de nous mettre les menottes dans le dos, de nous frapper juste parce qu’on se prostituait quoi, parce qu’on était comme ça, c’est tout, et maintenant ça n’arrive pas ça, ça n’arrive jamais. Quand ils tombent sur un travelo brésilien ou une fille qui vient des pays de l’Est, qu’à pas de papier, qui disent rien, ils sont à trois, en disant il nous fait ça et on te relâche, ou alors, on t’embarque pas ou alors on t’embarque et tu vas être expulsé. C’est sûr que y a pas photo hein. Non mais ça, ça existe encore. Et c’est pas près de finir ça. Bien sûr, mais moi, le truc qui m’a le plus foutu les boules, un jour, c’était le fait que, les flics qui soient passés, on était plusieurs, ils se sont arrêtés juste devant moi, ils m’ont fait monter dans le coffre en disant : « Le coffre, c’est pour les chiens, donc tu montes dans le coffre », et ils m’ont mis dans une rue derrière, et là, ils m’ont fouillé, ils ont pris tout mon argent, ils m’ont foutu deux tartes dans la gueule, en disant Maintenant, casse-toi Et ça, et ça c’est un truc qui m’a choqué, jusqu’à maintenant j’y pense quoi. C’était en 93, voilà. » (Victor)

Les témoignages confirment que des pratiques policières mal­veillantes ont toujours cours. En février 2003, par exemple, une jeune Africaine m’a raconté avoir été emmenée en voiture par trois poli­ciers en uniforme. Après lui avoir confisqué ses papiers, ils l’ont conduite vers l’aéroport de Roissy. Là, ils l’ont forcée à leur faire une fellation à chacun (avec préservatif), en la menaçant de la laisser là et de garder ses papiers si elle ne s’exécutait pas. Elle a dû se soumet­tre à leurs exigences. Nombreuses sont les Africaines qui témoignent de violences policières. Elles disent être arrêtées régulièrement et passer plusieurs heures au poste. Certaines se plaignent que des poli­ciers passent en voiture près d’elles et les « gazent » à la bombe lacry­mogène, ce qui les empêche de relever le numéro d’immatriculation des voitures. Elles rapportent également que des policiers leur cou­rent après et n’hésitent pas à les plaquer violemment au sol lorsqu’ils les rattrapent. Certaines relatent que des policiers, leur volent de l’argent (jusqu’à 420 €) ou leur coupent des mèches de cheveux. Ce type d’avanie est à rapprocher des humiliations qui sont infligées aux personnes arrêtées plusieurs femmes africaines rapportent avoir été contraintes de faire le ménage dans un commissariat parisien afin de pouvoir rentrer chez elles. Une autre raconte être restée au poste pen­dant quatre jours sans manger ni boire. Un travesti d’origine maghré­bine a été particulièrement choqué lors d’une arrestation des poli­ciers, dont une femme, lui ont arraché sa perruque et l’ont dénigré lorsqu’ils se sont aperçus qu’il s’agissait d’un homme. Ils l’ont éga­lement obligé à balayer le commissariat pour pouvoir quitter les lieux. Les prostitué(e)s de certains arrondissements évoquent aussi fré­quemment la « confiscation » des préservatifs, des bombes lacrymo­gènes (seul moyen de défense contre les agressions) et des médica­ments (ceux des personnes séropositives notamment) par les policiers, ou encore la destruction des papiers d’identité. Dans un même quartier, les personnes prostituées ne sont pas toutes visées de la même manière par ces pratiques, mais selon leur origine.

Certains policiers semblent aussi user de stratégies, si l’on peut par­ler de stratégies, afin de nuire aux relations entre prostitué(e)s et entre prostitué(e)s et clients. Il leur arrive ainsi d’arrêter une ou deux per­sonnes, de manière aléatoire, mais en laissant travailler leurs voi­sin(e)s de trottoir. De la même manière, j’ai assisté à plusieurs inter­ventions policières au cours desquelles des policiers intervenaient au milieu d’une passe. Ni le client ni la personne prostituée n’étaient réel­lement inquiétés. Le but était simplement d’interrompre le rapport sexuel ou la fellation pour nuire aux relations entre les deux protagonistes. A la suite de plusieurs interventions de ce type, les clients se sont montrés furieux et agressifs mécontents d’avoir été interrompus avant d’avoir joui, ils exigeaient des prostitué(e)s. parfois avec vio­lence, qu’elles leur rendent leur argent.

D’après les récits, les violences policières ont connu un certain regain depuis l’été 2002 et surtout depuis le vote de la Loi pour la sécurité intérieure, en mars 2003. L’application de cette loi permet nombre de débordements, puisqu’en stigmatisant davantage encore les personnes prostituées, elle autorise tacitement les policiers à commet­tre des excès. Cependant, ces pratiques policières commencent à être dénoncées, et courant 2004 plusieurs policiers et CRS ont été mis en examen pour viols de prostituées. Qu’elles émanent des clients, des individus malveillants ou des policiers malintentionnés, les violences physiques, sexuelles et verba­les infligées aux personnes prostituées sont perpétrées dans un contexte social, politique et institutionnel qui leur inflige la plus grande des violences, celle dont découlent toutes les autres la non reconnaissance et la stigmatisation.

