Nous devons sauver la langue Française.

Le CSA doit interdire de parler anglais, et défendre le parler Français dans l’audio-visuel. Le CSA est autiste.

Lundi 27 mars 2006, par Paul Vaurs // La France

L’ancien français, la situation linguistique.

La période qui s’étend du X° au XIII° siècle voit s’établir puis s’effondrer la féodalité. Chrétienne, diversifiée et fortement hiérarchisée, guerrière, agricole et campagnarde plus qu’urbaine, telle est la société féodale.

Tout au long de son histoire, l’unification linguistique de la France est liée à son unification politique et aux progrès de la centralisation. La cour du roi, fixée à Paris, est malgré quelques éclipses une des plus brillantes ; la capitale doit aussi son rayonnement intellectuel à ses écoles et à son Université. La centralisation de l’administration et du pouvoir judiciaire va dans le même sens, à partir du XIII° siècle, la justice royale s’affirme aux dépens des juridictions seigneuriales ou ecclésiastiques. Aussi, il semble bien que se soient élaborées très tôt dans le domaine d’oïl des variétés écrites communes, scripta administrative, langue littéraire, plus ou moins fortement teintées de traits dialectaux selon les époques et les régions, mais intelligibles dans tout le Nord et ne s’identifiant à aucun dialecte localement parlé.

Au XII° siècle, la langue des œuvres littéraires présente des différenciations provinciales : normandes (Béroul), picardes (Jean Bodel) ou champenoises (Villehardouin, Chrétien de Troyes). Au XIII° siècle, de nombreux témoignages montrent le prestige et l’influence croissante de l’ancien français « commun », illustrée à partir de 1276 par l’immense succès du Roman de la Rose. De même, les scriptes régional perdent au fil du temps leurs traits dialectaux. Ce que l’on a appelé le francien, à la suite des romanistes de la fin du XIX° siècle, semble finalement ne pas avoir existé en tant que langue parlée en Île-de-France mais correspondrait plutôt à la scripta de cette région. Le dialecte local réellement parlé dans les milieux populaires nous reste peu ou prou inconnu. Dans le Midi, la situation linguistique générale présente la même organisation ; mais l’occitan comme langue littéraire dépérit après la croisade des Albigeois (XIII°.) ; la scripta provençale résistera un peu plus longtemps. Et le domaine d’oc restera fractionné en de multiples parlers locaux.

La période d’équilibre classique de l’ancien français se situe aux XII° et XIII° siècles. C’est surtout cet état de langue qui est décrit ici.

Une langue colorée et harmonieuse.

Le lexique de l’ancien français, en harmonie avec la société médiévale, est dans l’ensemble concret et technique, c’est-à-dire tourné vers les réalités rurales ou guerrières et la vie pratique ; d’autre part, le système féodal et le monde courtois font naître un vocabulaire indiquant des rapports hiérarchiques ou aristocratiques complexes. À partir d’un fonds primitif provenant du roman commun, auquel s’ajoutent un faible substrat gaulois et un superstrat germanique plus important, ce lexique se développe beaucoup par dérivation. La dérivation régressive est un procédé très productif jusqu’au XVII° siècle (par exemple, acointer donne acoint ou acointe). Quant aux formes suffixées, leur variété est impressionnante, mais elles ne sont pas spécialisées sémantiquement et les doublets prolifèrent (abit, abitage, abitement, abitance, abitail signifient tous habitation, mot savant qui les a remplacés). Dès cette époque, le vocabulaire savant commence à se « relatiniser », mais les termes empruntés sont francisés selon les schémas phoniques et morphologiques de l’ancien français. Coexistent aussi des synonymes issus de dialectes différents. Richesse et diversité morphologique, telles sont donc les caractéristiques du vocabulaire médiéval.

L’accent tonique, extrêmement fort en latin vulgaire et jusqu’au XI° siècle, est responsable d’une véritable érosion phonétique qui ruine les flexions et réduit la plupart des mots à une ou deux syllabes (par exemple, oculum) œil ; (hospitem) hôte). Les voyelles qu’il frappait se sont conservées du latin au français, mais elles ont été diphtonguées ; l’abondance et la variété de ces diphtongaisons qui vont peu à peu disparaître au cours de l’évolution, opposent l’ancien français aux autres langues romanes. Les voyelles initiales, frappées par un accent secondaire, ont moins évolué. Presque toutes les voyelles inaccentuées ont disparu. Les consonnes ont eu tendance à s’amuïr entre les voyelles et en position finale ; les groupes consonantiques se sont réduits. Avec ses nuances vocaliques nombreuses, son [2] (e sourd) caractéristique de l’évolution du français (il provient surtout du a final latin qui se rencontrait dans les substantifs féminins de la première déclinaison, et il devient ainsi la marque du féminin français), avec ses consonnes simples (les groupes consonantiques, nombreux dans la plus ancienne langue, sont en voie de disparition), l’ancien français donnait une impression générale de douceur, attestée par des témoignages de l’époque.

De la guerre de Cent Ans à la Renaissance.

Dans ce laps de trois siècles, la périodisation est très discutée. Si la plupart des historiens de la langue sont à peu près d’accord sur la limite supérieure (première moitié du XIV° s.), l’appartenance du XVI° siècle à l’entité moyen français est souvent remise en question. L’expression elle-même de « moyen français », due sans doute à Darmesteter et imposée par Ferdinand Brunot, n’est pas exempte de connotations téléologiques, et parfois dévalorisantes, que formule autrement Charles Bruneau lorsqu’il parle de « français fluant ». De toute façon, il importe de rejeter l’idée que le moyen français serait un état de langue intermédiaire qui permettrait de « passer » de l’ancien français au français moderne, via la langue de la Renaissance et le français classique. Les systèmes linguistiques et les conditions socio-historiques sont suffisamment distinctes et caractéristiques pour qu’on les décrive de façon autonome. Il reste que de nombreux traits encore présents dans les états de langue postérieurs apparaissent au XIV° siècle et que la langue française connaît alors de profondes transformations. Telles que des écrivains comme Froissart ou Villon, médiévaux par la culture et les thèmes, emploient une langue beaucoup plus proche de celle de Rabelais que de celle de Joinville ou de Rutebeuf. Ici, l’histoire de la langue et celle de la littérature ne coïncident pas.

Le système féodal est en déclin ; la centralisation s’amorce. L’usage du français s’étend, dans les villes tout au moins, car les provinces et les campagnes parleront jusqu’à la Révolution les anciens dialectes réduits au rang de patois.

