Nicolas Sarkozy Président de la France.

Lettre aux éducateurs.

Mercredi 5 décembre 2007, par Nicolas SARKOZY // La France

Mesdames, Messieurs.

Je saisis l’occasion de cette rentrée scolaire, la première depuis que j’ai été élu président de la République, pour vous écrire. Je souhaite vous, parler de l’avenir de nos enfants. Cet avenir, il est entre les mains de chacun d’entre vous qui avez en charge d’instruire, de guider, de protéger ces esprits et ces sensibilités qui ne sont pas encore complètement formés, qui n’ont pas atteint leur pleine maturité, qui se cherchent, qui sont encore fragiles, vulnérables. Vous avez la responsabilité d’accompagner l’épanouissement de leurs aptitudes intellectuelles, de leur sens moral, de leurs capacités physiques depuis leur plus jeune âge et tout au long de leur adolescence. Cette responsabilité est l’une des plus lourdes, mais aussi des plus belles et des plus gratifiantes.

Aider l’intelligence, la sensibilité à s’épanouir, à trouver leur chemin, quoi de plus grand et de plus beau en effet ? Mais quoi de plus difficile aussi ? Car, à côté de la fierté de voir l’enfant grandir, son caractère et son jugement s’affirmer, à côté du bonheur de transmettre ce, que chacun a le sentiment d’avoir de plus précieux en lui, il y a toujours cette crainte de se tromper, de brider un talent, de freiner un élan, d’être trop indulgent ou trop sévère, de ne pas comprendre ce que l’enfant porte au plus profond de lui-même, ce qu’il éprouve, ce qu’il est capable d’accomplir

Éduquer, c’est chercher à concilier deux mouvements contraires : celui qui porte à aider chaque enfant à trouver sa propre voie et celui qui pousse à lui inculquer ce que soi-même on croit juste, beau et vrai.

Une exigence s’impose à l’adulte face à l’enfant qui grandit, celle de ne pas étouffer sa personnalité, sans renoncer à l’éduquer. Chaque enfant, chaque adolescent a sa manière à lui d’être, de penser, de sentir. Il doit pouvoir l’exprimer. Mais il doit aussi apprendre. Longtemps, l’éducation a négligé la personnalité de l’enfant. Il fallait que chacun entrât dans un moule unique, que tous apprennent la même chose, en même temps, de la même manière.

Le savoir était placé au-dessus de tout. Cette éducation avait sa grandeur.
 
Exigeante et rigoureuse, elle tirait vers le haut, elle amenait à se dépasser malgré soi.

L’exigence et la rigueur de cette éducation en faisaient un puissant facteur de promotion sociale. Beaucoup d’enfants, néanmoins, en souffraient et se trouvaient exclus de ses bienfaits. Ce n’était pas parce qu’ils manquaient de talent, ni parce qu’ils étaient incapables d’apprendre et de comprendre, mais parce que leur sensibilité, leur intelligence, leur caractère, se trouvaient mal à l’aise dans le cadre unique que l’on voulait imposer à tous. Par une sorte de réaction, depuis quelques décennies, c’est la personnalité de l’enfant qui a été mise au centre de l’éducation, au lieu du savoir.

Accorder plus d’importance à ce que l’enfant a de particulier, à ce par quoi se manifeste son individualité, à son caractère, à sa psychologie, était néces­saire, salutaire. Il était important que tous soient mis en mesure de tirer le meilleur parti d’eux-mêmes, de développer leurs points forts, de corriger leurs faiblesses. Mais à trop valoriser la spontanéité, à trop avoir peur de contraindre la personnalité, à ne plus voir l’éducation qu’à travers le prisme de la psychologie, on est tombé dans un excès contraire. On ne s’est plus assez appliqué à transmettre.

Jadis, il y avait sans doute dans l’éducation trop de culture et pas assez de nature. Désormais, il y a peut-être trop de nature et plus assez de culture. Jadis, on valorisait trop la transmission du savoir et des valeurs. Désormais, au contraire, on ne la valorise plus assez.
L’autorité des maîtres s’en est trouvée ébranlée. Celle des parents et des institutions aussi.
La culture commune qui se transmettait de génération en génération, tout en s’enrichissant de l’apport de chacune d’entre elles, s’est effritée au point qu’il est plus difficile de se parler et de se comprendre.

L’échec scolaire a atteint des niveaux qui ne sont pas acceptables.

