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Napoléon : « Légende et vérité »

Un homme d’État, ou un Criminel de guerre ?

Lundi 2 janvier 2006, par Paul Vaurs // L’Histoire

Pamphlet ? Ce mot sert à dire la vérité qui déplaît. De même que « faire de la politique, « la chose étant dite avec une nuance de mépris », cela signifie, trop souvent, avoir, en politique une option qui n’est pas celle des gens de bien. Il est parfaitement vrai que je n’aime pas Napoléon Bonaparte. Et j’ai dû faire, à son égard, un sérieux redressement personnel. Car j’avais été « mis en condition », sur son compte, comme tous les Français de ma génération, et des générations antérieures. Elève des écoles laïques, d’un bout à l’autre de mes études (et je suppose que c’eût été pire si j’avais été soumis à l’enseignement confessionnel), j’ai été dressé dans le culte de « L’Empereur ».

Il m’a fallu lutter contre moi-même pour comprendre enfin de quoi j’avais été victime. Goût du « dénigrement » ? Le bruit cherché par le moyen du scandale ? Je sais bien, je sais trop, que l’étiquette d’iconoclaste m’a été collée sur le dos ; à cause de deux ouvrages, l’un sur Vigny, l’autre sur Benjamin Constant. J’avais trouvé par hasard —authentiquement par hasard — des documents inattendus des notes de police rédigées par Vigny, d’une part, à l’intention du préfet de la Charente (et le récit, au surplus, de l’arrestation, par ses soins, d’un soldat, en 1856) un billet, d’autre part, de Benjamin Constant au ministre de la police —encore ! Au lendemain du coup d’État de Fructidor, pour lui signaler un prêtre et réclamer qu’on « l’éloignât » un prêtre qui fut, en effet, si bien éloigné » qu’on l’envoya mourir en Guyane.

J’ai publié ces documents parce qu’il n’était pas question de les passer sous silence et qu’ils jetaient de précieuses clartés sur deux personnages célèbres. Mais je me suis si peu spécialisé dans la manière hostile que les trois quarts de mes travaux ont été consacrés à des « défenses et illustrations » de Jean-Jacques Rousseau, de Lamartine, de Flaubert, de Hugo, de Zola, de Jaurès, etc...

Oui, une passion en moi. Celle de me rendre compte, de bien regarder, de bien savoir, de bien comprendre. L’horreur de m’en laisser conter ; tout faire pour refuser, comme disait Hugo, que l’on me « monte sur la cervelle ». Et, croyez-moi, j’ai beaucoup plus de joie à découvrir que tel (Zola, par exemple) que l’on m’avait décrit hideux, était en réalité admirable, beaucoup plus de joie que je n’éprouve de plaisir à l’opération inverse. Pas gai, de reconnaître immonde ce que l’on a cru noble. Mais la vérité avant tout.

Je n’avais pas choisi d’étudier Bonaparte. Cette enquête m’a été demandée. Je l’ai entreprise et je l’ai menée de mon mieux, m’apercevant, en cours de route, que mes observations rejoignaient celles de certains hommes peu négligeables, comme Lamartine et comme Michelet. Et je viens, cette année, de constater que quelqu’un d’autre aussi, dont je savais peu de choses, Tolstoï, avait eu les mêmes sentiments que moi. Réflexe du Slave devant l’homme de Borodino, l’agresseur de son pays ? Non, car il suffit de bien lire La Guerre et la Paix pour voir que les sévérités de Tolstoï n’épargnent aucun conquérant ; et il y a dans son livre, sur les mobiles des généraux (des généraux russes comme des autres) un paragraphe trop peu connu, et qui en dit long. Simplement, Tolstoï avait compris —ouvrez son Journal, 1857, le récit de sa visite aux Invalides —, il avait compris, après s’être informé, ce qu’était, au vrai, l’homme proposé à l’admiration de l’univers dans son sarcophage de porphyre rouge ; et il l’écrit en toutes lettres un « bandit » ; terme dont la traduction littérale, en anglo-américain d’aujourd’hui, est gangster.

Je souhaiterais apporter quelques clartés sur les comportements et l’identité intérieure de l’aventurier Corse devenu, par des chemins qu’il faut connaître et grâce à des concours indispensables et bien calculés, le maître absolu de la France durant les quinze années qui aboutirent à laisser ce pays exsangue, ruiné, et réduit à des limites plus étroites même qu’en 1792.

Voyons un peu, d’abord, d’où sortait l’individu, et ce qu’il fit, au juste, jusqu’à sa vingt-quatrième année (1793). Les Bonaparte — ils prononçaient leur nom « Bouonaparté » — sont des Italiens installés en Corse depuis le XVII° siècle, le premier étant, semble-t-il, le commis d’une banque génoise auprès de Sa succursale d’Ajaccio, et commençons par observer qu’ils sont bien loin, très loin, d’être « ces Bourbons de l’île » en qui l’empereur les métamorphosera, dans une de ses galéjades, innombrables, de Sainte-Hélène. Car Buonaparté, qui sera le père de Napoléon est un personnage peu sûr, intrigant, débrouillard, escroc sur les bords. Epoux d’une fille de quatorze ans, il a une vilaine histoire, l’année suivante, à Rome — qu’était-il allé y faire ?— avec une jeune personne qu’il a engrossée, puis abandonnée, se repliant en hâte sur Ajaccio, muni de cinquante écus qu’il a empruntés et qu’il oublie de rendre. En 1768, Louis XV achète la Corse aux Génois, ce qui met en fureur la plupart des autochtones. On s’accommodait déjà fort mal de la domination génoise, pourtant relâchée ; La domination française se révèle autrement lourde, et ces occupants ont un dialecte inintelligible. Résistance. Insurrection. Le chef des rebelles se nomme Paoli. Carlo Buonaparté s’est mis fougueusement à son service.

Paoli, en 1769, subit une lourde défaite, et doit s’expatrier. Carlo Buonaparté, aussitôt, change de camp, passe du côté des vainqueurs, collabore avec eux, et ferme en souriant les yeux sur la liaison affichée de sa très jeune femme, Letizia, avec le gouverneur français Marbeuf — un homme de plaisir que Paoli traitait de « pacha luxurieux ». Il est vrai que Paoli manquait, paraît-il, de moyens. Napoléon racontera lui-même, gaillard, que sa mère (cette « femme de Plutarque », selon M. Louis Madelin riait beaucoup de Paoli, dans sa jeunesse : galant, certes, Paoli, disait-elle, mais incapable.

Carlo et Letizia Buonaparté vont tirer mille avantages de leur dévouement à la personne du gouverneur. C’est lui qui va faire désigner Carlo comme député de la noblesse aux Etats de Corse que Louis XVI réunit à Versailles en 1777 ; et, quelques mois plus tard, Marbeuf obtient de la Cour que les deux fils aînés de Letizia (Giuseppé et Napoléoné, que sa mère appelle « Nabou » soient pris en charge par la France, qui paiera leurs études : à cet effet, Carlo s’est fait établir, sur le conseil de Marbeuf, un « certificat d’indigence » par les autorités d’Ajaccio.

Des années studieuses passées par le jeune Buonaparté à l’Ecole militaire de Brienne, retenons un détail ; c’est là que surgit le premier de ces documents frauduleux dont s’entoure la mémoire de « l’empereur » une lettre qu’il aurait écrite en avril 1781 — il a onze ans et demi — et dont la perfection « stupéfie » M. Madelïn ; Une lettre à ses parents, d’une langue et d’une orthographe impeccables, à neuf ans, quand il avait débarqué sur le continent, il ne savait pas un mot de Français ; progrès, comme on voit, foudroyants ; et quelle grandeur dans le ton ! Quelle divination, déjà, de sa supériorité ! Ses condisciples, il les écrase de son mépris « il n’y en a parmi eux, pas un seul qui ne me soit très inférieur par les sentiments dont mon âme (son âme de onze ans et demi) est enflammée ». Bornons-nous, pour apprécier l’authenticité de l’épître, à la rapprocher de deux billets, incontestables ceux-là, et du même rédacteur, l’un de juillet 1786 (dix-sept ans), l’autre de février 1793 (vingt-quatre ans). Le premier est adressé à un libraire. Le second est à son colonel, pour lui faire savoir qu’il se rend de Bonifacio à Ajaccio. Ainsi, lui explique-t-il, Je me trouverai le plus près de voir les nouvelles des commissaires. J’entends toujours pour « J’attends de vos nouvelles. Je vairai [sic] de travailler à éclairer l’opinion ». Suffisamment « éclairée », je pense, par ces deux textes, notre « opinion » à nous sur la lettre-miracle de 1781.

À seize ans, Buonaparté qui cache son prénom inusuel, ses camarades de Brienne ont été grossiers à ce sujet, traduisant son « Napoléoné en « La-paille-au-nez ». Il signe donc « C (pour Carlo, sans doute) « de Buonaparte » est nommé sous-lieutenant au régiment dit « de la Fère », dont une partie tient garnison à Valence. « Dans cette année de l’ancien régime, énonce avec majesté M. Jacques Bainville, tout était sérieux ». J’en veux pour preuve, en effet, que, sous Louis XVI, la moitié — je dis bien la moitié — du budget de la guerre était absorbée par la solde des officiers. Quant aux sous-lieutenants de seize ans, je doute un peu de l’ascendant que pouvaient exercer sur la troupe, en dépit de leur particule et de la morgue requise, ces garminets à épaulettes, et surtout le Carlo-Napoléoné. de taille brève ( 1m 64) et court de pattes. Mais l’usage, chez ces jeunes gens (on le constate en examinant la carrière militaire d’un sous-lieutenant du même âge, François René de Chateaubriand), l’usage de ces messieurs était de multiplier les absences. L’officier Buonaparté sera pratiquement un éternel permissionnaire. Voyez plutôt.

  1. Arrivé à Valence le 3 novembre 1785, il demande, l’été suivant, un congé de six mois. Il s’en va le 1 er septembre 1786 ; Mais ses six mois deviennent un an, et il ne rejoint son régiment (à Auxonne) que le 30 septembre 1787.
  2. A peine de retour, il redemande, en novembre, un congé, et reste absent jusqu’à fin juin 1788.
  3. Nouveau congé, de six mois, début septembre 1789. Six mois qui en feront seize. Bonaparte se libère de son service toute l’année 1790 et ne reparaît où il aurait dû être depuis le 1er mars 1790, que le 12 février 1791.
  4. Nommé lieutenant (pour son assiduité, sans doute) en juin 1791, il sollicite, le 1er septembre 1791, un quatrième congé, de trois mois, qu’il étire, de lui-même, jusqu’en mai 1792.

Au total, en sept ans (1785-1792), cet officier de fantaisie n’aura passé que trente-deux mois à faire le métier pour lequel l’Etat le rétribuait. Notons au surplus que la France est en guerre, avec l’Autriche, depuis le 20 avril 1792. Le 6 juillet, le roi annonce que les Prussiens se mettent en marche pour l’invasion, et, le 11 juillet, proclamation de la Patrie en danger. Bonaparte s’est rendu à Paris pour enlever sa nomination de capitaine —elle va bon train, sa carrière, en dépit de ses étranges états de service — mais ce qui se déroule du côté de l’Argonne n’intéresse à aucun degré ce capitaine tout neuf qui redemande et réobtient un cinquième congé (et même une avance sur sa solde). Et le voilà reparti pour la Corse.

Car seule la Corse l’intéresse et ce qu’il y manigance depuis des années. Le danger de la Patrie est le moindre de ses soucis, pour la bonne raison que, pour cet officier français, la France — qui l’entretient et le paie — est si peu sa « patrie » qu’il la déteste, qu’il la hait et qu’il travaille en secret contre elle, afin de réussir, en Corse, une opération toute privée.

Aurais-je risqué un mot excessif ? (Ma manie, bien connue, du pamphlet). Haine de la France ? Eh bien, lisons. C’est de l’officier en garnison à Auxonne.

Féroces et lâches, les Français joignent aux vices des Germains ceux des Gaulois. Ils constituent, le peuple le plus hideux qui ait jamais existé. Antérieurement, à Goubico, greffier des Etats de Corse. Continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime ?Continuerons-nous à voir tous les emplois que la nature nous destinait occupés par des étrangers ? — et des gens, ajoutait-il, très aristocrate, dont, pour la plupart, « la naissance est abjecte ». A son oncle Fesch, le futur cardinal ; « Les Français ! Avons-nous assez souffert de leurs vexations ? ; Qu’ils redescendent au mépris qu’ils méritent.

Les dispositions réelles du jeune Buonaparté à l’égard de la France sont celles du colonisé de fraîche date qui profite de l’oppresseur, qui s’est fait, pour vivre, et cachant son jeu, mercenaire à son service, mais ne songe qu’à tirer parti contre lui des avantages dont il lui est redevable. La lettre à Goubico est explicite ces emplois lucratifs que la nature destinait s aux Corses, chez eux, il s’agit d’en chasser les odieux détenteurs étrangers. Et l’emploi qu’il vise, quant à lui, ce n’est pas autre chose, après l’expulsion des Français, que la souveraineté — sous un titre quelconque — l’effective souveraineté, à son profit, sur l’île, ses habitants et ses ressources. Le malheur est qu’il y a déjà quelqu’un qui brigue l’affaire et qui a pour lui toutes les chances. C’est Paoli, le vieux Paoli (soixante-quatre ans en 1789, et le petit Buonaparté en a vingt). Appliquant dès lors une tactique dont il se servira longuement pour son ascension, Napoléoné entreprend de circonvenir Paoli par le moyen de la reptation doucereuse, cajoleuse. Sa méthode est de se servir de qui se trouve, pour l’instant, mieux placé.

Le pied à l’étrier, grâce à cet auxiliaire indispensable, en attendant l’heure où les circonstances, des appuis plus considérables, et une habileté sans scrupules, lui permettront de l’évincer et de lui passer sur le corps. Mais la difficulté, ici, vient pour Buonaparté du nom qu’il porte. Paoli n’a pas oublié le tour affreux que lui a joué, vingt ans plus tôt, Carlo, le père. (Il a disparu, il est mort, et le fils ne cache pas qu’il s’en félicite). Carlo, on s’en souvient, avait plaqué net Paoli en 1769, dès qu’il l’avait battu, pour passer sur-le-champ à la « collaboration » et accrocher sa barque à celle du gouverneur Marbeuf. S’appeler Buonaparté, c’est, en conséquence, se recommander fort mal auprès de Paoli.

Comiques et prodigieux d’imposture, les propos sur ce point, du hâbleur de Sainte-Hélène Paoli voulut en gagner, me serra sur son coeur, me dit que j’étais un héros. Mais il ne put réussir auprès de moi. Elevé en France, j’étais Français et ne respirais que les idées françaises. Au vrai, le 12 juin 1789, le sous-lieutenant Buonaparté avait adressé à Paoli une missive adorante, annonçant une Histoire de la Corse qu’il se proposait d’écrire et qui lui serait dédiée Quand je naquis, la Patrie périssait ; trente mille Français vomis sur nos Côtes noyaient la liberté dans des flots de sang. L’esclavage fut le prix de notre soumission. Accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur, nos compatriotes vivent méprisés (etc... etc...). Paoli se méfie, comme on peut bien le penser. Il répond froidement, écartant l’idée de la dédicace, conseillant au jeune homme la patience.

Mais ledit jeune homme est sans patience, et suit son plan. Il dirige contre Buttafuoco, député de Corse à l’Assemblée Nationale, et non-paoliste, une furieuse attaque dans laquelle, ennemi décidé, maintenant, des brigands à parchemins (c’est-à-dire tes nobles), et des « fakirs cloîtrés » (c’est-à-dire les prêtres), il s’écrie, lyrique : « O Mirabeau ! O La Fayette ! O Paoil ! » Ce n’est pas sans dessein qu’il nomme Mirabeau le premier. Mirabeau (a-t-il reçu, à son ordinaire, de l’argent pour cette tâche ? Rien n’est moins impossible) travaille à faire amnistier Paoli et à lui rouvrir son île ; et lorsque Paoli est autorisé à regagner la Corse, Buonaparté fait tendre sur la maison paternelle un calicot enthousiaste. » Vive la Nation ! Vive Mirabeau ! Vive Paoli ! ».

Il se dépense, on le voit, il ne néglige rien pour s’assurer le marchepied Paoli. Peines perdues, hélas ! Napoléoné tente de pousser son frère Giuseppé — lui-même n’a pas encore l’âge requis —au Directoire départemental. Paoli contrecarre la manoeuvre : C’est raté, et l’on grince des dents, en famille. L’année suivante, désignation des membres de l’Assemblée Législative. Si l’on parvenait à faire de Joseph un député, quel atout ! Paoli, une fois de plus, fait barrage, et Joseph reste sur le carreau. Le vieux chapon est décidément odieux. Au surplus, la situation irrégulière du cadet, en Corse, lui a valu, le 29 décembre 1789, un rapport à Paris, trop explicable, du commandant de la place d’Ajaccio « Ce jeune officier a été élevé à l’Ecole Militaire. Sa soeur est à Saïnt-Cyr. Sa mère a été comblée de bienfaits par le Gouverneur. Il serait mieux à son corps, car il fomente sans cesse ».

En mars 1792, Buonaparté, qui a reparu dans sa ville natale pour la quatrième fois, essaie quelque chose pour son compte, et non plus dans l’ombre de Joseph. Les Ajacciens doivent élire un « lieutenant-colonel en second » pour leur garde nationale. Carrément, le petit lieutenant d’artillerie se présente pour ce haut grade, Paoli est contre lui ? Tant pis on verra bien et il y a en Corse, pour les élections, des procédés traditionnellement spéciaux. Le clan Buonaparté s’arrange pour séquestrer, de vive force, le commissaire du gouvernement, Muratti. Bagarres pendant le scrutin. Manipulation des urnes. Le résultat sera remarquable 492 inscrits et 522 voix pour Napoléoné. Il est élu. Et quelques jours plus tard, il tourne sa garde nationale contre les soldats de la citadelle, sous prétexte que le colonel Maillard, leur chef, a fait acte de cléricalisme, le jour de Pâques. Le colonel Maillard n’en revient pas de voir un officier du 4° régiment d’artillerie, mué en lieutenant-colonel local, diriger une émeute contre l’armée régulière.

Septembre 1792. Pendant que les Prussiens avancent sur Paris, l’agité corse, reparu chez lui pour la cinquième fois, et qui a trouvé moyen de se faire nommer capitaine, à Paris — s’occupe des élections à la nouvelle Constituante (dite, à l’américaine, Convention). Il faut bien une Constitution nouvelle à la France, puisque la monarchie a sombré, le 10 août. Joseph, inlassable, et sans cesse aiguillonné par son frère, s’est présenté, bien entendu. Mais c’est encore une déception, et encore et toujours par la faute de Paoli.

Cependant Paoli va se couler, parce qu’il a horreur de la République et qu’il pense du nouveau régime ce qu’en pense La Fayette, lequel, chef d’un corps d’armée, et face à l’ennemi, a déserté le 19 août, plutôt que de servir une France dont la structure ne lui convient plus, et qui s’encanaille avec Robespierre et ses gueux. Les délégués de la Convention en Corse, et notamment Salicetti, un nom à retenir ; Buonaparté va miser sur lui reconnaissent tout de suite en Paoli un adversaire de l’extrême-gauche. A Seurre, le 17 juillet 1789, le sous-lieutenant Buonaparté, en présence de ce qu’il plaît à M. Bainville d’appeler un « désordre vulgaire », autrement dit une insurrection de la famine, avait prié les honnêtes gens de rentrer chez eux au plus vite, car il allait faire « tirer sur la canaille ». Trois ans plus tard, en 92, regardant, depuis la rive gauche de la Seine, la foule envahir les Tuileries, le même avait murmuré, à l’adresse de Louis XVI « S’il avait voulu, le Roi aurait fait tirer deux décharges de mitraille, et on eût balayé cette tourbe ; mais ce monarque, ne savait pas s’y prendre ».

Histoire ancienne, quoique de la veille. Buonaparté, en Corse, dans l’hiver 92-93, analyse la situation, et décide d’imiter son père. De même que Carlo, en 1769, avait trahi les siens pour se glisser parmi les vainqueurs et tirer profit de sa défection, de même, en 1793, Napoléoné change de camp et passe du côté de la force. Il n’est point parvenu à supplanter Paoli et à faire de l’île sa principauté personnelle, il rejoint donc la Convention et se mue en Français cent pour cent, patriote avec passion, et révolutionnaire extrémiste. Il colle aux délégués de l’Assemblée comme son père avait collé au gouverneur Marbeuf. Son frère Lucien, qui, de même, fait l’ultra-jacobin sur le continent (à Toulon), il l’utilise pour dénoncer Paoli à la Convention comme un ennemi de la République, préparant « une insurrection générale en Corse, contre la Patrie.

Paoli riposte on vouant à « l’exécration » de ses compatriotes « ces fils de Carlo, nés dans la fange du despotisme et maintenant associés aux brigands des clubs, aux massacreurs de septembre » ; Et il en a particulièrement à ce « chenapan — ou cette fripouille », comme on voudra —, « questo birbo Napoléone ».

Le 2 mai 1793 — toujours en situation fausse à l’égard de l’armée ; mais Salicetti le couvre, et a envoyé à Paris un message attestant « la nécessité de la présence en Corse du capitaine Buonaparte » le petit chacal gagne Bastia où sont les émissaires du Pouvoir ; il installe, au passage, à Calvi, sa mère et ses soeurs, et organise un coup de main anti-paoliste contre Ajaccio. Il a donc renversé son jeu du tout au tout, car sa première attaque de la citadelle, un an plus tôt, était, on fait, séparatiste. Echec complet. Les assaillants, repoussés, se débandent et la casa Buonaparté, dans la ville, est mise au pillage.

Le 11 juin 1793, la tribu s’expatrie. C’est maintenant sur le continent, en France même, que l’aventurier va tenter sa chance, sous son travestissement de sans-culotte. Sa première tentative en direction des grandeurs et de l’opulence, n’a abouti qu’à un avortement pitoyable. Finie pour lui, la Corse, comme terrain de chasse ou tremplin. Il en a fait son deuil, et a déclaré tout net à sa mère, dans sa vraie langue, l’italien « Questo paese non e per noi » : « ce pays-là n’est pas pour nous ».

