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Nos Retraités.

Mercredi 19 juillet 2006, par Paul Vaurs // La France

Les systèmes de retraite des sociétés occidentales prennent eau de toute part. Ils sont, en effet, confrontés à un double mouvement. D’une part, le vieillissement de ces sociétés accroît fortement le groupe des bénéficiaires potentiels. D’autre part, la stagnation du nombre des actifs, liée à la crise de l’emploi, limite celui des cotisants. Face à cette évolution, les solutions envisagées - ou mises en œuvre - dans les différents pays sont diverses. Mais elles reviennent toutes au même : demander plus aux actifs, verser moins aux retraités.

Nos sociétés vieillissent par les deux bouts, si l’on peut dire. Tout d’abord, les hommes y vivent en moyenne de plus en plus vieux. Il y a deux siècles, près d’un bébé sur deux n’atteignait pas son vingtième anniversaire. Aujourd’hui, en France, c’est le cas d’un bébé sur cent. Et, sur mille nourrissons, huit cent cinquante fêteront leurs soixante ans. En outre, les personnes âgées vivent elles-mêmes de plus en plus longtemps. Meilleur suivi médical, soins plus efficaces et hygiène de vie plus stricte entraînent, chaque année, un gain d’espérance de vie de l’ordre de trois mois pour les hommes et de quatre mois pour les femmes (moins touchées par l’alcool et le tabac). Selon les prévisions des démographes, en 2020, un homme de soixante ans aura devant lui encore vingt-trois ans de vie, en moyenne, et une femme vingt-neuf ans.

À ce vieillissement « par le haut » s’en ajoute un « par le bas », lié à la réduction du nombre de naissances dans la plupart des sociétés occidentales. Depuis le début ou le milieu des années 1960, la fécondité a amorcé un peu partout dans les pays capitalistes industrialisés une baisse prolongée, qui l’a amenée au-dessous du seuil de renouvellement à l’identique des générations. En Suède, et dans les pays scandinaves, une remontée s’est esquissée. Mais ce n’est pas le cas ailleurs. Cette seconde composante du vieillissement ne joue, pour l’instant, qu’un rôle limité : simplement, la pyramide des âges voit sa base se rétrécir un peu. Dans l’avenir, à partir de 2010, lorsque ces classes d’âge peu nombreuses représenteront l’essentiel des adultes, tandis que les générations nombreuses du baby-boom accéderont à l’âge de la retraite, le déséquilibre démographique se fera sentir à plein. Les deux causes du vieillissement cumuleront leurs effets, et nos sociétés prendront de l’âge à vitesse accélérée.

Ces phénomènes démographiques se doublent, dans les pays européens en particulier, d’un phénomène social : le nombre des actifs occupés tend à stagner (aux environs de 21 millions de personnes en France, par exemple). On pensait qu’il s’agissait là d’un phénomène passager, lié à la crise. Il semble bien, en fait, que les années à venir ne seront pas très différentes : la croissance de la production plafonne à 2-3% chaque année - quand elle atteint ces chiffres -, et les gains d’efficacité technique suffisent largement à assurer ce rythme de croissance, sans que les entreprises soient amenées à embaucher. Le chômage absorbe ainsi une part sensible des ressources de la collectivité, tandis que le nombre des cotisants ne progresse guère.

Répartition ou capitalisation.

On comprend que ces perspectives menacent les systèmes de retraite tels qu’ils ont été conçus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans ces mêmes pays. Il s’agissait alors d’assurer une meilleure répartition des revenus entre les différentes phases de la vie de chaque travailleur. Les solidarités familiales, qui traditionnellement jouaient ce rôle, tombaient en désuétude avec le déclin des exploitations familiales (agricoles, artisanales ou commerciales) et avec l’urbanisation, qui sonnait le glas de la famille rurale étendue. Il existait, certes, depuis longtemps des systèmes de retraite, mais ils ne couvraient que certaines branches d’activité (les mines, les banques et la fonction publique en France, la sidérurgie au Royaume-Uni) ou certaines professions (les cadres, souvent). Les généraliser à l’ensemble des activités paraissait une nécessité sociale, pour empêcher, ou limiter, la paupérisation qui menaçait alors beaucoup de travailleurs âgés dès qu’ils cessaient leur activité professionnelle.

