Ne jamais oublier les « fondamentaux »…

Jeudi 7 juillet 2011, par Pierre-Marie Gallois // Divers

Pour le 100 ème anniversaire de la naissance de notre « Maître d’Ecole »...

Qui, mieux que le général Pierre Marie Gallois, pouvait nous les rappeler ?

De la géostratégie… Un dossier incontournable, une approche globale à méditer. Prenons nous bien conscience des luttes qui se dessinent ?

Grâce à tout le travail que fournit le général Gallois, nous ne pourrons pas dire : « Nous ne savions pas… »

C’était le 5 octobre 2007.

Un grand texte…

Le 29 juin 2011, le général Pierre Marie Gallois aurait eu cent ans, mais comme les très grands crus, sa pensée et ses réflexions sont « Hors d’âge » !

Les Manants du Roi, le 29 juin 2011

Les fondamentaux du début de siècle

Nous allons traiter de géostratégie. C’est là une discipline relativement nouvelle. Le Grand Larousse ne la mentionne pas, le Grand Robert la définit comme : « un ensemble de facteurs stratégiques en liaison avec la géographie et la démographie d’une zone déterminée ». Ce serait donc une déclinaison plus spécifiquement militaire de la géopolitique. Mais, dans ce cas, ce serait une tautologie car il ne peut exister de stratégie militaire qui se conçoive hors du milieu naturel, c’est-à-dire de la géographie. Quant à la géopolitique, signalons-le en passant, elle est l’étude de l’influence de l’environnement physique sur le comportement des peuples.

La période que nous vivons, comme celle des prochaines décennies, a été et sera façonnée par trois facteurs déterminants parce qu’à la fois d’ordres politique, technique et socio-économique. Il s’agit, en l’occurrence, des faits exposés ci-après.

La disponibilité de l’énergie indispensable au développement, c’est-à-dire, dans une grande mesure, de l’industrialisation. L’aspiration au mieux « vivre » anime une fraction de plus en plus étendue de la population et la production de biens commercialisables répond à son attente. L’énergie conditionne la production, oxygène du développement.


Terminal pétrolier de l’île de Das, à Abu Dhabi


La centrale nucléaire de Cruas, dans la vallée du Rhône. Les 4 réacteurs, mis en service en 1984 et 1985, produisent chaque année 25 milliards de kWh, soit environ 40% de la consommation de la région Rhône-Alpes. © Daniel Riffet

L’efficacité des techniques nouvelles d’information et de communication (T.I.C) qui mettent en évidence les inégalités socio-économiques, amplifient les mouvements migratoires mais aussi placent les populations à la merci du pouvoir politique lorsqu’il s’approprie la gestion des TIC.

Enfin, l’affrontement politique, économique et social, dans un monde ouvert, des industrialisés de longue date et des peuples émergents. D’un côté les bénéficiaires d’un puissant acquis civilisateur et de l’autre le poids des masses.


Jean Gabin : Le Gentleman d’Epsom !


Nouvel An à Pékin…

I – L’énergie, mère commune de tous les peuples

En ce qui concerne la géopolitique, elle est bipolaire : celle des hydrocarbures et celle que fournit la désintégration de la matière, les autres formes d’énergie relevant davantage du national que de l’international.

Il n’est pas exagéré de dire que la quasi-totalité des événements de grande ampleur survenus depuis un siècle a pour origine commune l’appropriation ou le contrôle des sources et de la consommation de ces deux formes d’énergie.

De manière spécifique, les hydrocarbures et l’atome ont déterminé la politique, la diplomatie, les alliances et les tensions, le recours à la force des armes avec en réaction, le terrorisme sous toutes ses formes.


Nigérians carbonisés par l’explosion du site pétrolier qu’ils attaquaient

http://pandanlag.unblog.fr/fin-du-petrole/

Enfin, la grande fracture entre les nantis et les autres. Bifide, la désintégration de la matière est à la fois source d’énergie industrielle et arme d’intimidation sinon de guerre. Elle privilégie les uns, suscite les convoitises ou les inquiétudes des autres. (Pour Washington elle justifierait même une guerre d’anéantissement préventive et en invoquant non des faits, mais des intentions).

I.a – La dictature politique des hydrocarbures.

Significative, en effet, est l’évocation des principales étapes – au cours du siècle dernier et au début du suivant – de l’obsession pétrolière dans la vie internationale.

1916 - 1920 

Signés en 1916 et sanctionnant le démembrement de l’empire Ottoman, les accords Sykes-Picot soumettaient à l’influence française la Syrie et la Mésopotamie septentrionale – le nord du futur Irak – y compris Mossoul.

Londres contrôlait les villayets de Bagdad, Bassora, du Koweït plus proches de la route des Indes. Mais, en octobre 1918, l’armée (britannique) du général Allenby ayant atteint Damas – zone française – et surtout du pétrole ayant été découvert dans la région de Mossoul, l’accord de 1916 fut modifié : la province de Mossoul passant, en septembre 1919, sous le contrôle des Britanniques, ce que confirma, en avril 1920, le traité de San Rémo, la France, en compensation, recevant un mandat sur le Liban et la Syrie. Ainsi a été dessinée la carte politique du Proche-Orient, Londres formant un Etat irakien et exerçant sa tutelle sur la Palestine. Ce découpage fut accepté par la Turquie, par le traité de Lausanne (juillet 1923). Ainsi le pétrole de Mossoul avait réuni les conditions d’au moins un siècle d’instabilité régionale.

1951 – 1953

En 1951, Mohammed Mossadegh, premier ministre iranien nationalise la production pétrolière iranienne après avoir rompu les négociations avec la compagnie Anglo-Iranian.


Mohammad Mossadegh en 1951

Mohammad Mossadegh (1882-1967) Issu d’un milieu social aisé et cultivé, Mossadegh fait ses études à Téhéran. En 1896, il est contrôleur des impôts dans la province du Khorassan. Après dix années de service au ministère des Finances, il part à l’étranger. Étudiant à l’École des sciences politiques de Paris, il poursuit des études de droit en Belgique et en Suisse. Docteur en droit,il est élu en 1925 au parlement iranien, le "Majlis". Il s’oppose alors à la nomination du Premier ministre, Reza Khan en tant que nouveau roi d’Iran. Malgré l’effort de l’opposition, Reza Khan est proclamé roi et fonde une nouvelle dynastie, celle des Pahlavi. Mossadegh est contraint de se retirer de la vie politique, en s’exilant dans ses propriétés.

C’est alors qu’en 1942, suite à l’avènement du nouveau roi, Mohammad Reza Chah Pahlavi, il revient à la politique en siégeant de nouveau au Parlement iranien dans le rang des nationalistes. En 1944, Mossadegh rédigea une loi interdisant à quiconque de négocier avec des compagnies étrangères sans l’autorisation du Parlement. L’Angleterre porta l’affaire jusqu’à la Cour Internationale de La Haye. Cette dernière se prononça en faveur des Britanniques. Devenu Premier ministre le 29 avril 1951, avec l’appui des factions religieuses modérées (conduites par l’ayatollah Abol -Ghassem Kashani), il fitappel de cette décision. En 1952, la Cour Internationale donna raison à Mossadegh.

En février 1953, soutenu par Londres et par Washington le shâh destitue le premier ministre et, l’année suivante, un nouvel accord sera conclu avec la Grande-Bretagne quant au partage des ressources pétrolières de l’Iran. Mais vingt ans plus tard, reprenant la politique de Mossadegh, le shâh s’assure la maîtrise de la production iranienne, provocant la réaction des Occidentaux. Giscard d’Estaing accueille, en France, Khomeyni qui prêche l’éviction du shâh ; émeutes, révoltes, chassent le souverain (janvier 1979) si bien qu’en avril 1979 est proclamée en Iran une république islamique. Indirectement création des maladresses de la politique de Londres, Paris et Washington.