Les décisions politiques en matière de prostitution, comme les recherches scientifiques, prennent rarement en compte la parole des prostitué(e)s. Alors qu’ils/elles sont le mieux placé(e)s pour connaître le monde de la prostitution, on ne les interroge qu’exceptionnellement sur leur vécu, et leurs avis ou leurs propositions sont peu pris en considération. On dénie également à celles et ceux qui revendiquent le droit de se prostituer la liberté de disposer de leur corps. En ce qui concerne plus particulièrement les femmes, se situant à l’opposé de l’image valorisée de la femme respectable, mère de famille et fidèle à vie à son époux, il est inconcevable que la femme qui se prostitue le fasse volontairement et en toute connaissance de cause. Si c’est ce qu’elle affirme pourtant, on la considère nécessairement comme une victime aveuglée, qui se croit libre de se prostituer mais qui ne l’est pas en réalité. Certaines personnes prostituées dénoncent cette victi­misation qu’elles ressentent comme une violence et un déni de leur qualité de sujet et d’acteur social à part entière . Toutes les femmes prostituées ne sont pas victimes d’un proxénète ou d’un réseau. Cer­taines, on l’a dit, font le choix délibéré de la prostitution, alors que d’autres portes leur sont ouvertes. Leur dénier ce choix, cette décision librement prise, revient à leur dénier leur liberté et leur intégrité phy­sique et psychologique. N’ayant droit ni à la parole ni à la possibilité de revendiquer le choix de se prostituer, elles se sentent rejetées et exclues de la société.

Le fait que « pute et putain » soient des termes injurieux, de même que l’expression « fille/fils de pute », est significatif de la discrimination dont sont l’objet les prostitué(e)s. On traite une femme de « pute »lorsqu’elle transgresse les normes de genre, en adoptant un comporte­ment habituellement associé à la masculinité (comme le fait d’avoir plu­sieurs partenaires sexuels par exemple), ou simplement en ayant des atti­tudes ou une tenue vestimentaire provocantes qui font penser qu’il s’agit d’une femme « facile », c’est-à-dire qu’elle cherche à avoir des relations sexuelles. Bile est socialement discriminée parce qu’elle ne se conforme pas au rôle qui lui est assigné. Comme l’ajustement écrit Paola Tabet, le terme « putain » sert également « à désigner des femmes dont les comportements n’impliquent ni promiscuité, ni accessibilité multiple ou indiscriminée, ni rémunération, mais qui font un choix autonome, hors du contrôle paternel ou marital ». L’auteur montre que toutes les fem­mes qui font un usage transgressif de leur sexualité, c’est-à-dire qui vont à l’encontre des règles d’échange et de circulation matrimoniale, ont à subir l’opprobre général Celle qui a une sexualité vénale est la plus stigmatisée des femmes puisque, en ayant des partenaires sexuels mul­tiples, elle s’arroge un privilège réservé aux hommes, elle dissocie amour et sexualité. Ce qui est également un apanage masculin, et sort du circuit de l’échange des femmes entre les hommes. Socialement discri­minée, considérée comme délinquante ou comme victime, comme hors la loi dans tous les cas, la prostituée ne peut faire entendre sa voix, Une telle discrimination mène à tous les types de violences atteintes verba­les et langagières, agressions physiques et sexuelles, perpétrées impuné­ment, toutes ces violences étant sous-tendues par une non reconnais­sance sociale que vient renforcer un certain nombre de violences institutionnelles.

La violence institutionnelle.

Si elles souffrent des discours et des attitudes dépréciatifs et stigmatisant qu’elles ont à subir au quotidien, dans les espaces publics ou privés, dans les médias, comme dans toutes les sphères de la société, les personnes prostituées pâtissent également de l’hypocrisie et des incohérences du système législatif et institutionnel français. D’une part, la loi française sur La prostitution est ambiguë, celle-ci n’est pas interdite (c’est le racolage sur la voie publique qui l’est), elle n’est que tolérée. D’autre part, alors que les personnes qui se prostituent doivent déclarer leurs revenus au fisc, au titre des bénéfices non commerciaux, elles ne peuvent bénéficier de tous les droits sociaux ni sécurité sociale (elles peuvent souscrire une assurance volontaire, mais avec la CMU ce n’est plus aussi nécessaire), ni retraite (c’est le point principal), ni assurances chômage.