L’inégalité devant le savoir et devant la culture s’est accrue, alors même que la société de la connaissance imposait partout dans le monde sa logique, ses critères, ses exigences. Les chances de promotion sociale des enfants dont les familles ne pouvaient pas transmettre ce que l’école ne transmettait plus se sont réduites. Il serait vain, pourtant, de chercher à ressusciter un âge d’or de l’éducation, de la culture, du savoir qui n’a jamais existé. Chaque époque suscite des attentes qui lui sont propres. Nous ne referons pas l’école de la III° République, ni celle de nos parents, ni même la nôtre. Ce qui nous incombe, c’est de relever le défi de l’économie de la connaissance et de la révolution de l’information.

Ce que nous devons faire, c’est poser les principes de l’éducation du XXI° siècle, qui ne peuvent pas se satisfaire des principes d’hier et pas davan­tage de ceux d’avant-hier. Que voulons-nous que deviennent nos enfants ? Des femmes et des hommes libres, curieux de ce qui est beau et de ce qui est grand, ayant du coeur et de l’esprit, capables d’aimer, de penser par eux-mêmes, d’aller vers les autres, de s’ouvrir à eux, capables aussi d’acquérir un métier et de vivre de leur travail.

Notre rôle n’est pas d’aider nos enfants à rester des enfants, ni même à devenir de grands enfants, mais de les aider à devenir des adultes, à devenir des citoyens. Nous sommes tous des éducateurs.

Éduquer, c’est difficile. Souvent il faut recommencer pour parvenir au but. Il ne faut jamais se décourager. Ne jamais craindre d’insister. Il y a chez chaque enfant un potentiel qui ne demande qu’à être exploité. Chaque enfant a une forme d’intelligence qui ne demande qu’à être développée. Il faut les cher­cher. Il faut les comprendre. Tout autant qu’une exigence vis-à-vis de l’enfant, l’éducation est une exigence de l’éducateur vis-à-vis de lui-même.

Le but n’est ni de se contenter d’un minimum fixé à l’avance, ni de sub­merger l’enfant sous un flot de connaissances trop nombreuses pour qu’il soit en mesure d’en maîtriser aucune. Le but, c’est de s’efforcer de donner à chacun le maximum d’instruction qu’il peut recevoir, en poussant chez lui le plus loin possible son goût d’apprendre, sa curiosité, son ouverture d’esprit, son sens de l’effort. L’estime de soi doit être le principal ressort de cette éducation.

Donner à chacun de nos enfants, à chaque adolescent de notre pays l’estime de lui-même en lui faisant découvrir qu’il a des talents qui le rendent capable d’accomplir ce qu’il n’aurait pas cru de lui-même pouvoir accom­plir : telle est, à mes yeux, la philosophie qui doit sous-tendre la refondation de notre projet éducatif.

Nous devons à nos enfants le même amour et le même respect que nous attendons d’eux. Cet amour et ce respect que nous leur devons exigent que nos relations avec eux ne soient empreintes d’aucune forme de renoncement ni de démagogie. Parce que, nous aimons et respectons nos enfants, l’éducation que nous leur donnons doit les élever et non les rabaisser. Parce que nous aimons et respectons nos enfants, nous ne pouvons pas accepter de renoncer à les éduquer à la première difficulté rencontrée. Ce n’est pas parce que l’enfant a du mal à se concentrer, parce qu’il n’apprend pas vite ou qu’il ne retient pas facile­ment ses leçons qu’il doit être privé de ce trésor de l’instruction sans lequel il ne pourra jamais devenir un homme vraiment libre.

Parce que nous aimons et respectons nos enfants, nous avons le devoir de leur apprendre à être exigeants vis-à-vis d’eux-mêmes. Nous avons le devoir de leur apprendre que tout ne se vaut pas, que toute civilisation repose sur une hiérarchie des valeurs, que l’élève n’est pas l’égal du maître. Nous avons le devoir de leur apprendre que nul ne peut vivre sans contrainte et qu’il ne peut y avoir de liberté sans règle. Quels éducateurs serions-nous si nous n’apprenions pas à nos enfants à faire la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal, entre ce qui est autorisé et ce qui est interdit ? Quels éducateurs serions-nous si nous n’étions pas capables de sanctionner nos enfants quand ils commettent une faute ? L’enfant s’affirme en disant "non". On ne lui rend pas service en lui disant toujours "oui". Le sentiment de l’impunité est une catastrophe pour l’enfant qui teste sans cesse les limites que lui impose le monde des adultes.

