Natascha Kampusch.

La liberté est une prison.

Mercredi 28 octobre 2009 // Le Monde

Certains disent qu’elle devrait retourner dans sa cave ; tout l’argent qu’elle a gagné avec son histoire ! Toutes ces questions auxquelles elle ne veut pas répondre ! Sa précocité, sa célébrité ! Natascha Kampusch est assise au bord du Danube, le ciel est bleu, son visage blanc. Non, elle ne donne pas d’autographes. Oui, dans l’ensemble elle va bien ; mais les gens, l’enquête, tout ça, ça fait parfois beaucoup. « Je dois tout le temps me défendre d’être ce que je suis. » Que les gens parlent, se retournent sur son passage, de toute façon elle n’y peut rien. » « J’ai l’impression d’être une plante qui part à la dérive, qui prend brièvement racine, puis qui flotte de nouveau au large. » Son regard effleure la surface de l’eau. C’est à quelques kilomètres de là que Natascha Kampusch a été enlevée quand elle avait 10 ans.

Le matin du 2 mars 1998, alors qu’elle se rend à l’école, elle voit un homme devant elle. Elle songe à changer de trottoir mais continue sa route. L’homme l’entraîne dans un minibus blanc, roule vers Strasshof et l’enferme dans un cachot construit sous son garage. La police autrichienne lance la plus grande opération de recherche de toute son histoire, contrôle plus de 700 fourgonnettes blanches, sonde l’eau et étudie les lieux depuis les airs. Rien. Ce n’est que le 23 août 2006 que Natascha Kampusch parvient à s’enfuir - au bout de huit ans, cinq mois et vingt et un jours.

Son histoire fait immédiatement le tour du monde. Natascha Kampusch, que tout le monde tenait pour morte depuis longtemps, Natascha Kampusch est vivante. Deux semaines après cette révélation sensationnelle, on voit apparaître devant les caméras de la télévision autrichienne une jeune femme pâle vêtue de bleu lavande qui s’exprime comme le major de promotion d’une grande école. « A l’époque, j’étais comme je suis quand on me laisse vivre sans entraves, confie- t-elle aujourd’hui. Dans ma cave, je touchais à la perfection, à la plénitude. Mais, aujourd’hui, les gens m’ont pris mon moi. »

Elle est devenue un matériau, le sujet de livres, de pièces de théâtre et de conversations de bistrot - d’autant que les circonstances de son enlèvement ne sont toujours pas éclaircies. Nombreux sont ceux qui la critiquent, qui s’interrogent, qui ne comprennent pas comment elle peut être si forte. Une victime ne se comporte pas comme ça, disent-ils. Certains la mitraillent avec leur portable sans lui demander la permission. D’autres la bombardent de piques verbales : « C’est quoi les plantes qui poussent en cave ? » ou « Etat neuf jamais sortie du garage ».

En 2007, Natascha Kampusch tente de contribuer à l’image que les Autrichiens se font d’elle en animant une émission de télévision. Quand elle verse 25 000 euros aux victimes de l’affaire d’Amstetten ( petite ville autrichienne où un homme avait séquestré sa fille pendant vingt-quatre ans et lui avait fait sept enfants), certains lui demandent de l’argent dan la rue. Elle se rend à l’opéra avec Ingrid Betancourt l’ancienne otage des rebelles colombiens. Elle se rend au festival de Salzbourg avec le prince Mario-Max de Schaumburg-Lippe. Son mondé est sans limites pendant un instant ; Puis à nouveau minuscule. « Je vis dans l’anxiété, je suis devenue un bernard-l’hermite. » Les choses qu’elle a vécues, elle ne peut les partager avec personne ou presque. Des amis ? Non, elle n’en a pas. Les gens qui font un bout de chemin plus ou moins long avec elle, elle préfère les vouvoyer. L’intimité doit rester quelque chose de particulier. « J’ai peur d’être abandon- née, de rester toute seule, murmure-t-elle. Seule, comme à Strasshof. La maison gris souris de Wolfgang Priklopil se trouve à la périphérie de la ville, dans un quartier dont les rues portent le nom de grands poètes allemands. De grands arbres, une piscine couverte de mousse. Le garage. Quelques marches. La porte blindée. Cinq mètres carrés pendant huit ans et demi. Les images dans sa tête. La radio, la voix du monde. L’exiguïté, le froid. Noir comme la nuit. C’est ici qu’un homme voulait élever la femme de ses rêves. Mais c’est ici qu’une petite fille est devenue forte. « Il m’a enfermée en tant que moi, explique Natascha Kampusch. C’était d’une telle authenticité. Il voulait que je devienne encore meilleure. C’est pour cela qu’il fallait qu’elle soit encore moi, cette personne qu’il opprime, décourage, tourmente et frappe - il fallait que je sois moi. »