Mais le système est plus pernicieux encore à l’égard de ces person­nes qui vivent de la prostitution. En effet, les témoignages montrent qu’elles ont des difficultés pour acquérir un appartement ou un loge­ment. Nombre de celles qui investissent dans l’immobilier ont un redressement fiscal l’année suivante et sont obligées de revendre leur bien pour pouvoir s’en acquitter. De ce fait, plusieurs de celles qui avaient pu arrêter de se prostituer ont été acculées à retourner sur le trottoir. Lorsqu’elles utilisent un prête-nom pour l’achat d’un bien, il risque de tomber sous le coup d’une accusation pour proxénétisme. L’accès à une location est également difficile puisqu’il faut pour cela avoir des fiches de salaire. De la même manière, l’accès à un compte en banque n’est pas permis aux personnes qui ne déclarent pas leurs revenus, certains banquiers n’hésitent pas à renvoyer leurs client(e)s ou à prévenir le fisc en cas de flux d’argent dont l’origine est inconnue. De la sorte, l’argent gagné sur le trottoir peut être facilement volé ou, comme dans le cas de Juliette, brûlé lors de l’incendie de son loge­ment, ses 4 200 € d’économie sont partis en fumée. Le fait de ne pas pouvoir acquérir ni même louer un logement et le fait de ne pas pou­voir ouvrir de compte en banque, contribue à maintenir les personnes prostituées dans la précarité et dans la prostitution. La question de l’accès au logement est cruciale puisque nombre de prostitué(e)s sont contraint(e)s de payer une chambre d’hôtel, ce qui représente, à long terme, un lourd investissement (Juliette, par exemple, paie sa chambre d’hôtel 291 € par semaine, soit 1 164 € par mois) et nécessite de rester sur le trottoir et de ne pas pouvoir chercher un emploi déclaré. D’autres personnes (toxicomanes notamment) sont régulièrement amenées à dormir dans la rue ou dans des foyers d’hébergement. L’accès au logement apparaît pour celles et ceux qui souhaitent arrêter la prostitution comme un élément essentiel, qui leur est pourtant refusé.

L’accès à l’emploi et éventuellement à la formation professionnelle représente également une voie de sortie pour les personnes qui dési­rent cesser de se prostituer, mais les possibilités se font rares et, là encore, le système tend à maintenir ces personnes à l’écart des emplois et des formations.

« Une fois, je me souviens, j’avais vu une annonce dans une agence d’intérim, je crois, où ils cherchaient des plongeurs, donc je me disais quand même, parce que je sortais de terminale, ça, plongeur, je pourrais le faire quand même. Et euh, eh bien non je pouvais pas parce que j’avais pas de sécurité sociale, à l’époque y avait pas la CMU, j’avais pas de sécurité sociale, j’avais ma carte d’identité, c’est tout. Il fallait avoir une adresse, tout ça, je n’avais rien, donc j’ai même pas pu le faire, voilà. »

(Victor)

À 17 ans, renvoyé du domicile parental, sans sécurité sociale, sans logement, Victor n’a pas pu obtenir un emploi aussi précaire que celui de « plongeur ». Quelques jours plus tard, il se prostituait pour la pre­mière fois (il a aujourd’hui 35 ans et se prostitue toujours bien qu’il souhaite arrêter). « Moi personne me force à aller sur le tapin dit-il, c’est le système qui me force, c’est la société qui me force à y aller parce que je suis obligé pour vivre, pour survivre, disons, même pas pour vivre, pour survivre. » De la même manière, lorsque Juliette, à son arrivée à Paris après avoir été contrainte de se prostituer par son ex-mari à Nice, a voulu prendre des cours par correspondance (par éducatel) on le lui a refusé car elle n’avait ni adresse ni compte en banque. Pour vivre, elle a donc dû retourner sur le trottoir, où elle exerce toujours. Ces situations sont à l’image du « serpent qui se mord la queue » des personnes qui connaissent des situations de précarité vendent des services sexuels pour vivre et, de ce fait, n’accèdent pas aux moyens qui leur permettraient d’obtenir un emploi légal, un logement, des droits sociaux... Et le système institutionnel et social, loin de les aider à s’en sortir, les maintient dans ce cycle interminable. Il en est de même des étrangères, qui veulent arrêter la prostitu­tion. Sans papiers, elles ne peuvent bien évidemment pas accéder à des emplois déclarés et des logements décents. Celles qui ont obtenu des autorisations provisoires de séjour et de travail (généra­lement de trois mois) se voient rarement proposer des emplois qui leur permettraient de subvenir à leurs besoins. Les plus chanceuses obtiennent des contrats à durée déterminée d’un mois, à mi-temps, pour être femme de ménage ou caissière, ce qui ne leur permet pas d’arrêter la prostitution (puisqu’elles ne gagnent pas suffisamment pour vivre) et ce qui les oblige à mener de front leur emploi déclaré et leur activité illicite (ce qui est rarement tenable au-delà de quel­ques semaines). Les autres se voient proposer des activités dégra­dantes, qui les maintiennent dans une forme d’exploitation sexuelle. Par exemple, Stella a pu s’inscrire à I’ANPE et s’est vu proposer un travail dans un restaurant. L’employeur lui a dit d’un ton ferme qu’il ne la déclarerait que trois heures par jour pour une journée entière de travail et lui a fait savoir qu’elle devrait avoir des rapports sexuels avec lui. Elle a refusé ce travail et est retournée à la prosti­tution.