Aux XIV° et XV° siècles apparaissent des tendances et des facteurs d’évolution que les circonstances sociales et culturelles portent à leur maximum de développement et d’efficacité au XVI° siècle. Avec la prose littéraire (romans, histoire, théâtre religieux ou profane) et les débuts d’une prose judiciaire solide et logique (rédaction des Coutumes), le français entame les positions du latin. Les notions de style, de technique, d’amélioration possible de l’écriture se font plus impérieuses. Toutefois, cette promotion se fait sous l’étroite tutelle du latin, à la fois recours et modèle, et l’on assiste au développement d’une étrange folie latinisante.

En face de cette langue écrite, on entrevoit, à travers les farces, les mystères, les soties et les poésies en jargon comme celles de Villon, l’existence d’un langage parlé populaire, qui en est bien différent.

Au XVI° siècle, l’autorité royale se renforce ; François 1 er par l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) abolissant l’emploi du latin dans les tribunaux, inaugure une politique linguistique. Cependant on a toutes les raisons de penser que cet acte autoritaire entérine une évolution déjà bien avancée dans les faits. De même, dans le Midi, la scripta de l’administration royale avait achevé de se substituer à la scripta locale provençale dès le XV° siècle. Les guerres d’Italie, les luttes intérieures brassent les hommes et les idées.

L’imprimerie, le premier imprimeur s’était installé à Paris en 1470, donne naissance à un commerce important et change les conditions de lecture, de composition littéraire et d’uniformisation de la langue.

Pour remplir ces fonctions nouvelles de langue écrite, le vocabulaire doit se développer : le moyen français constitue la période de création lexicale la plus intense de l’histoire de notre langue : le mouvement commence dès le XIV° siècle. D’après les analyses statistiques de P. Guiraud portant sur 20 000 mots souches, actuellement vivants, 22% remontent à l’ancien français, 43% sont entrés dans l’usage du XIV° au XVI° siècle et 35% depuis. On peut dire, en tenant compte des mots proscrits au XVII° siècle, qu’une très large part du vocabulaire de la langue est renouvelée.

Le XVIII° siècle est marqué dans son ensemble par la montée de la bourgeoisie et les mises en question de toutes sortes. Pourtant, certains pensent que la langue classique doit être fixée dans sa perfection ; ils élaborent une théorie puriste rigoureuse, dont les défenseurs vont de Voltaire à l’Académie, fondée non plus sur un usage vivant quoique restreint, mais sur des règles tirées des grands écrivains. (Ce purisme-là n’est pas tout à fait mort !) Ces soucis restent limités aux milieux littéraires, car la curiosité du public qui s’élargit (la ville compte autant que la Cour, les cafés autant que les salons) se tourne vers les problèmes « philosophiques ». En conséquence de quoi ce siècle voit la naissance de la presse et une expansion sans précédent de l’édition : gazettes, libelles, encyclopédies trouvent sans cesse de nouveaux lecteurs.

L’usage du français continue à s’étendre aux dépens du latin et des dialectes. L’enseignement, particulièrement celui des jésuites, était jusqu’alors entièrement tourné vers le latin. Timidement et en ordre dispersé, on essaie de dispenser un enseignement en français ; d’abord dans les « petites écoles » jansénistes : de cette expérience est sortie la Grammaire générale dite de Port-Royal (1660) dont l’influence fut considérable. Puis J.-B. de La Salle impose non sans mal son Syllabaire français dans les écoles élémentaires qui se multiplient dans le royaume à partir de 1700. Mais les progrès sont lents dans les collèges, et l’Université reste la Bastille du latin.

Le recul des dialectes est patent, mais ses modalités sont loin d’être connues dans le détail ; ainsi les résistances restent fortes dans les provinces éloignées (Pays Basque, Béarn, Corse, Catalogne) ou dans les campagnes (les villes bretonnes parlaient français avant même le rattachement de la province au royaume mais les paysans ne sont pas encore francisés à l’époque de la Révolution). Il convient toutefois de souligner un nouveau facteur extralinguistique de première importance : la création, à partir de 1706, d’un grand réseau routier, centralisé à Paris, qui constitue un imparable instrument de pénétration dans les zones les plus reculées ou les plus résistantes politiquement.

Le travail sur la langue.

En matière de lexique, la rupture est totale, au XVII° siècle, avec les tendances observées au siècle précédent et qui ne réapparaîtront qu’au XVIII° siècle. L’ascèse à laquelle on soumet la langue classique se traduit par la proscription de nombreux mots, comme déconfort, courtois, forcennerie accusés d’être du « vieux gaulois », l’expression serait de Louis XIV ; on fait la chasse aux termes réalistes et « bas » et évidemment aux mots « malhonnêtes » (on va jusqu’à interdire convaincu et autres consistoires pour leur sonorité) ; on rejette les vocables techniques et l’on interdit le néologisme. Appauvrissement et fixation (jusqu’au poncif du style « noble » au XVIII° siècle), telles sont les conséquences négatives de cette attitude. Cependant, et c’en est l’aspect positif, les impératifs de « justesse » et de clarté ont suscité un important travail sémantique et la confection des premiers dictionnaires de langue modernes (répertoires de synonymes, d’homonymes, de néologismes, etc.).

Les emprunts aux langues étrangères sont peu nombreux. Seul l’anglais fournit un apport notable en relation avec l’anglomanie qui sévit de 1740 à la Révolution (club, gigue, plaid, boulingrin).

Le XVIII° siècle marque, dans tous les domaines autres que les genres littéraires nobles, une réaction et un retour aux réalités. Les problèmes posés par l’expression scientifique et technique suscitent passions et querelles, comme celle qui oppose le puriste Buffon à Linné. On prône la « néologie » et l’on en fait la théorie. La « philosophie », les sciences et les métiers créent ou complètent leur vocabulaire (on recourt de nouveau abondamment au grec) et l’introduisent dans la langue commune. Naissent bureaucratie, théocratie, fertilisation. Assureur, magasinage, actionnaire ne sont plus confinés aux domaines commerciaux. Facteur (des postes), ingénieur prennent leur sens moderne. De vieux mots du XVI° siècle ressuscitent : aqueux, biceps. De nombreux auteurs ont leur part dans cette création d’un discours scientifique. Citons Réaumur (Histoire naturelle des insectes, 1734), Buffon (Histoire naturelle, à partir de 1749), les nombreux collaborateurs de l’Encyclopédie, dont la langue manque parfois de rigueur. Le modèle le plus accompli est bien sûr la nomenclature chimique, systématiquement pensée par Lavoisier. Il était naturel que cette intense activité en matière de vocabulaire débouchât sur un développement sans précédent de la lexicographie, amorcé déjà au XVII° siècle par Furetière et Richelet. À côté des grandes entreprises, l’Encyclopédie et le Dictionnaire de Trévoux, paraissent de très nombreux lexiques spécialisés.