Emeute. Iran 1979…

1956

Le 20 juillet, la Banque mondiale refuse de financer la construction du barrage d’Assouan, vaste projet d’irrigation du Caire. La semaine suivante, le colonel Nasser riposte en nationalisant le canal de Suez. Londres et Paris, à la conférence de Sèvres, envisagent des sanctions militaires. Gaston Deferre, ministre du gouvernement Guy Mollet, va jusqu’à suggérer d’affamer la population égyptienne en asséchant le Nil. C’est à un subterfuge auquel on aura recours : l’Etat d’Israël sera incité à s’en prendre à l’Egypte et, sous prétexte de séparer les combattants, un puissant corps d’intervention franco-britannique envahira l’Egypte mettant un terme au nasserisme

Vue aérienne de navires coulés à l’entrée du canal de Suez afin d’empêcher tout passage lors de l’attaque de l’Égypte en 1956 par Israël, la France et la Grande-Bretagne.
(© Central Press/Getty Images)

Mais, à la surprise de Londres et de Paris, Washington se rangea aux côtés de l’Egypte et contre ses alliés français et britanniques. Faisant cause commune avec Moscou – qui avait brandi le spectre de l’arme atomique –Washington s’en prit à la livre sterling et ses bâtiments de guerre firent mine de gêner les opérations de débarquement alliées.

Ainsi, sept ans seulement après la signature du Pacte atlantique, Washington s’associait à Moscou contre ses principaux alliés atlantiques.

Première esquisse d’une politique pétrolière déterminante, il s’agissait pour Washington – comme pour Moscou – de ménager le monde arabe, détenteur d’au moins 70 % des ressources pétrolières alors inventoriées. La quête d’énergie valait bien un retournement – momentané – d’alliances.

1960

Les grands producteurs de pétrole, soucieux de tirer le maximum de profits des richesses de leur sous-sol – leur principale source de revenus – s’associent dans une Organisation des pays exportateurs (OPEC). Huit ans plus tard, sera mise sur pied une Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP) afin de défendre les intérêts spécifiquement arabes de l’entreprise pétrolière. Aussi l’or noir a-t-il provoqué la mise sur pied d’organisations à la fois politiques et commerciales, face aux démarches des compagnies exploitantes et à celles des gouvernements des pays consommateurs. Le commerce des hydrocarbures devenait une arme politique dotée de ses structures d’études, d’analyses et… de combat.

1973

Après celui provoqué par la crise de Suez le choc pétrolier qui suivit la guerre dite du Kippour (octobre 1973) fut d’une autre ampleur.

Il semble que cette guerre fut plus ou moins « agencée » par le Département d’Etat, comme si celui-ci avait voulu que l’Etat d’Israël, toujours victorieux sur les champs de bataille, en vienne à composer avec l’Egypte, son puissant voisin après ne l’avoir emporté sur lui que de justesse grâce à l’audacieuse manœuvre des blindés de Sharon. Aussi les services spéciaux américains ont-ils trompé leurs homologues israéliens en leur cachant les préparatifs militaires égyptiens (Mme Golda Meir, à l’époque premier ministre le reconnut) si bien que les Egyptiens franchirent la ligne de Bar-Lev, les défenseurs israéliens y étant surpris.


« l’un des fameux ponts de bateaux jetés pour permettre le passage des chars égyptiens ».


Bar-Lev est le nom du chef d’état-major de Tsahal qui fit édifier en 69/70 cette ligne de défense anti-artillerie, afin qu’Israël puisse conserver ses positions dans le Sinaï après l’annexion de ce dernier lors de la guerre des Six jours.

Habile diplomate Henry Kissinger avait pris la précaution d’organiser, à Washington une rencontre Nixon-Brejnev afin de négocier la participation d’entreprises américaines à l’exploitation des gisements de gaz naturel de Sibérie mais aussi par l’article IV du traité (de Washington du 22 juin 1973) conclu par les deux pays, de décider que si quelque part dans le monde un conflit risquait de dégénérer en échange de coups nucléaires, les deux capitales devaient aussitôt se concerter pour y mettre un terme. Ainsi était « verrouillée » la tension israélo-arabe et il était moins risqué de la mettre à l’épreuve par une nouvelle guerre qui ne saurait déclencher le recours à l’atome.

Comme en 1956, l’objectif de la Maison-Blanche était de favoriserle clan arabe, sans pour autant, rompre les liens avec l’Etat hébreu. A nouveau, étaient en jeu, les approvisionnements en énergie fossiles.

1979

En février, à Camp David est négocié un traité de paix israélo-égyptien qui sera signé le 26 mars par Sadate et Begin. Cet accord mécontente de nombreux pays musulmans et contribue à une nouvelle crise pétrolière dont il faudra que s’accommodent les économies des pays gros consommateurs d’hydrocarbures.

1981 – 1988

Guerre Irak-Iran.


Scène de la guerre Irak-Iran

Bagdad entend reprendre le contrôle du Chott el Arab et du détroit d’Ormuz par où transitent ses pétroliers. Car l’Iran a occupé Abou Moussa et les îles de la Grande et de la Petite Tomb, menaçant d’enclaver l’Irak, privé de son seul débouché sur la mer. Si la Syrie soutient l’Iran, l’Irak est aidé par l’Arabie Séoudite (qui redoute l’Iran chiite) la France, les Etats-Unis et l’URSS. La « guerres des villes » (échanges de fusées balistiques) l’attaque des tankers et des installations pétrolières de Kharg, d’Abadan…. déclenchent un nouveau choc pétrolier en 1985.


L’Euphrate, long de 2 700 km, traverse en outre la Syrie et l’Irak. Le Tigre (1 899 km) est frontalier avec la Syrie et coule ensuite en Irak. En Basse Mésopotamie, les eaux mêlées des deux fleuves constituent, sur 170 km environ, le Chott el Arab qui débouche dans le golfe persique.

1990 – 1991

Première guerre du Golfe. Positions de principe des futurs belligérants : l’Irak ne reconnaît pas la démarche des colonisateurs qui détachèrent le Koweït de l’Irak, province ottomane. Soucieux d’assurer leur ravitaillement en hydrocarbures les Etats-Unis aimeraient voir attribuer à l’Arabie Séoudite, à l’époque le grand allié, le quota de production de l’Irak, laïc-socialisant et plus pro-soviétique et pro-français que tourné vers les Etats-Unis. De surcroît, la « nucléarisation » de l’Irak par la France inquiète Washington. Tel Aviv, de son côté, incite Washington à intervenir.

Bagdad reproche aux autres pays du Golfe de provoquer la baisse du prix du pétrole. Plus spécifiquement le Koweït est accusé d’exploiter abusivement le gisement de Roumeillah, à cheval sur la frontière koweïto-iranienne.

Pour arriver à ses fins, Washington usa de l’ambiguïté de ses porte-parole :
Ce fut la cas de Mme A. Glaspie, ambassadeur à Bagdad, déclarant à Saddam Hussein, le 25 juillet que « les Etats-Unis n’entendaient pas intervenir dans le différend irako-kowétien ». Et plus encore de Mme Tutwiller et de John Kelly respectivement porte-parole du Secrétaire d’Etat et adjoint de M. J. Baker pour les questions du Proche-Orient : … « Si le Koweït ou les Emirats étaient attaqués, les Etats-Unis n’étaient pas tenus de leur porter secours … ».

(31 juillet). S’agissait-il d’un piège ou de deux maladresses verbales ? Toujours est-il qu’ainsi encouragé Saddam Hussein fit envahir le Koweït le 2 août.


Autoroute Nord Koweït-city/Bagdad, baptisée la "Highway of death" ("autoroute de la mort") par l’armée Américaine du temps de la première guerre du Golfe.

Washington et ses alliés négocièrent jusqu’au début de 1991, les opérations militaires commençant le 16 janvier. Les Etats-Uni avaient réussi à mettre sur pied une coalition d’une trentaine de pays plus intéressés par le futur partage des richesses énergétiques de l’Irak que par le sort du Koweït. Ainsi a commencé une longue période d’instabilité au Proche-Orient et amorcé la profonde fracture entre « l’Occident » et « l’Orient », ou plutôt entre les anciennement industrialisés, forts consommateurs de pétrole et de gaz naturel, et les grands producteurs musulmans.