On n’éduque pas un enfant en lui lais­sant croire que tout lui est permis, qu’il n’a que des droits et aucun devoir. On ne l’éduque pas en lui laissant croire que la vie n’est qu’un jeu ou que la mise en ligne de toutes les connaissances du monde le dispense d’apprendre. Les technologies de l’information doivent être au coeur de la réflexion sur l’éducation du mue siècle. Mais il ne faut pas perdre de vue que la relation humaine entre l’éducateur et l’enfant reste essentielle et que l’éducation doit aussi inculquer à l’enfant le goût de l’effort, lui faire découvrir comme une récompense la joie de comprendre après le long travail de la pensée.

Récompenser le mérite, sanctionner la faute, cultiver l’admiration de ce qui est bien, de ce qui est juste, de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est vrai, de ce qui est profond, et la détestation de ce qui est mal, de ce qui est injuste, de ce qui est laid, de ce qui est petit, de ce qui est mensonger, de ce qui est superficiel, de ce qui est médiocre ; Voilà comment l’éducateur rend service à l’enfant dont il a la charge et comment il lui exprime le mieux l’amour et le respect qu’il lui porte.

Le respect, justement, ce devrait être le fondement de toute éducation. Respect du professeur vis-à-vis de l’élève, des parents vis-à-vis de l’enfant, respect de l’élève pour le professeur, de l’enfant pour ses parents, respect des autres et respect de soi-même, voilà ce que l’éducation doit produire.

S’il n’y a plus assez de respect dans notre société, c’est d’abord, j’en suis convaincu, un problème d’éducation.
Je souhaite que nous reconstruisions une éducation du respect, une école du respect. Je souhaite que nos enfants apprennent la politesse, l’ouverture d’esprit, la tolérance, qui sont des formes du respect.
Je souhaite que les élèves se découvrent lorsqu’ils sont à l’école et qu’ils se lèvent lorsque le professeur entre dans la classe, parce que c’est une marque de respect.
Je souhaite qu’on apprenne à chacun d’entre eux à respecter le point de vue qui n’est pas le sien, la conviction qu’il ne partage pas, la croyance qui lui est étrangère, qu’on lui fasse comprendre à quel point la différence, la contra­diction, la critique, loin d’être des obstacles à sa liberté, sont, au contraire, des sources d’enrichissement personnel.

Être bousculé dans ses habitudes de pensée, dans ses certitudes, être obligé d’aller vers l’autre, de s’ouvrir à ses arguments, à ses sentiments, de le prendre au sérieux est une incitation à s’interroger sur ses propres convic­tions, sur ses propres valeurs, à se remettre en cause, à faire un effort sur soi-même, donc à se dépasser. C’est la raison pour laquelle nous devons conserver, même si nous devons le rénover, notre modèle d’école républi­caine qui brasse toutes les origines, toutes les classes sociales, toutes les croyances, et qui s’impose de rester neutre face aux convictions religieuses, philosophiques ou politiques de chacun en les respectant toutes.

Ce modèle s’est affaibli, ses principes ne sont plus assez respectés. Si je souhaite aller progressivement vers la suppression de la carte scolaire, c’est précisément pour qu’il y ait moins de ségrégation. Si je souhaite réformer le collège unique, c’est pour que chacun puisse y trouver sa place, pour que les différences de rythmes, de sensibilités, de caractères, de formes d’intelligence soient mieux prises en compte, de façon à donner à chacun une plus grande chance de réussit. Si je souhaite que les enfants handicapés puissent être scolarisés comme tous les autres enfants, ce n’est pas seulement pour faire le bonheur des enfants handicapés, mais aussi pour que les autres enfants s’enrichissent de cette différence.

Si je veux que l’école, par-dessus tout, demeure laïque, c’est parce que la laïcité est à mes yeux un principe de respect mutuel et parce qu’elle ouvre un espace de dialogue et de paix entre les religions, parce qu’elle est le plus sûr moyen de lutter contre la tentation de l’enfermement religieux. Au risque de la confrontation religieuse, qui ouvrirait la voie à un choc des civilisations, qu’avons-nous de mieux à opposer que quelques grandes valeurs universelles et la laïcité ? Pour autant, je suis convaincu qu’il ne faut pas laisser le fait religieux à la porte de l’école. La genèse des grandes religions, leurs visions de l’homme et du monde doivent être étudiées, non, bien sûr, dans un quelconque esprit de prosélytisme, non dans le cadre d’une approche théolo­gique, mais dans celui d’une analyse sociologique, culturelle, historique qui permette de mieux comprendre la nature du fait religieux. Le spirituel, le sacré accompagnent de toute éternité l’aventure humaine. Ils sont aux sources de toutes les civilisations et l’on s’ouvre plus facilement aux autres, on dialogue plus facilement avec eux quand on les comprend.