La violence institutionnelle joue donc à deux niveaux. Elle s’exerce d’une part à l’encontre des personnes qui souhaitent quitter le monde de la prostitution, les privant des moyens de s’en sortir, en les y maintenant. Elle opère d’autre part à l’endroit des personnes qui se prostituent de manière volontaire et qui ne souhaitent pas cesser leur activité en leur interdisant l’accès à un statut social et à des droits sociaux, en les exploitant t5nancièrement et en leur barrant l’accès à la reconnaissance. La Loi pour la sécurité intérieure n’arrange en rien le sort des pros­titué(e)s. En amalgamant prostitution Libre et prostitution forcée, qui relèvent de processus totalement différents, en victimisant les personnes qui se prostituent, sans distinction, elle légitime et renforce les vio­lences symboliques, physiques, policières et institutionnelles exercées à leur encontre. Elle renforce également leur insécurité on les obli­geant à investir des lieux éloignés des regards, d’autant plus qu’elle les contraint à travailler davantage, puisque toutes ont vu leur clientèle se raréfier et, par conséquent, leur revenu diminuer depuis la mise en place de la loi.

Les clients accidentels.

Lors de l’enquête sur La Vie sexuel en France, un certain nombre d’hommes parmi les plus de 50 ans racontaient avoir fait leurs premiè­res armes avec une prostituée et n’avoir plus eu recours à leurs servi­ces par la suite. Ce genre d’initiation est devenu beaucoup plus rare aujourd’hui. Selon l’enquête ACSF (Analyse des comportements sexuels en France) réalisée en 1992, 6% seulement parmi les hommes de 20-29 ans ont déclaré avoir eu recours à des prostituée)s, contre 25 % pour la même tranche d’âge selon l’enquête du Dr Simon effectuée en l970. Parmi les quinze clients présentés ici, un seul a pratiqué la prostitu­tion de manière accidentelle. Mathieu, 36 ans, travailleur social, a eu sa première relation sexuelle à l’âge de 16 ans avec une fille de 18 ans. Plutôt beau garçon, il avait du succès auprès des femmes, Originaire de province, il a commencé à fréquenter les peep-shows lorsqu’il est venu à Paris et a eu des relations à deux reprises avec des prostituées entre 20 et 22 ans. Il explique qu’il a fait ce choix la première fois parce qu’il était en manque de haschisch. Comme il était rue Saint Denis, il est monté avec une jeune Africaine, mais il n’a pas été ravi de l’expérience

« A l’époque c’était 200 halles la passe, elle a réussi à me faire cracher 500 F. faisant miroiter qu’elle allait se désha­biller. Bon elle l’a fait. Quant à l’acte sexuel entant que tel, c’est quelque chose de très frustrant, ça dure même pas une minute, l’éjaculation a été très rapide, avec un contexte plutôt froid et professionnel, puisqu’elle n’accepte pas d’être touchée, d’embrasser ou des choses comme ça. »

Pour lui, le plus excitant est « de voir la fille qui monte les escaliers et d’imaginer ce qui va se passer », car l’acte en lui-même est particu­lièrement « glauque ». Il renouvelle l’expérience six mois plus tard, là encore parce qu’il est en manque. Il choisit cette fois une femme de l’âge de sa mère, mais elle se révèle très vulgaire, ce qui « lui coupe toutes ses envies », et il a beaucoup de mal à éjaculer. Dans son souvenir, cette deuxième expé­rience « a été encore plus atroce que la première » et l’a vacciné. » Il ne l’a pas renouvelée, mais il a continué à aller dans les peep-shows jusqu’à sa rencontre avec sa femme actuelle, en 1991. Il décide alors d’arrêter. Il y est retourné il y a un an, lors d’une crise avec son épouse, mais il trouve cela « glauque ». Il dit être dans le fantasme et penser parfois à une cover-girl très BCBG, à l’amour avec deux femmes. Pour le moment, il se contente de regarder, une ou deux fois par semaine, des films pornographiques.

Le client type dont parlent les prostituées est un homme marié (ou concubin), père de famille, qui vient les voir régulièrement. Jérôme, 34 ans, est assez représentatif du profil décrit par celles qui leur ven­dent un service sexuel. Il vit depuis dix ans avec la même femme qu’il aime. Il a un enfant et un second doit bientôt naître. Il a une bonne situation, sa concubine également. Ils sont propriétaires de leur appar­tement. Ils s’entendent bien et ont des relations sexuelles à peu près une fois par semaine, Il a été initié à l’âge de 17 ans par une femme mariée, puis a plu à pas mal de filles. Il a ensuite rencontré sa compa­gne actuelle.