Années 90 à 2000

Les richesses énergétiques de la Caspienne passent de l’URSS défunte aux entreprises occidentales. La région du Caucase suscite les convoitises des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne … et de la France (Exxon et Chevron Texaco, British Petroleum, Total mais aussi ENI italien et Lukoil russe). A Washington, Mme Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat déclare : … « Prendre en compte les destinées du Caucase sera une tâche exaltante pour les Etats-Unis ». Ce qui explique les manœuvres des Etats-Unis en Géorgie, le tracé d’un nouvel oléoduc évacuant le pétrole de Bakou par la Turquie, en se détournant de la Russie. Ce qui justifie les réactions de Moscou. Ainsi, le pétrole, et demain le gaz naturel des rives de la Caspienne sont-ils à l’origine des empiétements occidentaux dans le domaine qui fut, exclusivement, celui de Moscou, annonçant une nouvelle guerre froide ayant l’énergie pour origine.

1993. La Chine devient importatrice de pétrole

La zone Asie-Pacifique n’a pas été favorisée en ce qui concerne les gisements d’hydrocarbures. Les réserves de la zone sont de l’ordre de 4 à 5 % des réserves mondiales alors que la consommation approche 30 %. Rapportées aux besoins de sa population les réserves de la Chine sont faibles (18 milliards de barils) comparés aux 263 milliards de barils de l’Arabie Séoudite et, a fortiori, aux 100 milliards du minuscule Koweït. Aussi la Chine est-elle devenue le deuxième importateur de pétrole, devancée seulement par les Etats-Unis, avec plus de 6 millions de barils/jours d’achats à l’extérieur.

Aussi Pékin s’est-il tourné vers Moscou et aussi le continent africain pour en emporter l’or noir et les matières premières indispensables à l’alimentation de son énorme potentiel de production. (Achats à Moscou de 700 millions de tonnes de pétrole en 25 ans). Construction de nouveaux oléoducs des gisements de Sibérie au littoral chinois du Pacifique, investissements massifs en Afrique et aménagements de l’infrastructure nécessaire au déplacement des fluides et autres matières premières). La boulimie d’énergie crée des liens économiques et politiques entre la Chine et la Russie, l’Afrique, l’Amérique du sud, au détriment des positions acquises par les pays anciennement industrialisés. Et la situation s’aggravera encore avec le passage des ans, la demande mondiale passant de 80 millions de barils/jour à 120/125 millions dans 15 ans. La Chine contribue à cet accroissement avec des besoins augmentant de 5 à 7 % annuellement.

Cette quête d’énergies fossiles est une précieuse manne pour les pays émergents qui en détiennent des gisements. L’Afrique en bénéficie, ce qui pourrait, au moins, ralentir la montée vers l’hémisphère nord de larges fractions de sa population.

2003. Deuxième guerre du Golfe

La première guerre du Golfe a réuni les conditions de la seconde. Le traitement infligé au peuple irakien et aussi le déploiement en Arabie Saoudite de forts contingents armés de l’Occident, stationnant en terre sainte, ont dressé contre les Etats-Unis en particulier et les Occidentaux en général, des intégristes musulmans rassemblés sous l’égide d’Al Qaeda. D’où la série d’attentats énumérés ci-dessous :

  • World Trade Center (fév. 1993) Dhahran (juin 1995)
  • Nairobi et Dar es Salam (août 1998)
  • Yémen (octobre 2000) et New-York, World Trade Center et Pentagone à Washington (septembre 2001)
  • dans le temps que l’Argentine, l’Arabie Séoudite, la France, l’Egypte étaient aussi les victimes du terrorisme musulman (avant l’Espagne, la Grande-Bretagne, la Russie, l’Etat hébreu, l’Ouzbékistan, le Pakistan etc…).

Mais c’est évidemment l’attentat du 11 septembre 2001 qui a été déterminant dans la mesure où « bouleversés par l’audace des terroristes », les autorités américaines constataient que nombre de ressortissants saoudiens étaient impliqués dans les attentats visant les Etats-Unis.

D’où, la décision de changer de politique au Proche-Orient et, au lieu de s’en remettre à l’Arabie Saoudite comme essentiel fournisseur de pétrole, exploiter directement les hydrocarbures d’Irak en s’y installant par la force des armes. La guerre serait aisément justifiée : l’Irak détenait des armes de destruction massive – ce qui se révéla faux. Sa population subissait une cruelle dictature et les Etats-Unis lui feraient bénéficier de la démocratie. Depuis, les événements ont mis en évidence l’échec de l’entreprise. Il fallait également s’en prendre à l’Afghanistan, siège des écoles de terrorisme et des irréductibles talibans… Mais aussi terre de passage d’un éventuel oléoduc – et gazoduc – alimentant l’Asie orientale en énergies provenant du bassin de la Caspienne.

La politique pétrolière des Etats-Unis dictée par le souci d’assurer à son économie un ravitaillement en énergie correspondant à ses besoins lui a aliéné sinon l’hostilité de tous les gouvernements musulmans, du moins celle de leurs populations. Et aussi celle de nombre de peuples émergents, soit près de la moitié de l’humanité.

Ainsi, cette politique pratiquée obstinément depuis le début des années 90 a créé une fracture plus profonde encore et plus grave que celle qui avait opposé l’économie planifiée à l’économie de marché, autocraties et démocraties au temps de la « guerre froide ». L’armement nucléaire figeait les hostilités au niveau verbal et diplomatique. Aujourd’hui, le terrorisme contourne le nucléaire et les moyens traditionnels d’assurer la sécurité si bien que la décision d’y mettre un terme dépend des terroristes eux-mêmes.

2000 à ……. 2050 ? L’énergie au service de la Russie.

Si l’obsession énergétique inspire et domine la politique intérieure (un gouvernement de « pétroliers ») et extérieure (la guerre) des Etats-Unis, la Russie de Poutine recourant seulement à l’économie et à la pression diplomatique, place la même politique volontariste au service de la Russie, et de son retour à la puissance.

Au début du présent millénaire la Russie fournissait 13 % de l’énergie mondialement consommée. Plus spécifiquement en 2002 elle produisait 9 % du pétrole mondial et déjà 25 % du gaz naturel dont elle détient 27 % des réserves mondiales. Ce qui lui permet de produire plus de 500 milliards de mètres cubes et par un gigantesque réseau de ravitailler en énergie le reste du monde. Mise en œuvre par 300.000 spécialistes et gérant plus de 150.000 kilomètres de gazoducs. Gazprom distribue le gaz naturel russe en Europe et en Asie.

Du développement d’infrastructures de GNL en mer de Barents à la construction de gazoducs reliant les gisements de Sibérie à la Chine, la Russie annonce d’ambitieux projets de développement d’infrastructures, qui permettraient à terme de limiter sa dépendance actuelle vis-à-vis du débouché européen.

En Europe, une dizaine de pays de centre Europe sont tributaires à 100 % du réseau Gazprom, l’Allemagne à 45 %, la France à 25 %, la grande firme d’Etat russe ayant déjà investi près de trois milliards de dollars dans ses gazoducs européens.

Moscou utilise cette indispensable répartition d’énergie à des fins politiques, ne serait-ce qu’en majorant ou en diminuant les coûts en fonction du comportement des pays consommateurs vis-à-vis de la Russie. C’est ainsi qu’en 2004, afin que Minsk cède à Gazprom une entreprise de gazoduc nationale, les livraisons avaient été stoppées pénalisant à la fois la Biélorussie et la Pologne et menaçant l’ouest européen… Vis-à-vis de l’Ukraine, Moscou détient un atout majeur dans la négociation. Depuis, la Biélorussie bénéficie à nouveau de bas tarifs tandis que les pays baltes, entrés dans l’OTAN, paient plus cher.