Il gardera toujours rancune à la Corse d’avoir ainsi trompé ses espoirs. Devenu maître de la France, il accordera, certes, aux insulaires, pour le bien de sa propagande, certaines exemptions financières, mais il exclura les Corses, presque entièrement, de son entourage. Et voici la dernière pensée de Napoléon sur la Corse, nous la trouvons dans les Cahiers du général Bertrand, le fidélissime, sous la date du 24 février 1821 : » La Corse est un inconvénient pour la France ; c’est une loupe qu’elle a sur le nez. Choiseul disait que si, d’un coup de trident, on pouvait la mettre sous la mer, il faudrait le faire. Il avait raison ».

Ce qu’il faut bien comprendre lorsque l’on parle de Napoléon Bonaparte, c’est que toute idée largement humaine lui est étrangère ; pas l’ombre, en lui, d’une doctrine, rien qui ressemble à un système qu’il aurait conçu, quel qu’il soit, de « droite » ou de • gauche », pour le bien de la collectivité. Jean-Jacques avait une doctrine, et Robespierre, et Joseph de Maistre, et Bonald, et La Mennais, et Lamartine, et bien d’autres. Lui, non. Napoléon Bonaparte n’a qu’un seul dessein, son avancement à tout prix et par n’importe quel moyen. Il veut parvenir, il veut la richesse et toutes les jouissances qu’elle procure. Le sort l’a fait officier ? C’est bon, et il a la chance d’être entré, à vingt ans, dans une époque qui bouge. Eau trouble, bonne pêche. D’abord s’élever, le plus vite possible (et il s’y entend), de grade en grade, on verra ensuite. Avoir à sa disposition des soldats et des armes, l’Histoire ne cesse de prouver que c’est là une condition avantageuse, privilégiée, pour faire l’important, pour être important, et happer de la sorte —si l’on a la technique, où la ruse entre comme premier élément du pouvoir et de l’or. Pas d’âme, surtout pas d’âme, ce que les niais baptisent « la conscience » est un handicap pour les réalistes, et Napoléon Bonaparte est un réaliste exemplaire. « L’âme » ? Un mot creux, qui le faitrire.

Les chantres de « l’empereur » sont un peu gênés lorsque leurs hagiographies chronologiques doivent évoquer ses années 1793-1795. Le bon M. Louis Madelin, dans son Napoléon classique de chez Hachette, écrit pudiquement :: « Les années 93-95, dans la vie deNapoléon, sont celles qui peuventle moins nous retenir ». Autrement dit, une invite à détourner les yeux. Autrement dit, pour nous, le conseil d’une vigilance accrue. À Sajnte-Hélène, devant Bertrand, Napoléon Bonaparte aura un mot révélateur à propos de lui-même qui était son unique et éternel sujet de conversation — et de sa biographie telle qu’il souhaitait la voir écrire : « Il faut glisser disait-il, sur les parties faibles ». Gardons-nous donc bien de glisser, nous qui cherchons avant tout à savoir les choses pour de bon.

Quand Napoléon Bonaparte débarque à Toulon, le 13 juin 1793, la situation de la France est tragique la Vendée a pris feu, les Austro-Prussîens ont enfoncé nos lignes. Dumouriez a trahi, passant monstrueusement en face de ses propres soldats, et les Girondins sont en train de soulever contre la République les deux tiers du pays. Mais l’aiffaire de Napoléon Bonaparte n’est pas le service de la France La France ne sera jamais pour lui autre chose qu’un champ d’exploitation. Le seul souci du capitaine Bonaparte, en juin 1793, est de se procurer des ressources, et il a son thème : » Il se pose en victime ; Montagnard de fraîche date mais Salicetti est là pour masquer, en haut lieu, son tout récent passé de séparatiste corse », il a tout sacrifié à son idéal. Ses biens ont été confisqués par les réactionnaires paolistes, ces malfaiteurs, ces antipatriotes. En conséquence, martyr de sa foi, il a droit, et sa famille a droit comme lui, à une indemnisation substantielle.

C’est à Nice qu’est son régiment mais il ne se hâte pas de le rejoindre. Il sait qui commande à présent, qui décide de tout, aux armées comme ailleurs les représentants en mission, les commissaires de la Convention. Il dira, à ce sujet, et pour une fois, la vérité, à Sainte-Hêlène « Ce qui faisait aller les armées, c’était le Représentant, sur place, le Représentant avec ses pleins pouvoirs. Conclusion pratique pour lui, envelopper les Représentants, les étourdir de flatteries, ne pas les quitter dune semelle, les assiéger de protestations de dévouement et de requêtes « républicaines ». C’est pourquoi, arrivé à Toulon le 13 juin, Napoléon Bonaparte se présentera le 26 seulement à son corps, ayant su décrocher — ce qui est savoureux quand on connaît, comme nous, ses perpétuels congés — un « arriéré de solde », arrondi sur sa demande à 3000 livres, soit plus de 20 000 francs de 1999. D’un seul coup, une jolie rafle, grâce à ses relations politiques. (Dans le flot inouï des facéties et contes que « l’empereur » débitera à Sainte-Ellène pour l’édification de son entourage, et à l’adresse de la postérité, relevons cette perle, cette brillante trouvaille, du 24 décembre 1816 « De toute ma vie, je ne me suis jamais occupé d’argent. )

Arrivé à Nice le 26 juin, le capitaine Bonaparte ne s’y attarde point et, dès le 8 juillet, le voici nanti d’une intéressante mission. On l’expédie en Avïgnon pour y prendre livraison d’un convoi de poudre destiné à l’armée des Alpes. La région n’étant pas sûre, à cause des « fédéralistes » (c’est-à-dire des royalistes et des Girondins qui font désormais cause commune), le capitaine devra constituer là-bas une escorte pour la protection des chariots. Il part en chaise de poste, et les poches garnies de « frais de route » calculés sans ladrerie.

Pas mal d’obscurités subsistent, aujourd’hui encore, sur ses comportements, et déplacements même, dans l’été 1793. Une certitude Napoléon Bonaparte commence par mener double jeu entre la Convention et les fédéralistes. Et si c’était ces derniers qui gagnaient la partie ? Ils sont nombreux. Ils groupent, dans le Midi, à peu près toute la bourgeoisie. Le capitaine Bonaparte a pris langue, en secret, avec eux (il s’en vantera devant Bertrand, en 1820, l’oeil fin et faisant admirer son astuce. Finalement non, ces gens ne lui paraissent avoir aucune chance. La Convention l’emportera, c’est couru. Ils tenaient Avignon, mais un simulacre de bombardement les a convertis. Des troupes, d’ailleurs, arrivaient par la vallée du Rhône avec le général Carteaux à leur tête, et, ce qui comptait bien davantage, le représentant Rovère. « J’allai chez lui » racontera Bonaparte à Bertrand « et j’en jus fort content ». Entendons qu’il a exécuté devant Rovère son numéro de jacobin héroïque dépouillé par les affreux, et que Rovère lui a promis tout son appui. Mais les poudres ? Mais sa mission ? Mais le convoi qu’il doit escorter ? Le capitaine s’attarde curieusement. Le 29 juillet, il termine —avec l’aide, j’imagine, de quelque « réviseur » occulte, pour le style — une brochure de propagande qu’il intitulera « Le Souper de Beaucaire. »

C’est un dialogue orienté entre un militaire (lui même) et des fédéralistes — tout cela très détendu, amical et compréhensif —, un bourgeois de Nîmes, un négociant de Marseille, et un fabricant de Montpellier. Le militaire les chapitre, et leur remontre qu’ils n’ont rien à gagner à faire les mauvaises têtes, car la Convention est la plus forte. Dans un coin du texte, un petit paragraphe adventice, mais opportun, sur le hideux Paoli qui a n’arbora « le drapeau tricolore que pour avoir le temps de tromper le peuple » et qui « ravagea et confisqua les biens des familles attachées à l’unité de la République »

Suite des confidences à Bertrand : « Rovère trouva le pamphlet très bon et le fit imprimer ». Bainville assure dans son Napoléon que « Bonaparte paya de sa poche » l’impression de son Souper de Beaucaire ; c’est le mal connaître ; il ne dilapide point ainsi ses ressources, à la charge de l’Etat, cette publication loyaliste. L’Etat est fait pour entretenir Napoléon Bonaparte : Cette formule a toujours été l’axiome de la famille. Que diable a-t-il pu faire au juste, le capitaine Napoléon Bonaparte au cours du mois d’août 1793 ? Il a certainement appris avec intérêt que Robespierre est entré au pouvoir, le 27 juillet, et sans doute est-ce Rovère qui a bien voulu le charger de telles ou telles démarches, ou l’autoriser à un voyage à Paris. A quel titre, et avec quel mandat (jamais il ne s’expliquera là-dessus), le capitaine Napoléon Bonaparte se trouve-t-il successivement, en août 1793, à Montpellier, puis à Lyon, puis à Auxonne, puis à Paris ? Circuler à travers la France déchirée par la guerre civile, cela comportait des risques. « Il changeait de langage à chaque poste pour ne pas être arrêté » Ce souvenir lui plaît d’ailleurs, car tromper était, sera toujours, pour lui un délice, et il était ravi de duper tout le monde, fédéraliste avec les uns, conventionnel avec les autres, aristocrate corse auprès des royalistes, capitaine sans culotte avec les plébéiens.

Autre certitude, parmi tant d’ombres le 28 août, il écrit carrément, lui simple capitaine, et au mépris de la voie hiérarchique, au ministre de la Guerre, Bouchotte. C’est son usage d’écrire aux « grands » Chateaubriand l’avait noté : « Il s’adressait avec assurance aux personnes puissantes qu’il ne connaissait pas » ; il avait écrit naguère ainsi à Raynal, à Necker. Il s’adresse donc de même au ministre pour appeler sur lui son attention, exalter ses propres et coûteuses vertus républicaines, et réclamer de l’avancement. Or il y a à peine plus d’un an qu’il est capitaine.

Je me trouvai à Paris prétendra-t-il à Sainte-Hélène, lorsqu’arriva la nouvelle de la catastrophe de Toulon. Le port, l’arsenal, la ville, livrés aux Anglais par les amiraux Trogoff et Chaussegros, d’accord avec les notables ; « le Comité de Salut Public demanda un officier qualifié pour commander l’artillerie dans les troupes chargées de reprendre la ville ; je fus choisi ». Mais non ! Mais non ! Napoléon Bonaparte n’était pas à Paris, il se trouvait de nouveau à Avignon, le 28 août, jour de la trahison Toulonnaise ; c’est d’Avignon que, ce jour-là même, il écrivait à Bouchotte. Et ce qui s’est passé, au vrai, semble-t-il, c’est ceci : Regagnant enfin Nice, il le fallait bien — et contournant Toulon, Napoléon Bonaparte retrouve, devant la ville, le précieux Salicetti, si complaisant à son égard, et s’arrange avec lui pour rester sur place, prendre part aux opérations et se tenir à l’affût des profits qui ne manqueront pas de s’offrir. C’est Carteaux qui commande les troupes qu’on réunit là. Le capitaine multiplie les amabilités auprès de Mme Carteaux et cherche à obtenir du général la direction de l’artillerie. Carteaux hésite. Buonaparté a-t-il manoeuvré alors, par la bande auprès des Représentants ? Carteaux est remplacé par Dugommier, lequel, dûment guidé d’en haut, ne tarde pas à chérir le jeune capitaine, qu’il appelle « son petit protégé ». Salicetti fait savoir à Paris, d’un ton martial et compétent, que « le citoyen Buonaparté, est le seul capitaine d’artillerie qui soit en état de concevoir les opérations » et, le 19 octobre 1793, Napoléon Bonaparte est promu commandant. (Récapitulons 1785, sous-lieutenant, 1791, lieutenant, 1792 capitaine, 1793, commandant. (Sa carrière va bien).

Napoléon se vantera, bien entendu, d’avoir lui-même et lui seul, tout conduit, devant Toulon, et le Larousse disait encore, jadis, avec une simplicité confiante « En 1793, Bonaparte reprit Toulon » Qu’il ait contribué efficacement à la victoire, je le pense, il avait du coup d’oeil et de la décision. Qu’il ait tout fait, c’est une fable. Dans son rapport à la Convention, après la reprise de la ville (Moniteur du 28 décembre), Dugommier mentionnera son nom et lui décernera des éloges. Agréables, les compliments, mais Napoléon Bonaparte entend être payé en monnaie plus solide. Deux nouveaux Représentants viennent d’arriver, les députés Barras et Fréron. Le jeune Lucien (Loutchiano, on famille), qui s’était replié à Saint-Maximin, est accouru lui aussi, et se distingue dans les vengeances ; il signe « Brutus Bonaparte » et agit en qualité de secrétaire des Jacobins locaux. Il rédige une adresse à la Convention qu’il date « du champ de gloire », marchant, dit-il, dans le sang des traîtres » ni l’âge, ni le sexe n’ont été épargnés ; ceux qui n’avaient été que blessés par le canon, ont été dépêchés par le sabre et la baïonnette « Barras et Fréron réglaient vivement tout cela, assistés par le commandant Napoléon Bonaparte qui les suivait comme leur ombre. « Il ôtait son chapeau devant nous, relatera Barras, et le portait aussi bas que son bras pouvait descendre. »

Le commandant promu en octobre veut maintenant et tout de suite, sautant par-dessus les grades intermédiaires, passer, d’un bond, général. Salicetti approuve. Barras s’amuse et dit Pourquoi pas ? L’individu n’est pas bête et a tellement les narines battantes dans son avidité de plaire que se l’annexer doit être rentable. Quant à Dugommier, il sourit, il commence à connaître le particulier ; la proposition d’avancement que les Représentants ont envoyée à Paris, Dugommier l’apostille comme suit « Si on ne l’avançait pas, cet officier s’avancerait tout seul. » Le ministère respecte les formes et fait tenir à Dugommier le questionnaire normal. Le général en chef, qui sait vivre, remet ce questionnaire à l’intéressé en personne afin qu’il le remplisse lui-même. A la question « Est-il ci-devant noble ? ., le fils du député de la noblesse corse aux Etats de 1777, le boursier « à quatre quartiers », l’ex-cadet gentilhomme, répond intrépidement. « Non noble », ayant soin d’omettre dans son curriculum les mois qu’il a passés à l’Ecole Militaire de Paris et dont l’évocation eût ruiné son mensonge. Le 19 janvier 1794, voilà donc Napoléon Bonaparte général de brigade. Le jacobinisme robespierriste réussit à l’aristocrate séparatiste de l’avant-veille. Sa solde est maintenant de 17 000 livres, soit, aujourd’hui, en pouvoir d’achat, plus de 75 000 F. sans compter les indemnités et agréments subsidiaires.

Rappelons encore cette vérité de base, concernant Bonaparte il s’agit d’un apatride. Il est né Corse, mais il a pris la Corse en dégoût et en haine. Il « travaille en France parce qu’il n’a pas pu faire autrement, indifférent de façon totale au sort de ce pays où il ne voit, comme en tout lieu, que des opportunités à saisir en vue de sa vie telle qu’il la veut : Large à l’extrême, sans frein, resplendissante, au milieu de tous les biens possibles. Générai, il n’est pas au service de la France, il l’utilise seulement. Seuls pourraient s’étonner de ce qu’il va faire en Italie ceux qui n’ont pas compris la simplicité bestiale de son cas. Ses pirateries forcenées dans l’Italie du Nord s’ajustent à sa parfaite indiscipline à l’égard des instructions gouvernementales. Il se sert, et ne sert personne. Empereur même, il lui échappera encore de dire « Vous autres Français... »

Certes, il est bien, au départ, dans la ligne de Carnot (et des Girondins), et Michelet, c’est le seul, je crois, a présenté les choses telles qu’elles se passèrent pour sa désignation de 96. Schérer réclamait sans cesse pour ses troupes des subsides qu’on ne savait comment lui fournir. On chercha un général au rabais qui s’engageât à vivre sur l’Italie, mais c’est un pillard qu’il faut, et Bonaparte est qualifié. Sa proclamation aux bandes qu’il va déchaîner sur la plaine du Pô, la célébrité que lui a conférée l’Histoire n’en efface pas le sens précis. « Soldats, vous êtes nus, mal chaussés, mal nourris. Je vais vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trouverez honneur, gloire et richesse ! Deux fois les mots clés : « riches », « richesse ». On ne peut être plus clair dans le banditisme. Hardi, mes tueurs ! Voyez un peu, à notre portée, ce butin ! Les bombances que nous allons faire ! Hold-up géant ; fric-frac énorme. Ce qui s’est abattu sur l’Italie en la personne de Bonaparte, c’est très exactement un vampire. Et les neutres même — à Gênes, à Panne, à Modène, à Venise — doivent payer pour être épargnés. (un nom pour cela aussi racket). Lettre du 9 mai 1796, Bonaparte à Carnot « Ce que nous avons déjà pris est incalculable », et, dans cet idiome qui est le sien « J’espère que les chosesvont bien, pouvantvous envoyer une douzaine de millions » ; il ajoute qu’il lui expédie, ce jour, « quelques tableaux des premiers maîtres ? Le Corrège, Michel-Ange, car, écrit sans rire M. Louis Madelin, dans un ouvrage classique « Partout grand capitaine, Bonaparte agit aussi en artiste .. Entendez que, partout, il fond sur les caisses. Le 23 juin 1796, après son invasion partielle des Etats du Pape, il exige de lui, pour ne pas aller plus loin (je te prends ceci ; verse-moi telle somme ou je continue), il se fait compter, net, 21 millions d’un seul coup.

Cela s’intitule « libération ». Adresse aux peuples d’Italie ». 26 avril 1796 Amis ! « L’armée française arrive pour rompre vos chaînes ; c’est l’indépendance que nous vous apportons ». Napoléon expliquera, plus tard, finement, à Eugène de Beauharnais, lorsqu’il fera de lui son délégué-substitut on Italie « Il y a ce qu’on dit, et il y a ce qu’on fait ; un « vocabulaire à attraper » ces gens-là, « montrez-leur l’estime qu’il convient de manifester d’autant plus que vous les estimerez moins ». La bonne méthode parler paix, et agir guerre. De fait, les pauvres gens avaient cru voir surgir en Italie, avec l’armée « républicaine », des auxiliaires armés contre l’oppression des notables associés aux Autrichiens. Bonaparte les a rapidement mis au pas. C’est sur les notables qu’il s’appuie, les grands possédants toujours prêts à caresser ceux qui les protègent contre les misérables. Proclamation Bonaparte : Modène, décembre 1796 « Je suis l’ennemi juré des scélérats, des anarchistes, je ferai fusiller ceux qui troublent l’état social et qui sont l’opprobre et je malheur du monde ». Les yeux s’ouvrent. Soulèvements. Répressions sauvages. Le 23 mai, Lannes est chargé de mettre le feu à toutes les maisons de Binasco, car on y a bougé contre le nouvel occupant. A Pavie, se sont réfugiés dix mille paysans fuyant les horreurs de la conquête. Ils font mine de créer là une résistance, charges de cavalerie ; le canon tire à mitraille dans les rues. La troupe demande qu’on lui livre la ville. Accordé. Douze heures pour la mise à sac. Avis du 28 mai « Tout village où sonnera le tocsinsera, sur-le-champ, incendié ». Massacres à Faenza, à Imola, à Vérone. Bien sûr que les envahisseurs trouvent des collaborations Mais Bonaparte sait à quoi s’en tenir. Lettres à Paris des 26 septembre et 10 octobre 1797 « Ces peuples nous haïssent, qu’on ne s’exagère pas l’influence des prétendus patriotes piémontais, cisalpins, gênois, si nous leur retirions, d’un coup de sifflet, notre appui militaire, ils seraient tous égorgés ».

Le Directoire ne veut de l’Italie que comme gage (un gage dont on aura d’abord tiré tout le suc), comme monnaie d’échange contre la rive gauche du Rhin, Telle n’est pas du tout l’idée de Bonaparte. Il s’est emparé de l’Italie du Nord, il la garde et veut en faire, en toute éventualité, sa possession personnelle. On s’inquiète de ses manoeuvres à Paris, et l’on se propose de lui envoyer Kellermann, plus sûr, et qui serait là-bas son adjoint, avec une autorité égale à la sienne. Bonaparte explose. Un partage d’autorité ? Jamais ! Et il met les points sur les « i « Les grandes opérations financières, faites et à faire, les grandes moissons que nous avons à cueillir, exigent une unité de pensée diplomatique et financière » (14 mai 1796). De nouveau, là, deux fois les mots clés. Bonaparte sait le dictionnaire de Carnot, le même Carnot qui, dans le même temps (mai 96) au Champ de Mars, s’abandonne à des transports « O humanité ! que ta pratique est délicieuse et qu’elle est à plaindre, l’âme avide qui ne te connaît pas !

« Pensée diplomatique », a dit Bonaparte, car ce chef de guerre s’arroge la diplomatie, et même les affaires nationales à sa guise. L’Armée du Rhin, avec Moreau, est plus puissante que la sienne et pourrait très bien arriver à Vienne avant lui, surviendrait une paix, façon Directoire, et dont les articles ne lui conviendraient pas. Il prend donc les devants, signe, d’autorité, un armistice avec l’Autriche à Léoben, et, d’autorité également, fait stopper l’armée du Rhin. Et d’organiser en personne l’Italie, sans se soucier des intentions parisiennes. Il crée successivement une République cispadane, puis une République cisalpine, annexions à peine déguisées. Dépassée la politique dite des « frontières naturelle ».

Bonaparte le victorieux, Bonaparte le pacificateur, reparaît à Paris le 5 décembre 1797, après vingt et mois d’absence. Il a fait un détour par Rastatt, et Joséphine, elle l’a trompé avec un loustic de régiment, le capitaine Hippolyte Charles, utilement accointé d’ailleurs, avec la maison Bodin. fournitures militaires — Joséphine, qui rentre directement d’Italie, traversant Moulins, y est reçue sous un arc de feuillage orné de cette inscription pittoresque « Honneur à la vertueuse épouse du plus grand des héros.