« C’est une fille à papa et à maman, on va dire. C’est une fille qui n’a pas trop l’habitude de sortir en groupe, qui est très attachée aux valeurs familiales. Elle avait la réputation d’être une fille très dure à avoir et était très peu sortie avec des garçons on va dire peut-être avant moi un seul, et mystérieuse c’est ce qui m’a plu en elle, le fait justement que ça soit pas une fille convoitée par d’autres. J’ai réussi et je me suis dit je pense que c’est elle et effectivement, c’est elle, »

Trois ou quatre ans après le début de la vie commune avec cette femme, Jérôme est allé voir une prostituée qu’il continue à fréquenter, aujourd’hui. Que s’est-il passé ? Avant de connaître sa femme, Jérôme avait eu recours à deux reprises à des prostituées, mais sans en tirer grande satisfaction. La première lui avait été offerte, « en cadeau par des potes », dans le Bois de Vincennes. L’expérience avait été très courte et l’avait déçu. La seconde, rue Saint-Denis, où il s’était rendu seul, l’avait un peu plus satisfait. Mais il ne l’avait pas renouvelée beau garçon, il avait du succès et ne manquait pas de petites amies. Après quelques années de concubinage heureux, Jérôme décide de retourner voir ces dames. Plus précisément, il va voir Julie, qui officie dans une camionnette à Vincennes, car, dit-il, « il y a certaines choses que sa femme n’apprécie pas ». Or lui-même ressent « beaucoup plus de plaisir sur une bonne fellation que sur un acte sexuel. Y a le fait d’être dans une bouche parce que c’est déjà beaucoup plus chaud, beaucoup plus serré, et quand la fille elle se débrouille bien, ça fait autre chose que la relation », C’est donc pour obtenir ce service qu’il va voir Julie, une fois par mois ou même toutes les trois semai­nes, plus souvent quand il fait beau que l’hiver. Pendant toutes ces années, il ne l’a jamais pénétrée et lui a demandé une fellation à 20 €avec préservatif.

Depuis un an, ses exigences ont changé. Il s’est en effet rendu compte que, dans son couple, c’est lui qui dominait sa femme et il a eu envie d’autre chose. Il y a un an donc, il est allé voir une domina­trice. Il a passé une heure chez elle, dans son appartement, précisément dans une pièce aménagée à cet effet elle l’a fait mettre nu, à quatre pattes, a exigé qu’il lui lèche les pieds et pour finir, elle a uriné sur lui en lui ordonnant d’éjaculer, ce qui lui a procuré beaucoup de plai­sir. Depuis cette séance, quand il retourne voir Julie, il ne lui demande plus de fellation, mais un quart d’heure de domination « beaucoup plus soft » qu’avec la dominatrice, au cours duquel il se masturbe. Il ne peut pratiquer ce genre de choses avec sa compagne. Il a essayé de la tester, mais a compris immédiatement qu’elle était réticente et même outrée. Il ne veut pas prendre une maîtresse, car ce ne serait pas compatible avec sa vie de famille.

C’est pas possible non. Les enfants seraient autour de la table, on serait tous en train de manger et je penserais à l’autre, quand je ferais l’amour à ma femme je penserais a l’autre, non. On divorce, on peut plus vivre avec une personne si on pense à l’autre, c’est pas la peine, on gâche notre vie.

Il sait qu’il ne peut pas tomber amoureux d’une prostituée, ce qui protège sa famille, car. explique-t-il, il va seulement chercher chez elle « le petit plus sexuel ou alors le petit manque justement qu’on a. » À la fin de l’entretien, je pose à Jérôme quelques questions complémentaires. Il accepte de répondre quand je lui demande quelle est la profession de ses parents et sa religion, mais quand je veux savoir comment il a voté à l’élection présidentielle de 2002, il paraît plus que surpris. Prenant un air presque offusqué, il me déclare « Non, ça je ne peux pas vous le dire, c’est beaucoup trop personnel » Je joue sur le registre de la complicité, « après tout ce que vous m’avez raconte,.. », et il finit par me dire qu’il a voté pour Jacques Chirac dès le premier tour. Jérôme n’est pas un cas isolé. Un autre homme qui a toujours eu des femmes dans sa vie et qui, tout récemment, vivait encore avec la mère de son enfant, reconnaît pour sa part avoir été « accro aux prostituées » pendant plus de dix ans. Damien, 34 ans aujourd’hui, directeur artis­tique, a été initié par une prostituée. Il en a fréquenté beaucoup au point, dit-il, que « je pourrais me payer un grand château avec toutes les prostituées que j’ai vues ». Depuis deux ou trois ans, il a cessé car il a rencontré « le véritable amour » et a quitté la mère de sa fille qui n était pas intéressée par le sexe. Il décrit sa vie passée en ces termes.