Environ 25 % des besoins en gaz naturel de l’Union européenne sont satisfaits par Gazprom. De nouveaux projets sont à l’étude pour ravitailler la Turquie et, directement, l’Europe de l’ouest par un oléoduc construit sous la Baltique. Dépourvus d’énergies – Norvège et Grande Bretagne mises à part – les Etats de l’Union dépendent ainsi des ressources de la Russie.

2000 à 2050 ? Le pétrole hisse la Norvège au premier rang.

En ce qui concerne le revenu par habitant la Norvège a atteint le sommet de la hiérarchie des peuples. La rente pétrolière norvégienne, presque en totalité, a été versée à un fonds géré par la Banque de Norvège (plus de 190 milliards de dollars). Cette fortune – qui augmente avec le temps – a permis à la Norvège d’éviter le carcan de l’Union européenne, les diktats de Bruxelles et l’euro afin de conserver sa pleine indépendance politique et économique.

D’importants gisements d’énergie fossile non exploités se trouveraient en mer de Barentz. Conformément aux droits de la mer, par son littoral nord, la Norvège y est, économiquement, souveraine. Son espace maritime est encore accru par les îles de Spitzberg qui relèvent aussi de la Norvège.

Il y a là une source de vastes profits, du moins pour les prochaines décennies. Mais aussi un sujet d’inquiétude en raison des ambitions – tout aussi légitimes – de la Russie sur la mer de Barentz orientale qui jouxte les eaux revendiquées par la Norvège. Il est dangereux pour les pays faibles d’être trop riches en ressources énergétiques. La Norvège n’est pas faible, mais elle se développe sur le flanc d’un géant…

2000 à 2050 ? Le pétrole émancipe l’Amérique du Sud.

Le continent sud américain n’est pas dépourvu de sources d’énergies fossiles. Les réserves de pétrole seraient de l’ordre du milliard de barils et celles de gaz naturel d’environ 7 à 8 % des réserves mondiales.

Les principaux gisements d’énergie fossile se trouvent au Venezuela, en Bolivie et, plus modestes, en Colombie, Pérou et Argentine.

Deux événements ont complètement changé la situation des pays producteurs et exportateurs. D’une part l’augmentation du prix du baril avec le revenu considérablement accru de la rente pétrolière et, d’autre part, la demande de la Chine et de l’Inde déplaçant vers l’Asie les centres de haute consommation qui se trouvaient, naturellement, en Amérique du Nord.

Le président Chavez du Venezuela, et le président Morales de Bolivie se sont engagés dans la même voie que celle jadis empruntée, en Iran, par Mossadegh : nationaliser les hydrocarbures afin que le budget national tire plein profit de la commercialisation d’un produit national.


« Hugo Chavez du Venezuela, Fidel Castro de Cuba et Evo Morales de Bolivie »…

Eventuellement au détriment des entreprises exploitantes étrangères (Total, Exxon-Mobil, Conoco Phillips au Venezuela, et Pétrobras, Repsol et encore Total en Colombie).
L’arme du pétrole – avec les privilèges qu’elle confère – est brandie par M. H. Chavez. Il menace même d’ignorer, désormais, les organisations internationales (F.M.I., Banque mondiale, taxées d’être aux ordres de Washington) acceptant peut-être de rejoindre la Communauté andine des nations (C.A.N) … pour qu’elle tourne le dos aux Etats-Unis.

Ainsi, les hydrocarbures suscitent, en Amérique latine, un mouvement d’émancipation vis-à-vis de la « grande sœur d’Amérique du nord », hier dominante sur le continent sud américain.

2000 à 2050 ? L’immense fortune des petits pays producteurs de pétrole

Les mini Etats arabes producteurs de pétrole bénéficient de l’explosion de leurs revenus. Fort intelligemment, ils gèrent cet afflux de liquidités – mesuré en centaine de milliards de dollars – en le plaçant au service du futur, lorsque, sous le sable, ne sera plus qu’un sous-sol stérile.

Localement ils développent des activités compatibles avec la dimension de leur territoire et les aptitudes de la population (finance, tourisme, quelques industries de pointe) mais, surtout les Emirats investissent à l’extérieur en participant, financièrement, à des entreprises minières, industrielles, touristiques, afin d’en tirer des revenus compensant le manque à gagner dû à l’épuisement des hydrocarbures.

Quelques exemples illustreront le propos : Abu Dhabi a construit une fonderie d’aluminium, consacré des milliards de dollars à la réalisation d’ensembles immobiliers destinés à attirer les touristes. Une ligne aérienne nationale les transporte et un nouvel aéroport les accueille. Dubaï exploite conjointement une mine de bauxite (3 milliards de dollars d’investissement en Afrique) crée un vaste centre de loisirs, participe au capital d’industries d’armement (Daimler-Chrysler, Doncaster).


« Projet « Palm island » à Dubaï »

Sa compagnie aérienne opère à partir d’un vaste aéroport destiné à être une des « plaques tournantes » du trafic aérien international . Emirates va ainsi être richement dotée, avec 43 Airbus 380 et une centaine de biréacteurs modernes. Dubaï a investi 11 milliards de dollars dans l’habitat indien, l’urbanisation de ce grand pays étant inéluctable, entre dans le capital du Nasdaq américain et a rejoint le Qatar pour s’approprier 48 % du capital de la prestigieuse Bourse de Londres. Pour sa part, le Koweït finance la Bristish Petroleum, la Royal Bank of Scotland, des firmes industrielles allemandes et britanniques, construit et gère des aéroports internationaux… Bref la rente pétrolière grossie, détournée de nouvelles prospections, est affectée, maintenant, au financement d’activités extérieures en étant peu à peu substituée au commerce des hydrocarbures.

Parce qu’il s’agit de sommes considérables, l’économie générale du monde en est modifiée. Ces participations ou ces prises de contrôle financier pèsent sur la vie politique et économique des pays bénéficiaires de cet afflux de liquidités mais également atteints dans la gestion d’un patrimoine ou d’un potentiel de production national dont ils ne sont plus maîtres.

Cette revue sommaire de ce que l’on pourrait appeler les « actes des hydrocarbures » montre que cette forme d’énergie a façonné les relations internationales et, en maintes occasions, sinon en permanence décidé du comportement des gouvernements et cela dans tous les domaines. L’autre forme d’énergie, celle que fournit la désintégration de la matière, et qui relève de la géopolitique, a également exercé sur les peuples une « dictature » analogue mais, évidemment d’un autre ordre.

I.b – L’emprise de l’atome sur l’humanité


Hiroshima : 6 août 1945

Le mois d’août 1945 inaugure un nouveau rapport de force entre les nations. Hier, le charbon, le fer, l’industrie lourde faisaient la différence. Depuis Hiroshima le traitement de l’uranium et le laboratoire distinguent les nantis des autres.

L’atome « militarisé » a mis fin à une guerre d’extermination qui avait duré six ans, mobilisé les combattants par millions et accumulé les ruines et les victimes, plus de 50 millions. En novembre 1945, Albert Einstein écrivait : « Comme je ne peux prévoir que l’énergie atomique ait, d’ici longtemps, des applications bénéfiques, je dois dire qu’actuellement, elle constitue une menace. Peut-être est-il bon qu’il en soit ainsi. Cela peut intimider les êtres humains et les conduire à mettre de l’ordre dans leurs affaires internationales car, sans la pression de la peur, ils ne sont pas capables de le faire ».

La pression de la peur ? Elle s’est exercée dans le bon sens. Après Hirsohima et pour une durée indéterminée, l’atome « militarisé » a neutralisé les privilèges qu’accordaient un territoire de vaste étendue, une riche démographie, et les gros bataillons qu’elle permettait, l’industrie lourde, des positions stratégiques favorables. La puissance repose sur d’autres critères qui doivent moins à l’ordre naturel qu’à la volonté politique et à la capacité scientifique. Dans ce cadre géopolitique nouveau l’atome « militarisé » a eu aussi un bilan bénéfique. Il a imposé le statu quo entre les forces de l’OTAN et celles du Pacte de Varsovie, joué le même rôle dans le différend sino-russe des années cinquante, interdit à nouveau le recours à la force entre l’Inde et la Chine, puis entre l’Inde et le Pakistan après deux guerres meurtrières disputées avec des armements classiques.