Deux grands types de mécanismes étaient concevables : la capitalisation ou la répartition. Dans le premier cas, les cotisations de chacun servent à acquérir des actifs - immeubles, actions, obligations, etc. - générateurs de revenus, eux-mêmes réinvestis, de sorte que l’organisme gestionnaire puisse, en liquidant progressivement ces actifs le moment venu, verser une rente qui constitue la retraite. Certes, on pourrait imaginer que ce mécanisme soit mis en œuvre par chacun des intéressés, de façon individuelle. Mais le choix des actifs à acquérir, leur gestion et leur revente sont, en général, mieux assurés par des professionnels ; en outre, et surtout, en regroupant les cotisations, le gestionnaire procède à une « mutualisation » des risques : si tel actif se dévalorise, tel autre peut s’apprécier, si bien que, au bout du compte, les pertes éventuelles sont plus sûrement compensées par des gains.

Curieusement, très peu de pays ont choisi ce premier système comme base principale : ce ne fut le cas que de la Suède et du Japon, qui n’avaient pourtant pas la même conception - c’est le moins qu’on puisse dire - de l’État-providence. Cette méfiance vis-à-vis du mécanisme de la capitalisation n’était pas de nature idéologique. Elle était pragmatique, inspirée par l’expérience récente - et traumatisante - de la grande crise des années 1930. La plupart des actifs avaient alors vu leurs cours s’effondrer. Comment être certain que cela ne se reproduirait pas à l’avenir ? La capitalisation repose sur un pari sur l’avenir qu’à l’époque la plupart des acteurs sociaux ne se sentaient pas prêts à relever.

Le choix de la répartition s’est donc imposé. Selon ce mécanisme, les cotisations des actifs occupés sont redistribuées aux retraités soit en fonction du nombre d’années de cotisations et du revenu d’activité, soit en fonction du nombre de points acquis. Bien entendu, chacun de ces deux critères peut être différencié à l’infini : par exemple, en ce qui concerne le revenu sur la base duquel est calculée la retraite, on a pu prendre le salaire des six derniers mois (cas de la fonction publique française), celui des vingt dernières années (cas du régime général en France), la moyenne de la vie professionnelle sauf les cinq moins bonnes années (cas des États-Unis), etc. On peut agir aussi sur l’âge de la retraite, sur la durée minimale de cotisations ou sur le plafonnement du salaire sur lequel sont prélevées les cotisations. En outre, il existe généralement un minimum appelé « non contributif », pour permettre à ceux qui n’ont pas cotisé ou qui n’ont pu le faire assez longtemps de percevoir, malgré tout, un revenu de base. Mais le principe est toujours le même : les retraités se partagent les cotisations des actifs.

On oppose ainsi souvent la répartition, où l’on connaît exactement le montant à partager, et la capitalisation, où le montant auquel chaque cotisant aura droit est incertain, puisqu’il dépend des fluctuations à venir des rendements et des prix des actifs. Opposition en réalité fictive, puisque, dans le cas de la répartition, on ignore quelle sera la masse salariale future sur laquelle seront prélevées les cotisations (et même quel sera le niveau des cotisations).

De même, on oppose souvent une capitalisation où chacun cotiserait pour soi et une répartition où chacun cotiserait pour les autres (les retraités du moment). La première reposerait sur un transfert d’épargne à travers le temps, la seconde sur une solidarité entre générations. Là encore, il s’agit largement d’une opposition fictive : les retraites sont toujours un prélèvement sur les revenus potentiels de ceux qui travaillent. L’idée que, grâce à la capitalisation, on se constitue un magot qui servira ensuite est fausse. Le mécanisme est autre : la capitalisation permet la formation d’une épargne qui, investie, donnera naissance à des revenus ultérieurs, dont une part ira aux futurs retraités. Ce n’est donc pas la capitalisation qui engendre des revenus pour le futur : c’est la croissance économique qu’alimente l’épargne placée par les organismes gestionnaires de fonds. Et la partie de ces revenus qui sera versée aux retraités réduira d’autant ce que les salariés auront à se partager, exactement comme s’il s’agissait d’un mécanisme de répartition. Le fait que les règles de constitution des droits à retraite soient différentes n’implique pas que l’on disposera à l’avenir d’un trésor caché, dans un cas, et pas dans l’autre.