Voyons. Un accès au pouvoir est-il pour lui praticable ? Légalement, il n’a pas l’âge fixé — quarante ans — pour devenir Directeur, et le climat, au surplus, n’est aucunement propice. On l’a repéré, en haut lieu, et on le devine capable de tout. Mettre la main sur la France elle-même, et le Trésor public, l’idée lui en est venue, dès Lodi. Mais non, pas maintenant, pas tout de suite. Les temps ne sont pas mûrs. Il manque de complices. Pour un coup de force à Paris, il lui faudrait, d’une part, des intelligences secrètes au Conseil des Cinq, d’autre part, des financiers prêts à miser sur lui, des connivences militaires, enfin. Le Directoire le tient à l’oeil ; en dépit de Joséphine, très lancée chez les affairistes, ces messieurs ne songent pas encore à une opération politique avec lui, Barras étant leur Providence (appointée) ; et, dans l’armée, comme on s’en doute, Bonaparte n’a guère que des jaloux, qui le surveillent. Je ne voulais rien risquer, dira-t-il très franchement, devant Gourgaud, à Sainte Hélène. Conclusion : Pour l’heure, jouer l’innocent, le timide, le bon citoyen calme et studieux (il sollicite son admission à l’Institut), Le Cincinnatus exemplaire. Il avouera à Bertrand (août et décembre 1816), que l’accueil de Paris, fin 97, lui fut décevant.

Aux vastes dépouilles ramenées par lui d’Italie, il avait cru que s’ajouterait quelque grande récompense nationale. Talleyrand lui a murmuré qu’on devrait lui offrir Chambord, aimable chaumière. Mais non, des pingres, les Directeurs, des ladres, des sordides ! Ils voulaient que des hommes (pluriel de majesté) qui avaient commandé des armées, des
provinces, manquassent de tout à leur retour en France ; « on ne me donna rien, cependant, il
fallait vivre... » Sur les lèvres du caïd aux millions, ces derniers mots sont coquets. Il a tout de même soutiré à l’Etat 100 000 Frs pour sa mère, cette infortunée ; autrement dit, quelque 600 000 nouveaux francs. Mais lui (je vous en prie, n’insistez pas !), il
ne saurait accepter nulle obole. « Quant à moi, je suis accoutumé à une abdication totale de mes intérêts. »

Il voudra faire croire à Gourgaud et à Bertrand qu’il avait 300 000 Frs à lui, en tout et pour tout, à son retour d’Italie mais le bavard irrépressible de Sainte-Hélène se surveille mal, et, en février 1821, il confie à Bertrand ce détail qu’au printemps de 98, il fit entièrement reconstruire, et avec ampleur, sa maison natale d’Ajaccio ; « il m’en coûta onze cent mille francs (environ 5 millions et demi de francs d’aujourd’hui). Il achète en outre l’hôtel particulier où logeait Joséphine (Talma, le propriétaire, lui a fait un prix d’ami : 52 000 francs) ; et il acquiert, par surcroît, le 7 février 1798, en Belgique annexée, un domaine de douze cent mille francs. Mais tout cela n’est à ses yeux qu’un petit commencement, un simple apéritif.

Talleyrand venait d’apparaître aux Affaires étrangères. Il joue, avec Bonaparte, un jeu singulier. Sur le chapitre de l’argent, Talleyrand et lui se ressemblent comme deux gouttes de pus. Talleyrand est ministre ; il a quarante-trois ans ; Bonaparte est son subordonné, et il en a vingt-huit. Le protocole veut que le ministre lui dise « général mais Talleyrand lui donne du « mon général » et, le 29 Octobre 1797, il a félicité, en des termes presque délirants, ce militaire totalement abusif qui a signé la paix de Campo Formio sans autorisation du gouvernement, mieux même contre ses instructions explicites. Peu importe. Talleyrand lui écrit « Voilà donc la paix faite, et une paix à la Bonaparte (c’est à dire grosse d’une nouvelle guerre). Recevez-en mon compliment de coeur, mon général (le « cœur de Talleyrand !) Les expressions me manquent pour vous dire tout ce que je voudrais. Il y aura peut-être quelques criailleries, mais c’est égal. Adieu, général pacificateur, adieu. Amitié. Admiration. Respect. Et le 10 décembre, à la cérémonie du Luxembourg en l’honneur du « héros », Talleyrand a brossé, riant sous cape, un portrait de Bonaparte conforme au personnage qu’il a suggéré au jeune homme de revêtir pour le moment ; et il a célébré le « goût antique qu’il a pour la simplicité », son amour des « sciences abstraites », la passion qu’il nourrit, paraît-il, pour Ossian, « Le sublime Ossian qui dégage l’âme des liens terrestres ». Nul n’ignore le mépris, le profond mépris qui l’anime (notre illustre général) pour le luxe, le faste, misérables ambitions des âmes communes ». Un chef-d’oeuvre d’humour noir, ce discours de Talleyrand. Et chapitré par « l’évêque, Bonaparte lui-même renchérissait le 26 décembre : « Les seules vraies conquêtes sont celles que l’on fait sur l’ignorance.

C’est Talleyrand qui va le pousser du côté de l’Egypte ; et, là, un mystère subsiste. Irons-nous prendre au sérieux le « mouvement tournant » contre Albion ? Je sais bien que c’est l’argument officiel, et que le corps expéditionnaire que Bonaparte va se faire confier sera baptisé « aile gauche de l’armée d’Angleterre » ; mais je sais aussi que telle lettre, intime, de Talleyrand à Mme Grant — celle que Napoléon l’obligera à prendre pour femme —contient cette indication curieuse l’affaire égyptienne est montée « pour favoriser mes amis anglais » (les « faveurs » de Talleyrand sont chaque fois payées leur prix, qui est cher). Et comment expliquer la note secrète du ministre de Prusse à Paris, signalant à son gouvernement, le 22 février 1798, que les Anglais — il le tient de Talleyrand lui-même — n’enverront pas de bateaux pour couper à Bonaparte le chemin de l’Egypte ? D’où, effectivement. la traversée « miraculeuse » du général.

Bonaparte prétendra plus tard que les Directeurs, en 1798, l’ont « déporté » en Egypte, parce qu’il les gênait pour sauver la France. Il inventera cette fable à la veille de son coup d’Etat, et à l’intention des niais qu’il fallait dresser contre le régime. La vérité est qu’il mettait de grands espoirs dans cette opération, de grands espoirs personnels. La France n’offre rien, pour l’heure, à ses convoitises, et il est pressé. De même qu’en 1795, il avait songé à troquer Paris contre Constantinople, de même, aujourd’hui, 1798, à la place de cette chiche France où les raisins sont trop verts, pourquoi n’essaierait-il pas de s’offrir un Eldorado de rechange, et infiniment plus séduisant que celui dont il avait rêvé chez le Grand Turc ? Avec les soldats dont il disposera (pour financer l’entreprise, on est allé voler le trésor de Berne), son projet est de s’enfoncer dans l’Orient, pour s’y tailler quelque satrapie magnifique en Perse ou sur l’Indus. Du reste, de toute manière, même si la chance, là-bas, ne lui sourit point, l’Egypte est un fameux morceau, juteux et nourrissant à souhait. C’est du moins ce qu’il imagine. Le 20 février 1819,11 ne cachera point à Bertrand qu’il vivait, là-dessus, d’illusions « Je n’aurais pas fait l’expédition d’Egypte si le n’avais pas été trompé sur les richesses du pays. Je croyais trouver là trois cents millions, et tout le monde le croyait comme moi. Les savants ,même n’y sont venus que dans cette pensée ». Laissons à Bonaparte la responsabilité de ce mot de la fin. Agir pour autre chose que le profit est pour lui incompréhensible et par conséquent irréel.

Le Coup de Brumaire.

Les Anglais avaient donc laissé passer la flotte française amenant en Egypte le corps expéditionnaire, mais pour enfermer ces soldats dans une souricière. Le 1er août 1798, devant la rade d’Aboukir Nelson anéantit l’armada (miniature) de Bonaparte lequel ne s’en trouble pas beaucoup ; il n’a pas l’intention de regagner la France. Page tournée, son séjour chez les Gaulois. Ses convoitises ont maintenant pour objet les trésors de l’Asie.

Il a maté les Egyptiens par les moyens usuels : bombardement de la mosquée du Caire, exécutions persuasives en série (parfois seulement pour avoir mal parlé des Français), répression foudroyante d’un mouvement de fellahs. Bonaparte a fait venir du Delta des sacs remplis de têtes coupées que l’on déverse, au Caire, sur la Grand-Place, pour l’édification des spectateurs et de manière à leur inspirer, à l’égard de l’occupant, la docilité et l’amour. Les mameluks étant les exploiteurs locaux, le général les dénonce comme des sangsues à la population mais les remplace par ses propres percepteurs, et ordonne l’établissement d’un cadastre qui lui permettra de taxer, sans rien omettre, la propriété foncière. Il s’est jovialement amusé à faire le musulman pour tenter d’avoir avec lui ces prêtres qu’écoutent volontiers, dans tous les pays du monde, les imbéciles.

Le Moniteur du 27novembre 1798 rapportera ses paroles « Le divin Koran fait les délices de mon esprit et l’attention de mes yeux. J’aime le prophète et je compte, avant qu’il soit peu, aller voir et honorer son tombeau dans la ville sainte de La Mecque. Malheur, trois fois malheur à ceux qui recherchent les richesses périssables et qui convoitent l’or et l’argent, choses semblables à la boue [...] Muphtis,imans, ulémas, derviches, instruisez le peuple d’Egypte. Encouragez-le à se joindre à nous, favorisez le commerce des Francs dans vos contrées (Talleyrand lui a confié quelques sommes à faire fructifier de la sorte] et leur entreprise pour parvenir d’ici à l’ancien pays de Brahma (nous y voilà !)

Après un hiver agréable en compagnie de « Bellilotte, Pauline Bellisle, ex-modiste de Carcassonne, femme du lieutenant Fourès ; Bonaparte, tout fier, fait caracoler à ses côtés Eugène le fils de Joséphine, escortant la calèche où le beau-père, s’exhibe avec sa maîtresse. Bon prince, le général a créé pour la troupe, au centre du Caire, un lupanar énorme, baptisé Tivoli le 10 février 1799, départ pour la grande aventure. Objectif premier, la Mésopotamie.

Il y a l’incident de route, près de Jaffa (la ville a été prise le 7 mars), des deux mille prisonniers que Bonaparte, plutôt que de les nourrir — on ne va surtout pas les relâcher ! il trouve plus commode de les faire exterminer, dans les dunes, à l’arme blanche, afin d’économiser les munitions, et il y aura, au retour, encore à Jaffa, l’autre incident : « les pestiférés ». Les dévots de Napoléon ont longtemps maintenu la légende, et la peinture officielle s’en est mêlée. Du général au grand coeur, touchant sans effroi les bubons de ses soldats mourants. Et que de cris pour protester contre l’infamie calomniatrice de la rumeur : Mais non, Bonaparte n’a pas « touché les bubons » il les a fait tuer, ses malades Depuis la publication des Cahiers de Bertrand, la cause est entendue. Le 5 juillet 1817, à Sainte-Hélène, Napoléon a dit la vérité à Bertrand mais oui, il les a liquidés, ces hommes, pour qu’ils ne tombent pas, dira-t-il, aux mains des Turcs qui les eussent torturés... Par humanité, en somme. Ajoutons que le Sultan ne doit point pouvoir se targuer d’avoir fait des prisonniers français, on lui retire donc cette joie. L’opium, puis le « sublimé corrosif », règlent la question.

Le sort des soldats français pestiférés troublait beaucoup moins Bonaparte que ne le consternait sa déconvenue de Saint-Jean-d’Acre. Car il n’y avait pas eu moyen de passer. Du 19 mars au 28 mai 1799, Napoléon Bonaparte s’est acharné en vain contre la ville. Assaut sur assaut. Lourdes pertes. Rien à faire. Le verrou ne saute pas. C’est gai !

Finie, presque avant d’avoir commencé, la grande « entreprise » en laquelle Bonaparte mettait toutes ses espérances. Il l’avouera, à la fin de sa vie, en termes clairs « C’est devant Saint-Jean-d’Acre que ma fortune a tourné ». Il se voyait déjà costumé en calife ou cri maharadja et vautré indéfiniment dans les délices et les ravages. C’est manqué. Par la faute des Anglais. En 1815, au capitaine Maitland du Bellerophon, il le dira tout net « Sans vous, Anglais, j’aurais été empereur d’Orient ». et il répétera la chose à Gourgaud, le 15 octobre de la même année. J’ai mal joue, même après Saint-Jean-d’Acre, j’aurais dû rester en Egypte : Je serais à présent empereur de tout l’orient. Empereur français déchu, le truand se mordait les doigts. Mauvais cheval, la France, il aurait dû miser sur une cavale arabe.

A la fin de mai 1799, il ne reste plus à Bonaparte qu’à revenir piteusement sur Le Caire. Piteusement ? Jamais ! Il expédie d’avance des messagers au Caire pour travestir sa déroute en triomphe et préparer les ovations. Et à l’adresse de la France, un bulletin menteur déclarant que, le Sultan ayant prétendu montrer les griffes, le général invincible a poussé au nord jusqu’à Saint-Jean-d’Acre et rasé cette forteresse. Il faut bien s’occuper de la France, de nouveau, puisque c’est de ce côté-ci que doivent se rabattre, pis-aller ! — les avidités du mangeur. Et les nouvelles qui arrivent de France sont mauvaises. Bien entendu, la guerre a repris, le « diktat » de Campo Formio impliquait, à brève échéance ce recommencement des combats. La Russie, cette fois, est de la partie, et l’envahisseur français a dû lâcher toute l’Italie du Nord, c’est-à-dire tes territoires même que Bonaparte considérait comme « en réserve » (on ne sait jamais) pour ses propres avantages et ceux de sa famille. Par surcroît, ce qui est pire, Joseph est parvenu à faire savoir à son frère, que la conduite de Joséphine est alarmante. Non seulement elle le trompe, et de manière publique, affichée (toujours avec son industrieux plaisantin), mais elle a acheté, la voleuse ! un magnifique domaine, la Malmaison. où elle vit avec son Jules (je veux dire son Charles) aux frais de son mari, lequel angoissé, confie à son frère : « Je n’ai plus de quoi vivre ! Encore un de ces mots savoureux que l’Histoire bienséante néglige, mais qui sont, pour l’Histoire vraie, d’un grand prix.

Regagner Paris, absolument, et au plus vite. « Ce départ était pour moi de la première importance », avouera Bonaparte à Bertrand, le 31 août 1816. A tous égards, en effet, pour lui, capital. Ses affaires étaient compromises, son aventure d’Egypte, grisante, hier, l’avait conduit, en fait, à une ridicule impasse. Sa « vertueuse épouse » était en train de lui croquer son magot. Et s’il ne se hâtait pas, le Trésor français pouvait très bien lui échapper. Il s’en moquait, l’avant-veille, lorsqu’il se croyait parti pour une rafle autrement prodigieuse « sur les pas d’Alexandre ». Plus d’Alexandre au répertoire, un sort injuste l’a privé de ce rôle. Reste César, du moins. Mais il y a sûrement d’autres candidatures, et tel ou tel, à Paris, profitant de son absence, pourrait très bien s’octroyer l’emploi. Bonaparte a pris maintenant l’Egypte en exécration. Un vrai piège ! Et si, décevante en elle-même au-delà de tout ce qu’il avait imaginé, cette contrée se muait en champ de glu pour lui bloquer les pieds, l’immobiliser sur place de manière odieuse, l’empêcher de reprendre en France son jeu d’arriviste absolu, l’épisode tournerait à l’horreur ! Sans doute, c’est entendu, il est le chef responsable du corps expéditionnaire, « aile gauche de l’Armée d’Angleterre » et s’il s’évade, s’il plante là les hommes que la France lui a confiés, s’il rentre, aussi sec, et de sa propre initiative, c’est un abandon de poste. Il est passible du Conseil de guerre et du poteau d’exécution. Allons donc ! Avec son prestige ? Qui oserait porter la main sur lui ? D’ailleurs, il a son scénario tout prêt : Il rentre comme appelé, convoqué, mandaté par le Devoir ; il a su, au loin, les périls que courait la patrie, et les revers de nos armes, (bien sûr ! il n’était pas là) : alors il s’est précipité, il est revenu, à tire-d’aile au secours de ses compatriotes « tant aimés ». Il reparaît pour tout sauver. Il sait faire la guerre, lui, il la reprendra, cette Italie, redevenue, dans les tristes circonstances présentes, d’un tel prix à ses yeux. Et puisque c’est « le désordre » à Paris, avec ces perpétuels à-coups de Fructidor, de Floréal, de Prairial, il mettra tout le monde d’accord ; il incarnera « l’ordre » — ça doit marcher ; il s’imposera ; il trouvera des complicités —, l’ordre à son profit. Faute de grives, on mange des merles. La France ne vaut pas Golconde, mais enfin, s’il s’en empare (et il y compte bien), ce ne sera déjà pas si mal.

Dans le plus grand secret, Bonaparte prépare donc son évasion, sa trahison. Il va s’enfuir, et charger Kléber de se débrouiller avec ses mameluks, ses imans et ses fellahs. « Je ne pouvais rien dire à Kléber, précisera-t-il devant Bertrand, le 31 août 1816, il aurait peut-être fait des difficultés. Il m’avait proposé une opération à trois, à Paris, disant : « Vous. Moreau et moi, nous chasserons les canailles ; Quelles « canailles ? Eh ! les civils, voyons, Les pékins, les avocats ., les gens qui créent des « partis ». Le 20 août 1799, sur la plage d’Aboukir où, sous couleur d’inspecter les défenses, il est venu préparer son « escampative », comme dit Chateaubriand, Bonaparte explique à Menou qu’il faut se débarrasser des « avocats », à Paris, et qu’un « gouvernement national » y est nécessaire. Chez les généraux, cela va de soi, le souci « national » est toujours majeur, curieux comme ces militaires se sentent qualifiés ipso facto, pour la politique et le gouvernement des peuples. Kléber comme les autres. Et il paraît que Joubert serait, en ce moment même, approché, tâté, par des comploteurs. Le groupe Sieyès-Barras-Talleyrand... Plus une minute à perdre. On va rouler Kléber d’abord.

Bonaparte a convoqué Kléber à Aboukir pour le 24 août, parce qu’il a décidé de s’embarquer lui même, en tapinois, le 23. Quand Kléber arrive au rendez-vous, le 24, plus de général en chef. Il est parti, mais on lui laissant — témoignage de confiance — les pleins pouvoirs, à sa place (il les lui délègue fraternellement), eu Egypte, à la tête d’une armée coincée, délabrée par les ophtalmies purulentes et la dysenterie amibienne, sans parler du reste, déçue et hargneuse dans un pays qu’on a déjà trop pressuré et qui est prêt à la révolte.

Kléber, on le sait, s’y fera égorger l’année suivante. Aucun intérêt, ou plutôt, c’est fort bien.

Le 2 octobre 1799, Bonaparte fait escale à Ajaccio. Il a eu de la chance. Les Anglais ne l’ont pas vu passer. Il est terriblement pressé, mais il a tenu, malgré tout, à voir un peu sa nouvelle demeure, en Corse : et puis, il n’est pas mécontent de faire admirer, chez lui, à ses anciens adversaires locaux, l’ampleur de son ascension : et puis (à Bertrand, juin 1S18) ; « Je ne voulais pas d’ennemis, là ; pas de gens intéressés à ce que je n’arrive pas au pouvoir ». Il n’est tout de même pas revenu d’Egypte, on le pense bien, sans biscuit, pas mal d’or, enfin, de quoi vivre, n’est-ce pas ? Et il répand, à Ajaccio, d’utiles largesses. Il avait besoin, également. d’informations, avant d’aborder le continent. Elles ne sont pas excellentes, ces informations Masséna a battu les Russes à Zurich, Brune a repris les Pays-Bas, Ney a dégagé Mayence. Autrement dit, la situation militaire est rétablie, et sans qu’on ait eu besoin de lui. Fâcheux, cela, mais une bonne nouvelle, du moins le 15 août, Joubert a été tué à Novi, Joubert le suspect. Là, un élément positif.

Bonaparte débarque dans la baie de Saint Raphël, le 9 octobre 1799, dans un mois, jour pour jour ce sera le 18 Brumaire, 9 novembre 1799.

Le coup d’Etat du 18 Brumaire revêt sa signification précise et authentique lorsqu’on envisage ce qui s’est passé depuis 1789 et que l’événement prend la place qui lui revient dans la suite des choses. Au cours du XVIII° siècle, une classe nouvelle s’est constituée, au sommet de la roture, la classe des affairistes, grands commerçants, manufacturiers, banquiers, c’est la richesse mobilière. Barnave, employé des Périers, les Périers, sont parmi les représentants exemplaires de la classe montante — Barnave professe qu’ « une nouvelle distribution de la richesse appelle (entendez exige) une nouvelle distribution du pouvoir ». Ce qui veut dire nous voulons saisir à notre tour les leviers de commande. Et la ruse de Sieyès sera de baptiser « la nation » cette frange suprême du Tiers-Etat. Succès complet, grâce A la menace de banqueroute et grâce, surtout, au reste du Tiers-Etat, les pauvres, les travailleurs (98 % du fameux « Tiers », mobilisés, dans la rue, contre la Bastille, par les grands notables pour leur assurer l’accès au gouvernement. Mais ces exécutants plébéiens devront retourner dans leurs tanières dès qu’ils auront accompli ce pour quoi on les a, un instant, autorisés à en sortir. On les désarme en un tournemain.

On établit, pour leur surveillance, une milice bourgeoise travestie en « garde nationale » ; on les exclut du droit de vote : Ils seront (autre trouvaille de Sieyès) « les citoyens passifs » ; leur rôle est de nourrir, en silence, ceux qui vivent de leur travail et en extraient leur propre opulence. Les Constituants sont des voltairiens, et Voltaire a donné la formule du pays bien organisé. C’est celui, a-t-il énoncé, « où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ». Les Constituants ont poussé la prudence jusqu’à interdire aux travailleurs, sous peine de prison, toute coalition pour la défense de leurs salaires. Car les Constituants ont, avant tout, le culte de la « liberté », et la liberté des employeurs serait contrainte si les prolétaires prétendaient s’unir. Le 17 juillet 1791, Bailly, maire de Paris, et le marquis de La Fayette, général en chef de la garde nationale, ont donné, à la mitraille, une leçon à ces « passifs » sortant de leur rôle, et qui réclamaient — sans armes (où les eussent-ils prises ?) — la déchéance du roi.

