Nous avons appris à la lire la carte…

Mercredi 24 février 2010, par Pierre-Marie Gallois, René Cagnat // Le Monde

Partie d’échecs à Khadjeh-Abe-garm, ville d’eau proche de Doushanbé. La rivière Panj (Piandj) près de Vomar (Rushan) « Heartland » ou « Hinterland », le carrefour géostratégique « centre-asiatique » ne vous est plus totalement inconnu.

Notre « Maître d’Ecole », le général Pierre Marie Gallois, nous a initié...

Homme de terrain tout autant que de réflexion, le colonel René Cagnat nous fait partager sa passion de ces contrées au si riche passé.

Si tous les projecteurs sont braqués sur l’Afghanistan, les pays voisins prennent chaque jour plus d’importance.

Le Tadjikistan, la plus pauvre des cinq « républiques » de l’Asie Centrale …

Près de 1300 km de frontière avec l’Afghanistan…

Quel soleil se lèvera sur le Tadjikistan et ses proches « voisins » ?

A la frontière tadjike, au cœur du trafic d’opium
Arielle Thedrel, envoyée spéciale à Douchanbe. « Depuis Douchanbe, la capitale tadjike, il faut au minimum trois jours de route pour atteindre Ishkashim, un village encaissé au cœur de la chaîne du Pamir.


Maison à Ishkashim


Ancienne forteresse surplombant l’Oxus (Amou-Daria) - Ishkashim

Ishkashim surplombe le Piandj, une rivière qui donne naissance en aval à l’Amou-Daria, le fleuve qui traverse sur 2 600 km l’Asie centrale. Le Piandj marque la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan. Un pont relie les deux pays.


Afghanistan rive gauche, Tadjikistan rive droite…

Chaque samedi, le point de passage est ouvert. Les Pamiris d’Echkachem, en Afghanistan, le traversent pour faire du petit commerce avec les Pamiris d’Ishkashim, au Tadjikistan. C’est la même localité et le même peuple. La frontière est artificielle. La nuit, elle se dissout. Le Piandj, ici, n’est pas très large. Il y a beaucoup de bancs de sable. L’été, les contrebandiers peuvent y faire passer des mulets chargés de sacs. L’hiver, ils utilisent des canots ou plantent des filets métalliques pour faire glisser des baluchons. Ils ne sont presque jamais inquiétés. Les sacs et les baluchons sont bourrés d’opium, d’héroïne ou de cannabis.

La frontière entre l’Afghanistan et le Tadjikistan s’étend sur environ 1 300 km. C’est une passoire. Chaque année, les autorités tadjikes annoncent des saisies d’opium afghan. Selon Rodolphe Oberlé, un expert de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), « elles représentent à peine 5 % du volume total de la drogue qui transite dans la région ». On ignore ce que deviennent les stocks confisqués. Plus de 90 % des opiacés produits dans le monde viennent d’Afghanistan. Une bonne partie de la production passe par cette frontière réputée la plus dangereuse du monde.

Jusqu’en 2005, elle était surveillée par des contingents russes. Puis les Russes ont dû passer la main aux Tadjiks. Les gardes-frontières tadjiks n’ont suivi aucune formation. Ils sont très mal rémunérés et ne sont donc pas motivés. Sur 1 300 km de frontière, il n’existe que 27 points de contrôle. La corruption est endémique et les réseaux mafieux y dictent leur loi.

La mafia a pignon sur rue.

La route de la soie est devenue celle de l’héroïne avec son cortège de douleurs qui n’épargne pas l’Asie centrale, ravagée par le sida. Avant de remonter vers la Russie, puis l’Europe, elle traverse Khorog, chef-lieu de la région autonome du Gorno-Badakhchan.


Khorog

Des montagnes arides aux crêtes acérées peuplées de léopards des neiges, de grosses marmottes et de mouflons deux fois plus grands que ceux d’Europe. Khorog abrite 28 000 habitants. Presque tous sont des Ismaéliens, un courant minoritaire de l’islam chiite. Ils professent une gnose complexe teintée de néoplatonisme et n’ont pas besoin de mosquées pour prier. Grâce à leurs traditions orales, explique le jeune Khursked, les Ismaéliens « ont échappé aux tentatives d’assimilation de l’époque soviétique ». Leur chef spirituel, l’Aga Khan, vient régulièrement leur rendre visite. L’Aga Khan a financé la construction du centre culturel et de l’université de Khorog. Il distribue des bourses aux jeunes Ismaéliens pour étudier à l’étranger. La ville possède aussi un musée et un jardin botanique qui présente l’originalité de se situer à 3 000 mètres d’altitude. Les habitants de Khorog en sont très fiers.