Un choix largement irréversible.

Cela ne signifie pas, cependant, que les deux mécanismes produisent des effets identiques. On peut souligner deux différences majeures. La première concerne le cadre institutionnel : la répartition implique un système obligatoire et centralisé. Obligatoire, parce que, si certains choisissaient de ne plus cotiser au système, de façon à pouvoir mettre de l’argent de côté pour eux-mêmes, les retraités verraient leurs revenus baisser d’autant, ce qui constituerait un manquement au pacte social : les retraités auraient cotisé en partie « pour des prunes ». Centralisé, parce que le rapport cotisants/retraités varie tellement d’une profession, d’une branche ou d’une catégorie sociale à l’autre que des inégalités considérables seraient créées si la répartition des cotisations se faisait à l’intérieur de chacune d’elles. Ainsi, en France, dans les mines ou dans les chemins de fer, il y a moins d’un cotisant par retraité, en raison du déclin important de ces activités. La centralisation n’étant pas toujours possible, il existe des mécanismes complexes de « compensation démographique », par exemple, en France, entre le régime général et certains régimes particuliers où le rapport cotisants/retraités est faible (cas des agriculteurs). Au contraire, le régime de capitalisation peut être décentralisé, et même facultatif, puisque chacun n’aura, au bout du compte, qu’une retraite proportionnée à ses cotisations cumulées.

La seconde différence concerne le démarrage du système. Avec le mécanisme de capitalisation, les caisses de retraite, dans un premier temps, ne distribuent guère de revenus : les nouveaux retraités n’ont pas assez cotisé, et ce n’est qu’après une vie active entière que le montant capitalisé permet de recevoir des retraites « normales ». Au contraire, avec la répartition, les retraités se partagent les cotisations des salariés, si bien que leurs retraites peuvent être d’emblée appréciables, même s’ils n’ont guère cotisé. On comprend l’attrait irrésistible que ce dernier mécanisme exerce sur les acteurs sociaux lors de la création du système de retraites : il est directement opérationnel, même si cela revient en fait à manger son pain blanc le premier. De même, on comprend la difficulté de passer de la répartition à la capitalisation. Durant la période de transition - une vie active -, les cotisants devraient cotiser deux fois : une fois pour permettre aux retraités de percevoir quelque chose ; une seconde fois pour capitaliser pour eux-mêmes.

Dans ces conditions, le choix entre les deux systèmes est largement irréversible : à la façon d’un train engagé sur une voie à la suite d’un aiguillage, il est difficile de revenir en arrière. Tout au plus peut-on compléter le régime de retraite existant par un régime reposant sur un autre mécanisme. Ainsi, aux États-Unis, au régime de base (répartition) se sont ajoutés des régimes, facultatifs d’entreprise assis sur la capitalisation. En France, curieusement, les régimes complémentaires ont choisi, eux aussi, la répartition, sans doute parce que, à l’époque où ils ont été créés (1947 pour les cadres, 1957 pour les autres), le marché des actifs susceptibles d’être achetés était trop étroit, ce qui créait des risques excessifs pour l’épargne gérée. Surtout, l’inflation laminait alors les rendements, et la répartition présentait beaucoup plus d’attraits.

Quel degré de solidarité. ?

Le vieillissement remet en cause l’un et l’autre système, mais pas de la même manière. Dans les deux cas, on l’a vu, les retraites sont payées par un prélèvement sur le produit réalisé par ceux qui travaillent. Mais, lorsqu’il s’agit de répartition, il existe toujours, plus ou moins accentués, des dispositifs de redistribution (compensation démographique, mais aussi minimum vieillesse, majoration pour enfants, prise en compte des périodes de chômage et de service national, etc.). Toutes ces mesures font qu’une augmentation des taux de cotisation des retraites par répartition se traduit par une augmentation en général un peu moindre des droits à retraite de ceux qui cotisent. Rien de tel pour les retraites par capitalisation : toute augmentation des cotisations se traduit, toutes choses égales par ailleurs, par une augmentation analogue des droits à retraite. Autant dire que l’acceptation d’un relèvement des cotisations est plus grande dans le second cas que dans le premier. Ce ne sont donc pas les vertus financières de la capitalisation qui rendent aujourd’hui ce régime attrayant, ce sont ses vertus politiques : la hausse des cotisations est plus facile.