Mais l’apprentissage de la différence ne doit pas conduire à négliger la participation à une culture commune, à une identité collective, à une morale partagée. Éduquer, c’est éveiller la conscience individuelle et la hausser par paliers jusqu’à la conscience universelle, c’est faire que chacun se sente une personne unique et en même temps partie prenante de l’humanité tout entière. Entre les deux, il y a quelque chose d’essentiel que nulle éducation ne peut contourner. Entre la conscience individuelle et la conscience universelle, il y a, pour nous, Français, la conscience nationale et la conscience européenne. Entre la conscience de l’appartenance au genre humain et la conscience d’une destinée individuelle, l’éducation doit aussi éveiller des consciences civiques, former des citoyens. Nos enfants ne seront jamais des citoyens du monde, si nous ne sommes pas capables d’en faire des citoyens français et des citoyens européens.

La famille joue, bien sûr, un rôle essentiel dans la transmission de l’identité nationale. Mais c’est l’école qui est le creuset. En parlant de l’école, je ne pense pas seulement à l’instruction civique, dont l’enseignement doit retrouver une place de premier plan à l’école primaire, au collège et au lycée. Je ne pense pas seulement à la transmission de valeurs morales, comme les droits de l’homme, l’égalité de l’homme et de la femme ou la laïcité, qui sont au coeur de notre identité. Je pense aussi aux valeurs intellectuelles, à une façon qui nous est propre de penser, de réfléchir. Je pense à cette tradition française de la pensée claire, à ce penchant si français pour la raison univer­selle, qui est dans notre philosophie, dans notre science, mais qui est aussi dans notre langue, dans notre littérature, dans notre art.

Face à la menace d’aplatissement du monde, notre devoir est de promou­voir la diversité culturelle. Ce devoir nous impose de défendre d’abord notre propre identité, d’aller puiser ce qu’il y a de meilleur dans notre tradition intellectuelle, morale, artistique et de le transmettre à nos enfants pour qu’ils le maintiennent vivant pour tous les hommes. Car les héritages de toutes les cultures, de toutes les civilisations appartiennent à toute l’humanité. Nous sommes nous-mêmes les héritiers de toutes les conquêtes, de toutes les créa­tions de l’esprit humain. Nous sommes les héritiers de toutes les grandes civi­lisations qui ont contribué à la fécondation réciproque des cultures, qui est en train d’engendrer la première civilisation planétaire.

Ouvrir nos enfants à l’universel, au dialogue des cultures, ce n’est pas un reniement de ce que nous sommes. C’est un accomplissement. De tout temps, la France a placé l’universalisme au coeur de sa pensée et de ses valeurs. De tout temps, la France s’est regardée comme l’héritière de toutes les cultures qui dans le monde ont apporté leur contribution à l’idée d’humanité.

Nous devons remettre la culture générale au coeur de notre ambition éducative. Naturellement, l’horizon de cette culture générale ne doit pas être une accumulation sans fin de connaissances, mais un savoir réfléchi, ordonné, maîtrisé. Il ne faut chercher ni l’exhaustivité ni la quantité, mais viser l’essentiel et la qualité, mettre en relation les différents champs de l’intelligence humaine pour permettre à chaque enfant, à chaque adolescent de se construire sa propre vision du monde. Pour la première fois dans l’Histoire, les enfants savent beaucoup de choses que leurs parents ne savent pas. Mais il faut structurer ce savoir en culture, l’éclairer de tout l’héritage de la sagesse et de l’intelligence humaines.

Il ne faut pas cloisonner, isoler, opposer les différentes formes de savoir. L’enseignement par discipline doit demeurer, parce que chacune a sa logique propre, parce que c’est le seul moyen d’aller au fond des choses. Mais il faut le compléter par une vision d’ensemble, par une mise en perspective de chaque discipline par rapport à toutes les autres. Par-dessus les catégories traditionnelles de la connaissance, je suis convaincu qu’il nous faut mainte­nant tisser la trame d’un nouveau savoir, fruit de la combinaison, du mélange, de la fécondation réciproque des disciplines.