Son Altesse L’ Aga Khan et le Président de la République du Tadjikistan Emomali Rahmon

Les Pamiris, assure Khursked, sont des « musulmans cultivés, ouverts et tolérants ». Mais le Badakhchan est très démuni. Dans les étroits couloirs creusés par les cours d’eau, il ne pousse que des peupliers et des mûriers. Imomalibek Kiebekov, qui dirige l’antenne locale du Croissant-Rouge, confirme que les Ismaéliens du Pamir « ont une stratégie de développement fondée non sur la prière, mais sur l’éducation ». Il reconnaît que la région est aussi « un corridor pour le trafic d’opium ». Il précise que « ce n’est un secret pour personne ». La drogue est devenue la principale activité économique de Khorog. L’an dernier, des opérations menées ici par la police tadjike ont dégénéré en émeutes. Les policiers ont dû battre en retraite. Le Pamir est une forteresse naturelle qui a dissuadé de tout temps les envahisseurs.

Le Tadjikistan est la plus pauvre des cinq républiques d’Asie centrale.

En 2008, suivant le FMI, la valeur du PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat serait d’environ 2 000 $[], ce qui en fait le 145e État au monde suivant ce classement. 20 % de la population vivrait sous le seuil de pauvreté absolu d’1,25 $ par jour.[] Enfin, près de 40% du PNB proviendrait, en 2009, d’envois de fonds d’émigrés tadjiks. Une loi de 2009 donne un rôle spécifique à l’école hanéfite du fikh musulman, considéré comme plus modérée que d’autres.

En janvier 2008, la population du Tadjikistan était estimée à 7 215 700 habitants. De début 2008 à fin 2009, plus de 3 600 réfugiés afghans se sont exilés au Tadjikistan. Près d’un million de Tadjiks, surtout de jeunes hommes, travaillent à l’étranger en 2009, surtout en Russie, même si la crise économique a entraîné une importante vague de retour.

Les statistiques officielles comptaient en 2000 plus de 100 000 personnes handicapées. Ce chiffre élevé est notamment le fruit des années de guerre civile durant la décennie 1990. La Banque mondiale collabore avec le gouvernement tadjik pour la mise en place de programmes de soutien et de réinsertion visant cette catégorie de la population - http://fr.wikipedia.org/wiki/Tadjikistan

Ses principales richesses sont l’eau, le coton et l’aluminium. La moitié de la population active a dû s’expatrier en Russie et au Kazakhstan pour survivre. La plupart y travaillent de manière illégale. Les trafiquants de drogue n’ont donc aucun mal à embaucher de la main-d’œuvre. A Douchanbé, il n’est pas rare de croiser des Porsche Cayenne, des coupés Lexus ou des BMW qui « sentent la farine blanche » comme dit Farouk, un jeune humanitaire. Comme en Afghanistan, la mafia a pignon sur rue. Les élites politiques, les hauts fonctionnaires sont parfois ses complices. L’immobilier lui permet de blanchir l’argent sale.

A une vingtaine de kilomètres de Douchanbé, près du village de Rohaty, un nouveau quartier pavillonnaire est ainsi sorti de terre au printemps. Des villas modernes et spacieuses. Vides. À Rohaty, nul ne connaît le nom du promoteur.

Depuis un an, les habitants du village disposent de l’eau courante grâce à la Croix-Rouge internationale. L’eau est acheminée depuis une source située à 7 km plus haut dans la montagne. Du même coup, le taux de mortalité, très élevé auparavant, a chuté. Environ 20 % de la population du village souffrait de diarrhée chronique et de typhoïde.

Rohaty possède l’une des plus anciennes mosquées du Tadjikistan. Elle vient d’être agrandie, car, selon le mollah Zubaidullo, les fidèles sont de plus en plus nombreux. « Chaque vendredi, la mosquée est pleine. La prière, explique le mollah, permet aux gens d’échapper aux soucis de la vie quotidienne. » Grâce à des dons, le plafond en bois de peuplier de la mosquée est en cours de restauration. Les peintures qui le couvrent - des sourates - datent du début du XXe siècle. Elles sont l’œuvre d’un célèbre artiste local, Mansour. Le mollah Zubaidullo cherche des sponsors pour achever les travaux. « Il en existe peut-être en France ? » demande-t-il en souriant. Il a 42 ans, a suivi des études théologiques en Ouzbékistan et a fait deux pèlerinages à La Mecque. D’abord en 1997 « à bord d’un kamaz » - un vieux camion de l’Armée rouge -, puis cinq ans plus tard, mais cette fois en avion. Il prie souvent, dit-il, « pour la paix en Afghanistan » et ne trouve pas « correct que les Américains viennent interférer dans un conflit qui ne les concerne pas ».

La mosquée est flanquée d’une école coranique. Le bâtiment a été construit il y a trois ans, mais le mollah Zubaidullo n’a toujours pas reçu l’agrément du gouvernement pour l’ouvrir.
Le village possède aussi une épicerie. Un hangar où Abdullahim, le patron, a entassé pêle-mêle sur le sol en terre battue des pierres à sel, des pastèques, des sacs de farine, du miel, de l’huile, des haches, des pelles… Abdullahim a étudié pendant six ans à l’université islamique d’Islamabad. Il dit lui aussi que l’Afghanistan « est une histoire de famille et que les Américains n’ont rien à y faire ».