Tout allait donc au mieux pour les intérêts de la nouvelle classe, lorsque le malheur du 10 août est survenu, et le suffrage universel, et cette passion malsaine de Robespierre — « un monstre » disait la fille Necker, baronne de Staël — pour l’équité sociale. Il parlait de « prix maximum » imposé, à la vente, pour les produits de première nécessité, et le pain d’abord. Où allait-on si les marges bénéficiaires étaient compromises, si de tels attentats à la « liberté » économique étaient tolérés ? Il avait fallu deux ans pour fermer cette scandaleuse parenthèse.

La société avait été « rétablie sur ses bases » lorsque, le 9 Thermidor (27 juillet 1794), on avait pu tuer enfin, Robespierre et sa clique. L’excellent Boissy d’Anglas avait prononcé les paroles du bon sens « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre naturel ». Toutefois la République subsistait, dangereusement, et si, de 1795 à 1799, les notables s’en étaient accommodés, car leurs affaires prospéraient, en cette année 1799, de vilaines menaces les alarment. L’esprit de Robespierre anime toujours certains malfaiteurs. Jourdan, sous le prétexte de « la patrie en danger », a prononcé, comme du temps de Saint Just, l’abolition du remplacement militaire. Ainsi les fils de riches, iraient se faire tuer comme les pauvres. ? C’est insensé, et les néo-jacobins sont parvenus à faire voter, pour la défense nationale, un emprunt forcé de cent millions qui frappera « la classe aisée » ; puis l’emprunt a été transformé en un impôt progressif, les nantis étant astreints à un taux d’imposition plus élevé que les « économiquement faibles », ce qui est inadmissible, et contraire à 1’ « égalité » (mais cette sainte « égalité » où est-elle, entre citoyens « actifs » et citoyens « passifs ?). Mine de Staël, évoquant cette époque horrible, racontera, en 1816, encore tremblante d’indignation : « Les personnes aisées en étaient réduites à affecter l’apparence de la misère » L’apparence, bien sûr, pour échapper à la taxation ; niais si l’on ne peut plus, sans risquer la « spoliation » — c’est le terme qu’adopte Louis Madelin — faire étalage de son argent, à quoi vous sert-il ? Mieux, la séquelle de Robespierre a obtenu que soient suspendues les « délégations consenties, » ? aux fournisseurs. De quoi s’agissait-il Pour être sûrs de réaliser leurs bénéfices, lesdits fournisseurs se faisaient délivrer par l’Etat un pouvoir privilégié (cela s’appelait une « délégation ») sur les rentrées d’impôt et ils avaient même le droit de percevoir eux-mêmes Ces impôts dont le produit leur était réservé. Cette suppression de privilège les met hors deux.

Ce n’est pas tout. Le Directeur La Revellière a décrété (le 24 décembre 1798) que « chaque général en campagne sera désormais, pour ses manipulations financières, sous le contrôle d’un commissaire civil, et il a carrément fait arrêter Championnet en raison de l’énormité de ses rapines, à Rome. Le malheureux La Revellière a touché à « l’Armée », c’est-à-dire aux généraux : il a signé son arrêt de mort.

C’est dans ce climat que Bonaparte reparaît en France. On songe de plus en plus, chez les affairistes, à un Thermidor complémentaire, qui rassurera une bonne fois les gens de bien sur la sécurité de leurs profits, et qui en finira avec la République, pour remettre la totalité du pouvoir entre les mains d’un homme sûr. La Revellière, dans ses Mémoires — un de ces ouvrages sur lesquels l’Histoire de bonne compagnie fait silence — aura cette phrase dont la véracité est parfaite « Ce fut la faction des militaires, jointe à celle des voleurs, qui renversa la République ». Mais le « désordre » de l’Etat ? Mais « l’anarchie » endémique ? Mais l’expansion industrielle stoppée ? Chacun sait, d’après les bons historiens, que, si Bonaparte ne fût point survenu, tout allait à l’abîme. Or, en 1799, précisément, la balance commerciale de la France s’établissait conne suit : importations 253 millions, exportations 300 millions. Et en ce qui concerne l’anarchie, écoutons Napoléon Bonaparte en personne (à Bertrand, 22 décembre 1816) ; Bertrand, qui répète les propos convenus, disait : Sans votre retour d’Egypte, n’est-ce pas, Sire, la France était perdue ? et « l’empereur », en veine de sincérité — tout cela est loin, maintenant — l’éclaire Mais non ! Mais pas du tout ! » Le Directoire avait les moyens de se soutenir contre les partis de l’intérieur, au-dehors, le périt n’existait plus, il n’y avait aucune dissolution à craindre ». Les affairistes seuls « craignaient », ainsi que les généraux pillards. Benjamin Constant s’était écrié, le 27 février 1798, au Club Constitutionnel où se rassemblent les « honnêtes gens » : le premier des devoirs d’un gouvernement digne de ce nom, c’est la protection de la fortune acquise, que « toutes les mesures des législateurs doivent tendre à maintenir, consolider, entourer d’une barrière sacrée ».

La « barrière sacrée », Brumaire l’élèvera.

Le 18 Brumaire, c’est le vrai retour à l’ordre, si gravement endommagé depuis le 10 août 92, c’est la populace contenue comme il faut, dupée conne il faut (Bonaparte a toujours préféré la ruse à la force). On criera « Vive la République » pour étrangler la République. Et ce sera enfin la paix du coeur pour les possédants, les fournisseurs et les banquiers, à l’abri désormais, sous un sabre, de toute entreprise délétère.

Le détail de l’opération a été souvent raconté.

A. Vandal, à qui nous devons, je crois, le meilleur récit des deux journées (car la manoeuvre du 18 faillit avorter, et ne réussit pleinement que le 19 au soir), A. Vandal, qui n’a certes rien d’un démagogue et déplore, lui aussi, comme Mme de Staël, l’aspect de Paris sous la menace de l’impôt progressif c’est à vous serrer le coeur ! un Paris, songez donc, « sans luxe véritable, sans équipage de maître » et qui se mourait de consomption. Albert Vandal, parce qu’il est loyal, avoue gentiment que « les classes aisées » redoutaient bien plus les jacobins que les Autrichiens et les Russes, et « attendaient l’étranger, l’appelaient peut-être », situation qui se répétera.

N’oublions pas non plus une observation laconique de Roederer, l’un des complices de Bonaparte, et profiteur du coup d’Etat, cette petite phrase de Roederer, tellement éloquente cependant si brève soit-elle, vous la chercheriez en vain dans l’Histoire selon Louis Madelin, elle figure dans les Mémoires du personnage. Je ne doutais pas du succès de Bonaparte, car « je lui voyais le plus puissant des auxiliaires, l’argent ». Et Vandal confirme « L’avènement de Bonaparte », les conjurés — c’est-à-dire Sieyès,Talleyrand Bonaparte — « sentaient derrière eux la classe possédante » « les tripoteurs flairaient une affaire énorme ».

C’est ça, Brumaire, dans sa vérité historique.

Dès le soir du 19 Brumaire, les « délégations » sont rendues aux fournisseurs : et, neuf jours plus tard, le projet d’impôt progressif est définitivement enterré. Ce 19 novembre également, papa Necker exprime sa joie dans une lettre à sa baronne de fille, comme il comprend « l’ enthousiasme » de Germaine pour son « héros », Bonaparte (qui, au surplus, va faire de Benjamin Constant un membre du Tribunat) ! C’est la liesse dans la famille. « Voilà donc un changement de scène absolu, conclut avec bonheur le banquier. Il y aura un simulacre de République et l’autorité sera tout entière entre les mains du général ; le nouveau régime — béni soit-il ! — « donnera beaucoup aux propriétaires ». C’est aussi ce qu’espère (et il sait qu’il ne sera pas déçu) l’industriel Roederer « l’horizon s’éclaircissait, s’agrandissait pour la propriété » écrira-t-il. Et ce n’était que justice, car « le propriétaire », homme « dispensé », par état, « des soins vils » (à savoir l’abaissant souci du pain quotidien, d’autres sont là, dans une société « bien organisée » pour y pourvoir à sa place), le propriétaire est, « une âme noble, élevée ».

Un soldat « jailli des entrailles de la France », déclare Louis Madelin (pour désigner l’apatride que l’on sait) « apportait avec lui deux prodigieuses nouveautés : l’ordre et la confiance » L’ordre, c’est-à-dire le retour absolu au système d’exploitation qu’avaient voulu briser Robespierre et les siens. La confiance de qui ? Des affairistes. Quant à Jacques Bainville qui, contrairement aux affirmations les moins équivoques de Napoléon lui-même, soutient : « la situation avait déterminé l’appel au soldat », il évoque avec nostalgie le « trop bref âge d’or » qui s’inaugurait en Brumaire.

Le 12 novembre 1799 — deux jours exactement après son succès — Bonaparte dispose déjà de si belles sommes qu’il peut payer, cash, les douze cent mille francs, prix du domaine belge qu’il avait acheté à crédit en février 98. Il va régler en outre les dettes de Joséphine (un million), en y ajoutant les 250 000 Frs nécessaires pour la Malmaison.

Un Régime tonifiant .

Commençaient pour la France « quinze ans de régime tonifiant » ; c’est ce que m’enseignait, vers 1920, quand je me préparais au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprême, quelqu’un d’équivalent, en Histoire, à ce qu’est saint Thomas en théologie. Le régime que M. Madelin qualifiait ainsi, d’un ton de gourmandise, sans doute n’est-il pas superflu de le regarder d’un peu plus près.

Benjamin Constant, un expert, enseignait que la politique est « l’art », avant tout, « de présenter les choses sous la forme la plus propre à les faire accepter » .. Autrement dit, le choix du vocabulaire est capital et le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un système où les mots, recouvriront le contraire, exactement, de ce qu’ils annoncent. Les Constituants s’étaient montrés très forts à ce jeu-là, avec leur Déclaration des Droits de Homme proclamant que tous les individus « naissent et demeurent libres et égaux en droits », déclaration suivie des dispositions pratiques dont nous avons rappelé l’essentiel : silence aux pauvres, pour eux, pas de bulletins de vote (et voilà pour l’égalité), maintien de l’esclavage dans les colonies et de la traite des noirs interdiction aux travailleurs de s’unir contre l’arbitraire patronal, en matière de salaire (et voilà pour la liberté).

Bonaparte est loin, très loin, d’être un imbécile. Ce général politicien a tout de suite saisi la méthode, et de même qu’il a fait crier, par affiches, « Vive la République ! » le jour où il l’assassinait, de même le gouvernement qu’il va établir aura, dit-il, pour caractère éminent, d’être « national ». Confidence souriante de lui-même à Roederer, rapportée par ce dernier dans ses Mémoires : « il faut mettre de la confiture autour des paroles ». L’ingrédient de base, dans la confiture Bonaparte, c’est précisément ce mot-là : « national » « Je suis national », répète à satiété le Consul, je ne veux plus entendre parler de « partis ». « Je ne suis d’aucune coterie, je suis de la grande coterie du peuple français » ; circulaire qu’il dicte à son ministre de l’intérieur (son frère Lucien).

« Le gouvernement ne veut plus, ne connaît plus de partis, et ne voit plus, en France, que des Français. »

Voilà qui sonne bien. Mais cette musique (militaire) est faite pour dissimuler quoi ? Napoléon Bonaparte affirme qu’il a pour but, pour but unique, le bonheur « du peuple français » c’est sa « coterie » à lui, le peuple, sa grande et sublime « coterie ». Or, ces partis qu’il dénonce, au pluriel, l’anathème dont il les frappe n’en vise en réalité qu’un seul, avec les autres, on peut s’arranger, on s’arrangera même très bien.

Le seul parti intolérable, c’est celui de Robespierre, celui qui met en cause le vieil agencement social, si cher à Barnave comme à Mirabeau, à La Fayette comme à Danton, et à Necker comme à sa fille (et à l’amant de sa fille, Benjamin Constant). L’antique machine à faire des riches au moyen du travail des pauvres, le seul parti, justement, qui soit « national » pour de bon, c’est-à-dire au service de la nation (et non pas de cette fausse « nation des Notables, inventée par Sieyès), au service des 27 millions de Français « mangés » par quelques milliers de « mangeurs ». Avec les ex-Girondins, les ex-Constitutionnels de 1798, l’entente est facile. Les intérêts dont ils étaient les serviteurs, ce sont les mêmes que ceux dont Bonaparte est maintenant le délégué au Pouvoir.

Les robespierristes et babouvistes, en revanche, ceux-là, doivent être exterminés, et l’attentat royaliste de la rue Saint-Niçaise (24 décembre 1800), Bonaparte, qui est informé, qui sait quels sont les vrais coupables, des royalistes, feindra de le prendre pour un attentat d’extrême gauche et en profitera pour déporter, et envoyer mourir sous les Tropiques les survivants de l’esprit du 10 août.

Fusion », c’est son grand thème, « fusion , réconciliation », « l’unité nationale ». A qui s’adresse-t-il, en fait ? Aux monarchistes, qui l’avaient pris, naguère pour un Monk préparant « le retour des lys ». Bouffonne cette méprise ! Comme si Napoléon Bonaparte avait jamais travaillé pour autre chose que son propre avènement — où que ce fût, d’ailleurs, en Corse, en France ou en Orient. La « fusion », c’est le front commun qu’il propose à tous les possédants contre tous les démunis. Allons, soyez réalistes, dit-il en substance aux fidèles du Roi : vous savez bien que nous sommes avec vous, dans le même camp que vous, pour la seule affaire qui importe le maintien de la plèbe dans son rôle de cariatide et notre festin sur son dos. Il y a les nouveaux messieurs, « les nouveaux intérêts », les nantis de 89 et de Thermidor, ce sont eux qui ont gagné et, je suis à leur tête, ils m’ont choisi pour les protéger, et assurer la pérennité de leur règne. Il faut vous y faire, royalistes, nous sommes au Pouvoir et nous y resterons. Mais il y a de l’espace à nos côtés, venez, nous sommes prêts à vous accueil, entre « mangeurs », la fraternité va de soi. Et les royalistes comprendront, dans leur immense majorité. Aux plus irréductibles, les Vendéens, Bonaparte glissera (s’adressant à leurs délégués) « Nous autres nobles... « , et Talleyrand va s’employer, sans peine, à guider les aristocrates du faubourg Saint-Germain vers les antichambres gouvernementales on laissera rentrer les émigrés et l’on donnera des compensations à ceux qui ont perdu leurs biens (il n’y en a, du reste, pas beaucoup, la plupart ont su se débrouiller). La voilà, la fusion que Mollien le trésorier célébrera dans ses Mémoires comme un « rapprochement magique ». Ma foi non, rien de magique dans ce ralliement ; rien que de très explicable.

Quant au peuple imbécile, on va lui jeter dans les yeux, au surplus, des poignées de « gloire s, avec la reconquête — indispensable — de l’Italie du Nord) de quoi aurait-il à se plaindre ? Vive la République, citoyens ! Et la preuve, c’est que le 14 juillet reste fête nationale et que le calendrier républicain est conservé, ce précieux calendrier dû au dantoniste Fabre d’Eglantine, et fort bien vu du patronat, car, au repos hebdomadaire, il a substitué le repos, seulement, décadaire. Washington expire ? Ordre de Bonaparte : un crêpe, pendant huit jours, au drapeau tricolore. Mais, en même temps, on s’installe aux Tuileries, où vécut, avant-hier, « le tyran » et lorsqu’il a visité le palais en vue de sa réfection et pour que le logis fût digne de sa personne, Bonaparte a dit à Lecomte, en lui désignant, sur les murs, les bonnets phrygiens, souvenirs du Comité de Salut Public « Et faites-moi disparaître toutes ces saloperies, n’est ce pas. ?

La « restauration de l’Etat », comment s’accomplit-elle ?

La Constitution de l’an VIII a ceci de particulier que le peuple, désormais, et de par la loi, n’a plus la parole. Le Premier Consul détient la plénitude de l’exécutif. Le peuple n’élit plus de représentants. On prie simplement les gens les plus distingués du pays — c’est-à-dire les plus riches, de proposer, de recommander, des listes de notables parmi lesquels sont choisis les membres des deux assemblées maintenues en trompe-l’oeil. Le personnel de ces Conseils sera recruté par un Sénat, lui-même composé par les soins exclusifs du Premier Consul. Le Tribunal pourra discuter les projets de loi (dont l’initiative appartient à Bonaparte, et à lui seul). Discuter, non pas voter, ses parlotes, en conséquence, seront dénuées de tout effet. Le Corps législatif, lui, devra voter, mais non discuter. Pure chambre d’enregistrement. Et si, par impossible, le Corps législatif votait mal, le Sénat est là pour intervenir, car il a la garde de la Constitution et du bien de l’Etat.

C’est la disparition radicale de la République, le régime républicain étant celui, spécifiquement, où la nation gère ses affaires. La nation n’a plus désormais qu’à se taire, exception faite des quelques « notables » autorisés à exprimer des voeux concernant, sans plus, le choix des serviteurs que désignera le maître pour l’approbation officielle de ses actes. De la Constitution de 1793 à la Constitution Bonaparte, abolition de la démocratie. C’est le couvercle qui retombe, avec un poids accru, sur le Quatrième Etat, la masse des Français travailleurs des champs et des manufactures dont le destin, confirmé, est de poursuivre sa mission « nourrir », dans le mutisme et le labeur, les privilégiés de ce « petit nombre béni par Voltaire. » Despotisme éclairé à la mode consulaire. Les disciples de l’Encyclopédie sont aux anges, et Cabanis le voltairien, qui avec ses collègues Monge, Berthollet, Volney, Laplace, se déclare « patriote conservateur », Cabanis applaudit ardemment à l’ordre nouveau, car, dit-il avec force, la « classe ignorante ne doit exercer « aucune influence ni sur la législation ni sur le gouvernement ».

Le « régime tonifiant » mis en place par Bonaparte forme un système pyramidal : La nation est organisée comme une caserne le 17 février 1800. Bonaparte jette sur la France son filet de rétiaire dans chaque département, son homme à lui, nommé par lui, responsable devant lui : l’oeil du maître, le préfet. Au-dessous du préfet, les sous-préfets, également nommés par lui : Et au-dessous des sous-préfets, les maires, également encore nommés par lui. La presse ? L’arrêté du 17 janvier a supprimé soixante journaux sur soixante-treize. Il n’en reste donc que douze (le treizième étant le Moniteur) qui ne publient rien sans le contrôle de la police. Quant à l’ordre judiciaire, le 26 juin 1804, à Saint-Cloud, Bonaparte sera péremptoire : Les juges ? Leur devoir est d’obéir aux volontés du gouvernement.

Le coup d’Etat qui asservit la France n’a été possible qu’avec le concours d’hommes d’argent, à l’avant-garde desquels figure le Suisse Perregaux, l’un de ces incandescents du 14 juillet 1789 (avec l’autre Suisse, Delessert), qui menaient grand bruit, un bruit infernal, pour récupérer leur précieux Necker (troisième Suisse), précipiter les plébéiens contre la Bastille, et savourer ensuite les marrons que ces bons naïfs leur auraient tirés du feu. Si Bonaparte avait « repris » Joséphine, en octobre 1799, en dépit de sa conduite scandaleuse, c’est que, tout compte fait, il avait estimé plus sage et plus rentable d’avoir cette intrigante dans son jeu, tant elle est étroitement du milieu, je veux dire accointée avec les affairistes. Et comme, alors, il avait besoin des agioteurs, de façon urgente et première, la collaboration de l’odalisque industrieuse s’imposait.

Le groupe de banquiers qui a voulu, préparé, obtenu le coup d’Etat s’empresse de réaliser l’affaire, l’affaire énorme, (comme écrit très bien Vandal) qui constituait, pour ces faiseurs d’or, le sens même et la raison d’être de l’opération. Le 6 février 1800 a lieu, dans le bureau du Premier Consul, une réunion des « principaux financiers de la place, et c’est de cette entrevue historique que va sortir cette merveille baptisée « Banque de France ». La Banque de France ! Respect. Tenons-nous bien. Nul n’a le droit de badiner à propos d’une telle, et aussi noble, institution nationale. C’est bien aussi pourquoi je me garderai de badiner, et mettrai toute mon attention à bien voir de quoi il retourne. Sur les négociations préliminaires, sur la véritable nature des choses, sur la charte de l’établissement, il y a intérêt, pour l’historien, à consulter un ouvrage qui n’est pas, certes, d’un plaisantin, puisque je parle des Mémoires pesantes et vastes du trésorier Moillien, un homme grave. Je suis même surpris, je l’avoue, de voir un document de cette importance si rarement et si timidement utilisé par les chantres de « l’empereur ». Il est vrai que, dans ce remarquable épisode ( la création de la Banque de France) tout repose sur une feinte, une tricherie, un maquillage.

Bonaparte l’ignorait moins que personne. Aussi est-il d’une docilité exemplaire à l’égard des Perregaux, Delessert, Mallet, Fulchiron, Le Couteulx, qui viennent non pas lui soumettre un projet, mais réclamer leur dû, c’est-à-dire obtenir le geste qu’ils exigent, le geste officiel mais obligatoire d’un individu payé d’avance, et qui n’est assis dans ce fauteuil suprême que parce que ces messieurs l’y ont mis. Le papier que Perregaux, le 6 février 1800, place, pour signature, sous les yeux de Bonaparte est précédé d’un si beau prélude qu’il serait dommage de le laisser enseveli dans des ouvrages d’accès difficile, c’est du style grandiose. « Celui qui a contribué si puissamment à nous rendre, avec éclat, le caractère d’une nation guerrière, (comme ces Suisses, ont la fibre française, tout à coup ! et, côté banque, ce texte le prouve, on donne peu dans le pacifisme), il lui appartient de faire connaître que cette nation est aussi appelée à se faire admirer et respecter par les effets d’une bonne économie politique » (c’est l’unique souci du bien du pays et de la prospérité collective qui anime toujours, on le sait, les philanthropes de la finance) ; « l’intérêt privé et l’intérêt public concourent », poursuit Perregaux, à recommander « le succès de l’établissement projeté ». Suivent les dispositions statutaires. « Libre par sa création qui n’appartient qu’à des particuliers (voilà qui est clair) la Banque (la Banque qui veut s’appeler « de France » ; lisons bien) la Banque ne négocie avec le gouvernement que lorsqu’elle y rencontre ses convenances et le complément de ses sûretés » ; elle n’est, et ne tolérerait d’être à aucun degré. « une banque gouvernementale » elle est et reste association privée, mais n en sollicite pas moins du Premier Consul — c’est ce que va lui écrire Le Couteulx, au nom des administrateurs — la promulgation d’une loi qui, « sans paraître s’occuper peut-être, nominativement, de cette maison « consoliderait pourtant son existence ».