Du langage révolutionnaire à l’académisme de l’Empire.

Le bouleversement politique et social de la Révolution ne pouvait manquer d’avoir des incidences importantes sur l’évolution du français et sur son expansion. La classe bourgeoise accédant au pouvoir, le bon usage aristocratique est remplacé par l’usage bourgeois, surtout par celui de la bourgeoisie parisienne qui s’imposera définitivement un peu plus tard, vers 1830. Les barrières sociales étant renversées au moins théoriquement, la langue populaire, pour la première fois depuis le Moyen Âge, exerce une influence notable sur la langue commune. Pour la première fois aussi, l’historien dispose de documents rédigés en langue populaire, par exemple les cahiers de doléances envoyés aux États généraux de 1789. De plus, les contacts se multiplient entre Paris et la province. On a parlé à juste titre d’osmose entre les discours des différents groupes sociaux et entre les patois et le français. Cependant, le système morpho-syntaxique de la langue écrite, littéraire et oratoire, « bien national » pour lequel les révolutionnaires professaient un grand respect, reste intact. Il n’y a que des germes de changements qui se développeront plus tard.

On ne saurait en dire autant du lexique, plus sensible comme toujours aux faits externes. De nombreux facteurs accélèrent le mouvement d’expansion amorcé plus tôt ; les mots de caractère technique qui pénétrèrent en foule dans le français commun sont surtout des termes ayant trait au fonctionnement des institutions nouvelles, administratifs, politiques et juridiques, qui atteignent les masses populaires. Cependant, l’aspect le plus nouveau de ce vocabulaire est le caractère quasi mystique que peuvent prendre les mots. Comme dans toutes les périodes d’inflation verbale, le mot autant que l’objet qu’il désigne soulève des passions, devient un symbole, qu’il s’agisse de nation, patrie, loi ou d’aristocrate, tyrannie, contre-révolution, etc. Certains de ces vocables représentent ce que Ferdinand Brunot appelait des « idées mères » et l’historien Lucien Febvre des « idées forces ». En même temps un vocabulaire polémique de type affectif se crée et s’use très rapidement ; la polémique tourne même un moment à l’ordurier ; les aristocrates, quant à eux, y étaient préparés par la mode poissarde qui sévissait à la cour de Louis XVI, où l’on était fort mal embouché. L’« honnêteté » dans le langage avait vécu. Là encore, seul le lexique est touché ; les tournures syntaxiques populaires n’apparaissent même pas dans Le Père Duchesne d’Hébert.

Enfin, et ce n’est pas le moins important, la Convention a instauré une politique linguistique à l’échelle nationale, concertée et systématique qui accélère, dans tous les domaines, les processus de francisation déjà engagés. La guerre aux patois et au latin est déclarée. L’ancien système d’enseignement est aboli et, à tous les degrés, on tente d’instituer un enseignement du français en français. Faute de temps, faute de maîtres, cette politique a partiellement échoué. Pourtant, on peut dire que tous les grands principes de l’enseignement moderne se trouvent déjà dans l’œuvre désordonnée et enthousiaste de la Convention. Par le biais des proclamations et des décrets, par l’action des multiples envoyés du gouvernement, le français a pénétré jusque dans les basses classes et les campagnes (c’est-à-dire que de nombreux sujets deviennent bilingues sans qu’il y ait forcément un recul territorial des patois). Et puis, dans l’esprit de tous, l’acquisition du français était devenue une des formes de l’égalité, et l’unification linguistique une affaire nationale.

Sur tous les points importants, la Dictature de l’Empire marque un recul. Il rend la prééminence au latin et ne s’occupe pas de l’enseignement élémentaire (on lui doit toutefois le cadre de l’organisation actuelle : lycées, écoles normales, Université). L’activité grammaticale n’avait jamais cessé sous la Révolution. L’autorité grammaticale est intacte ; elle se manifeste par une réaction puriste très vive, soutenue par les journaux et le public cultivé qui continue de s’intéresser aux questions de langue.

Bien qu’il supprime toute propagande en faveur du français, le régime napoléonien porte un coup fatal aux patois par sa centralisation, l’établissement d’une administration uniforme utilisant le français, enfin par les bouleversements des guerres incessantes.

Ne pouvant rendre compte ici de tous les facteurs historiques et sociaux qui, depuis 1815, ont influé sur la langue, on se bornera à montrer que les conditions dans lesquelles elle évolue sont entièrement nouvelles, marquées par la lutte entre des forces de conservation d’une puissance inconnue jusqu’alors et des forces de changement irrésistiblement accélérées.

Entre 1820 et 1840, s’établit une norme prescriptive fondée sur un usage moyen, bourgeois, que l’enseignement va imposer et qui n’est vraiment menacé que depuis quelques décennies. La norme en matière de prononciation se fixe et changera peu : il s’agit d’une prononciation d’origine bourgeoise parisienne (mais les accents régionaux sont toujours vivants). Pour la grammaire, c’est un aboutissement de la tradition du XVIII° siècle qui dans la Grammaire générale avait essayé de rapprocher grammaire et logique : elle tend à se constituer en un code de règles assorti de nombreuses exceptions, et valable pour la langue écrite dont la morphologie et la syntaxe ont montré une remarquable stabilité. Certes, le XIX° siècle voit la naissance des disciplines linguistiques et, dans les études grammaticales supérieures, un esprit historique remplace peu à peu l’esprit normatif ; pour les autres degrés, les changements sont hélas ! plus lents. L’abandon complet du modèle latin demandera presque un siècle. Pour l’orthographe, on assiste à l’aboutissement du processus de fixation (ébauché dès le XVII° siècle et continué au XVIII°), c’est-à-dire à l’acceptation générale d’une norme graphique d’ailleurs traditionnelle et conservatrice, retenue et entérinée autant que décidée par l’Académie dans son Dictionnaire de 1835, édition qui devient la référence des directives officielles.