« J’avais alors deux vies, puisque maintenant c’est fini les prostituées. J’avais une vie relationnelle avec une amie, en général, avec des hauts et des bas, puis des changements de partenaires évidemment, la jeunesse se doit de faire des essais, et puis j’avais ces prostituées que j’étais obligé de payer pour un rapport sexuel. »

Il fait en ce moment une analyse et essaie de comprendre pourquoi il se dédoublait ainsi.

« C’était comme une drogue. Je dirais que c’était plus un rapport d’un drogué qui recherche son plaisir enfumant son pétard ou en se piquant ou en sniffant. J’ai analysé ça comme un rapport à une drogue qui n’a rien à voir avec l’acte sexuel. J’avais vraiment les symptômes d’un dro­gué, j’avais les mains qui tremblaientt, enfin j’avais besoin d’un acte sexuel rapidement. »

Il lui est souvent arrivé de payer « juste pour s’asseoir, discuter, dis­cuter de la vie, discuter des problèmes, c’était plutôt trouver une oreille, trouver une écoute, pouvoir dire à quelqu’un des choses que je ne pouvais pas dire à d’autres ». Toutes choses qu’il ne parvient pas à faire avec ses partenaires du moment, ou d’une durée plus longue, ni avec la mère de sa fille qui, de surcroît, n’est pas « intéressée par le sexe. » Il n’a pas le sentiment de tromper sa ou ses compagne(s) du moment, car, dit-il, les relations qu’il a avec les prostituées n’aboutis­sent pas chez elles à un orgasme.

« On achète son orgasme, on n’achète pas l’orgasme de la fille, la prostituée n’a pas d’orgasme, ça c’est très impor­tant dans le rapport avec une prostituée, c’est capital, ça per­met de gérer certainement pour certaines personnes tout le coté infidélité, fidélité, d’avoir quelque part sa conscience propre, d’avoir l’impression d’être fidèle, de ne pas avoir de souci de fidélité par rapport à sa femme.

C’est là une remarque importante pour comprendre pourquoi tant d’hommes mariés peuvent fréquenter des prostituées sans se poser de problèmes par rapport à leur épouse ils n’ont pas l’impression d’avoir commis un acte qu’elle pourrait juger répréhensible, à partir du moment où il n’y a pas de sentiments et où ils estiment ne pas procurer de jouissance à la personne qu’ils paient. Pierre, 68 ans, artisan à la retraite, a commencé sa vie sexuelle à l’âge de 20 ans avec celle qui allait être son épouse. Le couple a eu deux enfants, puis a choisi l’abstinence, comme méthode contracep­tive, car la femme de Pierre ne supportait pas la pilule, et ils trouvaient les préservatifs inconfortables. À partir de 30 ans, Pierre n’a donc plus eu de rapports sexuels avec sa femme que de manière exceptionnelle. Elle n’avait plus très envie d’avoir des relations sexuelles, car elle avait des problèmes professionnels. « Quand on faisait l’amour, elle tournait la tête et je lui demandais de me regarder mais elle ne voulait pas » lui-même était devenu éjaculateur précoce. Son épouse est ensuite tombée malade, et il l’a soignée pendant dix ans à cette épo­que-là, « il n’était plus question d’avoir une vie amoureuse ». Elle décède. Deux ou trois ans passent. Pierre se promène au Bois de Vin­cennes et aborde une prostituée, sans avoir de rapports de pénétration « Je lui demandais de se masturber devant moi. Ce qu’elle a fait, et puis on s’entendait bien. Je suis revenu la voir, et puis petit à petit on en est venus à avoir des rapports sexuels. » Il la fréquente pendant un an, mais leurs relations se détériorent.

Pierre va alors en voir une autre, très belle, à laquelle il est « fidèle » depuis un an et demi. Il se rend dans sa camionnette deux fois par semaine, lui apporte du thé : « Je suis attaché à elle, je suis très attaché, amoureux, amoureux oui. Ah, c’est un amour difficile parce que dans les moments de déprime, la jalousie m’assaille. » Il aime cette relation, même s’il se plaint de la brièveté de la passe, tarifée à 60 €. « Vous com­prenez, pour un homme de mon âge, pouvoir voir une femme et faire l’amour avec une femme aussi jeune et aussi belle qu’elle, et aussi gen­tille, je crois que ça doit être le rêve de tous les hommes de mon âge. Il parle avec elle « C’est des moments très agréables. Elle me fait des confidences, je lui fais des confidences. Elle m’a dit un jour, c’est qu’il y a qu’avec moi qu’elle parlait de ses problèmes. » Elle lui apporte à la fois une satisfaction sexuelle et un remède contre sa solitude affec­tive, même si la jalousie le fait parfois souffrir. Elle lui explique que, si elle faisait un autre métier, ils ne se seraient pas rencontrés. Il dit en tout cas que, si pour une raison quelconque, elle ne devait plus exercer « publiquement » (l’entretien a eu lieu à un moment où l’on parlait de la pénalisation éventuelle du client), il se débrouillerait pour la voir ailleurs.