Je ne suis pas pour le manuel unique, je ne suis pas pour la globalisation du savoir qui mène à la confusion. Mais je crois que l’interdisciplinarité doit trouver sa place très tôt dans notre enseignement, parce que l’avenir est au métissage des savoirs, des cultures, des points de vue. Je crois que là, se trouve l’une des clés de notre Renaissance intellectuelle, morale et artistique. La culture générale, elle doit être une préoccupation constante. Et quand nos enfants apprennent des langues étrangères, et je souhaite qu’ils en apprennent obligatoirement au moins deux en plus du français, il faut que cet apprentis­sage soit aussi un apprentissage de culture et de civilisation. Je souhaite que nos enfants apprennent les langues à travers la littérature, le théâtre, la poésie, la philosophie, la science.

Affirmer l’importance de la culture générale dans l’éducation où elle a tant reculé au profit d’une spécialisation souvent excessive et trop précoce, c’est affirmer tout simplement que le savant, l’ingénieur, le technicien ne doit pas être inculte en littérature, en art, en philosophie et que l’écrivain, l’artiste, le philosophe ne doit pas être inculte en science, en technique, en mathématiques. L’idée que celui qui se destinerait aux sciences n’aurait rien à faire de la poésie, du théâtre ou de la philosophie est une idée que je trouve absurde. L’idée que l’enfant de famille modeste, celui qui est né dans l’un de ces quar­tiers difficiles qui accumulent les handicaps, le fils ou la fille de l’employé, de l’ouvrier n’aurait pas besoin d’être confronté aux grandes oeuvres de l’esprit humain, qu’il ne serait pas capable de les apprécier, que lui apprendre à lire, écrire et compter serait bien suffisant, est pour moi l’une des plus grandes marques du mépris.

Si tant d’adolescents n’arrivent pas à exprimer ce qu’ils ressentent, si tant de jeunes dans notre pays n’arrivent plus à exprimer leurs émotions, leurs sentiments, à les faire partager, à trouver les mots de l’amour ou ceux de la douleur, si beaucoup d’entre eux n’arrivent plus à s’exprimer que par l’agressivité, par la brutalité, par la violence, c’est peut-être aussi parce qu’on ne les a pas initiés à la littérature, à la poésie, ni à aucune des formes d’art qui savent exprimer ce que l’homme a de plus émouvant, de plus pathétique, de plus tragique en lui.

À l’époque de la vidéo, du portable, d’Internet, de la communication immé­diate, nos enfants n’ont pas moins besoin de culture générale, mais davan­tage. Ils ont davantage besoin de capacités d’analyse, d’esprit critique, de repères. Plus le monde produit de connaissances, plus il produit d’informations, plus il produit de techniques, plus est forte l’exigence de culture pour celui qui veut rester libre, qui veut maîtriser son destin. Dans le monde tel qu’il est, avec ses sollicitations de plus en plus nombreuses et prenantes, nos enfants ont besoin de plus d’humanisme et de plus de science. Sur ces deux terrains, nous avons trop cédé.

À rebours de nos traditions intellectuelles, la culture humaniste s’étiole et la culture scientifique régresse. Il nous faut nous battre sur les deux fronts, donner tôt aux enfants le goût de la lecture, de l’art et de la science. Mais il nous faut revoir notre façon de transmettre. Trop longtemps, la passi­vité de l’enfant qui reçoit le savoir fut de mise dans notre éducation. On a sans doute trop critiqué l’apprentissage par coeur, qui a son utilité dans l’entraînement de la mémoire. Et qui peut se plaindre d’avoir gravé dans son souvenir quelques fables de La Fontaine ou quelques vers de Verlaine ou d’avoir appris à se repérer dans la chronologie de l’Histoire de France ou dans la géographie du monde, d’avoir récité les tables de multiplication et les formules usuelles de l’arithmétique et de la géométrie ? Mais la culture véri­table exige davantage que la récitation. Elle ne s’installe en profondeur qu’à travers l’éveil de la conscience, de l’intelligence, de la curiosité. Il faut amener l’enfant à s’interroger, à réfléchir, à prendre de la distance, à réagir, à douter et à découvrir par lui-même les vérités qui lui serviront durant toute sa vie.