On peut dire que l’intervention des pouvoirs politiques officialise un usage linguistique qui s’est déjà imposé. Les résistances sociologiques, ensuite, sont telles qu’elles feront échouer les tentatives de réforme successives. La connaissance de l’orthographe étant indispensable dans les emplois publics ; Son acquisition devient un des buts de l’enseignement, primaire en particulier (institué par les lois Ferry, 1881-1886). Les autres ordres d’enseignement qui s’organiseront et s’ouvriront progressivement à de nouvelles couches de population permettront d’accéder à une maîtrise de plus en plus poussée de la norme prescriptive, et du discours dominant, et de la culture correspondante. L’État et l’école ont donc pris le relais des salons. Mais l’action officielle ne serait rien si elle n’était soutenue par les attitudes sociolinguistiques des Français : un esprit normatif, un certain nationalisme linguistique que l’on retrouve dans le vif intérêt du public pour les questions de langue ; La forme extrême en est le purisme dont le discours présente une belle continuité depuis la fin du XIX° siècle, dans les thèmes (la « crise », la « décadence » de la langue) comme dans les condamnations (pallier / pallier à, par exemple).

Ces actions conjuguées aboutissent à une relative stabilité de la norme qui fait que l’on peut encore écrire en 1980 comme en 1850. Cependant, les causes d’évolution vont aussi se multiplier.

Sur le plan littéraire, l’action de la « révolution » romantique et celle des romanciers naturalistes et réalistes réhabilite le mot propre, quelle que soit son origine. Mais la dislocation de la phrase écrite ne commence vraiment qu’avec la phrase « artiste » des Goncourt pour aboutir au monologue intérieur atomisé du roman moderne ; et la versification ne se libère qu’après les symbolistes. Phénomène essentiel, les romantiques ont fait de l’écriture quelque chose d’individuel et ils ont renversé les barrières entre la langue commune et le discours littéraire, où pénétreront peu à peu le vocabulaire argotique et populaire, puis les tournures familières. Cette osmose entre écrit et parlé qui n’épargne aucun genre est une des caractéristiques les plus importantes de la littérature actuelle ; en même temps, le goût de l’élégance a cédé devant le besoin d’expressivité.

Sur un plan plus général, l’établissement d’un régime démocratique et le développement du capitalisme amènent une complète redistribution des cartes linguistiques, par l’instauration du service militaire obligatoire (1872), l’apparition de la classe ouvrière sur la scène nationale, l’avènement du syndicalisme et des partis politiques, l’urbanisation accélérée et, plus récemment, l’immigration. Sans compter les différents mass media, depuis La Presse d’Émile de Girardin, qui fut en 1836 le premier quotidien à bon marché jusqu’à l’actuelle télévision, en passant par la radio et le cinéma. Ces médias jouent un rôle qu’il est inutile de souligner dans la diffusion de la norme dominante et l’uniformisation de la langue commune. La presse « parlée », le téléphone, la bande dessinée entament, chacun à leur manière, la suprématie de l’écrit ; ainsi a-t-on vu se constituer de nouveaux types de discours répondant à de nouvelles situations de communication : par exemple, une variété d’oral qui tient de l’écrit par les tournures et le style et est employée dans les interviews, les exposés, les « informations ».

Ces facteurs nouveaux achèvent le déclin des dialectes : chute importante du nombre des locuteurs, disparition des derniers patoisants unilingues. Par ailleurs, il est trop tôt pour juger l’effet des récentes revendications linguistiques et culturelles en faveur des particularismes régionaux.

Les nouvelles tendances.

Le lexique, comme toujours, se modifie vite et profondément : le français devient une langue encyclopédique. À partir de 1830, les inventions scientifiques et leurs applications font pénétrer dans le français commun des vocabulaires entiers dont beaucoup de termes prennent un sens général (s’oxygéner, aiguiller). Plus que jamais, la langue tend à se diviser en une multitude de registres qui possèdent leur vocabulaire et leurs clichés, chaque usager étant susceptible d’en utiliser plusieurs : discours politique, sportif, médical, jargons scientifiques. Suivant les domaines, les vocabulaires spécialisés ont emprunté et empruntent encore pour se développer au grec et au latin, ou à l’anglais : une vague d’américanisme qui a relayé l’anglomanie endémique au XIX° siècle modifie maintenant le mode de formation des mots (auto-école, formation française : école de conduite), et gagne la langue de tous les jours. Le succès de ces vocables est très net dans les domaines où l’américain est senti comme une langue de prestige et où la domination économique est patente : publicité, secteurs techniques comme l’informatique, etc.

Les difficultés de la conjugaison expliquent l’extension des verbes en -er ; de même dans l’usage courant beaucoup de verbes sont devenus défectifs ; le non-respect de la concordance des temps se répand. Ces faits ne peuvent qu’accentuer le caractère nominal du français, particulièrement net dans certains types de discours (presse écrite et audio-visuelle, par exemple) : le substantif porte l’information et le verbe se réduit à une copule ou à un verbe passe-partout (faire, mettre, aller). Les tournures périphrastiques se multiplient, ainsi pour l’expression du futur ou pour l’interrogation.

L’ordre des mots s’assouplit ; une tendance à l’inversion du sujet a été remarquée dès le XIX° siècle et la phrase complexe se simplifie (le style télégraphique n’est pas rare). La langue parlée utilise une suite de propositions dont l’articulation est obtenue par des moyens plus souvent modulatoires que syntaxiques. Des procédés de « rattrapage » permettent de commencer la phrase par n’importe quel mot (« La paix, ça fait un moment qu’on la cherche »).

Ce qui frappe, dans les jugements portés sur le français contemporain, ce sont les diagnostics alarmistes, les termes « confusion », « désordre », voire « anarchie » et la nostalgie des qualités d’élégance et de clarté élaborées par les siècles classiques. Mais le français est vivant et doit s’adapter sans cesse à des conditions nouvelles ; il n’y a pas confusion, mais vie foisonnante. La crise dont on parle est une crise de la culture et de l’enseignement ; manifestation d’une crise de civilisation qui dépasse le problème de la langue française.

Le français hors de France, une langue de l’universel.

Aux XII° et XIII° siècles, le français a joué le rôle de deuxième langue internationale après le latin. C’est ce qu’on a pu appeler la première universalité de la langue française, parlée dans de nombreuses cours et servant de langue écrite de vulgarisation dans certains pays (l’Italie par exemple). Elle profite du prestige de l’Université de Paris, de la vogue de notre littérature traduite dans presque tous les pays européens et du rayonnement de l’art gothique.