Le 13 février, c’est chose faite, le groupe a reçu satisfaction et l’établissement bénéficiant du concours et de la protection de l’Etat, s’intitulera « Banque de France » ; et, le 23 février, le dos rond, Bonaparte demande à Le Couteulx de ne point douter, jamais, de sa « bienveillance » cette toute particulière bonne volonté, le Consul ne vient-il pas, malgré les difficultés de Trésorerie auxquelles l’Etat doit faire face, de lui en donner un précieux témoignage ? Quelque chose, effectivement, de substantiel. Pour la rentrée des impôts, Bonaparte avait établi « des receveurs » qui prenaient, en somme, la relève des anciens fermiers généraux c’étaient de gros financiers qui versaient d’abord à l’Etat un « cautionnement », puis, ayant perçu les contributions, avaient le droit de n’en remettre le montant au Trésor qu’après un délai au cours duquel ils étaient libres de faire fructifier ces millions et d’en tirer d’appréciables bénéfices. Curieux procédé ; mais il convenait, comme disait Cabanis, d’être agréable aux manieurs d’argent. Or, sur la demande de la prétendue Banque de France, Bonaparte lui lâchait, lui confiait une partie des « cautionnements eux-mêmes ». Ainsi, à cet établissement privé, et pour ses propres spéculations, le Consul octroie la jouissance de grandes sommes appartenant à la nation. De plus, cette banque se voit chargée (et non pas gratuitement, bien entendu) d’un travail d’Etat : « le paiement des rentes et pensions ». Et Perregaux ne dit même pas merci. Au contraire, il insiste avec lourdeur et âpreté sur l’indépendance farouche que sa maison entend conserver à l’égard des pouvoirs publics, lesquels ne doivent jamais — en aucun cas, c’est bien compris ? — intervenir dans

point douter, jamais, de sa « bienveillance » cette toute particulière bonne volonté, le Consul ne vient-il pas, malgré les difficultés de Trésorerie auxquelles l’Etat doit faire face, de lui en donner un précieux témoignage ? Quelque chose, effectivement, de substantiel. Pour la rentrée des impôts, Bonaparte avait établi « des receveurs » qui prenaient, en somme, la relève des anciens fermiers généraux c’étaient de gros financiers qui versaient d’abord à l’Etat un « cautionnement », puis, ayant perçu les contributions, avaient le droit de n’en remettre le montant au Trésor qu’après un délai au cours duquel ils étaient libres de faire fructifier ces millions et d’en tirer d’appréciables bénéfices. Curieux procédé ; mais il convenait, comme disait Cabanis, d’être agréable aux manieurs d’argent. Or, sur la demande de la prétendue Banque de France, Bonaparte lui lâchait, lui confiait une partie des « cautionnements eux-mêmes ». Ainsi, à cet établissement privé, et pour ses propres spéculations, le Consul octroie la jouissance de grandes sommes appartenant à la nation. De plus, cette banque se voit chargée (et non pas gratuitement, bien entendu) d’un travail d’Etat : « le paiement des rentes et pensions ». Et Perregaux ne dit même pas merci. Au contraire, il insiste avec lourdeur et âpreté sur l’indépendance farouche que sa maison entend conserver à l’égard des pouvoirs publics, lesquels ne doivent jamais — en aucun cas, c’est bien compris ? — intervenir dans ses affaires. Avec un incroyable cynisme, il l’a fait savoir au Consul « toute intervention du gouvernement dans l’administration de la Banque peut devenir une cause de discrédit pour elle » on ne saurait être plus explicite sur l’estime qu’on porte à l’Etat.

On comprend, dans ces conditions, que Mollien n’en revienne pas. Nous sommes pourtant en présence d’un comportement bien connu. L’Etatisme, disent les « honnêtes gens » quelle horreur ! Il ferait beau voir que l’Etat prétendît se mêler de nos opérations ! Et, en nième temps, appel occulte à l’Etat pour obtenir de lui non seulement appui et couverture, mais son argent. Vieux principe capitaliste de la « nationalisation » des frais, les frais, c’est pour l’Etat, autrement dit les autres. En revanche, individualisation, stricte individualisation des bénéfices. Dans le souci primordial, dit Mollien, qu’avait le Consul de « n’ôter aux banques aucune de leurs sources de profits », Bonaparte ira plus loin encore, il va conférer à la Banque dite « de France », pure association d’intérêts privés, énergiquement et hargneusement privés, le droit exclusif d’émettre du papier-monnaie : c’est-à-dire, observe Mollien, le partage « d’une des prérogatives du gouvernement, celle de créer une monnaie », avec cette différence entre l’Etat et la Banque que « la monnaie métallique frappée par l’Etat
lui coûte tout de même le prix de l’argent et de l’or », tandis que le privilège inouï accordé par Bonaparte à la maison Perregaux et Cie est de « fabriquer une monnaie qui ne lui coûtait rien ».

Mollien secouait la tête, attristé. Mais que voulez-vous, écrit-il en une phrase lapidaire, et que je n’ai jamais, vue, reproduite :» Entre Napoléon et les financiers, la lutte n’était pas égale ».

S’il est tout petit garçon, Napoléon Bonaparte, devant les banquiers, il se rattrape devant « la prêtraille. » M. Thiers nous enseigne cependant que Bonaparte était porté aux idées religieuses par sa constitution morale elle-même » et Gabriel Hanotaux, émouvant, pénétré, affirmait « Rien n’est plus à l’honneur de cet homme surhumain que son souci d’une règle supérieure à l’homme. L’inquiétude du divin le tourmentera jusqu’à sa mort ». Le « divin » Napoléon Bonaparte s’en est toujours soucié à peu près autant que d’une guigne, ou d’une prune pourrie. C’est un réaliste. Les billevesées métaphysiques ne l’amusent même pas, elles l’agacent zéro temps perdu. Mais comme sont encore nombreux les crétins qui croient, dur comme fer, à leur Bon Dieu et leur Jésus-Christ. (Quelqu’un, ce Jésus, dira « l’empereur » à Sainte-Hélène qui probablement, n’a jamais existé), il est important de s’annexer Ces gens-là par le moyen de leurs « fakirs » et ce qu’il avait entrepris avec les « muphtis » d’Egypte, il va maintenant l’appliquer à ceux de France, et de Rome. Bonaparte s’en explique, en toute simplicité ricanante, devant Roederer « la religion, ce n’est pas pour moi le mys1ère de l’incarnation ; c’est le mystère de l’ordre social les curés doivent être là pour prêcher la résignation aux pauvres, des colonnes de l’ordre. L’ordre au profit des « mangeurs ». Bonaparte est absolument d’accord avec Voltaire, lequel déclarait « Il est fort bon de faire accroire que l’âme est immortelle et qu’il existe un dieu vengeur qui punira mes paysans s’ils veulent me voler mon blé. » Et il complète sa pensée devant Roederer encore.

Ma politique religieuse est bien simple, « mahométan au Caire, papiste en Italie et en France, si je gouvernais un Etat Juif, je commencerais par rétablir le temple de Salomon. »

La légende veut, une fois de plus écoutons Louis Madelin — que Bonaparte ait « restauré les

Autels » et « rendu la liberté au culte ». Son concordat ? « La plus belle bataille qu’il lui ait été accordé de gagner ». Et voici M. Adrien Dansette, dans son Histoire religieuse de la France contemporaine. « Quels que furent les limites et le prix de cette restauration, ( par Bonaparte, de l’Eglise en France), elle lui a acquis des titres éternels à la reconnaissance catholique » Vraiment ? Le tout est de s’entendre, je pense, sur le sens des mots, du mot « restauration » et du mot « catholique ». Bonaparte aurait relevé les autels ? Mais Ils étaient parfaitement relevés avant lui. En 1799, 40 000 paroisses avaient retrouvé leurs desservants. Il a libéré le culte ? La vérité est littéralement l’antithèse de cette assertion. Le culte était libre, la Constitution civile du clergé, oeuvre des notables de la Constituante pour avoir des prêtres payés par eux et à leur service, elle était morte, par bonheur. Mais c’est une nouvelle Constitution civile du clergé que Bonaparte veut établir, et dans le même dessein, afin de procurer à son pouvoir une armée de prêtres fonctionnaires, des prêtres qu’il tiendra aussi fermement « dans sa main » que lui même est « dans la main » des financiers. Le pape renâclera ? On saura le contraindre, et même lui faire bénir l’opération : C’est un prince temporel, le Pape, par conséquent, vulnérable, il n’est que de le menacer dans ses possessions territoriales et il filera doux. Sans ambages, Bonaparte a exposé son plan à La Fayette, un affranchi comme lui, un voltairien comme lui « Je mettrai les prêtres encore plus bas que vous ne les avez laissés », avec votre Constitution civile, sous moi « un Evêque se tiendra honoré de dîner chez le préfet ».

Bonaparte a du coup d’œil ; s’il ne croit pas au Christ, il connaît le contenu de l’Evangile et sait que ce livre-là est redoutable. Des prêtres qui enseigneraient l’Evangile, rien de plus dangereux pour l’ordre tel que le conçoivent lui-même et ses employeurs, les banquiers. Il s’en est ouvert, au mois d’août 1800, à Roederer : « S’il n’est pas le maître des prêtres, le gouvernement a tout à craindre d’eux ». Grosse erreur, celle des gens « qui disent les prêtres ? Il n’y a pas à s’en occuper. C’est comme si ton disait Voilà des individus, avec des torches allumées, qui rôdent autour de la maison, laissez-les faire... « Absurde ! Fouché va faire connaître aux évêques, par une circulaire, ce qu’il attend d’eux. Il y a un rapport, Messieurs, entre mes fonctions (c’est la police) et les vôtres. Notre but commun est la sécurité du pays, au sein de l’ordre et des vertus. Et l’abbé Maury, l’un des ténors de l’extrême-droite à la Constituante, cet abbé qui ne sortait jamais sans ses pistolets (il les appelait « mes burettes »), et qui se vantait, en riant. de ne jamais mentir, « sauf en chaire », Maury — que Napoléon fera cardinal — pensait tout à fait comme Fouché et déclarait en propres termes « Une bonne police et un bon clergé, avec ça, on a la tranquillité publique ».

La hiérarchie se précipita, à peu d’exceptions près, avec transport, dans la voie où l’appelait le Consul. Il y aurait un florilège admirable, écoeurant, à réunir avec les dithyrambes concordataires des prélats. Le Consulat et l’Empire seront le règne du cléricalisme incroyant façon Vigny 1848, façon Maurras un peu plus tard. Le résultat, trop prévisible ? Quand Napoléon disparut, l’Eglise de France n’était plus qu’une institution dérisoire et flétrie, sans souffle et sans âme.

La boutique de César.

Elle est bien connue, l’interjection de la « mamma » devant la réussite, en France, de son « Nabou » « Pourvu que ça dure ! » Elle prononçait cela à l’italienne, celle qui devient « « Madame Mère », quand le plus débrouillard de ses garçons se hisse, en 1804, carrément, sur le trône de France. Ce n’est pas une vieille dame ; c’est une personne de cinquante-quatre ans, peu bavarde, qui pince les lèvres, et qui garde la tête froide. Inouï, ce qu’il leur arrive à tous, toute la bande ajaccienne, jadis famélique, à présent qui nage dans l’or ! Tellement inouï que ça n’a pas l’air vrai, que ça va peut-être s’évanouir comme un rêve. Pourvu, pourvu qu’une telle félicité n’aille pas soudain disparaître I Pourvu qu’elle dure, oui, tant c’est merveilleux de se trouver ainsi, invraisemblablement, catapulté au sommet de la vie sociale et parmi toutes les jouissances de la terre. Difficile de croire qu’une pareille aubaine puisse offrir longtemps ses délices. Aussi thésaurise-t-elle, la mamma, avec une parcimonie attentive et méticuleuse. Cette « femme de Plutarque » comme dit l’autre, admire le champion de la famille, mais elle n’oublie pas qu’elle est pour quelque chose dans ce prodige de bonheur ; car c’est bien à elle, en dernière analyse, que le clan doit sa fortune, pas à son mari, le chenapan ; à elle, la petite rusée. Comme elle a bien fait, adultère, de coucher, avec le gouverneur Marbeuf ! Tous les profits de la tribu, au fond, sont sortis de cette alcôve. C’est elle, la poule aux oeufs d’or.

Lui, Nabou, il « fait aller la boutique » l’expression lui plaît, à la fois, et le révèle il vole bas ; c’est sa nature. Puisque c’est sur la France, à défaut de la Perse ou de l’Inde, qu’il a dû s’abattre, au moins que la « boutique » soit d’un bon rendement. Les jacobins sont éliminés « des gens à pisser dessus », disait « l’empereur » dans ce langage élégant qui lui était ordinaire, mais le matériel humain, producteur de son opulence, n’en doit pas moins être constamment surveillé. Un document de grande valeurs nous a été livré en 1913, par Alfred Marquiset, sous le titre de Napoléon sténographié ; ce sont des notes prises, à la volée, par un membre du Conseil d’Etat ; pas de procès-verbal de ces séances, qui se tenaient à huis clos. Napoléon pouvait s’y déboutonner. On entend donc là directement sa voix. Il est toujours en alerte, il se méfie toujours de ce peuple qu’il a dupé et dont il craint que les yeux ne s’ouvrent.

Mais enfin, Sire, lui dit un conseiller, de quoi vous inquiétez-vous ? Il n’y a pas d’opposition et lui « Je crois bien ! Il ne peut pas y en avoir ! » Tout est tranquille, lui répète-t-on ; et lui « Bien sûr ! Parce qu’on ne peut pas bouger ! » Au lendemain de Brumaire, il avait réduit à treize, y compris le Moniteur, les journaux autorisés. Insuffisant. En 1803, il a ramené leur nombre à huit, ces huit journaux totalisent 18 630 abonnés, sur 27 à 28 millions de Français. Telle est la diffusion de la presse, sous le Maître. Encore, cette vaste presse, convient-il de la contrôler de très près. Note de « l’empereur » à Fouché, le 18 avril 1805 « Il n’y a plus en France qu’un seul parti, « le mien » « et je ne souffrirai pas que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts ». L’imprimé même, tout ce qui peut s’imprimer sans que le texte en ait été dicté, ou revu, par lui-même ou ses sbires, lui est suspect. Et c’est à propos d’un innocent bulletin de la Chambre de Commerce de Paris que Napoléon aura, le 26 mars 1806, cette phrase remarquable « Une chose imprimée (sans mon ordre ou mon visa), par le seul fait qu’elle est imprimé et qu’elle constitue un appel à l’opinion, n’en est plus une à l’autorité »

Nous sommes habitués, nous autres, à dire « Napoléon » sans surprise, nul n’aurait l’idée de lever les sourcils. Mais rendons-nous bien compte lorsque Bonaparte (né Bouonaparté) résolut de se faire appeler, puisqu’il succédait aux rois de France, par son prénom seul, comme eux, « l’opinion » eut, très certainement, un petit haut-le-corps et il lui fallut, d’abord, avaler sa salive. Ce prénom-là, Napoléon, était inconnu en France, et, à coup sûr, plus inusuel que Zéphyrin ou Babylas. Et pourtant c’était ainsi, dorénavant, qu’il fallait nommer le souverain. Tel était l’ordre, car tel était bien, francisé, au vrai, l’étrange mais authentique prénom de ce César venu d’ailleurs (un César d’importation, qui s’était importé lui-même) dont bénéficiait la République. Les gens s’y étaient faits, un peu dépaysés, « l’empereur » s’était tenu d’abord à l’écoute des murmures ou des rires. Rien. Médusés, les Gaulois. Chacun articulait au mieux, et respectueusement, les syllabes augustes. Et les splendeurs, par surcroît du Sacre ! Un sacre inédit, fantastique. Les Bourbons, allaient en province, dans une cathédrale subalterne, se faire oindre par un quelconque archevêque.

Pour « Napoléon » l’ecclésiastique de service ne sera pas un archevêque, mais Sa Sainteté le Pape soi-même. Et « Nabou » surpasse même ce Charlemagne auquel il se réfère par-dessus les siècles ; Charlemagne s’était rendu, petitement, chez le Pape ; Pour le caïd Corse, c’est le Pape, au coup de sifflet, qui se déplacera. Et il se déplace, en effet. Il dit, à Notre-Dame Dieu tout-puissant et éternel, qui avez répandu l’onction sainte sur les têtes de Saül et de David, répandez par mes mains, le trésor de Vos grâces et de Vos bénédictions sur Votre serviteur Napoléon que Nous consacrons aujourd’hui empereur en Votre nom » Et ledit Napoléon à son tour « le jure de faire respecter les lois du Concordat ( L’égalité des droits, la liberté civile et politique et l’irrévocabilité de la vente des biens nationaux). Un peu inattendue, cette allusion mercantile dans la bouche de l’oint du Seigneur.

Sa Sainteté desséchait de se faire rendre au moins une partie des provinces que l’Oint du Seigneur lui avait volées pour les annexer à son Royaume d’Italie. Mais l’oint lui fera répondre, en pouffant, que, « protecteur d’un Etat étranger », il ne se reconnaissait pas le droit d’en diminuer le territoire. Et pourtant on avait eu, autour du pape, une idée que l’on avait cru séduisante la canonisation d’un certain Pierre Bonaventure Bonaparte qu’il y avait moyen de faire passer pour un ancêtre de l’empereur. Et, comme disait la chancellerie romaine, une canonisation est toujours, de la part de Rome, une faveur. « Elle ne saurait être mieux placée qu’ici ». On vend ce qu’on peut. Désappointement. Tout « sacré » qu’il fût, l’empereur était resté insensible à ce projet d’une promotion céleste dans sa famille. Du moins décide-t-on, à Rome, qu’au 15 août, dorénavant la naissance de Napoléon éclipsera la « glorieuse assomption de la Sainte Vierge ». Le légat trouvera la formule appropriée, décrétant que, « de par l’autorité apostolique, la fête de l’assomption de la Sainte-Vierge et celle, de saint Napoléon seront unies à perpétuité. » A perpétuité On ne lésine pas, à Rome, sur le temps puisque c’est de l’éternité qu’on dispose. Rien n’y fait. Pas la plus minime restitution territoriale. Le caïd est dur en affaires.

Des cadeaux, cependant sont de convenance, après un aussi grand événement religieux que le Sacre de Sa Majesté. L’empereur offre au pape un autel en or massif ( massif ?) pour les travaux de son métier, et il fait porter aux chanoines de Notre-Dame un carton bourré de merveilles ; pas autre chose, à l’intérieur, que l’authentique couronne d’épines du Christ, un morceau de la vraie croix, et une fiole toute pleine du sang même de Notre Seigneur. N’était-ce pas au Saint-Père, plutôt, qu’il aurait du remettre des reliques à ce point inestimables ? Mais l’empereur avait pensé que le pape, le pape-roi, devait préférer, comme lui, de l’or.

Le budget des cultes, toutefois, sera vigoureusement renforcé. Il n’était que d’un million et deux cent mille francs en 1803 il s’élèvera à dix-sept millions en 1807. Quant au 15 août, il remplacera pour les Français, la fête nationale du 14 juillet.

Une cour ! Il y a maintenant, et de nouveau, une Cour à Paris ! On juge de la bousculade, dans la belle société, pour en être, et d’autant plus que les « charges » n’y vont point sans émoluments. Chateaubriand, qui rage un peu — car il a fait un pas-de-clerc, juste avant la proclamation de l’empire — racontera avec aigreur, dans ses Mémoires d’outre-Tombe ; Ce n’était qu’excuses et gémissements chez les aristocrates ; on n’avait pas pu se défendre : on avait été contraint sous la menace, forcé, d’appartenir à cette Cour usurpatrice : « et l’on ne forçait, parait-il, que ceux qui avaient un grand nom et une grande importance ; Si bien que chacun, pour prouver son importance et ses quartiers, obtenait d’être forcé à force de sollicitations ». Le fait est que Napoléon, avec cette parade permanente organisée autour de sa personne, rencontrait un franc succès. Son carnaval quotidien (plus de huit cents articles, minutés par ses propres soins, pour régler le protocole et l’étiquette) se peuplait de noms prestigieux le baron de Breteuil, l’ancien confident de Louis XVI, se dépensait dans le « racolage impérial » ; la duchesse de la Rochefoucauld était « première dame d’honneur » de l’ex-prostituée Joséphine ; parmi les dames du Palais, Madame de Bouillé, de Ségur, de Chevreuse, de Montmorency, de Mortemart ; et Mgr Ferdinand de Rohan, ancien archevêque de Cambrai, a brigué le poste de « premier aumônier » sous l’ex-garde magasin Fesch, devenu, lui, « Grand Aumônier ».

Il est vrai que les « mangeurs » ont de quoi être satisfaits quant au dressage des « mangés ». On la mène dur, la canaille travailleuse, sous le Protecteur brumairien. Ce Code civil que Napoléon Bonaparte s’attribue pour avoir seulement modifié et cravaché la Commission depuis des années, et bien avant lui, à l’oeuvre, ce Code dont il ne s’est personnellement occupé que pour le divorce et l’adoption, d’une part (des sujets sur lesquels il nourrit des arrière-pensées concernant sa propre carrière), d’autre part et surtout pour l’affaire essentielle, celle des remparts, jamais assez hauts, jamais assez puissants, autour de la fortune acquise, deux articles y sont inclus, dans la ligne bourgeoise de la loi Le Chapelier (1791), rigides et réconfortants Article 1781 « Dans toute contestation au sujet des salaires, c’est l’employeur qui sera cru sur sa parole, laquelle fera foi sur la quotité des gages »

Voilà qui s’appelle gouverner, et mériter la gratitude des gens de bien. Lacépède, le naturaliste, « le continuateur de Buffon » et qui pense, en matière sociale, comme Cabanis aujourd’hui, conne le marquis de Condorcet hier, et comme Voltaire avant-hier, Lacépède, au nom du Sénat, remercie avec feu le dompteur, refoulée désormais, et captive dans son antre, « l’anarchie, ce monstre aveugle et féroce » dont le « génie » du Maître « a délivré la France ». Lorsque Bonaparte, en 1802, est allé visiter les industriels normands, à Rouen, à Elbeuf, rapporte Constant, son valet de chambre, les jeunes gens des familles les plus distinguées de la ville » ont organisé pour lui une haie d’honneur. « Le commerce de Rouen avait préparé pour le général une fête splendide dans le local de la Bourse » (pas d’endroit plus indiqué), et à Fécamp, mon Dieu, que c’était beau ! Le clergé avait pris l’initiative d’une procession venue au-devant du Bienfaiteur, et « chantant le Te Deum » pour l’anniversaire du 18 Brumaire ».