Dans les pays où seule existait la répartition, le cocktail des premières mesures a donc visé plutôt à réduire le montant des pensions versées qu’à augmenter le montant des cotisations. Ainsi, en Italie, la réforme de 1992 retarde l’âge légal de la retraite (soixante-cinq ans pour les hommes) et allonge la période prise en compte pour le calcul des pensions (qui seront de 80% du salaire des dix dernières années, au lieu des cinq dernières années). Même évolution en France : le nombre d’années de cotisation est augmenté (de 37,5 à 40 années) pour le régime de base, et les vingt dernières années de cotisation, et non les dix meilleures, seront prises en compte. En revanche, aux Pays-Bas, où les retraites complémentaires sont organisées sur le mode de la capitalisation (avec gestion paritaire des fonds de pension), c’est la hausse des cotisations qui prévaut. Aux États-Unis, où le système est mixte, répartition pour le régime de base et capitalisation pour les retraites complémentaires d’entreprises -, l’âge de la retraite à taux plein est progressivement repoussé de soixante-cinq à soixante-sept ans, et le taux des cotisations est relevé. En Grande-Bretagne, la réforme a pris d’autres aspects.

Au fond, le problème des retraites est simple : ou bien les actifs acceptent de payer davantage, parce qu’ils sont proportionnellement moins nombreux et que les retraités vivent plus longtemps, ou bien les retraités devront disposer de moins d’argent à l’avenir. Politiquement et économiquement, le premier choix est difficile : il implique, en effet, un alourdissement de l’impôt ou du coût du travail, dans une économie de plus en plus « globalisée ». Le second choix est socialement contestable, car il tend à accentuer les inégalités : ceux qui disposent déjà de faibles revenus d’activité sont pénalisés, tandis que les autres peuvent cotiser volontairement à des systèmes facultatifs par capitalisation. Le problème financier du « combien payer ? » cache donc une interrogation plus fondamentale sur les mécanismes de solidarité qui cimentent toutes les sociétés. Quelle part faut-il mettre en commun ? quelle part faut-il individualiser ? Voilà le véritable débat sur les retraites, trop souvent masqué par des considérations démographiques. Le vieillissement du corps social est la partie visible de l’iceberg des retraites ; la partie cachée est le degré de solidarité qu’acceptent les cotisants. « Payer plus ? Oui, mais à condition que ce soit pour moi » : telle est la ligne qui inspire la majeure partie des réformes depuis la fin des années 1980.

Un débat profondément politique et un dossier explosif..

Denis CLERC

Retraite et retraités.

Développée dans le contexte de la société industrielle, l’institution de la retraite revêt une signification ambivalente : celle d’un droit au repos mais aussi celle d’une mise à l’écart de la force de travail âgée.

Retraite et construction sociale du parcours des âges.

En premier lieu, les systèmes de retraite ont fortement contribué à l’ordonnancement et à la hiérarchisation du cycle de vie en trois étapes principales. Le travail est l’étape centrale, qui définit le contenu social de la vie adulte, encadré par la jeunesse vouée à la formation pour se préparer au travail et par la vieillesse associée à l’inactivité. Les systèmes de retraite ont aidé à bâtir un parcours des âges dans lequel le droit à l’inactivité se situe à la fin de la vie et est conditionné par la contribution, lors de la vie adulte, à l’effort productif.

En deuxième lieu, le développement des systèmes de retraite a aidé, avec d’autres politiques sociales (l’éducation entre autres), à accentuer le poids des critères chronologiques parmi les repères qui marquent les seuils et balisent les transitions d’un âge à l’autre du cycle de vie. Les retraites ont donc contribué à la constitution d’un parcours des âges, scandé essentiellement par des âges chronologiques : l’âge obligatoire de scolarisation et l’âge minimal fixé pour la fin de scolarité délimitant l’enfance et l’adolescence ; l’âge fixé pour le droit à la retraite pleine signalant l’entrée dans la vieillesse et la sortie de l’âge adulte. La place de la vie de travail est centrale dans ce modèle ternaire du cycle de vie.