La très brillante Renaissance italienne assure à l’italien, aux XV° et XVI° siècles, la première place comme langue de culture, et suscite en France une émulation jalouse. Cependant, avant le XVII° siècle, le français n’a pas acquis les qualités qui le rendront classique et contribueront à l’imposer à l’Europe. Cette deuxième universalité de la langue française au XVIII° siècle n’est pas le fait d’une politique concertée de la royauté. Au rayonnement des grandes œuvres littéraires du XVII° siècle, au prestige des « philosophes », il faut ajouter le rôle considérable de la presse française. La création d’un important commerce de librairie en français aux Pays-Bas (conséquence inattendue de la censure sévère établie dans le royaume sous Louis XIV), et l’exode des protestants après la révocation de l’édit de Nantes, sans compter le succès des troupes théâtrales et celui des correspondances internationales (Bayle, Grimm, Diderot). À la veille de la Révolution, le français est la langue diplomatique par excellence (privilège qu’il perdra au traité de Versailles en 1919). Il est répandu dans les classes cultivées et dans toutes les cours européennes. Le pays le plus francisé est l’Allemagne, où l’Académie de Berlin, en 1782, met au concours un sujet révélateur : « Qu’est-ce qui fait la langue française la langue universelle de l’Europe ? »

La Révolution marque la fin du destin universel du français. Petit à petit, les classes aristocratiques européennes qui faisaient sa fortune perdent de leur importance, et les revendications nationales affirment l’importance des autres langues nationales. Mais d’autres facteurs d’expansion apparaissent. Les émigrés comme les soldats de Napoléon contribuent à répandre un français parlé ; la connaissance des langues étrangères devient nécessaire, et le français se trouve de plus en plus enseigné hors de ses frontières. Ainsi la situation se maintient avec des fluctuations au XIX° siècle. À partir des années vingt, malgré des périodes brillantes, elle n’a cessé de se détériorer.

L’évolution de l’idée francophone.

C’est à l’issue des années soixante que la question de la francophonie prend une véritable ampleur. La fin de la période de colonisation, le choix de l’engagement du dialogue Nord-Sud, le réveil de volontés d’indépendance poussent au renforcement de l’idée, le mot, créé par Onésime Reclus, datant quant à lui de 1880. De fait, autour de la notion de langue française, s’étaient constitués plusieurs groupements, tels que, en 1926, l’Association des écrivains coloniaux et maritimes de mer et d’outre-mer, ancêtre de l’Association des écrivains de langue française, en 1950, l’Union internationale des journalistes et de la presse de langue française, ou l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (A.U.P.E.L.F.) lancée à Montréal en 1961. Dès 1962, plusieurs personnalités étrangères, parmi lesquelles le prince Norodom Sihanouk et Léopold Sédar Senghor, appellent à l’organisation des « parlants français », tandis que le président Bourguiba définit les grands traits d’un Commonwealth à la française. À Paris est créée en 1965 la Délégation générale du Québec, acte qui consacre l’émergence du Québec sur la scène internationale francophone. La visite officielle du général de Gaulle au Québec en 1967 renforce encore l’idée de voir se développer hors de France des communautés francophones solides. La même année se tient la première réunion de l’Association internationale des parlementaires de langue française, qui a notamment pour but de réunir les grandes personnalités politiques du monde francophone. André Malraux s’intéresse à cette communauté naissante en apportant son soutien à la première conférence des États francophones, qui se tint à Niamey en 1969, d’où sortit la création de l’Agence de coopération culturelle et technique, organe de liaison des pays francophones et d’aide au développement. L’idée d’une solidarité dans ce domaine émerge progressivement, et, en 1974, est créé au sein de l’administration française le Comité interministériel pour les affaires francophones.

Dans plusieurs communautés francophones, la langue française devient une idée fortement politique. Après avoir décidé de faire du français la langue de la société et la langue du travail, décision consacrée en 1974 par la loi no 22, le Québec se lance dans une expérience d’aménagement linguistique sans précédent, en se dotant de structures d’application de la législation, notamment l’Office de la langue française, le Conseil de la langue française, la Commission de surveillance de la langue française et la Commission de toponymie du Québec, qui forment un impressionnant dispositif administratif en matière de défense et de promotion du français. En Suisse, la partie francophone du Jura devient une entité à part entière après plusieurs années de revendications, et devient en 1977 la république et canton du Jura, le plus jeune « État » francophone créé sur la planète. En France, la prise de conscience de la nécessité de défendre le Français en recourant à la loi aboutit à l’adoption de la loi du 31 décembre 1975 qui rend obligatoire l’usage de la langue française dans un certain nombre de cas, particulièrement dans l’administration, les relations entre le privé et le public, et la commercialisation des produits et services.

En Belgique, également, la défense de la langue française s’organise avec, en 1978, le décret Spaak sur la défense de la langue française, qui permet notamment la publication, au Moniteur belge, des termes français officialisés en France. L’idée d’une véritable francophonie structurée et construite commence cependant à prendre corps à partir de 1983 avec le dégel des relations entre le Québec et le Canada. La même année, l’Égypte se rallie à la francophonie, et, en France, le Haut Comité de la langue française éclate en 1984 en plusieurs organismes, dont le Commissariat général de la langue française, qui reste rattaché au Premier ministre, avec la tâche de gérer la langue française en France, et le Haut Conseil de la francophonie dépendant de la présidence de la République. Ce dernier est explicitement chargé, pour la première fois dans l’histoire de la francophonie, de « préciser le rôle de la francophonie et de la langue française dans le monde moderne.

Il rassemble les données et confronte les expériences, notamment dans les domaines de l’enseignement, de la communication, de la science et des techniques nouvelles. Il distingue les enjeux et les urgences et propose des perspectives d’action ». Sur le plan de l’organisation des vocabulaires, l’administration française reçoit en 1983 mission de normaliser les terminologies « en tirant parti des richesses du Français parlé hors de France ». L’année suivante est lancée T.V.5, chaîne internationale francophone câblée, au financement de laquelle participent la France, le Canada, le Québec, la Suisse et la Belgique. Dans ce dernier pays, un Conseil de la langue française est créé en 1985, qui est notamment chargé de veiller sur l’« évolution de la situation linguistique en Communauté française ». Essentiellement consultatif, il élabore une charte de la langue française approuvée en 1989 par le Conseil de la Communauté française.

