Nouvelles tribus pour vieux quartiers.

Samedi 24 décembre 2011 // La France

Bobos, joggeurs, touristes, banquiers, flâneurs, gourmets, SDF. Chaque, quartier de Paris fourmille de personnages hauts en couleur. Une Américaine les passe en revue. The New York Times (extraits) New York

Francophile invétérée, j’ai toujours été de ces filles qui se pâment d’admiration devant le charme et les plaisirs parisiens. Je suis d’abord venue dans la Ville lumière pour un semestre, quand j’étais étudiante. J’y suis revenue avec des amoureux - et pour manger du bon chocolat. Puis, en 2009, je me suis installée pour vivre mon rêve, pour deux ans.

A mon arrivée, je divisais la ville en deux blocs distincts : d’un côté, la rive gauche, sophistiquée ; de l’autre, la rive droite, guindée. La première était le repaire des penseurs et des rêveurs, des artistes, musiciens, étudiants et autres contemplateurs en quête d’inspiration - ou bien d’un verre d’absinthe. La rive droite, elle, était pour moi la chasse gardée des banquiers de la Bourse et des flâneurs des Grands Boulevards - un condensé de jardins tirés au cordeau, de places symétriques et de bâtiments prestigieux, mélange d’ambassades, de boutiques à la mode et de cafés chichiteux. Mais, à mesure que s’est agrandi mon périmètre d’exploration, Paris a pris un visage différent. J’ai vu comment les boutiques de cachemire et les cafés Costes envahissaient la rive gauche, faisant basculer la bohème dans la haute bourgeoisie, tandis que des quartiers comme Belleville et le haut Marais s’imposaient comme nouvelle scène artistique, faisant souffler sur la rive droite un renouveau créateur. Visiblement, ma division horizontale de la ville était un peu trop caricaturale. Au cours de mon séjour, une autre démarcation s’est imposée à moi : Est contre Ouest.

J’ai découvert le canal Saint-Martin grâce à un ami qui habitait le quartier. C’est aussi cet ami qui m’a initiée au Vélib, me guidant le long des charmants ponts et écluses métalliques jusqu’au parc de la Villette, tout au nord. Le canal, en forme e de boomerang, servait de conduite d’alimentation en eau du temps de Napoléon. Le quartier a d’abord attiré les classes laborieuses avant de devenir, depuis le changement de millénaire, un repaire pour les artistes, écrivains, jeunes couples et autres hipsters (les "bobos", comme les appellent les Parisiens).

Une forme d’intellectualisme arty

Quand je suis arrivée dans le quartier, en 2002, notre rue était surnommée `la rue des squatters en raison des squats et d’un campement de tentes installé par des familles d’un taudis alentour ; explique Elizabeth Bard, auteur de Lunch in Paris : A Love Story with Recipes [Déjeuner à Paris : une histoire d’amour en recettes, inédit en français]. Aujourd’hui, vous avez autant de chances d’y apercevoir des pots de géraniums et des jardins de bambous que des caddies volés ou des tentes de SDF. Ces abris de fortune donnent au canal Saint-Martin un peu le même aspect sale et sauvage que The Mission à San Francisco ou le Lower East Side à Manhattan. Mais le quartier déborde également d’énergie créative.

Installée à la terrasse de Chez Prune, probablement le café le plus couru du quartier [rue Beaurepaire],je m’amusais à compter les hommes barbus aux cheveux savamment ébouriffés qui étaient attablés : il faut être français pour se coiffer ainsi. Immanquablement, semble-t-il, ils venaient là se livrer à des débats enfumés et bien arrosés sur leurs derniers films ou projets artistiques, avant de sauter sur leur Vespa, leur téléphone portable ingénieusement glissé sous le casque. L’endroit m’a paru être l’épicentre d’une forme d’intellectualisme arty. Toutefois, certains, signes laissaient à penser que les bobos seraient bientôt chassés par les touristes, déjà visibles sur le canal, embarqués dans des circuits touristiques. ll y a tellement de gens qui en ont assez du Vle arrondissement, si conventionnel, m’a expliqué Sophie Berdah, qui a ouvert en 2010 [quai de Jemmapes] un hôtel design, Le Citizen. Ce quartier est encore en dehors des sentiers battus. Nos clients sont des gens qui connaissent déjà un peu Paris.

De fins gastronomes français

Quelques mois plus tard, c’est l’ouverture d’un autre hôtel, à l’antre bout de la ville, qui m’a fait plonger dans l’élégance de l’Ouest parisien. Ayant travaillé dans un bureau de l’avenue Hoche, l’une des grandes artères partant de l’Arc de triomphe, j’avais pris l’habitude de déjeuner sur un banc du parc Monceau, petit coin de verdure envahi par les écoliers et les joggeurs. Je savais alors que mon séjour parisien touchait à sa fin et j’étais particulièrement heureuse de pouvoir découvrir la ville sous un autre angle. J’ai commencé à arpenter avidement les quartiers plus sophistiqués. Je suis allée contempler à la fin de l’année 2010, les immenses toiles : vert et orange de Cy Twombly dans la nouvelle galerie de Larry Gagosian, située dans un ancien hôtel particulier [rue de Ponthieu]. Je me suis ensuite rendue chez Artcurial, la maison d’enchères voisine [au rond-point des Champs-Elysées] et j’ai profité du spectacle des beaux serveurs en costume noir, qui naviguaient entre les tables du nouveau café conçu par Gilles et Boissier pour servir des salades de burrata et des tartares de saumon à des habitués d’âge moyen, le cheveu bien coiffé, enveloppés dans des pulls en cachemire camel. Mes explorations se sont achevées en apothéose à L’Atelier Etoile de Joël Robuchon, dans le nouvel entresol rouge et noir du Drugstore Publicis, en haut des Champs-Elysées.

Au cours de mon dîner dans l’établissement, j’ai découvert que parmi mes voisins de table figuraient des inspecteurs du Guide Michelin, ainsi qu’un membre du Club des Cent, une organisation distinguée - si ce n’est clandestine - rassemblant cent fins gastronomes français. Ils m’ont désigné bon nombre d’autres convives que j’aurais dû reconnaître, comme l’acteur Jean Reno, le chanteur Charles Aznavour ou l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin.

L’atmosphère était électrisante, mais je n’ai pu détacher les yeux de mon assiette et des mets qui m’étaient servis. Plus tard, en quittant ce havre de luxe, je n’ai pu retenir un soupir : si seulement je pouvais ranger cet instant au côté de centaines d’autres ! Si seulement je pouvais les aligner comme des macarons dans un coffret de la maison Ladurée et les emporter dans mes bagages ! Perdue dans ces pensées, je suis arrivée sur les Champs-Elysées, et le coeur battant de la ville a emporté toute forme de regret.

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