1949. Les Etats-Unis perdent le monopole de l’atome « militarisé », l’URSS ayant procédé à ses premières expérimentations. D’autre Etats vont s’engager dans la compétition : Grande-Bretagne (1952), France (1960), Chine (1964), Israël (1965), Inde (1974), Pakistan (1998), Corée du Nord (2006). Bien d’autres encore, pourraient suivre en partant de la production des centrales nucléaires leur fournissant de l’énergie commercialisable, à commencer par l’Iran.
1952 Première bombe dite à hydrogène expérimentée par les Etats-Unis en octobre, l’URSS disposant d’un projectile thermonucléaire en 1954, la Chine en 1967, la France en 1968 et l’Inde en 1998.
1958 Le sous-marin « Nautilus », de la marine américaine, passe sous la calotte glaciaire, au pôle nord, et annonce une ère stratégique nouvelle et sans précédent : le trinôme sous-marin, missile balistique et ogive nucléaire forment une arme décisive pratiquement invulnérable faute de pouvoir la localiser dans l’immensité océanique. Cette ère nouvelle commence avec le début des années 60.
1962 Les Etats-Unis ayant installé des fusées Thor et Jupiter en Turquie (et Italie et Grande-Bretagne) Moscou en déploie d’analogues à Cuba cherchant à la fois à occuper Berlin ouest et à obtenir le retrait des fusées qui menacent le sud de la Russie sans qu’il existe, à l’époque, une parade.


Fidel Castro et Nikita Khrouchtchev "Nous ferons tout pour soutenir Cuba."

Grave épreuve de force qui inquiète le monde et dont il est courant de dire aujourd’hui qu’une guerre mondiale fut évitée de justesse. La réalité est autre. C’est justement à cause – ou plutôt grâce – au déploiement, de part et d’autre, de sous-marins lance-missiles qu’un échange de coups nucléaires était impossible, aucune des deux parties ne sachant où frapper pour paralyser ou stopper l’agression. La crise a été exploitée à des fins de politique intérieure par l’équipe Kennedy (le président et son frère) faisant croire que la non-guerre reposait sur leurs talents diplomatiques. La Maison-Blanche retirant ses fusées de Turquie, le Kremlin retira les siennes de Cuba, l’échange mettant fin à la crise.

1963. Signature, à Moscou, du traité interdisant les essais nucléaires dans l’atmosphère. (La France, la Chine, l’Inde n’ont pas adhéré au traité, la France en respectant ultérieurement les clauses).
1968. Les Etats-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne signent le traité de non prolifération (TNP) en faisant la part des Cinq, ayant réalisé des essais avant janvier 1968 (Etats-Unis, URSS, Grande-Bretagne, France, Chine) et les autres Etats auxquels les Cinq s’engagent à ne pas fournir des armes nucléaires ou de les aider en s’en doter. Valable pour 25 ans, ce traité sera prorogé sans limite mais inégalement respecté.

Cérémonie de signature. La négociation du Traité de non-prolifération des armes nucléaires s’est achevée en 1968. Sur cette photo prise le 1er juillet de cette année, l’ambassadeur des États-Unis Llewellyn Thompson (à gauche) signe le traité à Moscou avec le ministre soviétique des affaires étrangères Andreï Gromyko. Assiste à la scène, parmi les membres de l’ambassade des États-Unis et les représentants soviétiques, le Premier ministre soviétique Alexeï Kosygin (troisième à partir de la droite). (AP Wide World Photos)

1972. Autre accord – bilatéral cette fois – entre Washington et Moscou. Ce premier accord sur la limitation des armements stratégiques porte également sur la restriction des armements anti missiles, les deux parties fondant leur sécurité mutuelle sur le fait que l’une et l’autre demeurant vulnérables à une agression déclenchant d’imparables représailles. Encore une situation, historiquement, sans précédent. (En 1967, le stock américain culminait à 32 500 ogives nucléaires et le soviétique à 45 000 en 1986, incroyable potentiel de sur-annihilation, confinant à l’absurde). 
1986. Signature du traité de Washington par lequel Russes et Américains démantèlent respectivement leurs armes nucléaires de portée intermédiaire (de sites de lancement de missiles de croisière), les engins Pershing à l’Ouest, des SS 20, SS 4, SS 5 et SS 22 et 23 à l’est).
1996 En septembre signature du traité d’interdiction complète de tous les essais nucléaires (TICEN). Il est signé par les Cinq mais, en 1999, le Sénat américain refusera de le ratifier. Démantèlement du Centre d’essai du Pacifique et recours à la simulation en ce qui concerne la France (et les Etats-Unis, lesquels cependant, n’ont pas fermé leur Centre du Nevada).
1998 Nouveaux essais indiens en mai et pakistanais en juin, le TICE n’est pas appliqué et la Corée du Nord négocie l’achat de deux réacteurs nucléaires dans le même temps qu’elle aborde la filière des centrifugeuses selon les conseils du professeur pakistanais A.Q. Khan.

Abdul Qadeer Khan, fondateur du programme nucléaire pakistanais. (AP Wide World Photos)

S’il en était besoin le traitement infligé à l’Irak par les Etats-Unis a justifié aux yeux des dirigeants nord-coréens, le recours à l’atome « militarisé » national. Au cours des années 80 et en fonction de l’affaiblissement de l’allié soviétique le directeur d’une usine de traitement du minerai d’uranium, Kim Dae Ho fit campagne « pour fonder la réunification sur la mise au point de l’arme atomique ». On sait, maintenant, que dès le début des années 60, la petite communauté scientifique de Corée du Nord s’intéressa à la science de l’atome. Elle recruta un chimiste japonais Lee Sung Ki qui avait d’ailleurs été enlevé aux siens lors des hostilités de Corée (1950 – 1953) et qui s’est mis au service de Pyong Yang. De son côté Moscou aida la Corée du Nord, les universités soviétiques spécialisées accueillant plusieurs dizaines d’étudiants nord-coréens en atomistique. Ajoutons que le programme intitulé « Atom for peace » annoncé en 1955 par le président Eisenhower fut également un stimulant pour le régime de Pyong Yang, les techniques de l’atome étant largement divulguées.

Accédant peu à peu à la puissance les Etats émergents d’Asie se sont naturellement tournés vers les sciences de l’atome dans le même temps que s’en détournaient les « anciennement industrialisés » en Occident. Ainsi en zone Asie-Pacifique, la Russie par la Sibérie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord sont des Etats possédant le savoir conduisant à l’ « atome militarisé ».

La Chine doit à Hiroshima une révélation qui se montra décisive. Séculairement assurée sinon de sa supériorité, du moins d’une civilisation n’ayant rien à envier à l’extérieur, force lui fut de constater que c’est la science occidentale et non la sienne qui a maîtrisé la désintégration de la matière. D’où une révolution des vieilles certitudes et la préparation d’une nouvelle Chine regardant différemment l’Occident industrialisé et prête à emprunter les mêmes voies pour accéder à la toute puissance.

Dans un tel environnement, on saisit les ressorts de la démarche iranienne. Il est probable que la diplomatie américaine n’a jamais été confrontée à un problème aussi complexe que celui que lui pose l’Iran contemporain et son programme nucléaire. C’est que les acteurs du conflit sont nombreux, imprévisibles, rivaux, à la fois coopérants et adversaires.