Ce concours d’initiatives et de volontés permet la tenue à Paris, en 1986, sous la présidence de François Mitterrand, du premier sommet des chefs d’État et de gouvernement ayant en commun l’usage du français, qui réunit quarante-deux délégations, et qui consacre l’existence politique de la francophonie sur le plan international. Lors du changement de gouvernement intervenu en mars, Jacques Chirac crée le premier secrétariat d’État à la Francophonie, confié à Lucette Michaux-Chevry, d’origine guadeloupéenne. Lors du sommet suivant, organisé à Québec en septembre 1987, est fondée l’Université des réseaux d’expression française, qui renforce l’A.U.P.E.L.F. En 1988, l’historien Alain Decaux devient ministre de la Francophonie dans le gouvernement de Michel Rocard, nomination qui marque la volonté de rendre populaire l’idée encore peu répandue de francophonie. En 1989, un troisième sommet se tient à Dakar, et un quatrième en 1991, à Paris, qui voit la communauté francophone s’élargir à de nouveaux pays comme la Bulgarie, la Roumanie, et le Cambodge. Est créé à ce dernier sommet un conseil permanent, qui permet désormais un « suivi » politique des projets décidés par ces sommets.

En une décennie, la communauté francophone est ainsi passée de l’idée de coopération entre pays parlant le français à celle d’une véritable organisation internationale, structurée, reconnue, et dotée de moyens.

La distance d’une encyclopédie à un dictionnaire n’est point si grande qu’on doive se dispenser de définir d’abord le sens des mots inscrits en tête de certains chapitres comme celui-ci. Qu’est-ce donc à dire que l’« esthétique de la langue française » ? Remy de Gourmont nous offre la bonne fortune d’un précédent en donnant une préface au livre si captivant et si moderne d’allure qu’il composa naguère sous le même titre : « Esthétique de la langue française, cela veut dire : examen des conditions dans lesquelles la langue française doit évoluer pour maintenir sa beauté, c’est-à-dire sa pureté originelle. » Voilà une définition à la fois normative et prospective qui n’est ni tout à fait claire ni tout à fait complète, mais peut déjà nous mettre en chemin. Point n’est question de fixer le visage de la langue française, pas plus que d’aucune autre : elle « doit évoluer » ; mais Remy de Gourmont, après comme avant tant d’autres, ne saurait se résigner à la voir perdre à travers son évolution certains traits fondamentaux qui font son caractère, ce qu’on appela longtemps, surtout au XVII° et au XVIII° siècle, son « génie », et ce que l’auteur du Chemin de velours n’hésite pas à désigner par des mots empreints de nuance affective : « beauté » et « pureté originelle ».

La « clarté française. »

L’objet du présent article est, d’un certain point de vue, contesté aujourd’hui par plus d’un. Et, par exemple, s’il est des termes de caractérisation de la langue qui d’âge en âge reviennent sous la plume de ceux dont l’ambition tend à saisir le naturel de notre idiome, ce sont bien ceux de « pureté » justement ou de « clarté », et aussi de « logique » - celle-ci étant le support et l’une des conditions de celles-là. Or un critique aussi attaché que Roland Barthes à saisir les ressorts profonds de « l’écriture » n’hésite pas à mettre des points agressifs sur des i en forme de lame acérée : « Il y a beau temps que la société française vit la « clarté », non pas comme une simple qualité de la communication verbale, comme un attribut mobile que l’on puisse appliquer à des langages variés, mais comme une parole séparée : il s’agit d’écrire un certain idiome sacré, apparenté à la langue française, comme on a écrit le hiéroglyphique, le sanskrit ou le latin médiéval. L’idiome en question, dénommé « clarté française », est une langue originairement politique née au moment où les classes supérieures ont souhaité - selon un processus idéologique bien connu, renverser la particularité de leur écriture en langage universel, faisant croire que la « logique » du français était une logique absolue : c’est ce qu’on appelait le génie de la langue ; celui du français est de présenter d’abord le sujet, ensuite l’action, enfin le patient, conformément, disait-on, à un modèle « naturel ». Ce mythe a été scientifiquement démonté par la linguistique moderne : le français n’est ni plus ni moins « logique » qu’une autre langue. » Et de renvoyer là-dessus à l’autorité de Charles Bally (1865-1947).

D’autres recherches appliquées à des faits grammaticaux variés, mais tenant de près aux cheminements les plus déterminants de la pensée même, comme l’expression de la cause, de la concession, les démarches de coordination ou de subordination, ont abouti à de semblables résultats : dès la plus haute époque, la langue française a conquis son indépendance dans la plupart des domaines clés de la syntaxe, « grille » où se décèlent le mieux les mouvements de la pensée.

Cela dit, si les modes d’expression de l’hypothèse n’ont pas varié de la Séquence de sainte Eulalie (env. 880) à l’état de langue dont se nourrit le roman contemporain, il n’en va point de même avec quantité d’autres. On est au contraire saisi par d’extrêmes différences entre les caractères de la phrase française, de son allure, de ses tours, de ses attaches, lorsqu’on la regarde dans un récit historique du XIII° siècle, puis dans un texte de même nature du XVIe. D’autres différences, moins essentielles mais encore très sensibles, se manifestent si l’on saute de Mémoires datant de la Renaissance à une page du Règne de Louis XIV ; d’autres encore, bien que cette fois elles apparaissent comme relativement mineures, si l’on passe de Voltaire à un historien actuel. Bref, l’esthétique de la langue française s’est très tôt et très généralement séparée de celle du latin ; mais elle s’est elle-même, au cours des siècles, plusieurs fois renouvelée.

Les conquêtes du langage.