Notre éducation doit devenir moins passive, moins mécanique. Elle doit aussi réduire la place excessive qu’elle donne trop souvent à la doctrine, à la théorie, à l’abstraction devant lesquelles beaucoup d’intelligences se rebu­tent et se ferment. Il nous faut faire une place plus grande à l’observation, à l’expérimentation, à la représentation, à l’application. Je suis convaincu que de cette façon, on intéressera davantage un plus grand nombre d’enfants et que l’échec scolaire s’en trouvera réduit. Cela vaut pour les sciences, comme pour les humanités ou pour les arts. Pour que le savoir devienne plus vivant, plus concret, il faut ouvrir davantage le monde de l’éducation sur les autres mondes, ceux de la culture, de l’art, de la recherche, de la tech­nique et, bien sûr, sur le monde de l’entreprise qui sera celui dans lequel la plupart de nos enfants vivront un jour leur vie d’adulte.

Il faut que nos enfants rencontrent des écrivains, des artistes, des chercheurs, des artisans, des ingénieurs, des entrepreneurs qui leur feront partager leur amour de la beauté, de la vérité, de la découverte, de la création. Des liens doivent être tissés entre les institutions culturelles, les centres de recherche, le monde de l’édition, des entreprises et les écoles, les collèges, les lycées. Il ne faut pas que les enfants restent enfermés dans leurs classes. Très tôt, ils doivent aller dans les théâtres, les musées, les bibliothèques, les laboratoires, les ateliers. Très tôt, ils doivent être confrontés aux beautés de la nature et initiés à ses mystères. C’est dans les forêts, dans les champs, dans les montagnes ou sur les plages que les leçons de physique, de géologie, de biologie, de géographie, d’histoire et aussi la poésie auront souvent le plus de portée, le plus de signification. Il faut apprendre à nos enfants à regarder aussi bien le chef-d’oeuvre de l’artiste que celui de la nature. Pas plus qu’il ne faut hésiter à les mettre en contact avec les grandes oeuvres de l’esprit humain et avec ceux qui les maintiennent vivantes.

Nos enfants ne seront pas tous musiciens, poètes, scientifiques, ingénieurs ou artisans dans les métiers d’art. Mais, à l’enfant qui ne sera jamais musicien, il ne faut pas renoncer à donner le goût de la musique. À l’enfant qui ne sera jamais poète, l’amour de la poésie. À l’enfant qui ne sera jamais chercheur, le goût de la rigueur scientifique et la passion de chercher. À l’enfant qui ne sera jamais artisan, l’amour du travail bien fait, du beau geste, de la technique accomplie.

Cela vaut pour tous les enfants, tous les adolescents, quels que soient leurs origines, leur milieu social, qu’ils soient élèves dans l’enseignement général ou dans l’enseignement professionnel. Car c’est un autre des défauts de notre éducation traditionnelle que d’opposer ce qui est manuel à ce qui est intel­lectuel. Cloisonnement absurde, qu’il faut briser pour que les filières profes­sionnelles soient reconnues comme des filières d’excellence, au même titre que les autres. Il est une autre opposition encore qu’il nous faut dépasser : celle du corps et de l’esprit. L’éducation est un tout. Elle doit être théorique autant que pratique, intellectuelle autant que physique, artistique autant que sportive. La place faite au sport est encore insuffisante. L’enfant a besoin de se dépasser. Mais le sport est aussi une école du respect des autres, du respect de la règle, de la loyauté et du dépassement de soi. Je crois à la valeur éducative du sport. Non seulement le sport doit prendre plus d’importance à l’école, mais il faut aussi que le monde du sport et celui de l’éducation s’ouvrent davantage l’un sur l’autre, qu’entre les institutions sportives et les institutions éducatives aussi les liens soient resserrés, qu’entre les sportifs et les enseignants la coopé­ration s’établisse pour le plus grand bien de nos enfants
.
Comprenez-moi bien, il ne s’agit pas, dans mon esprit, d’alourdir encore les horaires d’enseignement, qui sont déjà trop lourds. Il ne s’agit pas d’ajouter encore des enseignements nouveaux à une liste déjà trop longue. Dans mon esprit, il s’agit, au contraire, de redonner à nos enfants le temps de vivre, de respirer, d’assimiler ce qui leur est enseigné. Ce qu’il nous faut retrouver, c’est la cohérence du projet éducatif. Elle passe naturellement par la remise à plat des rythmes et des programmes scolaires, qui est devenue nécessaire après des décennies où l’école s’est trouvé confrontée à une masse croissante d’exigences contradictoires et à des tensions et des attentes de plus en plus fortes, au fur et à mesure que la cohé­sion sociale devenait plus fragile. Retrouver une cohérence à l’intérieur de chaque discipline, mais aussi entre les disciplines et avec les attentes de la société, retrouver un fil directeur dans l’éducation, lui fixer des principes, des objectifs, des critères simples. Voilà ce que nous avons d’abord à faire. En même temps, il nous faut élever le niveau d’exigence, non pas en quantité, mais en qualité.