Samuel, 30 ans et célibataire, est un client régulier des prostituées. Il est employé de banque. en CDI, et estime que pour lui « tout va bien ». Il a connu une enfance heureuse, entre un père ingénieur et une mère femme au foyer. Il a eu sa première relation sexuelle à 17 ans avec une fille qu’il a vue le week-end pendant trois ou quatre mois. Il en a connu ensuite une dizaine d’autres, mais pour des périodes relati­vement courtes. L’une d’entre elles l’a laissé tomber, ce qui lui a « fait du mal ». Puis il a fait son service militaire et à son retour a, découvert les prostituées « j’ai eu la facilité des filles dans la rue, et comme j’avais beaucoup d’argent, je me suis bien amusé. » Il les fréquente très régulièrement depuis l’âge de 26 ans. C’est à cet âge-là, dit-il, qu’il a « augmenté la cadence », ne voyant pratiquement qu’elles. Quand il en rencontre une qui lui plaît, il essaie d’avoir une relation un peu plus « intéressante » que le quart d’heure de passe habituel.

« Quand on arrive à avoir une affinité, on essaie de rester avec elle parce que c est toujours plus sympa. Et puis on a des avantages de rester avec une prostituée, des avantages physiques, quand on va la voir plusieurs fois. La der­nière, elle me laissait la sodomiser. C’est très rare, nor­malement, de passer la nuit entière avec elle, la ramener à la maison, de temps en temps des bisous, aller en boite de nuit, aller au restaurant, comme si c’était une copine, sauf que elle, elle a un travail. »

C’est très rare donc, mais il y parvient. En y mettant le prix, puisque lorsqu’une fille vient passer une nuit chez lui, cela lui coûte dans les 2 000 F. « L’avantage, c’est qu’on l’a dans le lit, on dort avec, c’est surtout ça le but. Des fois, on cherche plus à dormir avec les filles dans ces cas-là que vouloir spécialement l’acte sexuel. C’est plus l’affinité avec la fille. » Il se présente comme timide, ayant du mal à draguer. Les relations avec des prostituées sont pour lui une sorte de facilité. Il les fréquente cinq à six fois par mois et va voir de préférence des filles de l’Est. Il dit avoir appris à parler un peu russe, un peu albanais, et savoir l’anglais, ce qui lui permet de discuter avec elles. Il a aussi acquis quelques rudiments d’italien, pour communiquer plus facilement avec les Albanaises qui passent souvent par l’Italie avant de venir en France. Il leur rend des services comme il a une voiture, il les emmène à l’aéroport, et leur propose de venir chez lui. Il leur fait des cadeaux et surtout les prend en photo.

« Ce qu’elles ont aimé c’est les photos, parce que je les ai beaucoup prises en photo et alors ça, c’était en même temps qu’il y avait l’acte, il y avait la séance photo, gratuite. Alors n’importe quelle fille, on lui dit Viens, je te prends en photo, et puis j’ai un très bel appartement. Comme elles vivaient à l’hôtel, elles se faisaient prendre en photo dans mon appart, après elles disaient à leurs parents Oui, j’habite là. Elles se prenaient en photo pour faire la vais­selle et comme ça elles disaient à leurs parents « Ouais, j’habite là, j’habite pas dans un hôtel. »

Il estime qu’elles ont toutes des maquereaux et qu’elles envoient beaucoup d’argent, via Western Union, à ceux qui sont restés dans les pays d’origine. Il pense que certaines donnent 40 000 F par semaine à leur proxénète. « Je pense pas que c’est des esclaves, mais c’est des gens qui se font exploiter, c’est assez triste. Parce que, je préférerais leur donner qu’à elles l’argent, si elles gardaient ça pour elles, moi je serais content. » Il ne se satisfait pas des filles de l’Est. Il va les voir parce qu’elles ne coûtent « que » 30 € (pour la fellation et l’amour en voiture), mais elles sont souvent en jean, et cela ne suffit pas à ses fantasmes. De temps à autre, il se rend chez des traditionnelles de la rue Saint-Denis, qui soignent un peu plus la mise en scène.