Du côté de la Banque de France, c’est la liesse. Il faut dire que César est, avec ces messieurs, la prévenance même. Communication de Barbé-Marbois, ministre du Trésor, aux « régents » de la Banque, 25 janvier 1804 « Le Premier Consul a voulu que le vous déclarasse positivement que son intention était que (Barbé n’est pas Bossuet) dans quelque situation que pût se trouver le Trésor public (qui dit mieux ?) il ne fat rien exid la flanque, ni à titre d’emprunt, ni à titre d’avances ». Mollien, qui dirigeait alors la Caisse d’amortissement, n’avait pas pu se retenir, le 27 février 1804, il avait appelé, timidement, l’attention du Consul sur le caractère insolite, indécent, de ce qui se passait avec cette Banque soi-disant « de France » et qui, « au lieu de devenir un grand instrument public, reste le comptoir d’un groupe de banquiers, lesquels n’y portent que le souci de leurs propres affaires ». Il en avait de bonnes, Mollien ! Quel lourdaud ! Est-ce que Bonaparte ne le sait pas, ce que Mollien prétend lui apprendre, ou lui rappeller ? Mais Bonaparte, qu’il soit Consul ou Empe-
reur, ne veut pas, ne peut pas se conduire autrement à l’égard du « groupe » en question, sous
peine d’inconvénients majeurs pour ses « propres affaires », justement. Il y a un pacte tacite entre son gang à lui et le gang de l’or.

L’année suivante, avec le coup des piastres, le total des ponctions que le régent Desprez opérera sur le Trésor s’élèvera à 105 millions (car, si l’Etat s’interdit d’emprunter à la Banque de France, il autorise la Banque, en revanche, à se servir des deniers de la France) ; et Mollien, qui n’a qu’à se taire et ronger son frein, se débondera dans ses Mémoires (1 237) « C’était sans doute la première fois qu’il arrivait à un gouvernement de donner de l’argent à une banque d’escompte pour exploiter son privilège lucratif, au lieu d’en demander à ses actionnaires pour prix de ce privilège ».

C’est l’euphorie, dans l’établissement. Bilans de la maison pour les exercices 1801, 1802, 1803, 1804, 1805 bénéfices nets (avoués) : en 1801, 170 0000f , en 1802, 3 millions ; en 1803, 3 400 000, en 1804, 4 500 000, en 1805, 5 400 000. Il est « empereur », à présent, l’homme d’Ajaccio et de Vendémiaire, « empereur » avec une « liste civile » qu’il a fixée lui-même au chiffre de 25 millions (quelque 200 millions d’à présent) ; encore n’est-ce là que ce qu’il fait croire à la foule, d’après le Budget, mais il a bien d’autres ressources. A trente-cinq ans, s’être assuré un job à ce point nourrissant, du joli travail, non ? Et bien sûr qu’il faut « faire aller la boutique », puisque c’est elle qui l’entretient. Gère-t-il les affaires françaises en bon père de famille ? Ce n’est pas exactement ainsi qu’il l’entend, pour sa part. Ce « père de famille doit être botté », (l’empereur) ne le cachera point à Las Cases Pour gouverner, il faut être militaire ; on ne gouverne bien « qu’avec des bottes et des éperons ». Autre aphorisme : « Il ne s’agit pas d’être aimé, il faut être craint » : il lavera la tête à son frère Louis qu’il a fait roi de Hollande et qui se montre d’une mollesse, d’une facilité ridicules avec ses sujets : « Vous gouvernez en capucin, un roi dont on dit C’est un brave homme, est un homme perdu ». Il aura un jour (le 11 février 1809), devant Roederer, une formule qu’il savoure, tant elle lui paraît adéquate : « La France ? je couche avec elle, et elle me prodigue son sang et ses trésors » autrement dit : Elle fait ce que je veux, et elle paie.

Mais M. Gabriel Hanotaux est sourd à ces propos qu’il tient pour non-avenus, indignes d’une Histoire bien-élevée, et, dans la Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1925, s’adressant aux honnêtes gens, il énonçait avec grandeur « De la boue fétide du Directoire, Bonaparte avait fait sortir une France de marbre.

Le « héros » de Brumaire (comme disait, tout émoustillée, Germaine de Staël, née Necker) est un pacificateur, on le sait. Il s’est même présenté à la France comme « le général de la paix ». Le 8 mars 1800, il a « juré » devant les Français de ne « combattre jamais que pour le « repos du monde ». S’il y avait bien « repos » dans la phrase, il y avait, auparavant, « combattre » Car Bonaparte ne se borne pas à la pratique du célèbre adage « Si tu veux la paix, prépare la guerre » il la fait, lui, la guerre, mais toujours en vue du « repos du monde » Même proclamation du 8 mars 1800 : « Le Premier Consul a promis la paix (oui, mais) mais c’est à vous, Français, de l’imposer ».

Commençons donc par la guerre. Bonaparte y tient beaucoup, à cette guerre initiale, Car son objectif est l’Italie et nous savons déjà quel prix il attache à s’assurer l’exploitation personnelle de ces provinces, d’abord, il se sent plus à l’aise, davantage chez lui, et c’est normal — en Italie ; ensuite, tenir ce pays-là, qui est succulent, c’est une assurance qu il se donne. Poire pour la soif. Si jamais « ça ne durait pas » en France, (il resteraient toujours le Milanais et les grasses plaines de là-bas). L’aventurier a besoin également de la
guerre pour son prestige. Il n’en fait pas mystère dans l’intimité, et Thibaudeau a recueilli de lui ces mots explicites « Un Premier Consul ne ressemble pas à ces rois, il a besoin d’actions d’éclat » et tant pis, s’il faut faire guerres sur guerres.

Cette plèbe républicaine qu’il a réduite au silence en affectant de travailler pour elle (affiche du coup d’Etat :Vive le peuple, par qui et en qui est la souveraineté ! ), il importe de l’éblouir, non pas seulement au plus tôt, mais constamment, avec la « gloire » ; c’est le bon moyen pour qu’elle pense à autre chose que sa condition réelle et pour qu’elle se rengorge dans ses haillons. La guerre, Danton ne l’ignorait pas, ni ce Brissot qui, à la tribune de l’Assemblée législative, en décembre 1791, s’était bêtement découvert « la guerre (il s’acharnait, alors, avec les Girondins, à vouloir que la France attaquât l’Autriche), « la guerre, disait-il, est nécessaire a la tranquillité intérieure », c’est un alibi commode quand « l’intérieur » pourrait devenir menaçant. Et Bonaparte ne cessera jamais, d’un bout à l’autre de son règne, de craindre qu’il ne le devienne. Il est vrai qu’aussi les combats lui plaisent, il l’a dit à Roederer « C’est le don particulier que j ai reçu en naissant, c’est mon habitude, c’est mon existence » N’oublions pas d’ajouter que la guerre, pour Bonaparte, doit être — et primordialement — une entreprise qui rapporte : et il s’y entend, à la faire rapporter, sinon pour l’Etat, du moins pour lui-même, et d’autres en profitent, qui se loueront ainsi de lui. « Je les connais mes Français » dit-il à Lucien, d’un ton assez crapuleux, ils adorent d’avoir « à leur tête » quelqu’un qui les mène voler, de temps à autre, à l’étranger ».

Je sais des gens en toute bonne foi, qui vous disent encore « Si Napoléon a passé son temps à faire la guerre, ce n’est absolument pas sa faute, l’Europe se jetait sans cesse contre lui ». Et je revois ce professeur (mais qui avait des raisons privées, et fortes, de déployer le plus grand zèle bonapartiste) me conjurant de me rendre à l’évidence, de ne point répercuter des sottises « C’est la vérité, me disait-il, la vérité bien établie ; aucun historien sérieux ne saurait le nier ; Napoléon a toujours voulu la paix ; il a toujours été l’agressé et non pas l’agresseur ». Tiens donc ! C’est l’Espagne, peut-être, qui s’est jetée sur lui ? Et c’est la Russie, spontanément, en 1812, qui s’est ruée sur la France ? Soyons « sérieux », en effet, et regardons les choses comme elles furent. La paix de Lunéville, en 1801, avec l’Autriche, répète, en l’aggravant, Campo-Formio ; et Bonaparte l’avouait à Roederer, fin 1800 : « La paix que je vais signer ne peut pas, c’est impossible, être durable ; pourquoi ? parce que nous possédons trop de choses parce que la France, sous la poussée des Girondins qui voulaient de l’argent, la guerre est indispensable à nos finances », s’était écrié publiquement Brissot, le spécialiste des mots-de-trop. Et Narbonne, ministre de la guerre, le 14 décembre de la même année 1791, avait déclaré à la tribune : la guerre, il nous la faut « le sort des créanciers de l’Etat en dépend », la France est devenue annexionniste, envahissante. Elle a rompu l’équilibre européen : et Bonaparte n’a fait qu’accentuer, décupler la politique vorace — et condamnée à terme, fatalement condamnée — des pillards à la Carnot.

Il est l’envahisseur type. Il transforme la France en une pieuvre. Il tient déjà « trop de choses » ? Mais observez-le. La paix de Lunéville a été signée le 9 février 1801 et, le 18 mars, Bonaparte oblige le royaume de Naples à subir l’occupation de trois de ses ports par des garnisons françaises. Le 11 avril, le Piémont est brusquement mué en « division militaire », prélude à l’annexion, qui aura lieu l’année suivante. Le 27 mai 1802, Bonaparte, à l’improviste, fait main basse sur l’île d’Elbe. « La République cisalpine », au surplus, dont il s’est institué lui-même « président ». voici qu’il l’intitule « République italienne », ce qui implique qu’elle ne s’en tiendra point à ses présentes limites, et qu’elle convoite ( c’est-à-dire « il ») toute la péninsule.

Absorption en fait, de l’Italie du Nord — et ce n’est qu’un début — par la France. La Hollande ? Le traité de Lunéville garantissait « l’indépendance des républiques cisalpine, helvétique et batave » on vient de voir ce qui se passait pour la première, la troisième, Bonaparte en bouleverse, de son chef, le gouvernement et les Hollandais devront entretenir chez eux un corps français d’occupation. Quant aux Suisses, Bonaparte leur a imposé sa « médiation » et ses instructions à Talleyrand ont été éloquentes. Que ces Helvètes s’en persuadent bien il n’y a pas de milieu « entre une Suisse amie de la France » — autrement dit, une Suisse satellite —« et pas de Suisse du tout ».

Parallèlement, c’est le racket dont nous avons parlé. Le Portugal souhaite-t-il ne pas être envahi ? Bon. Qu’il paie, alors (6 juin 1801) une petite contribution amicale, elle ne dépassera pas 20 millions. A Cadix arrivent des galions chargés d’or et venant d’Amérique : Bonaparte en exige sa part : 6 millions par mois, jusqu’à nouvel ordre. Tout cela s’ajustant à la déclaration solennelle, que voici, 13 mai 1804 « L’Europe peut me rendre cette justice que je ne me mêle des affaires intérieures d’aucun Etat ». Et comme on discute, en Conseil d’Etat, sur l’emblème à choisir pour le nouveau régime, impérial, Napoléon propose « un lion, un lion étendu sur la carte de France, la patte prête à dépasser le Rhin, et avec cette devise :: « Malheur à qui me cherche ». Car on le « cherche », Napoléon, lorsqu’on prétend l’empêcher de happer ce qui n’est pas à lui, mais qu’il veut. Sa « patte », disons plutôt ses tentacules, car pieuvre lui va mieux que lion, s’allongeront bien au-delà du Rhin, s’étirant même jusqu’au Niémen, jusqu’à Corfou, jusqu’aux abords de Gibraltar, et quand les proies se débattent, cela s’appelle, dans son idiome, « rébellion » et dans celui de M. Louis Madelin ; « provocation. »

Le voilà, le « repos de l’Europe », selon Bonaparte. Rien de moins contestable que cette note de la chancellerie autrichienne, en date du 12 septembre 1805 « Le repos de l’Europe est troublé quand une puissance s’attribue des droits d’occupation et de protection qui ne sont avoués par aucun traité, quand elle emploie la force et la crainte pour dicter ses lois à ses voisins, et quand elle reparle des droits de la victoire après la paix qui les a éteints ».

Le fier-à-bras avait clamé, le 29 octobre 1803 : « Je planterai mon drapeau sur la tour de Londres, ou je périrai ». Il ne plantera jamais son drapeau sur la tour de Londres et mourra paisiblement dans son lit. Mais deux millions d’hommes, par sa grâce, mourront d’une autre manière, dans les carnages de sa « gloire ». Et le malheur de mon pays fut que ce forban (incomparable météore), dit Jacques Bainville, pour ses interminables razzias, s’était procuré, comme tueurs, les conscrits français.

L’épopée tourne mal !

Napoléon Bonaparte a lui ses quarante ans en1809. Il a beaucoup grossi depuis 1800, et il en est très satisfait. C’est un monsieur replet, bien nourri, qui passe des heures, chaque jour, dans son bain. Lui si jaune autrefois, quand il s’appelait Bouonaparté, il a maintenant le teint rose. Il continue à ne pas savoir très bien le français, confondant « session » avec « section » et « amnistie » avec « armistice ». Chateaubriand observera qu’on ne saurait parler sans prudence de son style, car il dicte, la plupart du temps, et prodigieusement vite, laissant le soin à ses secrétaires de mettre en forme ce qu’il débite, quant à ses fameux bulletins de guerre, ils sont rédigés par des scribes ; tout au plus leur adjoint-il quelques formules de à façon, d’un genre grandiose et prudhommesque.

« Votre Majesté est en dehors des normes humaines » lui a déclaré, dans l’extase, un évêque, et, en janvier 1809, c’est un prédicateur d’Alençon qui s’écriait, la tête perdue : « Un être pareil à Sa Majesté, quel honneur pour Dieu ! (Napoléon, goguenard et ravi, répétait autour de lui la formule, ajoutant « Et, vous savez, ils sont tous comme ça, pour moi » ; ce qui était inexact).

Sur cet « homme surhumain », comme parle, vous vous souvenez ?, M. Gabriel Hanotaux, de l’Académie française, quelques détails complémentaires ne seront pas superflus. L’ecclésiastique pâmé qui le plaçait au-dessus des « normes » ne se trompait pas tellement. Il était assez prodigieux, en effet, dans l’art d’assener, avec aplomb, les plus épaisses
contre-vérités. Nous l’avons vu rampant, courbé, lécheur, au début de sa carrière, auprès de tous les Importants, les Salicetti, les Rovère, les Ricord, les Turreau, Augustin Robespierre, Barras, et Fréron, et Carnot ; mais à présent qu’il est « l’empereur », il se cambre, le poing sur la hanche : « On prétend que, pour bien savoir commander, il a fallu, d’abord, bien savoir obéir ». Quelle erreur ! n’ai jamais obéi, moi, j’ai toujours commandé ».

Lorsque l’abbé de Pradt, qui avait du jugement, l’appelait « Jupiter-Scapin », il mettait, si j’ose dire, dans le mille. Et rien n’est instructif comme les Cahiers de Bertrand, déposition naïve, irremplaçable. Nous ignorerions, sans elle, cette confession joviale de Napoléon sur une de ses constantes méthodes « Quand j’ai besoin de quelqu’un, je lui baiserais le [censuré] » il nous manquerait aussi une indication (d’intérêt, il est vrai, secondaire) sur les penchants sexuels de « l’empereur » et leur ambivalence Gourgaud le fatiguait, sa tendresse étant insatiable. Sur l’élévation morale du clan Bonaparte, sur le ton de la tribu quand on y était entre soi, et sur son odeur (Talleyrand-le-délicat déplorait les « manières un peu sombres » de ces gens), goûtons les propos échangés entre « Nabou et Loutchiano au sujet de leurs femmes : « Ta putain !, lui dit Nabou », et l’autre de riposter : « La mienne au moins, elle ne pue pas ! ». Telle était, sous leurs habits de cour la nudité de ces truands.

Une des choses les plus drôles concernant Napoléon, vu par ses historiographes, c’est le thème, établi comme un dogme, de son indifférence à l’argent. Voyez Bainville il « tient à l’existence », et peu à son trône, à l’argent, pas du tout », et M. Maurois (Historia, juin 1964) : « Jamais homme ne disposa de plus grandes richesses et ne s’en appropria moins ».

Accordons que, là aussi, Napoléon s’est employé à nous donner le change : le 3 novembre 1804, il a posé, devant Roederer, au dégagé, à l’Olympien. « Les choses d’argent ? Je suis devenu trop grand pour penser à cela », de même qu’à Sainte-Hélène il aura, pour Bertrand, cette phrase impayable ( « impayable est le mot) Je n’ai jamais eu le sens de la propriété ». Et recueillons avec ferveur les paroles de son homme lige, Regnault de Saint-Jean-d’Angély, dans son rapport du 20 janvier 1810, au Sénat, sur ce « Domaine extraordinaire » à propos duquel, précisément, il convient d’en savoir davantage Les regards de Sa Majesté, ces regards qui embrassent le monde, ne se sont jamais arrêtés Sur les charmes attachés à la propriété individuelle.

Qu’est-ce donc que ce Domaine Extraordinaire, qui s’est d’abord appelé en 1805, « Trésor des Braves » ? Il s’agit de sommes prélevées par l’empereur sur les indemnités imposées aux vaincus, autrement dit sur les produits de son banditisme. Car c’est un article essentiel, nous l’avons vu, de sa politique étrangère, et de sa politique tout court, que la guerre doit « rapporter ». Dans une « Notice officielle de 1810, intitulée « Sur les mesures adoptées par le gouvernement pour le rétablissement de la balance du commerce », se lit
cette sentence, d’une limpidité parfaite « La guerre est la source de la richesse nationale ». Ce principe-là, tout à fait girondin, et fondamental chez Carnot, Bonaparte en fera sans cesse, vastement, l’application.

Le 5 octobre 1809, après Wagram, il écrivait à son trésorier, Mollien « Cette campagne ne m’a pas rendu autant que la précédente, par les articles secrets du traité, je recevrai quelque100 millions », Il n’en pourra malheureusement, arracher que 85, à l’Autriche (En Prusse, ç’avait été une bien autre fiesta : les millions par centaines). Mais, à Hambourg, il va rafler 34 millions d’un seul coup et lorsqu’il saisit lui-même la Hollande, à la place de ce Louis piteux qui ne savait pas faire « rendre » le pays. Il impose, sur le champ, aux Bataves une contribution de 50 millions, présent qu’ils sont invités à lui remettre en témoignage du bonheur qu’ils éprouvent à l’avoir désormais pour souverain. Il avale les Etats du Pape ? Immédiatement main basse sur les « biens d’Eglise » soit, à peu près, 150 millions. Le 24 mars, 1811, devant les Conseils réunis du Commerce et des Manufactures. Napoléon se targuera d’avoir « fait entrer en France, plus d’un milliard de contributions étrangères depuis 1806 ».

Il a dit « en France » et non « dans le Trésor français » Car Mollien, qui connaît la question, puisqu’il est ministre du Trésor, Mollien aura, dans ses Mémoires, cette remarque amère « Le Domaine Extraordinaire appelait à lui tous les profits de la guerre, et le Trésor en supportait toutes les charges ». Fondé par l’empereur en 1805, le « Trésor des Brave » passe pour une caisse de récompenses à l’intention des héros. Sa création a donné lieu à une phrase officielle si joliment métaphorique qu’on ne saurait omettre de la reproduire « La Providence » (Napoléon affectionne ce terme, dépourvu, à ses yeux, de toute signification, mais agréable aux jobards), la Providence, (donc) a fait du laurier un arbre dont les fruits nourrissent les braves « (ce qui, de fait, est miraculeux). Traduction : « c’est là, dans le stock sonnant et trébuchant de ses rapines, que l’empereur va puiser pour s’acheter — du moins le croit-il — des dévouements à toute épreuve au moyen de rentes versées à ses généraux ; Berthier recevra ainsi .1 300 000 frs par an (c’est-à-dire plus de cinq millions de francs actuels) Davout, 900 0 000, Ney, 700 000, Soult 500000, etc.

Le soir de Friedland, sur ce qu’il a volé en Prusse, Napoléon Bonaparte alloue un million à Borghèse, le mari de Pauline (Borghèse a besoin de consolations) en le chargeant de porter à Paris la nouvelle de sa victoire, ce sont ses petits frais de route. Ledit « Trésor des Braves » se mue, en 1810, par sénatus-consulte, en « Domaine Extraordinaire », « les sommes qui s’y entasseront, l’empereur s’en réserve, à lui seul, le maniement, et « sans être lié, précise la loi qu’il édicte, par aucune disposition du code », ce Trésor-en-marge, les bonnes gens devront croire qu’il est destiné à « subvenir aux dépenses des années, récompenser les dévouements civils et utilitaires, élever des monuments, exécuter des travaux publics, ajouter à la splendeur de l’Empire. Mais Mollien le Trésorier est bien obligé de constater qu’en réalité le budget de la guerre, à la charge du pays, et alimenté par les impôts, s’accroît de manière continue. (344 millions en 1807, 400 en 1808, 700 en 1811, 722 en 1812, et 816 en 1813) et que, si l’empereur s’interdit d’augmenter sérieusement l’impôt foncier, « car il veille à ne point irriter les propriétaires ». En revanche les contributions indirectes (ou « droits réunis ») qui pèsent lourd sur les humbles (mais l’étendue de la multitude permet, globalement, de beaux résultats) montent, montent, avec les années. 82 millions en 1808, 106 en 1809, 128 en 1811, 147 en 1812 en 1813, ils atteindront 189 millions, soit plus du double de ce qu’ils étaient cinq ans plus tôt.

Les « grands travaux » ? Dépenses réelles, sur ce chapitre, de 1804 à 1813 : 102 millions pour les embellissements de Paris, 148 millions pour tout le reste de la France soit, au total, 250 millions en dix ans ; Alors que, pour les trois seules années 1811-1813, les dépenses militaires figurent au budget pour 2 milliards et 238 millions.