Qu’on en juge :

  • D’abord le pouvoir – avec ses rivalités internes – qui siège à Téhéran.
  • Puis, les chiites d’Irak alliés de circonstance des Etats-Unis dans le cadre de la « démocratie », les sunnites irakiens, tantôt poursuivis, tantôt courtisés ; les minorités iraniennes hostiles au pouvoir central ; le Pakistan ravitaillant en armes les opposants au régime des mollah et l’Etat hébreu « travaillant » les Kurdes d’Iran et, naturellement refusant un échange de bons procédés : démantèlement de Dimona (en Israël) parallèlement à la destruction des usines de Natanz et de Arak (en Iran).

Les autorités irakiennes ont vivement démenti les informations de la chaîne britannique BBC 2 selon qui des instructeurs israéliens formeraient des soldats kurdes en Irak, mais elles n’ont pas été en mesure d’expliquer les témoignages et les images recueillis.
Le magazine « Newsnight » du 19 septembre 2006 avait présenté des images exclusives de vastes installations et de ces entraînements. Interop et Colosseum, deux sociétés israéliennes de mercenariat serviraient de couverture à cette activité de Tsahal. Les officiers transiteraient par Djibouti pour masquer leur origine.

Enfin, par-dessus ces ambitions, ces démarches et ces contraintes, il faut aussi tenir compte des intérêts de la Russie et de la Chine, et aussi de l’Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Turquie. C’est beaucoup exiger de Mme C. Rice, Secrétaire d’Etat de M. Bush, traitant le dossier iranien.

Mais il faut aussi prendre l’Histoire en considération et le lourd contentieux irano-occidental. Au début de la Seconde Guerre mondiale les Britanniques et les Soviétiques envahissent l’Iran. Les premiers occupent le sud (route des Indes) et le second, le nord (Caspienne méridionale). Ils ne se retireront qu’en 1942.

Précédemment ont été brièvement rappelées les deux interventions anglo-saxones dans les affaires de l’Iran et dont Mossadegh, puis le shâh Reza Palevi furent les victimes… et Khomeiny le bénéficiaire.

Comme le serait la présidence américaine, dix ans plus tard, obsédé par les approvisionnements en pétrole, Giscard d’Estaing allait non seulement donner une certaine autorité aux appels à la révolte de Khomeiny mais, auparavant, il avait conclu avec le shâh – invité à Paris en 1974 – un accord de coopération pétro-nucléaire. Paris fournirait à Téhéran 5 centrales nucléaires et 1e réacteur de recherche en échange d’un prêt de 1 milliard de dollars destiné à la réalisation du projet Eurodif (enrichissement de l’uranium naturel pour en faire un combustible capable d’alimenter les centrales nucléaires). L’Iran devait obtenir, annuellement, 10 % de la production d’Eurodif. Une société franco-iranienne, Sofidif participerait à 60 % au capital du CEA et pour 40 % à celui de l’Agence iranienne de l’énergie atomique ; la Sofidis disposerait de 25 % des actions d’Eurodif.


1974 - Giscard et le Shâh D’Iran

Centre nucléaire de Marcoule (Gard) le 28 juin 1974 : Le Président de la République française, Valéry Giscard d’Estaing, et son premier ministre Jacques Chirac reçoivent le , souverain d’Iran. Quelque temps plus tard, un accord est conclu pour financer la construction d’Eurodif, usine d’enrichissement d’uranium, absolument indispensable pour alimenter les 58 réacteurs nucléaires que la France va construire.

C’était préparer l’Iran à devenir une puissance nucléaire à part entière. (Un an plus tard Giscard allait réitérer avec l’Irak. Saddam Hussein, reçu à l’Elysée, en sortait pour déclarer : « que l’Irak allait devenir la première puissance nucléaire arabe ». On connaît la suite).

Mais, une fois au pouvoir, Khomeiny renonça à l’accord Eurodif  et réclama le remboursement du milliard de dollars. Paris commença par refuser et gela les comptes franco-iraniens d’autant que Téhéran entendait rester dans le capital d’Eurodif  tout en obtenant le remboursement du prêt. Paris argua de la rupture du contrat mais, jusqu’en 1984 les négociations échouèrent. N’ayant pas encore la « bombe », Téhéran disposait de l’arme du terrorisme : prise d’otages, attentats à Paris en mai 1986, enlèvement à Beyrouth de 4 journalistes, explosion dans le TGV Paris-Lyon, attentats aux Champs-Elysées et en septembre 1986 5 bombes explosent encore à Paris. Le gouvernement français se résigna à rembourser en 3 tranches de 330 millions de dollars. Mais chaque retard dans le paiement fut sanctionné par un nouvel attentat. Les otages furent libérés entre juin 1986 et janvier 1987, mais Georges Besse, artisan d’Eurodif, avait été assassiné (17 novembre 1986) ainsi que le général Audran. Aussi est-il risqué de vouloir « sanctionner » l’Iran. Il semblerait que Washington le sache si Paris l’ignore. Vis-à-vis de l’Iran, la politique pétro-atomique de Giscard d’Estaing avait déclenché une vague d’attentats – et ses dizaines de morts et ses centaines de blessés. L’année suivante une politique analogue conduite avec l’Irak, puis relayée par les Etats-Unis aboutira au chaos actuel.

Aujourd’hui, les Iraniens constatent que des forces armées des Etats-Unis sont stationnées à leurs frontières occidentales (en Irak) et orientale (Afghanistan) et qu’au nord, à cause des richesses énergétiques de la Caspienne, les Occidentaux sont aussi au nord, tandis qu’au sud, croisent les navires de l’US Navy. Cet encerclement rapproche la population iranienne de ses dirigeants, fussent-ils extrémistes.

Aussi, M. Ahmadinejad exploite-t-il aisément les faiblesses des Etats-Unis, tenus en échec en Irak, en Afghanistan et au Liban. Il assistait aux récentes réunions du groupe de Shanghaï et fit cause commune en Amérique latine, avec les régimes opposés à Washington.


M. Ahmadinejad et Hugo Chavez

En gagnant du temps, Téhéran peut envisager un « accommodement » comme celui qui vient de permettre à la Corée du Nord de ne plus figurer sur « l’axe du mal », tout en conservant la demi-douzaine de « bombes A » qu’elle détiendrait ou qu’elle pourrait assembler avec le plutonium déjà produit. La Maison-Blanche a un extrême besoin de « succès » diplomatiques, même chèrement payés et Téhéran en tirerait parti en se prêtant à un compromis. Ce serait, semble-t-il, la position de l’organisation de l’énergie atomique de Vienne (due à la grande sagesse dont fait preuve son directeur, M. El Baradei).


M. El Baradei

On y admet qu’en 2020 la consommation électrique de l’Iran atteindrait 56.000 mégawatts dont 7.000 grâce aux Centrales nucléaires du pays. Et le président iranien, Mohamed Khatami déclarait : … « Si nous voulons produire 7.000 ou 10.000 mégawatts d’électricité nucléaire, nous ne pouvons dépendre des autres pour le combustible des centrales atomiques ».

Et d’annoncer que l’Iran n’était pas isolé, qu’il avait reçu de la Chine 1000 kg d’hexafluorure d’uranium et aussi des centrifugeuses G 2 tournant à des vitesses supersoniques, mises au point par le consortium Urenco (Anglo-germano-hollandais) tandis qu’il négociait toujours avec la Russie pour l’alimentation de la centrale nucléaire de Boucheir.

« Une guerre préventive contre l’Iran est une ultime option qui ne peut être écartée (estimait le sénateur Joseph Lieberman)… mettre des armes nucléaires entre les mains d’un gouvernement qui croit et dit ce qu’il dit des Etats-Unis est dangereux ».

Et voici quatre ans qu’outre-atlantique on se préparerait à cette guerre bien qu’elle ajouterait à l’insécurité générale du monde et au déclin moral des Etats-Unis. 

La concomitance de l’obsession pétrolière – pour le développement – d’une part et l’atome militarisé pour la sécurité dans l’indépendance, d’autre part, ont plongé l’humanité dans la division, le désordre, le chaos, la guerre, le terrorisme d’Etat et de groupe, compromettant à la fois la course à la prospérité et l’aspiration à la sécurité.