Ludwig Koch, son père, fait imprimer des milliers d’affiches avec la photo de sa fille disparue et les distribue dans tout Vienne. Il aiguillonne les enquêteurs, ne cesse d’apporter lui-même de nouveaux indices. Plus tard, il engage un détective privé et passe au peigne fin le milieu pédophile de Bratislava.

Le mot « heureux » est selon lui bien faible pour exprimer ce qu’il a ressenti quand Natascha a refait surface. C’était grandiose, le bonheur parfait. Le père et la fille n’ont cependant plus de contacts aujourd’hui. C’est l’influence de son environnement, pense Ludwig Koch. Car i., Wolfgang Priklopil, qui s’est jeté sous un train où Natascha s’est enfuie, avait des complices, n’est pas impensable. Koch, infatigable, recherche toujours la vérité, toute la vérité.

La rumeur selon laquelle on ne connaît que la moitié de l’affaire s’est propagée tout de suite après l’évasion de la jeune fille. En février 2008, le ministère de l’Intérieur a donc fini par mettre sur pied une commission d’enquête composée de six personnes pour déterminer ce qui n’avait pas fonctionné dans l’instruction de l’affaire. Mais cette commission cherche essentiellement à savoir si plusieurs personnes étaient impliquées dans le rapt et, dans l’affirmative, pourquoi Natascha Kampusch persiste à dire qu’il n’y en avait qu’une.

L’ex-captive a l’impression que la commission fait pression sur elle par l’intermédiaire de la presse autrichienne. « La victime en danger de mort », clame une manchette ces derniers jours. On en redoute désormais une autre, dans le style : « Natascha Kampusch retrouvée morte ». Pourquoi ne serait-elle en danger que maintenant ? Mystère. ? Y aurait-il une sorte de tactique derrière les nombreuses déclarations des membres de la commission ? Mystère. Tout cela est un calvaire pour Natascha Kampusch. Les questions insistantes, les attaques. Plus cette jeune femme de 21 ans devient la proie du monde extérieur, plus elle se replie. Etre seule dans son appartement, c’est sa dernière liberté. Ici, elle fait pousser des cactus, elle peint. Avant, elle aimait bien faire des photos à l’extérieur, confie-t-elle, mais aujourd’hui elle déteste qu’on la prenne en photo comme si elle était une curiosité touristique. Elle préfère les clichés mis en scène, chez elle ; elle photographie des natures mortes. Elle n’aime pas qu’on la reconnaisse dans la rue et qu’on s’écrie : « C’est Natascha ! »

C’est comme une vie sous occupation étrangère, déclare-t-elle. C’est presque comme en 2006, quand des centaines de paparazzi campaient devant l’hôpital général de Vienne - 700 000 euros pour le visage le plus convoité du monde. Autour d’elle, famille, conseillers, pédagogues et psychiatres. Des infirmiers qui la surveillent quand elle dort, des médecins qui décident des questions des enquêteurs et des heures de visite de ses parents. « Et moi en second Kaspar Hauser, ç’aurait très bienfait leur affaire. »

Ma fille n’est pas malade, affirme son père. Sa fille est toujours pâle ; aujourd’hui encore, elle fuit le soleil. Le chemisier est bleu lavande, le vernis à ongles aussi. Elle a soif de connaissance. Elle est bonne en histoire et en géométrie et ne fait que ce qu’elle juge bon. Elle ne veut pas qu’on tourne un film sur elle ni qu’on écrive d’autres livres. Elle soutient PETA, une organisation de défense des animaux. Ça lui fait de la peine qu’on capture des êtres vivants. Elle ne mange pas de viande. Enfance insipide, jeunesse volée, dit-elle. « Toute ma vie j’ai eu l’impression d’être en attente, confie-t-elle. Maintenant, j’espère que le film va bientôt commencer. »