Au lieu de mettre en place une sélection brutale à l’entrée de l’université, qui serait une solution malthusienne, il nous faut élever progressivement le niveau d’exigence à l’école primaire, puis au collège et au lycée. Nul ne doit entrer en sixième s’il n’a pas fait la preuve qu’il était capable de suivre l’enseignement du collège. Nul ne doit entrer en seconde, s’il n’a pas fait la preuve qu’il était capable de suivre l’enseignement du lycée, et le baccalauréat doit prouver la capacité à suivre un enseignement supérieur. Ce sera un long travail qui ira de la reconstruction de l’école primaire à celle du lycée. Mais il est vital pour l’avenir de notre jeunesse et donc de notre pays.

Donner le maximum à chacun, au lieu de se contenter de donner le minimum à tous.Voilà comment je souhaite que nous prenions désormais le problème de l’éducation et particulièrement celui de l’école.

Cette refondation de notre éducation, elle ne pourra être accomplie qu’avec le concours de tous les éducateurs. La volonté politique ne peut suffire à elle seule. C’est pourquoi je m’adresse à vous.

Quand je dis "tous les éducateurs", je veux dire que le but ne sera pas atteint seulement avec l’aide des professeurs ou seulement avec l’aide des parents. Ce ne peut-être que l’oeuvre commune de tous les éducateurs travaillant ensemble.

Il faut, pour que nous réussissions, que chacun d’entre vous se fasse un devoir de travailler avec les autres. Entre le père, la mère, le professeur, le juge, le policier, l’éducateur social et tous ceux qui sont en contact avec l’enfant dans les milieux sportifs, culturel, associatif, l’intérêt de l’enfant doit l’emporter sur toute autre considération. La confiance, la coopération, l’échange, l’esprit de responsabilité doivent régner. Chacun doit passer par­dessus ses préventions ou ses a priori pour remplir son devoir qui est de préparer l’enfant à devenir adulte.

Parents, vous êtes les premiers des éducateurs. Je sais combien ce rôle est difficile quand le chômage menace, quand la famille se recompose, quand le père ou la mère se retrouve tout seul pour élever ses enfants. Je sais combien la vie peut être lourde. Je veux vous dire que vous serez soutenus, que vous serez aidés à chaque fois que vous en aurez besoin pour éduquer vos enfants dès le plus jeune âge et que, pour moi, la politique familiale fait entièrement partie du projet éducatif.

Je veux vous dire que le droit à la garde d’enfants et la maternelle seront pour moi, au cours des cinq années qui viennent, des priorités et que je suis décidé à faire en sorte que plus aucun enfant ne soit livré à lui-même une fois la classe terminée, afin que vous puissiez achever votre journée de travail sans éprouver l’angoisse de savoir votre fils ou votre fille sans surveillance, sans encadrement. Désormais, les devoirs seront faits à l’école, en études surveillées et, pour les bons élèves issus des familles les plus modestes qui ne peuvent pas offrir à leurs enfants un cadre propice à l’étude, des internats d’excellence seront créés.

Vous serez aidés dans votre tâche. Mais vous avez des devoirs vis-à-vis de vos enfants. Vous devez donner l’exemple. Mais vous avez la responsabilité de faire en sorte que votre enfant aille à l’école, de lui inculquer le respect des lois et de la politesse, de contrôler que les devoirs sont faits. Si vous les laissez manquer la classe, si vous les abandonnez à eux-mêmes, alors il est normal que la société vous demande des comptes, que votre responsabilité soit mise en jeu, que les aides qui vous sont accordées puissent être placées sous tutelle.