En troisième lieu, cette tendance à la chronologie du cycle de vie ternaire a induit progressivement une normalisation de celui-ci. Chacun passe, au même âge chronologique et d’une manière prévisible, d’une étape à l’autre du parcours des âges. L’entrée sur le marché du travail s’opère pour chaque niveau d’éducation à un même âge, la sortie d’activité s’effectue pour tous au même âge. L’évolution en longue période des âges de sortie d’activité témoigne d’une normalisation des comportements dans ce domaine. Le temps du retrait d’activité s’est constamment établi, avec la généralisation des systèmes de retraite, autour de l’âge de la retraite. Une réduction considérable de la dispersion des âges de sortie s’est également produite. Le modèle de la retraite salariée est même devenu la norme pour le monde des non-salariés, dont les comportements se sont progressivement calqués sur ceux des salariés.

Enfin, la généralisation des retraites va opérer un nouveau découpage des âges de la vie : vieillesse et retraite vont être associées, ce qui va conférer progressivement un principe d’identité à la dernière étape de la vie. Auparavant, la vieillesse ne pouvait être identifiée en tant qu’ensemble homogène appelant une action sociale spécifique. Tout contribuait à différencier le patriarche, doté d’un patrimoine familial et clé de voûte de ce système, des vieux sans patrimoine, qui venaient grossir le flot de ceux qu’on désignait comme « déshérités » - les pauvres -, les vieux incapables de travail, les handicapés, enfants ou adultes, qu’accueillait indistinctement l’hospice ou que desservaient les secours à domicile. Les retraites vont introduire une nouvelle définition de la vieillesse. Une nouvelle étape de vie s’interpose entre maturité et incapacité de travail. Elle se caractérise par une situation commune « d’ inactivité pensionnée » qui lui donne son identité. Avant la mise en place des retraites, l’ouvrier était considéré comme un vieillard et avait droit à l’assistance parce que ses forces avaient disparu et qu’il n’était plus capable de travail. Avec la généralisation des systèmes de pension, la vieillesse n’est plus synonyme d’incapacité fonctionnelle. Elle se détache de son horizon de pauvreté et d’incapacité. La retraite a introduit une redéfinition des limites des classes d’âges. La retraite se prend sur la base de critères formels : âge chronologique ou durée d’activité, et non plus en fonction de la capacité fonctionnelle de l’individu. Elle constitue une transition réglée vers la dernière étape de vie. L’âge fixé pour le droit à la retraite devient désormais l’un des repères majeurs de l’entrée dans la vieillesse. Vieillesse et retraite vont devenir indissociablement liées.

Ainsi, tout ce qui faisait l’identité de la vieillesse comme retraite tend à se brouiller. Les préretraités ne sont ni totalement des chômeurs, dans la mesure où ils sont définitivement sortis du marché du travail, ni pleinement des retraités, puisqu’ils n’ont pas encore liquidé leur pension de retraite. Ils seraient plutôt des « travailleurs découragés ». On peut mesurer, par cet exemple, le rôle exercé par les dispositifs de politique sociale dans la redéfinition des âges de la vie, de leurs fonctions et de leur identité.

Les retraités : un ensemble très diversifié.

Il est difficile de parler des retraités comme d’un groupe homogène aux intérêts communs. Il convient de se méfier d’une catégorisation totalisante. Ni le statut d’inactif pensionné, ni l’assimilation des retraités à une classe d’âge ou à une génération aînée ne sont convaincants pour définir ce groupe de manière pertinente. La population des retraités doit être considérée comme un ensemble hétérogène, encore plus diversifié que le monde des actifs.

Le statut « d’ inactif pensionné » confère une dimension commune à cette catégorie. Mais elle se révèle insuffisante pour construire son homogénéité. En premier lieu, la diversité des régimes de retraite engendre une mosaïque de statuts et de multiples inégalités dans les droits, qui régissent les conditions de sortie d’activité comme les montants des retraites. La forte disparité des revenus des retraités, qui est plus accentuée que celle qu’on observe entre les actifs, peut en très large partie être expliquée par les différences entre les régimes.