Un pays misérable et divisé

Imomalibek Kiebekov, le responsable régional du Croissant-Rouge, ne pense pas que les musulmans sunnites du Tadjikistan, imprégnés de mystique soufie, soient tentés par le fondamentalisme. La propagande salafiste ou wahhabite y trouve peu d’écho, assure-t-il. Mais les frontières tadjikes sont aussi poreuses pour l’opium que pour les talibans. En juin, après le « nettoyage » de la vallée de Swat, la zone tribale au Pakistan qui borde l’Afghanistan, quelques dizaines d’extrémistes armés se sont repliés dans la région, entre Douchanbe et Khorog. Dans le nord du pays, la vallée de Fergana, que se partagent l’Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, est une zone de non-droit où se réfugient les djihadistes de tous poils.


Vallée du Fergana

Et depuis quatre ans, le hijab, le foulard islamique, a fait son apparition dans les rues de Douchanbé.

Le Tadjikistan détient la plus longue frontière avec l’Afghanistan et le Pakistan n’est qu’à quelques encablures. Emomali Rakhmon, le président tadjik, redoute que le conflit qui embrase ses deux voisins ne s’étende à son pays, très vulnérable, car misérable et divisé. En 1992, peu après son accession à l’indépendance, le Tadjikistan a sombré dans une guerre civile qui a fait 150 000 morts.

A sa manière, Emomali Rakhmon espère endiguer le prosélytisme islamique et ses dérives. Il a fermé un certain nombre de mosquées et tente par divers moyens d’entraver la pratique du culte. Fin septembre, une loi a été promulguée pour interdire aux enseignants âgés de moins de 50 ans de se laisser pousser la barbe, devenue suspecte. L’islamisme est aussi un épouvantail qui lui permet d’éliminer ses opposants. Car, comme tous les autres satrapes d’Asie centrale, Emomali Rakhmon reste totalement imperméable aux valeurs démocratiques, et mise sur le culte de la personnalité pour asseoir son autorité. Dans le centre de Douchanbé, la statue de Somoni, un héros national, ressemble comme deux gouttes d’eau à Emomali Rakhmon.

Le terrorisme est financé pour environ un tiers par le commerce de la drogue. Les liens entre le crime organisé et les mouvements extrémistes sont très étroits. La vallée de Fergana, par exemple, est non seulement une base arrière des groupes terroristes mais aussi un centre régional de la traite des femmes.

Pour endiguer le fléau, les Nations unies, l’OSCE et plusieurs États occidentaux financent divers programmes d’assistance. Mais en Asie centrale, la lutte contre le narcotrafic s’apparente au mythe de Sisyphe. La culture du pavot en Afghanistan est en plein essor. Le commerce des opiacés aussi. Selon un rapport de l’ONU paru il y a quelques jours, les bénéfices qu’il engendre s’élèvent à 64 milliards de dollars. Et les experts s’inquiètent car, d’ici peu, la route de l’héroïne risque d’être incontrôlable.

Article repris dans : Tadjikistan : Au cœur du trafic d’opium (
http://www.interet-general.info/article.php3?id_article=12851 )


Montagnes : Une vue qui embrasse « Tadjikistan, Afghanistan, et Pakistan »…


Son Altesse Karim Aga Khan IV

La Fondation AKDN, entité faîtière, coordonne les activités des plus de 200 organismes et institutions qui composent le réseau, au sein desquelles 70.000 salariés et 100.000 bénévoles agissent quotidiennement. Par ailleurs, le réseau intervient dans 35 pays parmi les plus pauvres du monde, dans un cadre statutairement laïque : http://www.akdn.org/speeches_detail.asp?id=924&idlng=1
AKDN (Aga Khan Development Network), l’un des plus importants réseaux de développement privés au monde dont la mission est d’améliorer les conditions de vie et contribuer au développement économique des pays les plus pauvres. Ces institutions couvrent divers domaines comme l’agriculture, l’industrie, l’architecture, l’éducation et la santé. En 2007, tous les ismaéliens du monde fêtèrent les 50 années d’Imamat (Golden Jubilee) de Son Altesse Karim Aga Khan - http://www.akdn.org/

Sur la route du possible ?

Sur les traces de la route de la soie, regard et éclairages d’un homme du terrain « L’avenir de l’Asie centrale : du prévisible au souhaitable », par le colonel René Cagnat. Une route toujours semée d’embûches…

Fonder quelque espoir sur une tradition de tolérance qui a prévalu pendant longtemps au cœur d’une région qui redevient l’objet d’ « Grand jeu »…

Des lignes de force s’imposent. Accepter aussi des réalités politiques qui n’entrent pas toujours dans les « cadres » occidentaux hypocrites…

L’avenir de l’Asie centrale : du prévisible au souhaitable

Le texte ci-après correspond à la version élargie d’un exposé effectué en russe au Kyrgyzstan, le 21 octobre 2008, à l’ ouverture du forum de la Fondation franco-suisse pour le progrès de l’Homme (FPH) consacré à « l’avenir de l’Asie centrale et l’éthique de ses forces armées ».

L’intégralité :
http://www.lesmanantsduroi.com/articles2/article32258.php

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