Napoléon, en mars 1811, se félicite, devant les délégués du commerce et de l’industrie, d’avoir « dans ses caves des Tuileries », 300 millions d’or, il ne parle pas de 400 millions supplémentaires qui sont là, aussi, dans ses coffres, en papiers divers.

C’est sa cassette privée, indépendante de sa liste civile, laquelle s’élève déjà, comme on sait, à 25 millions annuels, il prélève sur cette cassette intime ce qui lui sert pour s’attacher illusoirement des dévouements militaires, et pour ses plaisirs 60 000 frs, par exemple, en 1811, à Bellilotte reparue, l’ex-Mme Fourès du Caire, 1798-1799 (pour « dévouement civil », sans doute). Mais il en conserve avec soin les trois quarts, en raison du si sage « pourvu que ça dure » de la Mamma. Le Domaine Extraordinaire de Napoléon Bonaparte, c’est son bien, son trésor, son argent : dépouilles européennes. Cela même pour quoi, en vue de quoi, il a, depuis vingt ans, tant joué des coudes, tant « combiné » d’abord, et tant tué ensuite ; la garantie de cette opulence, suprême et sans mesure, but unique de sa trajectoire.

Le « régime tonifiant se perfectionne. Le nombre des journaux autorisés, ramené à treize en 1800 et à huit en 1803, descend à quatre en 1811. Si la presse s’étiole, les prisons, en revanche, prolifèrent. Quatre de plus, dites ouvertement « prisons d’Etat » apparaissent en 1810 ce sont des « internements administratifs » qui les peuplent, sans explication ni jugement ; faits du prince. La France est régie, sous l’Empire, par une « loi des suspects » non écrite et Napoléon Bonaparte utilise également les maisons d’aliénés pour y faire disparaître sans bruit ceux qui le gênent ou l’inquiètent.

Il a des ennuis avec le Pape qui a prétendu l’excommunier (défense de le dire) après l’occupation de Rome par les troupes Françaises : mais il ne désespère pas de l’amadouer ; il voudrait l’avoir à Paris, sous la main, et faire de ce Bonze-en-chef, en même temps que le chapelain de la Cour, une espèce d’archichancelier pour les affaires ecclésiastiques. Le « catéchisme impérial » reste en vigueur, le légat Caprara l’a déclaré « conforme à la doctrine catholique » et tous les enfants de France doivent en savoir par coeur les articles essentiels que voici :

  1. Quels sont nos devoirs envers Napoléon 1 er notre empereur
  2. Nous devons à Napoléon 1 er notre empereur, l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire et les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l’Empire et du trône.
  3. Mais n’y a-t-il pas de motifs particuliers qui doivent nous attacher plus spécialement à Napoléon 1 er notre empereur ?
  4. Oui, car il est celui que Dieu a suscité dans des circonstances difficiles pour rétablir la religion sainte de nos pères et pour en être le protecteur, et, par la consécration qu’il a reçue du Saint Pontife, il est devenu l’oint du Seigneur. Comblant notre empereur de ses dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, Dieu l’a rendu ministre de sa puissance et son image sur la terre.
  5. Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers Napoléon 1 er notre empereur ?
  6. Selon l’apôtre saint Paul, ceux qui résisteraient à l’ordre établi par Dieu, se rendraient passibles de la damnation éternelle.

L’« expansion » française se poursuit, par les moyens appropriés. Le 19 octobre 1805, devant Ulm, pour aller plus vite et maintenir ses effectifs et s’épargnant un assaut, Napoléon a obtenu la reddition de la ville, comment ? Par une menace dont il est si content qu’il en donne lui-même le détail dans son « Sixième Bulletin » ; il a fait savoir aux gens d’en face que, s’ils tardaient à capituler, il les y contraindrait par la force, mais, dans ce cas, leur dit-il, il « sera obligé de faire ce qu’il a fait [en 1799] à Jaffa où la garnison (prisonnière) a été passée au fil de l’épée ». Le 24 décembre 1804, « l’Exposé de la situation de l’Empire » contenait cette déclaration solennelle : L’empereur est maintenant satisfait, et « aucun Etat ne sera plus incorporé dans l’empire ». En foi de quoi, le 4 juin 1805, Napoléon Bonaparte annexe Gênes et la Ligurie. Le 26 mai, il se proclame « roi d’Italie » et ce sera sous peu le tour de Naples qui recevra pour Prince le nommé Djiouseppé (Joseph), frère du Caïd. La « paix » de Presbourg — la troisième imposée à l’Autriche, qui s’obstine dans la « rébellion » —a été signée le 21 janvier 1806.

Le 30 mars, Napoléon Bonaparte annonce par décret l’édification de ce « Grand empire d’occident » dont, dit-il, « la Providence [toujours elle] lui a inspiré la pensée ». C’est la patte du lion qui, laissant sous elle couler le Rhin, se lève, griffes dehors, sur l’autre rive. Et nous assistons à la naissance de cette Europe fédérative dont « l’empereur » parlera complaisamment à Sainte-Hélène, et dont, un siècle plus tard, un autre bienveillant entrepreneur, venu, celui-là non d’Ajaccio mais de Braunau-sur-Inn, voudra nous octroyer un second spécimen. L’Europe de Napoléon Bonaparte serait constituée, au vrai, de colonies françaises continentales, c’est là le dessein qu’il a formé dans ce « violent amour de la paix »

qui l’anime (paroles au Sénat, 23 septembre 1805) et que l’Autriche a si vilainement contrarié.

Si Napoléon-pieuvre se dilate, Napoléon-vampire s’en donne à coeur joie, la pieuvre n’ayant pour fonction que d’alimenter le vampire. Mollien, bon trésorier, appréciait que les troupes françaises —comme il écrit dans le style orné qui est le sien, reçussent « leur solde de la victoire » ; Entendez que les soldats de Napoléon doivent être entretenus aux frais de leurs victimes, et Mollien précise, quant à cette succion des vaincus : « partout », dans les contrées qu’il envahissait, l’empereur « faisait percevoir des impôts pour son compte ; il y ajoutait des réquisitions en nature, et des contributions extraordinaires ». Les alliés et amis, du reste, n’étaient pas mieux traités. L’amitié de Napoléon leur était presque aussi onéreuse qu’une guerre perdue d’avance — l’eût été pour eux. Le royaume d’Italie rapportait à son souverain 30 millions par an, inscrits au budget français ; mais ce n’était là que chiffres officiels. Napoléon a fait d’Eugène, son beau-fils, le vice-roi de l’Italie. Eugène est un timide qui n’ose, réquisitionner dans ce pays qu’il administre, et Napoléon le rudoie, le 22 septembre 1805. Qu’est-ce que c’est que ces scrupules imbéciles Des réquisitions ? Mais parfaitement ! « « j’en fais bien en Alsace. La suite est magnifique, tout est si cher qu’il ne faut pas songer à payer. Allez ! Allez ! Prenez ! on crie, mais c’est sans importance. Lorsque l’on remuait sous sa botte, il donnait des coups de talon.

Le 26 août 1806, il a fait fusiller un libraire de Nuremberg, Palm, coupable de diffuser des brochures en faveur de la résistance ; et, quinze jours après avoir nommé Joseph roi de Naples. il lui écrivait (2 mars 1806) « Mettez bien ceci dans vos calculs que (d’un moment à l’autre) vous aurez une insurrection ; cela se produit toujours en pays conquis » ; mais quand on sait s’y prendre, les émeutes de mécontents, cela s’écrase sans peine, quelques exemples, des représailles, deux ou trois Oradour et c’est réglé. Tenez, lui dit-il, moi, « Plaisance s’étant insurgé, j’ai envoyé l’ordre de faire brûler deux villages et de passer par les armes les chefs, y compris six prêtres. Le pays fut soumis, et il le sera pour longtemps. Vos révoltés de Calabre. faites-en exécuter « au moins 600 » « faites brûler leurs maisons, faites piller cinq ou six gros bourgs. Voilà la méthode, bien simple.

Un document vient de m’être mis sous les yeux, c’est une lettre de Berthier, « prince de Wagram et de Neufchâtel », au maréchal Soult, 7 septembre 1807 « L’empereur me charge de vous expédier un courrier extraordinaire pour vous faire connaître l’événement arrivé à Koenigsberg où deux comédiens, paraissant sur le théâtre en officiers français, ont été sifflés. Sa Majesté a fait demander satisfaction de cette insulte au roi de Prusse, et que les deux principaux coupables soient fusillés ».

« L’épopée » napoléonienne, gluante de sang, ne revêt toute sa dimension que si des chiffres l’accompagnent. Austerlitz ? 23 000 morts, mais, quand on a le coeur bien placé, les cadavres d’Austerlitz disparaissent dans le soleil du même nom. Eylau 50 000 hommes tombent. Wagram ? Napoléon y bat son propre record (55 000 tués), qu’il surpassera à Borodino, gala qui coûte aux deux armées quelque 80 000 soldats. Sur les services sanitaires dans l’armée impériale. Il faut lire le journal du chirurgien Percy. Le matériel est dérisoire, le personnel presque inexistant. Les amputations se pratiquent sans anesthésie la gangrène s’installe ; le blessé grave, dans la Grande Année, est un condamné à mort ; Napoléon a interdit, du reste, de relever, pendant l’action, les hommes qui s’écroulent il se méfie des déserteurs, dont le nombre se multiplie.

Mais ne ternissons pas avec d’aussi misérables détails la « Chanson de geste » chère à M. Louis Madelin, lequel déclarait, dans son grand ouvrage « La France de l’empire » réédité en 1960 par le Cercle Historia. « Mêlées, blessures, pour le soldat de l’empereur, tout cela n’est rien, la bataille est une fête ».

Une fâcheuse affaire pour Napoléon, mais qu’il ignore, et qu’il ignorera toujours, se produit en janvier 1809. Talleyrand retire son épingle du jeu, en secret dans l’ombre. Talleyrand passe la ligne et travaille maintenant (comme avait fait jadis Dumouriez) contre son pays, mais avec plus de savoir-faire. Talleyrand avait toujours su que la politique de Bonaparte conduisait la France au désastre, mais il lui a été utile, d’abord, de flagorner, fructueusement, l’individu qu’il avait aidé à se hisser au pouvoir, et il abondait en déclarations passionnées. Ne pas vous voir laisse mon esprit sans guide. Votre infatigable et vraiment sublime activité. Je voudrais que vous fussiez contraint de faire de votre santé l’affaire principale Je vous assure que vous ne vous en occupez pas assez, je vous aime, je suis à vous à la vie, à la mort.

Le 28 janvier 1809, Napoléon Bonaparte, qui croit savoir que Talleyrand a parlé, pendant son absence, de sa succession éventuelle (les opérations militaires, en Espagne tournent mal), fait une scène terrible à « l’évêque », auquel il reproche, ce qui est pimpant dans sa bouche d’être « athée » et qu’il compare, le mot est célèbre, à « de la merde dans un bas de soie » ; bonne l’image, mais elle convient à Napoléon lui-même au moins aussi exactement qu’à son interlocuteur. La punition subséquente est modeste, Napoléon Bonaparte se borne à lui retirer sa charge de Grand Chambellan : soit 40 000 francs par an de moins. Restent au personnage ses 330 000 francs annuels de Vice-Grand EIecteur et ses 120 000 francs, annuels aussi, de Prince de Bénévent. « L’évêque » n’est donc pas réduit à la mendicité, avec sa rente annuelle de 450 000 francs (quelque 3 millions d’aujourd’hui) mais il n’en regrette pas moins, âprement, ses 40 000 (260 000) F supplémentaires, au surplus, il commence à voir se dessiner, pour « l’empereur », la fin de l’aventure.

Le soir même de ce 28 janvier 1809, où a eu lieu l’élégante algarade, Talleyrand va trouver l’ambassadeur d’Autriche à Paris, et, en échange d’un premier versement de trois à quatre cent mille francs « en lettres de change, à des ordres supposés, sur la Hollande » lui offre la fourniture d’indications sérieuses, trois jours plus tard, il remet à Metternich une note sur « le mouvement que Napoléon vient de prescrire au corps d’armée d’Oudinot, qui a reçu l’ordre de marcher sur Augsbourg et Ingoldstadt ».

Cette collaboration secrète est sans prix, pour les Autrichiens, et Stadion recommande à Metternich. « Ne vous laissez pas arrêter par le montant des sommes, du moment qu’il s’agit de services réels et essentiels ». Faites comprendre à M. de Talleyrand que « les sommes pourront être encore plus élevées, à proportion de la valeur des services rendus ». Mais l’évêque avait déjà « compris ».

Le drame qui s’annonce, pour Bonaparte, vient de ce Blocus qu’il a imaginé contre l’Angleterre pour lui fermer tout le marché continental et jeter sur l’Europe ce que M. Bainville appelle, avec une religieuse grandeur, la « tunique sans couture », autrement dit une camisole de force. Des guerres nouvelles en sortiront, pour contraindre les récalcitrants ? Et après ? Occasions de nouveaux pillages, et de belles « rentrées » dans le Domaine Extraordinaire. Quant aux combattants, pas de problème. La France, dit Napoléon Bonaparte. est, « un nid de soldats », de soldats gratuits. Que pèse la vie de ces « c. (encore un mot censuré, du vocabulaire de l’empereur) ? L’Angleterre, il l’a déclaré à Mollien « sera plus vite à son dernier écu que la France à son dernier soldat ».

Bonaparte ayant voué au saccage et au feu les objets de consommation, d’origine anglaise, qu’il avait pu saisir à Francfort et à Leipzig, les industriels et négociants français ont d’abord été remplis d’enthousiasme devant ces brimades à la concurrence. La Chambre de Commerce d’Agen en devenait lyrique « Les cendres de ces bûchers, disait-elle, « fertiliseront le sol français ». Mais bientôt les effets du Blocus et le manque de matières premières auront de cruelles incidences sur les bénéfices habituels de ces honnêtes gens, et les rapports des préfets deviennent fâcheux. A Marseille, « l’activité du port est nulle » à Bordeaux, « agitation, placards dans les rues basses : du pain ou la mort ! « les suicides sont fréquents », signale la préfecture. Bulletin de police, Lyon, 14 décembre 1810 « Cinq à six mille ouvriers canuts sont dans le plus grand dénuement ». Le Conseil Général des Manufactures — quelque chose comme la Confédération Générale du Patronat —réclame un Code Manufacturier portant des stipulations précises et énergiques « pour maintenir l’ordre, la subordination, et garantir les fabricants des manoeuvres coupables » auxquelles pourraient songer leurs ouvriers.

Les prix s’élèvent dans de telles proportions que les marges bénéficiaires s’en ressentent, et beaucoup d’industriels trouvent odieuses ces taxes à l’importation qu’impose à l’empereur sa vaine politique anti-anglaise d’asphyxie commerciale. Napoléon vend bien « des licences » entorses officielles au Blocus, mais il les vend à prix d’or.

Il dévie. Il se coule. Comme écrit Mollien : « celui qu’on avait légitimement proclamé le réparateur de la Révolution » se conduit d’étrange manière, avec ces cruelles « entraves », à l’égard de ceux-là même auxquels il doit son ascension. Ce n’est plus de jeu. Il n’est pas là pour de pareils comportements. Il oublie tous ses devoirs, et pas autre chose que sa raison d’être. Si l’argent s’écarte, l’argent qui l’a créé, c’en est fait de l’oint du Seigneur.

Effectivement, c’en est fait de lui désormais.

Napoléon Bonaparte dirige contre la Russie, une « croisade européenne » c est sa formule. Sous lui, l’Europe se lève contre « la barbarie Tartare ». L’armée Babel qu’il a réunie compte près de 700 000 hommes, mais il y a là quelque 400 000 Allemands, Polonais, Italiens, Hollandais, Suisses même. Il s’imagine que ces « asservis » vont se faire tuer en sa faveur pour alourdir encore leur servage, alors que la plupart n’attendent que l’occasion de briser leurs chaînes. L’énormité des désertions, pendant la campagne de Russie, est passée sous silence par les chantres de « l’épopée », de même que l’illusion dont Mollien nous faisait part (franchissant le Niémen) Napoléon croyait tout de bon aller au-devant de profits gigantesques ; il s’en était ouvert à son trésorier et comptait « lever en Russie autant de contributions qu’il en avait tirées de la Prusse et de l’Autriche », ensemble. Son langage aux soldats ne s’est pas modifié depuis 1796, et dans « 1’ ordre du jour » qu’il lance le 6 septembre 1812, la veille de Borodino, il introduit les mots qu’il estime infaillibles « Soldats, la victoire nous donnera l’abondance ».

On sait la suite, ainsi que la phrase finale de son vingt-neuvième et dernier Bulletin : « La santé de Sa Majesté n’a jamais été meilleure » ; à la vôtre, pontonniers de la Bérésina ! On sait moins qu’en 1813, le César tricolore qui s’était tant vanté devant « sa » plèbe, et pour mieux la duper, d’avoir fait valser les rois, tente de jouer la carte de la solidarité monarchique. N’a-t-il pas placé, pour la seconde fois, une princesse autrichienne sur te trône de France ? Il est du syndicat maintenant, de la sainte alliance des rois contre les peuples. « L’empereur en appelle à ses armes, toujours victorieuses (la galéjade est rude au lendemain des catastrophes d’Espagne et de Russie) pour confondre ses ennemis et sauver l’Europe civilisée et ses
souverains de l’anarchie qui les menace. Et il déclare explicitement à Mollien : « J’ai
rendu à tous les rois le service de leur apprendre à contenir l’esprit du siècle ». « Ils ne se préparent pas une petite affaire, à eux-mêmes, en cherchant à soulever leurs peuples contre moi ». Les rois vont faire la sourde oreille, et, ce qui est plus grave encore, la classe possédante, en France, s’irrite chaque mois davantage contre un protecteur jadis béni et qui devient, positivement, déplorable. Pour ses levées d’hommes, il a maintenant des façons que l’on ne saurait tolérer. « Les riches peuvent toujours s’acheter des remplaçants », mais le rachat ne vaut que pour une levée seule, et il faut sans cesse recommencer à payer, le remplaçant, d’ailleurs, profitant de la situation, se fait hors de prix. C’est un scandale. Il y avait aussi ces « exemptions pour raison de santé » que les notables obtenaient dans bien des cas, aisément, au profit de leurs fils. C’était la solution idéale et gratuite (moins « l’ enveloppe », parfois, bien sûr, au médecin-major du conseil de révision). L’empereur récupère à présent, par légions, ces bienheureux exemptés. Le 11 janvier 1813, il a donné ordre d’en ramasser 100 000 dans les classes de 1809 à 1812, et il est allé jusqu’à incorporer dans la « ligne », 100 000 gardes nationaux, or, qu’est-ce la garde nationale ? Des gens de
bien, des fils de famille, la garde nationale, c’est l’armée supplétive de l’ordre pour la protection des fortunes.

Où va-t-on avec de semblables mesures, qui équivalent à des attentats ? Le 3 avril 1813,
Napoléon réclame 180 000 hommes de plus, et, le 9 octobre, il va lever par anticipation la classe de 1815, avec une ponction nouvelle, qui suscite l’indignation, sur les exemptés et remplacés de toutes les classes depuis 1808. Les insoumis foisonnent. Fin 1808 déjà, le rapport Lacuée a évalué leur nombre à 377 000. Parmi ces réfractaires, un nommé J.-B. Vianney à qui l’enfer dont le menace le catéchisme n’a pas fait suffisamment peur, et qui deviendra le curé d’Ars. Et ce Blocus ! Et le commerce qui ne va plus ! Et les impôts qui vont sûrement augmenter ! Mollien constate que la hargne grandit chez les personnes distinguées, « propriétaires et négociants ne voyaient pour eux que la perspective de charges nouvelles ». Déjà 226 faillites ont eu lieu, en 1810 « sur la place de Paris ».

Et l’autre qui continue à faire le matamore ! Le 1er janvier 1814, alors que toute l’Europe est contre lui, que les coalisés sont sur le Rhin, que les Anglais, venus d’Espagne, ont franchi la Bidassoa. Napoléon rugit (glapit) « Dans trois mois, ou l’ennemi sera chassé de notre sol, ou je serai mort ! » Il avait déjà usé de cette rhétorique en 1803, on s’en souvient, à propos de Londres, et il n’est pas plus véridique en 1814 que onze ans plus tôt. Les Alliés seront bientôt à Paris et lui, de plus en plus grassouillet, il se dirigera non point vers la tombe, mais vers ce mini-royaume qui lui est alloué, à Elbe, rehaussé d’une liste civile de 2 millions de francs (dix millions d’aujourd’hui) ce qui n’est pas mal comme pension de retraite pour un citoyen, au départ — il y a vingt ans — sans le sou.

S’il eût été Français, sinon dans son sang (il n’y pouvait rien), du moins dans son coeur (mais il n’en a pas), et soucieux, si peu que ce fût, du bien de ce pays où il n’avait jamais vu qu’une proie, il eût accepté les propositions qu’offraient les Coalisés à Francfort et qui épargnaient à la France l’invasion : « Les puissances confirment à la France une étendue de territoire supérieure à ce qu’elle était en 1789 ». L’offre était sincère une bonne preuve en sera le traité de Paris (30 mai 1814) qui n’interviendra cependant qu’après les massacres exigés par l’empereur pour tenter de sauver ses avoirs. La France y conservait ce quelle n’avait point encore en 89 : Mulhouse, Avignon, Annecy, Chambéry et des rectifications territoriales à son avantage lui étaient consenties du côté de la Sarre et du Nord. Mais les intérêts de la France, s’ils n’étaient pas les siens propres, n’ont jamais compté pour rien aux yeux de Bonaparte.