En second lieu, le développement de politiques incitatives au départ précoce des actifs vieillissants, en multipliant des statuts transitoires entre travail et retraite - tels les dispositifs de préretraite, congés de fin de carrière, etc. -, a mis à mal le découpage binaire actifs-retraités tant en France qu’en Europe. Si les préretraités sont des inactifs définitifs, sans espoir de retour sur le marché du travail, ils ne sont pas des retraités au sens strict. Les revenus de transfert qu’ils perçoivent ne sont pas des pensions de retraite et ils ne bénéficient pas du statut d’allocataires de régimes de retraite. La catégorie des retraités est souvent identifiée à l’ensemble de ceux qui ont dépassé l’âge légal d’ouverture du droit à la retraite (en France soixante-cinq ans jusqu’en 1983 et soixante ans ensuite). Ce critère résiste mal à l’examen. Outre qu’il existe des différences notables dans les âges d’ouverture du droit à la retraite selon les régimes - qui peuvent s’étendre sur un spectre d’environ vingt-cinq ans pour l’âge minimal d’ouverture des droits à la retraite -, la différenciation croissante entre âge de cessation définitive d’activité et âge minimal de liquidation de la retraite introduit un flou supplémentaire dans la possibilité de classer la population des retraités à partir d’un critère d’âge.

À la disparité des classes d’âge s’ajoutent les différences liées au sexe. En effet, l’écart entre l’espérance de vie à la naissance des hommes (74 ans) et des femmes (82 ans) engendre une féminisation des groupes les plus âgés, ainsi que des situations contrastées en matière de composition du ménage : les hommes de plus de soixante-quinze ans vivent en couple, alors que les femmes sont plus souvent veuves et vivent seules.

La population retraitée est composée de plusieurs générations successives, chacune ayant en commun un ensemble d’expériences, d’idées, de mentalités et de visions du monde et de la société. Ces différentes cohortes se caractérisent par une disparité de niveaux de vie et de modes de vie à la retraite. Sur le plan des niveaux de vie, on note une progression notable du niveau des retraités depuis le milieu des années 1970. Cependant, ces améliorations ont principalement bénéficié aux nouvelles cohortes de retraités. Ceux-ci disposent de revenus systématiquement plus élevés que leurs aînés, en raison principalement de cet effet générationnel. Le Livre blanc de Michel Rocard (1991) concluait à un écart de 30% dans les revenus entre la cohorte née en 1908 et celle de 1922.

Les générations à la retraite en 1968 n’ont découvert que tardivement les consommations de loisirs et de vacances. Nées au début du siècle ou avant, elles ont connu tardivement les congés payés. Leur socialisation au temps libre et aux loisirs était insuffisante pour transformer le temps libéré par la retraite. Pour ces cohortes, la retraite-retrait était le modèle dominant. Ces retraités anciens étaient aussi, le plus souvent, les premiers de leur lignée à faire l’expérience de la retraite. Au contraire, les générations suivantes ont pu se préparer, tout au long de leur vie active, aux comportements de loisirs et de vacances. Elles ont bénéficié également d’un meilleur niveau initial d’éducation et elles sont en meilleure santé. La retraite va pouvoir être transformée en temps pour soi et pour la famille. Elle va devenir un temps où, libéré des contraintes du travail, il est possible de se livrer aux loisirs.

Il est bien vrai que les systèmes de retraite, bâtis après la Seconde Guerre mondiale sont aujourd’hui en question dans tous les pays développés, en raison du vieillissement démographique et de l’arrivée à l’âge de la retraite des générations nombreuses du baby-boom. Toutefois, la réflexion actuelle sur la réforme des retraites privilégie trop la seule approche comptable et financière. Elle omet de prendre en compte tout ce que les systèmes de retraite représentent comme institution d’un parcours de vie et comme rapport social au temps et à l’avenir. Les retraites ont constitué un véritable contrat entre les générations portant sur les manières de distribuer les temps de travail, de formation et de repos sur tout le cycle de vie. Il semble que le modèle du cycle de vie ternaire, qui s’est imposé progressivement avec la montée de la société industrielle, cède la place aujourd’hui à des formes plus diluées et flexibles où s’interpénètrent, à chaque âge, les différentes fonctions de formation, emploi et loisirs, auparavant disjointes en une spécialisation des âges. La réflexion sur l’avenir des retraites doit impérativement s’intégrer dans une renégociation plus globale sur les manières de redistribuer les temps sociaux sur le parcours des âges dans une société de plus en plus largement postindustrielle.

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