II - Le règne des nouvelles techniques d’information et de communication

Tous les gouvernements cherchent à s’assurer sinon le contrôle, du moins l’utilisation intensive des TIC afin de justifier leur politique et d’y rallier l’opinion.

La pratique croissante de la démocratie – ou d’un simulacre de démocratie – implique le recours généralisé aux TIC, instruments normaux de l’exercice du pouvoir, quel qu’il soit.

La puissance d’information – et plutôt de désinformation – des TIC est telle qu’elle permet au pouvoir qui maîtrise ces techniques de créer un monde virtuel aux agencements conformes à ses intérêts.Spéculant sur la complexité de la plupart des grandes affaires nationales et internationales, les gouvernements sont en mesure d’en donner l’image simplifiée, plus intelligible mais déformée, voire trompeuse qui leur convient.

Faire la part de la désinformation est malaisé, et la confusion entre la réalité et l’artifice fait le jeu des pouvoirs.

Relativement récente, l’addition de l’image télévisée à l’écrit et au son, s’est révélée décisive. Grand est son pouvoir de simplification, la succession rapide d’images supprime la réflexion et lui substitue une sensation subjective.La photographie d’un fait ou d’un événement en certifie l’authenticité, le téléspectateur y croit bien qu’à son insu, l’image peut être perfide, trompeuse,et « fabriquée ».

La rétention d’images est une forme passive de la désinformation particulièrement efficace, d’autant qu’elle peut apparaître innocente. Aléatoire est devenue la pratique de la démocratie. D’une part, le pouvoir de persuasion des TIC permet de contourner la réalité et de faire approuver des dispositions conformes au monde virtuel que ces techniques peuvent créer, d’autre part l’image télévisée a inauguré l’intrusion du « crédit de faciès » dans la vie politique.

L’aspect physique d’un cadre politique – silhouette, visage avenant – décide de sa carrière. Ses invisibles capacités n’entrent plus dans l’équation politique quotidienne comme jadis, l’intelligence, la rigueur morale, la compétence, l’éloquence ; seuls comptent « l’extérieur » et la fréquence des images de sa personne.La popularité, c’est-à-dire en définitive, l’accès au pouvoir est fonction du « paraître ».

Il faut être vu à l’écran le plus souvent possible, entrer ainsi dans un grand nombre de foyers et y racoler les suffrages de l’électeur.Ainsi le vedettariat cinématographique est-il devenu la condition de la réussite politique. La manipulation des TIC est parfois conduite de manière cocasse.C’est ainsi qu’à la veille des opérations militaires préparées par l’Allemagne et visant la dislocation de la Yougoslavie, une officine américaine de publicité avait trouvé profit à passer de la propagande touristique en faveur de la Croatie en instrument de propagande au détriment de la Serbie. Et comme un journaliste français (1) s’en montrait surpris, il lui fut répondu que c’était un moyen de gagner beaucoup d’argent…

D’ailleurs, cela n’a pas d’importance car au moins un Américain sur deux ne sait où, en Afrique, est la Bosnie ».

La guerre d’Irak, le traitement de sa malheureuse population ont été justifiés en usant du mensonge délibéré (sur l’existence d’armes de destruction massive introuvables) de même que l’opinion publique avait été « préparée » à l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie par une campagne préalable de diabolisation des Serbes.

En France, la récente élection présidentielle a mis en évidence la puissance du TIC, et plus particulièrement celle de l’image télévisée.Près de la moitié du corps électoral français a été séduit par l’aspect physique d’une candidate que rien ne désignait vraiment à l’exercice des plus hautes fonctions.Elle a été le produit de l’image télévisée.Dans le cadre d’un système électoral où le racolage – démagogique à souhait – vise des millions de suffrages, les TIC sont, évidemment prépondérantes. Et le « crédit de faciès » déterminant.

« Racolage électoral »

Autre aspect inattendu, et comparativement secondaire des interventions des TIC dans la vie de la société : son rôle dans le marché de l’art. Ce n’est plus sa valeur réelle qui caractérise une œuvre d’art mais son prix d’achat. Une planche barbouillée de vert acide, rose tendre et bleu pâle demeure un morceau de bois aussi longtemps que les TIC ne décident pas qu’elle est une œuvre d’art, mise en vente plusieurs millions de dollars. Et plus la somme est élevée, plus grand est l’art. Démarche normale en fin de civilisation après des siècles au cours desquels le beau a été exploré sur toutes ses formes si bien qu’au contemporain il ne reste que l’incongru et le laid comme champ d’action. Grâce aux TIC et à leur pouvoir de persuasion ce domaine est à la fois vaste et rémunérateur.

IIIAffrontement des « anciens industrialisés » et des nouveaux émergents

Le XXIème siècle est manifestement celui du retour, aux sommets de la puissance, des peuples de la zone Asie-Pacifique. La substitution de leur civilisation à celle qui, à l’Ouest, domina le monde durant des siècles ne se fera pas sans douleur.

Évolution du secteur des semi-conducteurs

Ces données permettent d’appeler l’attention sur deux phénomènes :

  • la place croissante de la zone Asie-Pacifique (hors Japon),
  • et la relative sous-consommation de l’Europe en semi-conducteurs, qui, avec plus de trois fois la population du Japon et près d’une fois et demie la population des États-Unis, représente une part inférieure du marché.

 En effet, la mutation des pôles de puissance s’effectuera dans un environnement de crise : à la raréfaction, puis à l’épuisement des énergies fossiles (hydrocarbures) accélérés par les besoins du développement asiatique et par l’accroissement général de la population, s’ajouteront l’insuffisance des ressources en eau potable et aussi les exigences de la sauvegarde du milieu naturel. D’où d’éventuelles tensions, voire des différends meurtriers, les peuples se disputant des ressources inégalement réparties ou devenues insuffisantes.

Milliardaires en vies humaines, Chine et Inde empruntent, pour leur développement, la même voie que celle qui fut suivie par l’Occident, terme général englobant ici essentiellement l’Europe et l’Amérique du Nord. En marche, elles prennent le train du progrès tel qu’il a été conduit pendant deux siècles dans le cadre de la « civilisation industrielle » euro-atlantique.

Rassemblant, dans moins d’un quart de siècle, quelque 3 milliards d’habitants, soit la moitié de la population mondiale d’aujourd’hui, Chine et Inde détiennent un formidable potentiel de travail, avec près d’un milliard d’actifs.

Et cela ne relevant que de deux gouvernements. C’est dire la très grande capacité de production de ces deux Etats dominant déjà les autres en zone asiatique, ne serait-ce que par leur masse et les privilèges qu’elle confère. En théorie ces deux peuples seraient en mesure de satisfaire, sinon tous les besoins du monde en produits de consommation courante, du moins en équipements, limitant par des coûts de fabrication très bas toute production -ou presque- hors de chez eux.

A l’Ouest nous nous habituons mal aux grands chiffres, communs en Asie Pacifique. Milliardaires en vies humaines, Chine et Inde peuvent se permettre d’afficher des ambitions surprenantes qu’ils étayent sur de vastes réalisations. Tous a été dit et écrit sur les taux de croissance à deux chiffres, les énormes réserves de change, mais aussi les conditions d’existence précaires de centaines de millions d’habitants, aussi bien en Chine qu’en Inde.

Rappelons quelques unes de ces ambitions et de ces réalisations :

  • Pékin s’est donné comme objectifs de construire 30.000km de voie ferrée d’ici à 2020, et aussi 35.000km d’autoroutes, d’urbaniser la population à 45% , de créer annuellement 15 millions d’emplois. En quête d’énergie, sous toutes ses formes, le gouvernement chinois a envisagé la construction de quelque 30 centrales nucléaires parallèlement aux gigantesques barrages construits pour utiliser le réseau hydraulique du pays.