Que son autorité fût morte, de par l’abandon des notables, il avait pu s’en rendre compte, à l’évidence, le 29 décembre 1813, lorsqu’au nom des profiteurssociaux, devant le Corps législatif, Lainé avait présenté ce « rapport » où il dénonçait, les prosternements étaient loin ! « l’activité ambitieuse, et si fatale » au pays, de celui qui, l’avant-veille, était encore le guide vénéré. Ces messieurs réclament maintenant « la liberté politique », c’est-à-dire le droit de désigner un autre prince pour assurer leur protection. Quelle tristesse pour lui de voir les régents même de la Banque de France oublier ce qu’ils lui doivent ! Quand on pense à ce qu’il avait fait pour eux ! Lorsque, par la faute du régent Desprez et de sa Compagnie des Négociants Réunis, la Banque avait été prise de panique, en 1805 (les gens voulaient tous échanger leurs billets contre du numéraire), Bonaparte avait écrit, le 24 août, à Barbé-Marbois : « Le Trésor public doit aider la Banque de France » Allez-y ! « j’arrêterai, s’il le faut, la solde de mes troupes ». Et ce « gouverneur » qu’il lui avait donné en 1806 ! Un conseiller d’Etat (Cretet), mais assisté de deux banquiers (Rodier et Thibon), « sous-gouverneurs », le gouverneur, pour rire avait si bien accepté de se laisser gouverner que le Conseil de Régence lui avait décerné, en récompense de ses précieux services, une médaille d’or. Les liens, disons mieux : les canaux, qui, en sa personne, unissaient la Banque à I’Etat s’étaient révélés bénéfiques à ravir pour l’établissement. Le 3 juillet 1810, Mollien notait avec candeur son étonnement persistant devant cette singulière Banque de France qui demeurait, toujours, et plus que jamais, « une association protégée et privilégiée », mais qui ne devait de comptes à « personne ».

Il arrivait même à ses administrateurs de t descendre », disait le ministre, « à des trafics peu dignes de son institution » car ces messieurs prêtaient « des millions à des spéculateurs en Bourse » quand ils étaient sûrs de leur coup, grâce à leurs informateurs permanents en haut lieu. La Banque prêtait aux spéculateurs, partageant avec eux les bénéfices, mais s’il lui arrivait de prêter à l’Etat, elle ne le faisait qu’à 9 % encore prenait-elle la précaution de réclamer ces sommes aux receveurs généraux, c’est-à-dire aux percepteurs d’impôts (elle avait eu soin de placer, dès 1806, trois d’entre eux dans son Conseil), de telle sorte que l’on assistait à ce spectacle, comique et prodigieux, de l’Etat passant par l’entremise coûteuse d’une banque privée pour obtenir des avances de ses comptables directs.

Elle s’en tire, la Banque de France, elle s’en tire merveilleusement, du désastre national. Elle qui, en 1808, avouait (vous imaginez le chiffre réel !) 6 500 000 francs de bénéfice, et 7 500 000 en 1813, pour les trois seuls premiers mois de l’année 1814, elle dira en baissant les yeux « bénéfice net 5 600 000 francs. »

Napoléon, M. Bainville nous l’a fait savoir « tenait peu à l’existence ». Avis que pouvaient difficilement confirmer les commissaires alliés qui escortèrent, au mois d’avril 1814, jusqu’à la côte, l’ex-empereur en route vers l’île d’Elbe.

Le cortège comprend quinze voitures Bonaparte est dans une « dormeuse », berline de luxe, avec un lit. Il n’est pas de mauvaise humeur, car il emporte plusieurs millions et Hortense lui a remis, discrètement, une écharpe où elle a cousu tout un petit stock de diamants. Il s’en est fait une ceinture qu’il dissimule sous sa redingote. Une incommodité, néanmoins un nouvel accident vénérien, suite d’un divertissement mal choisi, ces jours-ci, à Fontainebleau. Tout va bien jusqu’à la Provence, mais, à Orgon, le 25 avril, Bonaparte aperçoit un mannequin à sa ressemblance qu’on a pendu là. Attroupement, hurlements, les commissaires sont bousculés, un paysan, nommé Durel, l’attrape par le devant de son habit et lui crie dans la figure : « Dis Vive le Roi » et Napoléon, livide, crie « Vive le Roi » Il est saisi d’épouvante. Quatre lieues plus loin, il décide de se déguiser en postillon, pour tromper la foule dans les bourgades qu’on traversera. Il s’empare de la houppelande bleue et du chapeau rond, à cocarde blanche avec une fleur de Lys, d’un des conducteurs, enfourche la bête, et, toute cette fin de journée, galope, traînant sa voiture où Bertrand est chargé de se faire passer pour lui et d’endosser à sa place les inconvénients éventuels. Et lui, il saute, il saute, triste cavalier comme il est, sur sa monture, pénible exercice, surtout dans sa désagréable condition physique du moment.

Au relais de la Calade, il claque des dents, le dictateur empereur, sanglote. Il est éperdu. Comportements hagards du malfrat devant la minute de vérité. Il conjure les commissaires enfin, quoi, c’est leur devoir ! de trouver une solution pour protéger sa vie. Et il la trouve lui-même, la solution. Il prend la casquette de Waldburg, le Prussien, et le dolman de Schouwalov, le Russe. Non ! trop incomplet, que l’Autrichien aussi, Kohler, veuille bien lui donner sa tunique ; c’est le major Oloviev, l’aide-de-camp de Schouwalov, qui figurera « l’empereur déchu » dans la dormeuse. Tant pis pour lui ! Et sous cet uniforme composite, Napoléon s’installe, d’autorité, dans la voiture de Kohler, le priant de chanter à
tue-tête, ou, s’il ne sait pas, de siffler au moins, pour que personne ne puisse supposer la présence du Charlemagne d’hier dans un carrosse à ce point jovial.

Au château de Bouillidou, le soir, il trouve Paolina, sa soeur, qui l’attendait, et qui, le voyant apparaître sous cet accoutrement d’Arlequin, lui dit « Tu n’as pas honte ? » Eh non ! pas honte du tout ! Il a sauvé sa peau et se trouve même fort ingénieux. Mais M. Bainville, impavide, n’en poursuit pas moins la grandeur de Napoléon fut d’avoir toujours su (donner un tour épique au roman de sa destinée) il préférait sa gloire à la vie.

En vain, à l’île d’Elbe, Drouot tentera de le retenir, car il veut remettre ça, reparaître en France, refaire la capture du pays. Il n’a que quarante-cinq ans, la pleine force de l’âge. Comme dira Hortense à son fils, (Louis Bonaparte, lequel ne demandera qu’à se laisser convaincre) « La France peut bien être prise deux fois au même lacet » Après tout, pourquoi pas, en effet, une récidive ? Après juin 1793, les choses avaient fort bien marché pour lui. Il a de la ressource, des trésors d’astuce, et beaucoup plus d’atouts aujourd’hui qu’autrefois. S’il exécute un second débarquement, pourquoi l’opération numéro deux ne réussirait-elle pas comme la première ? Drouot s’exténue à lui dire Folie ! L’Europe s’ébranlera de nouveau, et à l’instant. Vous lui en avez trop fait voir, jamais elle ne vous laissera à Paris ; en admettant (ça, oui, c’est faisable) que vous y renversiez Louis XVIII, l’issue n’en est pas moins certaine ; vous n’aboutirez qu’à une nouvelle invasion de la France ; avec un million d’hommes contre vous, l’écrasement est inévitable et les conditions de paix ne seront plus celles du traité de Paris, autrement lourdes, c’est forcé... Qu’il est bête, ce pauvre Drouot ! Le langage qu’il parle est inintelligible à Bonaparte, il fait appel à des raisons que la raison du petit chacal, devenu un fauve gras, a toujours tenues pour grotesques et faites pour les niais. L’important, pour lui, c’est de rebondir aux Tuileries, et vite (l’Europe ne lui paie même pas les deux millions promis, cette misère ne peut pas durer) : une fois recostumé en empereur, il trouvera bien le moyen de rouler, au moins un moment, tout le monde, y compris les puissances, et, en attendant, il retrouvera sa liste civile aux 25 millions.

Alors il y va, bien entendu, jouant double jeu, ce qu’il adore, affectant le jacobinisme, au début, contre les Bourbons et, gauchiste en diable, hurlant à Autun, le 15 mars « Les curés, à la lanterne ! », mais le lendemain 16, à Avallon, expliquant au maire, puissant notable « J’arrive à temps ! » Dans six ou huit mois, vous auriez eu une affreuse révolution populaire Moi seul, je pouvais épargner à la France les maux dont elle était menacée ». et, à peine arrivé à Paris, déclarant à Molé : « Si je n’étais pas revenu, la noblesse eût fini par se faire égorger. Je viens la sauver encore une fois ». Hélas ! Si la petite plèbe, toujours fascinée, l’acclame, les Importants, les Installés, les hommes de la finance et du négoce lui font grise mine, plus que grise mine, ils se dérobent, ils préféraient cent fois SM le Roi Louis XVIII. Il s’en aperçoit tout de suite pour la formation de son ministère, tout le contraire
de l’empressement, à son égard, et si Mollien reprend le collier, il ne fera pas mystère, dans ses Mémoires, de l’arrière-pensée qui était la sienne.

Ce trésorier est un homme de bien, et il ne se compromet avec le maître provisoirement reparu que dans l’intention « de prémunir et de défendre contre toute mesure réquisitionnaire les propriétés privées, les manufactures, les magasins de commerce, la banque ». L’argent s’évade. En quelques jours, plus de vingt millions sont transférés à l’étranger par les soins de Laffitte et d’Ouvrard, vingt millions en numéraire, plus du dixième de l’or on circulation.

Une guerre de quatre jours. 15-18 juin 1815, et c’est la déroute. Napoléon s’enfuit à cheval, sans même pouvoir sauver cette berline qui l’avait amené à Waterloo et dans laquelle il avait caché, à toutes fins utiles, des sacs d’or et pour 800 000 F de diamants. Il aura le temps, néanmoins, avant de quitter son palais, de se faire remettre 180 actions de 10 000 francs sur les canaux d’Orléans et du Loing, et de placer, chez Laffitte, 5 300 000 francs.

A Rochefort, le 14 juillet, il rédige cette lettre fameuse où il remet son sort à la générosité d’un peuple sur lequel il a déversé, pendant quinze ans ou presque, des torrents d’insultes « Je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique » (il a écrit : » sur le foyer », mais l’Histoire convenable rectifie d’elle-même et sa référence à Thémistocle, est malheureuse, car l’Athénien avait intrigué avec les Perses contre son propre pays

et il se réfugiait auprès de ceux qui l’avaient eu pour complice, mais les connaissances de Napoléon Bonaparte, en tous domaines, ont toujours été sommaires. Il se voit déjà, avec satisfaction, doté de quelque demeure seigneuriale dans la campagne anglaise, non loin de Londres, et, de la part des insulaires, voire du monde entier, l’objet d’une curiosité inlassable et déférente. Pour gagner l’embarcation qui, du rivage, doit le conduire au Bellérophon, il a dû se tenir à califourchon sur le dos d’un marin, ce qui n’a pas été facile du fait de sa rotondité. Témoignage direct, tiré du journal d’un des officiers du navire anglais qui guettait, le coeur battant, l’arrivée du personnage de loin, dans sa barque, « on eût dit un gros oeuf » ; de près, il a l’air « d’un moine espagnol » pas de cou, des mains dodues, la chair flasque.

Vinrent les années de Sainte-Hélène où, sous les travestissements de la légende, les humeurs réelles, la conduite réelle et les vrais propos du Sire en chômage, sont, dit très bien Audiberti, « à faire pitié ». L’Angleterre avait rendu un service immense à son prestige en lui fournissant un cadre d’exil propre à frapper les imaginations. Cette île, tout là-bas, de l’autre côté de la terre, et lui, sans doute en redingote grise et petit chapeau, qui regarde avec une longue-vue, en direction de cette France que lui cache la courbure du globe. C’est l’aigle
enchaîné qui bat des ailes, désespérément, à la pointe d’un roc, ou l’oiseau formidable, immobile, qui attend la mort dans un silence pathétique, plein de souvenirs et de rêves.

La réalité n’a rien à voir avec cette fiction. Longwood ne ressemble guère à ce cachot noir et glacé où Bonaparte a fait mourir en quelques mois, Toussaint Louverture. A Longwood, trente domestiques et les autorités britanniques y font porter, quotidiennement, cent livres de viande, six poulets, du sucre, du beurre et des fruits à profusion, et mensuellement 1 200 bouteilles de vin fin choisi par le « prisonnier » plus 14 bouteilles de champagne. Il dévore et engraisse encore signe de santé. Mais Napoléon s’obstine à trouver les Anglais sordides, des gens qui ne savent pas vivre, qui n’ont pas « le geste, si seulement, dit-il à Gourgaud, le 2 avril 1819, ils m’envoyaient « un million par an pour ce qui pourrait ni être agréable ! » et. La même année, le 16 janvier 1819, il a chargé Montholon de faire comprendre au gouverneur, qu’après avoir commandé au monde, » c’était bien le moins qu’il reçût, non pas cette ridicule villa coloniale, mais un château ».

On en reste stupéfié, comme, déjà, du cadeau de l’île d’Elbe, car, en vérité, et à regarder les choses telles qu’elles furent, à quel titre, voyons, à quel titre, je me le demande, « ce ravageur, cet assassin, ce pur gangster ». Lui devait-on de pareilles prévenances, quand sa place normale eût été derrière des barreaux, sabots aux pieds, avec une miche par jour et une cruche d’eau ?

Son existence à Sainte-Hélène n’est peuplée que de piques et de tracasseries misérables. L’infortuné Hudson Lowe, qui fait de son mieux, une agréable mission qu’on lui a collée là, auprès d’un tel énergumène ! a beau se mettre en quatre pour lui plaire, et le consulter respectueusement sur ce qu’il souhaite pour son confort. La disposition du billard, la composition de sa bibliothèque, la qualité et la couleur des tapis, Bonaparte le rudoie, l’écrase de son mépris, le chasse parce que Lowe ne le tient pas pour « Sa Majesté », mais, selon les ordres, pour « le général Bonaparte », l’entourant du reste d’égards que cette seule dénomination justifierait mal. Et l’obèse qui veut poursuivre sa mascarade et soutenir son personnage de théâtre, vocifère à tous les échos « On veut m’avilir ! » « Je suis l’homme le plus malheureux de la terre entière, les Anglais ont placé la couronne d’épines sur ma tâte »

Quant à ses propos d’exil, Bainville reconnaît lui-même que, dans sa résidence atlantique. Napoléon avait établi « une usine de production littéraire » compliquée d’une « fabrique de faux ». Nous possédons, par bonheur, pour corriger le Mémorial, les journaux de ses auditeurs, celui de Bertrand surtout, le plus complet. L’homme y apparaît dans sa médiocrité navrante, non pas seulement une âme basse, et à ras de terre, mais qui dégage une odeur putride. Incapable d’élan, étranger à toute idée haute. La nature, les fleurs, la mer, le ciel, ne l’intéressent pas il ne les voit point, haussant les épaules devant ce qui fait la noblesse humaine, il est totalement replié sur soi et remâche du matin au soir les épisodes de sa carrière, supputant ce qu’il eût dû faire pour que ça durât plus longtemps.

Il avait dit, déjà. devant Bourrienne « Je n’aime personne », et, devant Roederer, le 12 novembre 1813 « je suis l’homme du calcul sec » ; écoutez-le maintenant : Je suis aussi indépendant qu’un homme puisse l’être » (19 novembre 1817) ; nul être au monde qui lui soit cher : à Bertrand, peu de jours avant sa mort (26 avril 1821) « Je ne connais ni femme, ni enfant ; il faut qu’on me soit attaché », c’est tout, et il précisait — Tenez Montholon, je sais très bien qu’il n’est ici qu’en vue d’une dotation testamentaire, mais quand on veut une part dans le testament de quelqu’un, on le sert, on lui obéit, on rampe. Je n’en demande pas davantage. Et à Gourgaud , Je n’apprécie les gens que dans la mesure où ils me sont utiles, et pendant qu’ils le sont ».

L’amour ? Qu’on ne le fasse pas rire ! Qu’on ne lui parle pas de cette sottise ! L’amour « métaphysique » ne fait, disait-il, « qu’embrouiller les choses » d’ailleurs, « je nie son existence, je dis que, quand un homme s’imagine que l’amour existe, cela ne peut être que nuisible à son bonheur ». Il aurait versé des larmes, — on nous l’assure —devant Lannes blessé à mort. Mais écoutez-le devant Bertrand « Lannes ? Il était comme Ney, comme tous les autres, prêt à m’ouvrir le ventre s’il y avait vu son intérêt. » Recueillons également ses propos explicatifs, du 8 février 1819, sur la façon dont il entretenait « l’allant » de ses troupes « Je disais aux voltigeurs — Vous êtes de fameux couillons ! Regardez les grenadiers ! Un grenadier vaut vingt voltigeurs. Et je disais aux Grenadiers : »Vous n’êtes que des capons. Vous n’avez donc rien entre les jambes. Les voltigeurs, en voilà des gaillards, eux ! Et il ajoutait, avec un rire canaille et satisfait « Avec ça, on fait tuer tout le monde ». L’empereur s’admirait beaucoup dans ses ruses. « Je suis fin, m’a-t-il dit cent fois », rapporte l’abbé de Pradt.

Fanny Bertrand, l’épouse du général, a refusé de coucher avec lui et c’est devant Bertrand lui-même. Bertrand sait tout endurer — que « l’empereur » explose « Antomarchi (c’est son médecin), je ne veux plus le voir ! « Je ne lui pardonnerai jamais d’avoir soigné une femme qui a refusé d’être ma maîtresse ». D’ailleurs, votre femme, elle s’est donnée à lui, elle couche avec n’importe qui, « elle va dans les fossés ».

Son estomac commença à le faire beaucoup souffrir au début de l’année 1821 et ses derniers mois furent cruels. Il se lamentait, il accusait sa mère de ladrerie elle aurait dû, lui envoyer des médecins d’Italie, il y en a de bons, à Rome : mais il lui eût fallu pour cela débourser « cinq à six mille francs » alors, telle qu’elle est, n’est-ce pas ! » Il s’émeut sur lui-même il gémit le 9 avril, il dit à Bertrand « Je suis un pauvre homme, je suis malade, vous n’avez jamais été malade, vous Bertrand ; vous ne savez pas ce que c’est !. « Tuer les autres, dira Chateaubriand, apparemment cela n’apprend pas à mourir ». Son testament du 15 avril sera son dernier numéro d’histrion. « Que mon fils adopte ma devise « Tout pour le peuple français ! ». Et ceci « Je désire que mes cendres reposent au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé » — comme il le lui avait prouvé sans cesse.

Des particuliers qui n’ont pas à se plaindre, ce sont les membres de la tribu, née de Carlo et de Letizia. La France a vu sa jeunesse fauchée, et les cadavres de ses enfants en pyramides monstrueuses. Elle est amputée maintenant de la Sarre et de la Savoie, elle a 900 000 millions d’indemnité à verser aux envahisseurs qui l’occuperont pendant trois ans. Mais « Nabou a tout de même joliment bien réussi pour son clan. La Mamma a un palais à Rome, et tous et toutes sont grassement pourvus. La France a payé très cher leur raid, chez elle, de vingt ans et leur pluie de sauterelles. Mais quand ils évoquent leur taudis d’autrefois, rue de la Mauvaise Herbe, à Ajaccio, ils ont de quoi jubiler et se frotter les mains. Ils sont les « Bonaparte », une « grande famille » une très grande famille désormais. De Sainte-Hélène, Nabou leur a destiné des conseils ; selon lui, les uns devraient travailler l’Italie, s’unir, « aux Chiaramonti, aux Cotonna, aux Orsini », soigner l’Eglise (c’est riche, l’Eglise ), viser la pourpre cardinalice, et pourquoi pas le trône de saint Pierre ? (En 1868, un des fils de Lucien, effectivement, deviendra cardinal). Les autres (il pense à Joseph, à Caroline, à Jérôme), c’est la Suisse qu’il leur recommande. « ils devraient aller l’un à Berne, l’autre à Zurich, l’autre à Fribourg ».

On les y verrait, dit-il, arriver avec plaisir, puisqu’ils ont avec eux des millions, ils auraient certainement assez vite un « landamman » dans la famille, et le technicien leur signale, comme alliance intéressante, « les Watteville » surtout.

Beaucoup d’esprits droits, à leur insu conditionnés, en sont encore à redire ce que professait

M. Gabriel Hanotaux (les successeurs ne lui ont pas manqué) quant aux mérites de « l’empereur », à la reconnaissance que lui doivent les Français. « On n’avait jamais vu, on ne verra sans doute jamais, de la main d’un seul homme, et en un temps si court, pareille accumulation de bienfaits. » Vous pensez ! Le Code civil, les préfets, le Concordat,
l’Université, la Madeleine, la colonne Vendôme, les « prisons d’Etat », et tout le reste... Voyons les choses en face, et telles qu’elles furent dans leur vérité, telles qu’elles demeurent encore.

L’immense mérite de Bonaparte c’est celui que lui reconnaissaient très justement, Necker le banquier et sa fille il avait fermé, une bonne fois, l’épouvantable parenthèse ouverte par le 10 août, quand — écrira Mme de Staël « la révolution changea d’objet », quand « les gens de la classe ouvrière s’imaginèrent que le joug de la disparité des fortunes allait cesser de peser sur eux ». Il avait ramené la canaille au chenil et même, coup d’éclat, en lui inspirant, sous l’uniforme — un « bienfait », sans nom, ce déguisement perpétuel des prolétaires en soldats !

De l’enthousiasme, de la passion.

Quel repos pour les gens de bien ! Ce qui se traduit, dans la langue de M. Madelin, par cette haute phrase « Le destin amena Bonaparte à son heure pour refaire la France ». « J’ai rétabli la propriété et la religion », prononce Bonaparte, résumant son oeuvre, à Sainte-Hélène, le 13 août 1817. La voilà, en effet, la formule-clé ; C’est à ce grand acte qu’il doit une gratitude adorante. Mollien avait articulé, lui aussi, l’exacte sentence : « Il a renversé le gouvernement populaire, il a assis la bourgeoisie au pouvoir ».

M. Bainville était encore plus explicite : « Il a fait cesser la lutte des classes ». D’où l’adjectif, sous sa plume « bénie », oui, bénie, la superbe époque consulaire. Des guerres, sans doute, à l’extérieur, mais le bienfait suprême de la paix sociale, la tranquillité pour les « honnêtes gens ».

Louis- Philippe savait ce qu’il faisait lorsqu’il organisait, en grande pompe (1840) le « retour des cendres », dans le temps même où il ceinturait Paris de ces forts dont les canons, dans sa pensée comme dans celle de M. Thiers, serviraient, le cas échéant, à la « dissuasion » de la plèbe.

Quant aux menus détails que j’ai jugé bon de rapporter sur M. Bonaparte lui-même, sa personne et son « âme », si ce n’est pas très beau, ce n’est pas à moi qu’il faut s’en prendre. C’est la vérité qui est coupable, disait déjà Robespierre. Mais quand elle déplaît à certains, elle perd pour eux le droit d’exister.

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