Évoquer l’étape médiévale de cette vaste carrière, c’est déjà embrasser une période fort longue, riche et complexe, et se prêtant mal à des mises en facteur commun. La poésie épique avait non point seulement ses règles de prosodie, mais ses canons de lexique, de tours et de figures. De même la poésie lyrique : toutefois, si nombreux qu’en soient les fruits, on n’a guère le droit d’avancer que leur esthétique représente bien celle de la langue française. Où donc chercher celle-ci ? Davantage peut-être dans les chroniques et récits en prose ; mais il faut alors se tenir en garde contre le poids d’habitudes toutes modernes du langage pour ne point dénoncer trop vite le caractère « naïf » ou « primitif » d’un état de langue qui nous est devenu étranger. Ce qui est sûr, c’est que nous avons affaire à un idiome en pleine conquête de soi, à la fois sur le latin et sur les parlers locaux, prenant à l’un tout le vocabulaire de l’esprit, aux autres celui de l’existence quotidienne et concrète, et ne rejetant rien de ses acquêts, successifs ou concomitants. D’où l’impression mêlée de luxuriance et de disparates qu’on en reçoit. Quant à la syntaxe, elle accepte elle aussi la promiscuité d’une certaine koinê avec une grande liberté ou ignorance de choix. L’apparent désordre des temps verbaux et l’accumulation (parfois inépuisable), quand ce n’est pas l’enchevêtrement, des éléments de ce que l’on appelle aujourd’hui « phrases » ne doivent pas tromper : ils constituent les manifestations extérieures d’un caractère profond de l’ancienne langue, attachée à rendre tous les aspects des événements, des choses et des êtres. À ce compte, ce n’est pas la « logique » ni la « netteté » qui l’emportent, mais bien une certaine intempérance d’où résultent tantôt une savoureuse bigarrure, tantôt une surcharge peu accordée aux goûts d’à présent.

Le XVI° siècle exprima, comme on sait, un double désir : d’un côté celui d’honorer l’héritage des lettres grecques et latines, de l’autre celui de défendre et cultiver la langue française, aussi capable de porter fruit que ses glorieuses aînées. Nulle antinomie entre ces deux aspirations, dès lors qu’à l’appel de Joachim Du Bellay et de ses compagnons « toutes personnes de bon esprit » se voient invitées à piller les trésors des langues anciennes - étrangères aussi - pour en enrichir notre idiome tenu pour trop fragile et mal fourni de matière et d’étoffe s’il devait se contenter de vivre sur ses ressources.

Cette belle campagne gaillardement menée par une Pléiade sachant payer d’exemple conduisit aux succès les plus divers, mais tous marqués des mêmes signes : profusion du lexique où se côtoient des ingrédients composites, perles précieuses jointes aux faux brillants ; syntaxe assagie, mais trop volontiers ajustée au modèle de la sentence latine ; progrès heureux et décisifs des systèmes morphologiques ; exubérance inégalée enfin dans l’emploi des comparaisons, métaphores et autres figures de mots ou de style.

On ne songe, certes plus assez, à louer la Renaissance de tout ce qu’elle a dépensé d’efforts pour faire du français la plus riche et la plus féconde des langues. En revanche peut-être s’est-on trop extasié sur les exercices d’ascèse fustigeant où se complut Malherbe. Le fait en tout cas est là, indiscutable : ce diable d’homme sut imposer ses oracles et faire respecter ses sentences d’une manière si convaincante et durable que non seulement notre idiome, mais notre manière de le juger, bref notre esthétique de la langue française continuent à porter son empreinte. Soyons justes : Malherbe donna le branle, en attendant que d’autres vinssent prendre le relais, Vaugelas, Bouhours, les messieurs de Port-Royal, puis d’innombrables théoriciens du langage au long du XVIII° siècle.

Quelle est donc la « doctrine » ? Elle se condense assez bien dans ces mots, qui font encore foi aujourd’hui chez les défenseurs attitrés du français : pureté et netteté dont la somme engendre la clarté ; mesure et propriété de l’expression, garantes de cette vertu que Rivarol résuma d’un mot resté célèbre : « Elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue humaine. »

On ne manquera pas d’être frappé par les reflets moraux que portent ces jugements : les théoriciens du XVII° et du XVIII° siècle nous ont en effet légué une véritable éthique de la langue française, étroitement liée et même commandant à son esthétique. Le « beau langage » devra désormais marcher de pair avec le « français châtié ». Car noblesse oblige : un idiome appelé à devenir « la langue universelle de l’Europe » (comme la définira en 1782 l’Académie de Berlin) se doit de montrer tous les meilleurs exemples. Le français sera donc, selon un mot excellent de Mario Roques, « une langue en perpétuelle surveillance d’elle-même », ce qui, disons-le tout de suite, ne favorisera guère, mais au contraire entravera ses capacités de rajeunissement et d’adaptation le jour (et nous y sommes !) où il faudra faire face aux appétits croissants et mouvants d’expression du monde et à la concurrence de langues moins prisonnières d’un passé glorieux et de censeurs vétilleux.

Les secrets du « beau langage »

Mais revenons-en à l’esthétique : qu’est-ce donc qui doit faire la « beauté » en même temps que la « bonté » du français ? Il suffit d’ouvrir n’importe quel livre de remarques ou d’observations sur le français (et Dieu sait si l’âge classique en fit large consommation) pour en découvrir les canons et les règles. L’une des analyses les plus fines et les mieux suivies s’en trouve dans le II° Entretien d’Ariste et d’Eugène (1671) que le P. Bouhours consacre à « la langue française », essai de stylistique comparée avant la lettre où l’auteur s’applique à mettre en regard la phonétique, puis le lexique, puis la syntaxe, enfin le jeu des figures et les règles prosodiques des principales langues d’Europe, en dégageant à mesure les caractères sur lesquels, selon lui, se fonde la supériorité du français. Faut-il tenter de résumer ce « portrait de notre langue » ? Son système phonétique est ainsi fait qu’il évite l’éclat de l’espagnol, la monotonie de l’italien, la rudesse des idiomes anglo-saxons. Ajoutez-y qu’« il n’y a rien de plus agréable à l’oreille que notre e muet ». Son lexique n’est ni pauvre, ni surabondant, et là où les mots pourraient paraître lui manquer, elle offre « mille tours et mille manières » qu’incite à découvrir cette contrainte exquise. C’est déjà parler de sa syntaxe, louée par Bouhours, entre vingt autres, parce qu’elle « est peut-être la seule qui suive exactement l’ordre naturel, et qui exprime les pensées en la manière qu’elles naissent dans l’esprit ». Quant aux figures de style, à commencer par les métaphores, leur emploi est également dicté par le souci du naturel et de la mesure : « Elle choisit bien celles dont elle use : elle ne les tire pas de trop loin, et ne les pousse pas trop aussi, elle les conduit jusqu’à un terme raisonnable... »

Telle est, à très grands traits, l’esthétique qui a, deux siècles durant, gouverné notre langue sans partage et l’a conduite à l’apogée de son destin. Qu’en est-il advenu maintenant ? Les révolutions romantiques, réaliste, surréaliste et autres n’ont point soufflé un vent assez violent pour la mettre bas : nombre d’écrivains, de critiques, de parleurs persistent à s’y référer, sans doute sous l’effet (si lucidement aperçu par Remy de Gourmont) de la « scolarité obligatoire » : « En même temps que les enfants apprennent dans les prisons scolaires ce que la vie seule leur enseignait autrefois et mieux, ils perdent sous la peur de la grammaire cette liberté d’esprit qui faisait une part si agréable à la fantaisie dans l’évolution verbale. »

Cependant une question se pose avec toujours plus d’insistance : comment faire vivre une langue française rajeunie, fondée sur une esthétique de conquête et d’enrichissement par l’ouverture aux apports multipliés de la civilisation contemporaine et assez puissamment armée et sûre de soi pour répondre aux besoins d’expression des sciences et des techniques aussi bien que des lettres et des arts ?