Chine : Barrage des Trois Gorges

Il s’agit, chaque année, de multiplier par 7 la production d’énergie électrique (et de construire 8 centrales thermiques mensuellement). Et aussi, de l’aménagement de 30 nouveaux aéroports, de reloger les ruraux dans 400 villes nouvelles de chacune 1 million de nouveaux citadins, en moyenne. Il s’agirait également de porter la classe moyenne, une centaine de millions, à au moins 200 millions en dix ans, en sachant que 130 millions vivent avec l’équivalent de 1 dollar/jour et qu’il faut aussi, simultanément améliorer leur sort. Egalement ambitieux, sont les projets et les réalisations de la Chine en ce qui concerne l’espace et l’armement en envisageant, dès maintenant d’y occuper la 3ème place derrière les Etats-Unis et la Russie…avant de les devancer.

La population de l’Inde, d’ici une trentaine d’années, aura dépassé, numériquement celle de la Chine. A la différence de celle-ci, elle bénéficie dans ses relations avec les « anciennement industrialisés », de la présence prolongée des Britanniques. Une des formes de sa richesse est la jeunesse de sa population, un Indien sur deux aurait moins de 25 ans (soit 550 millions).

Comme la Chine elle comporte une forte classe rurale -700 millions- travaillant des parcelles de petites dimensions et avec des moyens encore rudimentaires, si bien qu’il y a migration vers les villes … et la nécessité d’en créer de nouvelles, par centaines. Cette « armée de réserve », en Inde comme en Chine, peut servir de « régulateur des salaires », les ruraux étant admis à la ville lorsque les salaires augmentent.

Mais l’Inde apporte à la coopération internationale une importante main- d’œuvre, très qualifiée, aux traitements modestes.

Par exemple, par dizaines de milliers, annuellement, des ingénieurs, ou encore 12 à 15 000 docteurs en chimie. Et aussi des milliers de spécialistes travaillant dans les TIC, l’Inde exportant, en outre, pour plus de 10 milliards de dollars, chaque année, des logiciels et des systèmes de gérance à distance. Aussi, entre-t- elle victorieusement dans l’ère post-industrielle. Mais sans pour autant négliger les industries de main-d’œuvre. La puissante firme TATA MOTORS n’envisage-t-elle pas de fabriquer en grande série, des voitures automobiles qui seraient vendues moins de 2 000 Euros l’unité ?

A côté de l’énorme potentiel de production que représentent, maintenant –productivité croissante aidant- les quelque 2 milliards de productifs mondiaux, les TIC ont joué leur rôle et facilité la mondialisation des échanges.

Les « anciennement industrialisés » ont visé le marché mondial, et pour ce qui nous concerne ici, celui des grandes puissances émergentes de la zone Asie-Pacifique avec ses 3 milliards de consommateurs.Sans trop se soucier qu’il y a parmi eux aussi, plus d’un milliard d’actifs -et même de « sur-actifs »- comparés aux normes du travail « occidental ».En retour il fallait donc s’attendre à subir les effets d’une concurrence faussée par les coûts d’une main-d’œuvre encore longtemps peu rémunérée bien qu’aussi qualifiée.

La conquête de ce vaste marché, ne serait-ce que d’une fraction, a imposé des transferts de technicité qui ont contribué à accroître la qualité de la production locale tandis que celle-ci, exportée vers les marchés des « anciennement industrialisés » y figeait, puis y stérilisait la production, modifiant l’assiette de leur économie.

Au cours des dernières années, les unes après les autres, de nombreuses activités industrielles et commerciales des « anciennement industrialisés » ont cessé, ou ont été préparées à renoncer faute d’être en mesure de produire à des prix rivalisant avec ceux pratiqués en zone Asie-Pacifique.


Usine textile en Chine

Ce fut le cas des textiles, de l’habillement, de l’industrie du jouet, de celle de l’électronique ménagère, des ordinateurs, des constructions navales, et ce sera aussi le cas du matériel ferroviaire, de la pharmacie, des services à distance, de l’aéronautique, des techniques de l’atome, de l’espace.


Lenovo, le constructeur chinois d’ordinateur s’est fait connaître en rachetant la division PC à IBM fin 2004 pour 1,25 milliard de dollars.

Avant de mettre la clé sous la porte, les « anciennement industrialisés » ont tenté des délocalisations en Europe, vers l’Est ou vers le Sud mais sans pouvoir rejoindre les conditions de production de la zone Asie-Pacifique et en ajoutant au chômage local.
Si, demain, ainsi que c’est annoncé, la Chine et l’Inde exportent leur production automobile, mettant sur le marché des voitures vendues entre 1700 et 3500 euros, personne sur ce versant du monde, ne pourra relever un tel défi.

Encore moins outre-atlantique où, déjà, la production automobile japonaise menace une industrie américaine qui fut mondialement majeure.

Si, comme le déroulement des événements le donne à penser, l’innovation et la production dont se montre capable la zone Asie-Pacifique en venait à dominer celles de l’Occident, celui-ci serait tenu de s’accommoder d’une sorte de colonisation économique, ne vivant que de l’exploitation de son rayonnement et de sa splendeur passés. D’abord une économie de services puis perdant pied dans ce domaine également, des activités secondaires dépendant des loisirs des futurs trop riches.

Le charbon d’abord, le pétrole et le gaz naturel ensuite, autrement dit des formes d’énergies puisées dans la nature, à relativement bon compte, ont puissamment contribué à façonner la société occidentale, et dans la foulée, fort inégalement, le reste du monde.Et ce qui a été ainsi accompli aux cours des deux derniers siècles est irréversible. Si l’Occident faiblit, l’Asie-Pacifique reprend le flambeau permettant, et sans doute amplifiant, ces acquis.

Le XXIè siècle est celui de la mutation d’une énergie à une autre, laquelle reste à trouver et à développer. Ce sera l’objectif de la seconde moitié du siècle et la question se pose de savoir ou naîtra cette énergie, ou plutôt, où naîtront ces énergies de remplacement, sur quel versant du monde ?

Qui, initialement du moins, en aura le monopole ?

Et à quel prix ces énergies nouvelles seront-elles commercialisées, déterminant une nouvelle forme de société ?

Au cours des deux derniers siècles, de plus en plus exploitées, les énergies naturelles disponibles ont donc contribué –fort inégalement, certes- à l’amélioration générale des conditions d’existence. Mais dans le même temps Pétrole et Gaz naturel ont provoqué, de graves conflits, les non producteurs s’en prenant aux terres de pléthore. En revanche, simultanément, « l’atome militarisé » a figé les tensions évitant qu’elles dégénèrent en guerre d’extermination comme celles qui déchirèrent la première moitié du XXe siècle.

Mais l’heure de l’épuisement de cette forme d’énergie approche car la demande croissant -50% de plus au cours du prochain quart de siècle- vide les gisements exploités. A cet égard les experts sont pessimistes bien qu’il y aurait encore d’importantes ressources, mais dont il sera coûteux de tirer parti.Avant que la planète ait fourni ses derniers hydrocarbures, ceux-ci seront plus chers. Déjà, au cours de l’année 2006, quelque 200 milliards de dollars ont été dépensés pour trouver dans le monde de nouvelles sources d’énergie.La contraction puis la fin de la rente pétrolière vont bouleverser les économies, et les conditions d’existence des pays producteurs ainsi que leurs rapports avec les Etats grands consommateurs. La Russie a raison de hâter sa montée en puissance, si la Chine et l’Inde seront libérées du poids des importations d’hydrocarbures et les pays producteurs du tiers-monde, à nouveau plongés dans la précarité. Donc, en matière d’énergies, une fin de siècle fort différente, politiquement, de ses débuts.

Enfin, autres caractéristiques du temps présent et des prochaines décennies, l’affrontement socio-économique des « anciennement industrialisés » et des « grands émergents » tourne à l’avantage de ces derniers.


Les dépenses militaires des USA depuis 1998

Ils marquent des points dans la guerre économique tandis que les premiers, sous l’égide des Etats-Unis, en restent à l’épreuve de force pour tenter de pérenniser leur prédominance.

Pierre M. Gallois
5 octobre 2007

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