« Il y a des glaces dans l’appartement, des déguisements. Y en a une, elle s’habille toujours en cuir, à Strasbourg­ Saint-Denis, de temps en temps je vais la voir faire que c’est un peu un fantasme, je veux dire cuir, bottes en latex rouge, bas résilles noirs, string en cuir, jupe moulante, c est le fantasme de l’homme. L’autre, c’est plutôt les talons hauts, les porte-jarretelles, tout ça, que les filles sur le bou­levard ne mettent pas. »

Pour l’instant, il ne fréquente que des prostituées. Mais dans les rares moments où il a eu une copine, il n’allait pas les voir. Mainte­nant, il aimerait bien « rencontrer quelqu’un ». On sent qu’il est à un moment de sa vie où il pourrait « décrocher », mais il insiste sur sa timidité et sur la facilité des relations tarifées auxquelles il consacre en moyenne 2 000 F par mois. « Il faudrait que je sorte un peu plus, j’aimerais bien ren­contrer quelqu’un. C’est vrai qu’à un moment on a envie de vivre avec une femme, de dormir avec surtout, je pense que c’est ça, mais c’est sûr que je pense pas que je ferai tout ce que j’ai fait avec ma femme. Enfin une femme en général qui vit avec moi, ne ferait pas, ce que, ont fait mes copines, à moins qu’elle m’aime beaucoup. Antoine, 41 ans, se présente comme « artiste dans le cinéma ». En réalité, il gagne sa vie en faisant de l’intérim tout en écrivant des scé­narios, en essayant de monter des films (sans succès jusqu’à mainte­nant, sauf pour quelques cours métrages) et en étant photographe de plateau et comédien. Il a grandi auprès de parents enseignants, qui lui ont imposé une éducation très religieuse, « chez les bonnes soeurs », proche des préceptes de Mgr Lefèvre, puis a été étudiant aux Beaux-Arts. Il s’est rebellé très jeune contre sa famille et a commencé à boire à l’âge de 16 ans. Il a eu sa première relation sexuelle en état d’ivresse. Jusqu’à l’âge de 33 ans et depuis l’âge de 16 ans et demi, j’ai fait l’amour à des femmes en étant bourré. Par exemple, avant les rendez-vous, il fallait que j’aie bu mes trois bières. Pendant longtemps, il a refusé tout sentiment. Il ne voulait pas s’attacher, ni vivre avec quelqu’un, ni avoir un enfant. Il a rencontré sa première prostituée à l’âge de 20 ans.

Si la prostitution l’attire, c’est parce que cela le rassure de savoir qu’il peut avoir une femme s’il paie « J’analyse ça aussi comme une solution de facilité. D’ailleurs, pendant un certain temps, j’allais à des soirées et, à 5 heures du mat, je rentrais bredouille. Eh bien, j’allais voir une prostituée. » Il sait que, même s’il ne drague pas, ou si ses tentatives de drague échouent, il obtiendra satisfaction. Il fréquente les prostituées avec une assiduité variable « J’avoue que j’y vais au moins une fois par mois, voire trois ou quatre fois par mois, des fois j’y vais trois fois d’affilée, c’est-à-dire un soir ou un après-midi, je vais en voir trois, » Il retourne régulièrement chez cer­taines, mais choisit aussi des inconnues.

Il n’a jamais vécu avec personne, son histoire d’amour la plus lon­gue, a duré neuf mois. Chaque fois qu’il a eu une copine, il a cessé de fréquenter des prostituées, mais il retournait les voir quand il sentait venir la fin de l’histoire. Il explique sa difficulté à avoir des relations par sa longue dérive dans l’alcoolisme. « J’avais une autre physiono­mie, j’étais bouffi, donc je devais sûrement moins plaire aux femmes et puis je tombais souvent sur des femmes destroy, assez rock’n roll. Il a cessé de boire il y a huit ans et demi. Depuis, il aspire à « quelque chose de sérieux », à « une histoire d’amour fort », mais la chance n’a pas été au rendez-vous. « C’est vrai que bon, moi, dans les relations amoureuses, je suis assez fleur bleue il faut que la personne soit avec moi 24 heures sur 24, et je rencontre pas ce genre de fem­mes donc automatiquement ça s’abîme assez rapidement. » Depuis un peu moins d’un an, il drague sur lnternet et a plus de suc­cès. Il se sent mieux à 40 ans qu’à 20 ans. Il explique qu’il a une libido assez forte, qu’il ressent une pulsion, et qu’il va toujours voir une pros­tituée pour pratiquer une pénétration. Contrairement à nombre de clients (six sur dix, d’après certaines prostituées) qui demandent exclusivement des fellations. Il choisit des prostituées « clean », c’est-à-dire ni droguées ni alcooliques, et libres. Il les préfère cultivées et intelligentes, parce qu’il veut pouvoir parler avec elles une fois l’acte consommé. ) Il prépare un film sur la prostitution et dit avoir une mine d’informations, sur les « arnaques » opérées aussi bien par les prosti­tuées que par les clients ou les proxénètes. Il éprouve un grand respect et même une certaine admiration, pour les prostituées indépendantes.

« Ce qui m’intéresse c’est la minorité, mais qui est quand même assez importante. Des femmes qui délibérément vont sur le trottoir tout simpl