Professeurs, enseignants, vous aussi, vous avez droit au respect, à l’estime. Votre rôle est capital. Vous avez souvent fait de longues études. Vous devez faire preuve d’intelligence, de patience, de psychologie, de compétence. Je sais à quel point le merveilleux métier d’enseigner est exigeant, à quel point il vous oblige à donner beaucoup de vous-mêmes, à quel point aussi il est devenu difficile et parfois ingrat, depuis que la violence est entrée dans l’école. J’ai bien conscience que votre statut social et votre pouvoir d’achat se sont dégradés au fur et à mesure que votre tâche devenait plus lourde, vos condi­tions de travail plus éprouvantes. La nation vous doit une reconnaissance plus grande, de meilleures perspectives de carrière, un meilleur niveau de vie, de meilleures conditions de travail.

Jadis, l’instituteur, le professeur avait une place reconnue dans la société, parce que la République était fière de son école et de ceux auxquels elle en avait confié la charge. L’instituteur, le professeur était fier de son métier, fier de servir la Patrie, et une certaine idée de l’homme et du progrès. Nous devons renouer avec cette fierté. Dans l’école de demain, vous serez mieux rémunérés, mieux considérés et, à rebours de l’égalitarisme qui a trop longtemps prévalu, vous gagnerez plus, vous progresserez plus rapidement si vous choisissez de travailler et de vous investir davantage.

Vous pourrez choisir la pédagogie qui vous semblera la mieux adaptée à vos élèves, parce que je crois qu’il faut faire confiance aux enseignants, à leur capacité de jugement, parce qu’ils sont les mieux placés pour décider de ce qui est bon pour leurs élèves. Les établissements dans lesquels vous enseignerez auront une plus grande autonomie dans le choix de leur projet, de leur organisation. L’évaluation sera partout la règle et les moyens seront répartis en fonction des résultats et des difficultés que rencontrent les élèves.

La reconversion de ceux d’entre vous qui, après avoir longtemps enseigné, éprouveront le besoin de changer de métier et faire valoir autrement leurs compétences, leur savoir, sera facilitée, que ce soit à l’intérieur du secteur public ou à l’extérieur. À l’inverse, ceux qui, après avoir acquis ailleurs une expérience, souhaitent se tourner vers l’enseignement seront mieux accueillis qu’aujourd’hui. Dans l’Éducation nationale, comme dans toute la fonction publique, le carcan des statuts doit s’ouvrir pour permettre que circulent les hommes, les idées, les compétences.

Je souhaite faire de la revalorisation du métier d’enseignant l’une des prio­rités de mon quinquennat, parce qu’elle est le corollaire de la rénovation de l’école et de la refondation de notre éducation. Mais vous devez, vous, le professeur, l’enseignant, comme les parents, vous montrer exemplaires. Exemplaires par votre comportement, par votre tenue, par votre rigueur, par votre esprit de justice, par votre implication. Exemplaires aussi par votre capacité à faire prévaloir l’autorité du maître, par votre souci de récom­penser le mérite et de sanctionner la faute.

Dans l’école que j’appelle de mes voeux, où la priorité sera accordée à la qualité sur la quantité, où il y aura moins d’heures de cours, où les moyens seront mieux employés parce que l’autonomie permettra de les gérer davan­tage selon les besoins, les enseignants, les professeurs seront moins nombreux. Mais ce sera la conséquence de la réforme de l’école et non le but de celle-ci. Et, je m’y engage, les moyens qui seront ainsi dégagés seront réin­vestis dans l’éducation et dans la revalorisation des carrières. Il s’agit d’être plus efficace, non de rationner. Et il s’agit d’être efficace non seulement pour atteindre un objectif économique, non seulement pour que demain notre économie dispose d’une main-d’oeuvre bien formée, mais aussi, et peut-être surtout, pour que nos enfants soient porteurs de valeurs de civilisation, pour qu’une certaine idée de la civilisation continue de vivre en eux.

Chacun d’entre vous, je le sais, mesure l’importance du défi que nous avons à relever. Chacun d’entre vous comprend que la révolution du savoir qui s’accomplit sous nos yeux ne nous laisse plus le temps pour repenser le sens même du mot éducation. Chacun d’entre vous est conscient que, face à la dureté des rapports sociaux, à l’angoisse devant un avenir de plus en plus vécu comme une menace, le monde a besoin d’une nouvelle Renaissance, qui n’adviendra que grâce à l’éducation. À nous de reprendre le fil qui court depuis l’humanisme de la Renaissance jusqu’à l’école de Jules Ferry, en passant par le projet des Lumières.

Le temps de la refondation est venu. C’est à cette refondation que je vous invite. Nous la conduirons ensemble. Nous avons déjà trop tardé.

Nicolas Sarkozy
Présidente la République.

Répondre à cet article