Non, les Américaines ne sont pas si bien loties !

Samedi 2 juillet 2011 // Le Monde

Discrimination salariale, conditions de travail éprouvantes, harcèlement... Aux Etats-Unis les femmes sont victimes du sexisme, tout comme les Françaises.Mais elles ne bénéficient pas des mêmes avantages sociaux.

Nous autres Américains ne pouvons nous empêcher d’éprouver une satisfaction toute tabloïdienne chaque fois que nous voyons le riche et influent Dominique Strauss-Kahn faire une nouvelle apparition humiliante devant les tribunaux. Après tout, rien n’est plus agréable que de voir cet homme puissant et autrefois arrogant se faire traîner dans la boue à la une des journaux ou être accueilli par les membres d’un syndicat de femmes de chambre scandant "Shame on you !" [Honte à toi !], comme cela a été le cas, le 6 juin, lors de l’audience de l’ancien directeur du FMI devant le tribunal pénal de New York. Même les Français admet- tent qu’un tel affrontement entre classes et entre sexes ne serait probablement jamais survenu en France.

Néanmoins, avant d’exiger des Français qu’ils nous remercient de leur avoir appris comment traiter les femmes, nous ferions mieux de nous demander si les Américaines sont réellement mieux loties que les françaises. Car il est très probable que les femmes, de ce côté-ci de l’Atlantique, subissent tout autant de sexisme, les allocations familiales en moins. Il est clair que nous adorons humilier publiquement (et parfois aussi inculper) les hommes célèbres qui ont commis des transgressions sexuelles, qu’elles soient légales ou illégales. Pourtant, aux Etats-Unis, la guerre des sexes est plus souvent une question de forme que de fond.

C’est un véritable sport national qui consiste à désigner les méchants, les victimes, les épouses modèles et les prétendues salopes. Ce petit jeu a repris à la suite du scandale mettant en cause le député démocrate Anthony Weiner, qui a avoué le 6 juin dernier avoir envoyé des photos et des messages obscènes à des jeunes femmes sur Internet.

Condamner les actes de ce député et de Dominique Strauss-Kahn nous laisse évidemment penser qu’il est meilleur pour une femme de vivre aux Etats-Unis qu’en France. Lé problème est que, comme le montrent les statistiques, toute cette agitation autour des coureurs de jupons ne rend pas service à la plupart des Américaines, en particulier lorsqu’il s’agit d’égalité salariale. Comme l’a montré un rapport de zoio de l’Organisation de coopération et de développement économique, l’écart des salaires entre hommes et femmes est sensiblement plus important aux Etats-Unis qu’en France. Il est par ailleurs très probable que tous les détails salaces trouvés sur le compte Twitter du député Anthony Weiner n’aideront pas les millions d’Amé- ricaines qui ne bénéficient pas d’un seul jour de congé maladie pour pouvoir s’occuper de leurs enfants malades ou simplement d’elles-mêmes. Pour nombre de femmes de chambre ou de serveuses, prendre un jour de congé implique une perte considérable sur leur salaire hebdomadaire ; chose que les Françaises ne tolérerait pas. Aux Etats-Unis, seuls 41 % des emplois à faible revenu du secteur tertiaire, occupés principalement par des femmes, permettent de prendre des (congés maladie). Et qu’en est- il du congé maternité ? Les Etats-Unis font partie des deux seuls pays industrialisés, avec l’Australie, à ne pas garantir de congé maternité, et seuls 11 % des salariés du privé américains peuvent bénéficier d’un congé parental.

Le scandale DSK permettra-t-il, à long terme, d’améliorer les conditions de travail des femmes de chambre aux Etats-Unis ? D’ici un mois ou deux, lorsque les projecteurs iront se braquer ailleurs, il est très probable que ces femmes craindront toujours autant de perdre leur emploi ou leur réputation, voire d’être expulsées, pour avoir osé se plaindre d’un client, Après tout, même les femmes travaillant au sein des plus hautes institutions ne peuvent être certaines que leurs plaintes pour harcèlement seront prises au sérieux. Au printemps dernier, l’Université Yale a fait l’objet d’une enquête fédérale pour avoir ignoré les plaintes de femmes concernant un certain nombre d’incidents graves. Comme celui mettant en cause les membres d’une fraternité qui criaient devant un dortoir d’étudiantes de première année : « Non veut dire oui, oui veut dire anal », ou un autre à propos d’hommes qui classaient les femmes en fonction du nombre de verres qu’il leur faudrait avant d’accepter de coucher avec eux.

Certes, les Américains sont prompts à vilipender quiconque est suspecté d’avoir transgressé le code de conduite sexuelle, du président au moindre député. Mais nous n’accordons que peu d’intérêt à des qûestions autrement plus importantes comme, par exemple, la révolte des employées du géant de la distribution Wal-Mart, qui ont intenté une action en justice contre le géant de la distribution pour inégalité salariale. Il s’agit pourtant du plus grand scandale de discrimination salariale qu’ait connu le secteur privé aux Etats-Unis. Par ailleurs, un homme cloué au pilori pour une affaire de harcèlement sexuel ou d’infidélité ne s’est jamais vu contraint de mettre un terme à sa carrière. L’affaire de la liaison entre Bill Clinton et une stagiaire de la Maison-Blanche avait provoqué un scandale. Aujourd’hui, il est considéré comme l’ancien président le plus populaire de son vivant. Mais qu’en est-il de la jeune stagiaire, Monica Lewinsky, qui avait commis l’erreur de succomber aux avances sexuelles de l’homme qui était alors le plus puissant de la planète ? Elle ne s’en est toujours pas remise. Rien de surprenant, cependant, dans un pays où l’œuvre extrêmement misogyne du blogueur Tucker Max, I Hope They Serve Beer in Hell. J’espère qu’on sert de la bière en enfer, s’est classée pendant des semaines en tête de la des best-sellers du New York Tintes. n terme favori, salope ; semble être ttribué bien plus souvent aux femmes qu’aux hommes. Autre cas similaire, celui d’Eliot Spitzer : l’ex-gouverneur de New York avait dû démissionner en 2008 pour avoir fait appel aux services d’une prostituée. Il possède à présent sa propre émission de télévision. Par )nséquent, même si le député démote Anthony Weiner démissionnait ente après avoir admis s’être mal irté ; ne vous attendez pas à le voir disparaître pour de bon.

Il est par ailleurs très probable que, d’ici quelques années, nous puissions voir l’ancien gouverneur de Californie en disgrace, Arnold Schwarzenegger, assister à •la première d’un film au bras d’une jeune starlette. Cependant, sa maîtresse et femme de ménage [avec laquelle il a avoué avoir eu un fils à la suite d’une relation extraconjugale] pourrait avoir besoin d’un peu plus de temps pour s’en remettre. On verra bien comment elle parviendra à reprendre sa vie en main. Quant à ses collègues femmes de chambre et mères célibataires, elles feraient mieux de partir vivre en France. Elles pourraient au moins profiter de crèches et de modes de garde à des prix abordables, ainsi que de tous les autres avantages sociaux dont les politiciens américains n’ont guère le temps de se soucier, trop occupés qu’ils sont à envoyer des « sextos ».

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