Un qui doit revenir en arrière, c’est Ludwig Adamovich. Il y a près de dix-neuf ans, il présidait le tribunal constitutionnel et à ce titre était censé être le premier garant de l’Etat de droit. Aujourd’hui, à bientôt 77 ans, il dirige la commission d’enquête sur l’affaire Kampusch. Son bureau se trouve sur la Heldenplatz, à Vienne, le coeur politique de l’Autriche.

C’est de là, entre des piles de dossiers, qu’il pose les questions que tout le monde ou presque se pose. Comment un homme seul peut-il installer une porte blindée de 150 kilos ? Comment fait-on pour maîtriser une enfant récalcitrante tout en conduisant ? Pour Ludwig Adamovich, inspiré par Alexis deTocqueville, ces questions mènent à l’idée juste. Le juriste cite volontiers le Français : une idée fausse mais simple s’impose toujours face à une idée exacte mais complexe.

L’idée est simple : au bout de huit ans et demi, la victime est libre et le coupable mort. Fin. Ludwig Adamovich entend bien aller plus loin et s’interroge ; Quel rôle joue Ernst H., l’homme que le ravisseur a appelé peu après la fuite de Natascha Kampusch ? Pourquoi les enquêteurs n’ont-ils pas pris au sérieux le témoignage d’une jeune fille du quartier qui a assisté à l’enlèvement et assure encore aujourd’hui qu’il y avait deux hommes dans la fourgonnette blanche ? Et, si elle a raison, est-ce qu’il y a des complices qui font chanter Natascha, la menaçant par exemple de rendre publics des documents pornographiques ?

Des questions intimes qui sont depuis longtemps devenues une affaire politique. Le ministère public se montre peu coopératif. Il y a encore quelques semaines, il refusait de communiquer les procès-verbaux du premier interrogatoire de Natascha Kampusch. Des documents peut-être révélateurs ont en outre quitté ses coffres : le journal intime de Natascha et des enregistrements vidéo qui ont été remis à celle-ci immédiatement après son évasion - officiellement, au titre de la protection des victimes.

Six mois après son évasion, la victime revient pour la première fois sur le lieu du crime. Les souvenir les a-t-elle gardées ? Beaucoup ont déjà essayé de lire dans ses sentiments, mais ce n’est pas si facile, assure-t-elle. Les psychologues ont parlé de syndrome de Stockholm, ce phénomène où les otages nouent une relation positive avec leurs ravisseurs. Pendant toutes ces années, Priklopil a été le seul à être là. Il a été son geôlier, mais aussi, d’une façon perverse, celui qui l’a éduquée. Quand elle remplissait son verre, il y avait une récompense. Quand elle avait mal aux dents, elle n’en disait rien pour qu’il ne la prive pas de manger. Elle négociait avec lui l’extinction de la lumière dans le cachot.

« Je me sens complètement déracinée », confie-t-elle. Redevenir enfant, pouvoir agir à la légère, ce serait bien. Ou se faire des amis, aller à sa première fête, connaître son premier amour - tout simplement. Impossible. Tout ce que fait Natascha Kampusch est jugé. « J’ai dû grandir d’un seul coup. »

Elle se tient devant son école, en plein désarroi. Les autres élèves la sifflent parfois quand elle va à ses cours particuliers. Elle est mignonne, la Kampusch, pensent-ils. Que peut-elle répondre à ça ? La vie des gens de son âge est un autre monde. Elle ne sort pas, ne boit pas d’alcool. « Je ne vais quand même pas aller jouer au bingo dans les maisons de retraite », lâche-t-elle. Elle aura de toute façon peu de temps dans les mois à venir.

Ludwig Adamovich a déclaré qu’elle serait probablement interrogée à nouveau. « Je pense qu’elle en sait plus qu’elle ne le dit. »

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