Une nouvelle fin-de-siècle.

Le XIX° siècle avait connu, sur sa fin, une crise de conscience dont la langue porta les traces : à la puissante vague d’espoir mis dans les sciences et les progrès qu’elles devaient engendrer avait succédé, chez beaucoup, un reflux lourd de désenchantement. Combien de grands ouvriers de la langue française se sentirent alors « maudits », affligés sous le poids d’un matérialisme trop sûr de ses conquêtes !

Le dernier quart du XX° siècle a reproduit, sur un mode exacerbé, ce même mouvement de crise. Dans un article, Soljénitsyne sonna l’alarme, mais d’une voix plus forte et qui porta plus au large : « Si l’art de notre époque est malade, c’est parce que notre société tout entière est malade. » On s’en tiendra ici à la société française et à ses moyens d’expression, ceux de l’usage quotidien d’abord, ceux des usages littéraires ensuite.

Notre idiome, dans sa pratique commune actuelle, se trouve atteint par deux phénomènes de vaste amplitude, ressentis ou non comme des agressions : l’omniprésence, d’un côté, des médias, de l’autre, de la langue anglaise. La sollicitation des médias fait que, dans l’exercice de la communication, l’intervenant ne dispose plus de cet instrument qu’était naguère encore le français écrit dûment surveillé : un « support médiatique » est sans cesse prêt à se saisir de notre parole et à la transmettre sous forme soit orale, soit pseudo-écrite.

Cette mutation technologique ne pouvait manquer d’avoir des conséquences sur le plan de l’esthétique langagière. Le locuteur doit renoncer aux patientes élaborations, qu’il s’agisse de lexique ou de syntaxe. Sciemment ou non, il pactise avec le « novlangue » (newspeak) conçu et projeté par George Orwell dans son roman 1984 : un vocabulaire réduit, préférant le condensé de l’abstrait à la diversité du concret ; des phrases courtes, le plus souvent de type nominal ; l’absence des outils d’agencement et de liaison.

Quant à la situation d’« universalité » faite à l’anglo-américain comme langue de communication scientifique, technique, commerciale, etc., elle conduit d’une manière apparemment inéluctable à l’effacement du français, tant écrit que parlé, dans un certain nombre de secteurs clés des activités humaines. Bref, s’il existe bien une « esthétique » propre à la langue des sciences et de leurs applications, elle est appelée à évoluer hors du modèle français.

En attendant et par voie de corollaire, partout où notre langue réussit à se maintenir comme vecteur de connaissances et d’informations. « mis à part les cas où le locuteur entend se singulariser », le français à vocation utilitaire s’oriente vers un type d’expression économe de ses moyens ; soucieux d’aller droit au but, attentif à la fois aux appels du pragmatisme anglo-saxon et aux injonctions des codes médiatiques affichés à toute heure et en tous lieux.

La révolution que connaissent dans le même temps les usages littéraires de notre langue va, elle aussi, de pair avec la progression fulgurante des savoirs comme des savoir-faire, mais plus encore avec l’éclatement des modèles de vie et de société qui en découle. La génération des jeunes auteurs actuels est la proie - extasiée, soumise ou survoltée - de ce vertigineux bouleversement.

Ce n’est point un hasard si, d’un seul et même élan, roman, théâtre, poésie ont modifié leur manière, aussi bien dans le « contenu », lorsqu’il en reste, que dans la forme, elle-même résolument déstructurée. L’ascèse du « nouveau roman » a cédé la place à un retour relatif du récit, mêlé ou juxtaposé au discours. Celui-ci se présente en tranches très inégales, mais presque toujours proférées sur un mode rompu, haché, qui simule, dirait-on, en l’exagérant le débit du français oral le plus débridé. Le narrateur, muré dans son mal de vivre (enfance blessée, adolescence meurtrie, maturité sans espoir), cherche du côté de l’écriture non certes une catharsis, mais une issue peinte avec un parti pris de brutale et sordide crudité. Noms et titres emblématiques nous sont tout proches : Virginie Despentes (Baise-moi, 1999), Michel Houellebecq (Plateforme, 2001), Catherine Millet ( La Vie sexuelle de Catherine M., 2001)...

L’avant-garde du théâtre actuel n’a pas manqué d’éclaireurs. Parmi les tout premiers : Beckett, Genet, Ionesco ; puis Vincent Roland Dubillard, René de Obaldia, Henri Pichette, entre autres. Aujourd’hui un Eugène Durif, un Didier-Georges Gabily, un Valère Novarina s’époumonent à leur suite, quitte à ce que la confusion des voix atteigne l’impossible. Dans tous les cas, les principes sont les mêmes : de moins en moins d’action, de décor, voire de scène ; de plus en plus règne en maître le langage, dont la turbulence se veut dénonciatrice d’un monde aux prises avec tous ses démons.

La trajectoire de la poésie, depuis les années 1980, ne court pas d’un seul trait : chez beaucoup, elle demeure un complexe jeu de langage où l’étrangeté l’emporte sur l’harmonie ; chez d’autres (Yves Bonnefoy en tête) se manifestent deux appels, l’un d’essence plus musicale, l’autre de nature plus sensible, joints, en une indicible présence. De leur côté, Michel Deguy, Jacques Roubaud ou Jude Stéfan incarnent la synthèse des deux mouvements sous les espèces d’un concert où de multiples voix se fondent ou se heurtent : le français on ne peut plus parlé, mais aussi toutes langues, antiques, médiévales ou modernes.

Ce qui est sûr, c’est que les lettres françaises d’aujourd’hui offrent aux gourmands d’esthétique verbale un festin plantureux : la langue mène partout la ronde. Elle y revêt tous les aspects, elle y tient tous les rôles, se faisant à la fois l’instrument et le thème du discours, qu’il se dise roman, comédie, drame ou poème.

Répondre à cet article