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Napoléon III.

Napoléon III n’est-il pas un souverain méconnu ? L’importance du second Empire n’a-t-elle pas échappé aux historiens ?

Samedi 3 septembre 2011 // L’Histoire

À première vue, la personnalité de Napoléon III souffre de la comparaison avec celle de son oncle. Mais plus que le fondateur de la dynastie, le premier Napoléon, il a compris les problèmes sociaux de son temps et favorisé le développement industriel de la France. Largement étendu, le réseau des voies ferrées va désormais influencer toute la vie économique. Du second Empire date également le nouveau visage de Paris : Haussmann y perce les grands axes de circulation que nous empruntons encore de nos jours.

Même la gloire militaire n’a pas fait défaut aux contemporains de Napoléon III : Alma, Magenta, Solferino ne sont pas indignes des victoires du premier Empire. Le bilan du régime, en définitive, n’est nullement défavorable.

Il n’en reste pas moins que, sévèrement condamné par Marx et Engels - curieusement indulgents, en revanche, pour Napoléon Ier, considéré comme l’héritier de la Révolution -, le second Empire s’est trouvé victime d’une historiographie qui lui a été longtemps résolument hostile.

Certes, Napoléon III a commis de nombreuses erreurs : puisée dans le Mémorial de Sainte-Hélène, la défense du principe des nationalités qui a inspiré toute sa politique étrangère a conduit finalement au désastre de Sedan. Sa politique d’apaisement religieux fut remise en cause par la question romaine. Malgré quelques vues hardies sur l’« extinction du paupérisme », l’empereur n’a pas pu résoudre le problème social.

L’explosion de la Commune montre à quel point en étaient arrivés les sentiments des ouvriers. La prise du pouvoir, le 2 décembre, assimilée par l’historien pamphlétaire Henri Guillemin à l’opération d’un « gang », fut plus violente que celle du 18 brumaire.

De surcroît, on est rarement indulgent pour un régime qui s’achève sur une défaite. Un mauvais début et une fin lamentable ont fait oublier les réalisations du pouvoir impérial. Le second Empire a finalement péri de ses contradictions.

Louis-Napoléon à la conquête du pouvoir

Louis-Napoléon Bonaparte, né le 20 avril 1808, est, selon toute vraisemblance, le fils légitime, nonobstant une légende tenace, du dernier frère de Napoléon, Louis Bonaparte, et d’Hortense de Beauharnais, elle-même fille du premier mariage de l’impératrice Joséphine. Lors des Cent-Jours, il part avec sa mère pour l’exil et il passe la plus grande partie de sa jeunesse à Arenenberg sur la rive suisse du lac de Constance. Il tient de son précepteur Philippe Le Bas, du lycée d’Augsbourg, de ses études militaires qui en feront un capitaine d’artillerie de l’armée helvétique, de ses longs séjours en Allemagne, en Angleterre et surtout en Italie une culture variée qu’il complétera au cours de sa captivité au fort de Ham.

Premières conspirations

Le neveu de l’Empereur fait siennes les idées-forces du Mémorial de Sainte-Hélène : Napoléon est le continuateur de la Révolution ; il a toujours voulu la paix et n’a fait la guerre qu’à son corps défendant ; il a répandu le principe des nationalités ; sa famille a pu commettre des fautes, mais elle reste digne de la confiance de la nation. Cet héritage intellectuel s’enrichit d’un apport personnel. Louis-Napoléon appartient à la seconde génération des Bonaparte, celle des proscrits, qui a succédé à celle des nantis ; lui et son frère aîné, Napoléon-Louis, qui vit avec leur père à Florence, sont des républicains, c’est-à-dire des révoltés qui se dressent contre les pouvoirs existants, rétablis ou étendus par les traités de 1815. Napoléon-Louis est carbonaro ; contrairement à une autre légende, il est très probable que Louis-Napoléon ne l’est pas, mais l’Italie est pour lui aussi une seconde patrie et il partage les rêves d’indépendance de la jeunesse italienne.

En décembre 1830, au lendemain de la mort de Pie VIII, Louis-Napoléon prend part à une conspiration contre le pouvoir pontifical, qui lui vaut d’être expulsé de Rome. En février 1831, il se lance avec son frère dans l’insurrection des Romagnes et combat les troupes pontificales. Napoléon-Louis meurt de la rougeole à Forli. Lui-même échappe à la répression autrichienne, traverse la France et, de Londres, se mêle à un complot militaire, d’ailleurs étouffé dans l’œuf, contre la monarchie de Juillet. Il revient alors à Arenenberg. En raison de la carence de son oncle Joseph et de son père, il se tient, à partir de la mort du duc de Reichstadt (1832), pour le chef de la dynastie et, croyant pouvoir compter sur certains commandants d’unités de la région, il tente, le 30 octobre 1836, un coup de main à Strasbourg avec la complicité de quelques officiers. L’affaire avorte malgré le ralliement d’un régiment. Louis-Napoléon est arrêté, embarqué sur une frégate et débarqué aux États-Unis. Revenu à Arenenberg, il part pour Londres, le gouvernement français ayant menacé la Suisse d’invasion s’il n’était pas expulsé. Le 6 août 1840, Louis-Napoléon, débarqué près de Boulogne à la tête d’une cinquantaine de conjurés, est arrêté quelques heures plus tard. C’est un échec lamentable. L’affaire demeurera obscure. Il semble que, comme lors de la tentative de Strasbourg, Louis-Napoléon avait des complicités qui ne purent se manifester, notamment celle du maréchal Clauzel. Le gouvernement de Louis-Philippe était renseigné sur les préparatifs par un des principaux collaborateurs du prince, à la solde de Rémusat, secrétaire d’État à l’Intérieur. Le 6 octobre 1840, Louis-Napoléon est condamné par la Cour des pairs à l’emprisonnement perpétuel. Enfermé au fort de Ham, il s’y livre, avec une grande curiosité d’esprit, à des travaux historiques, économiques, sociaux et politiques, écrivant notamment une Histoire de l’artillerie. Il s’évade en 1846, déguisé en maçon.

Le prince-président

À la nouvelle de la révolution de Février, Louis-Napoléon arrive à Paris ; mais Lamartine le fait prier de s’éloigner momentanément. En juin, sans être revenu en France, grâce à la légende napoléonienne et malgré la réputation d’aventurier que lui ont faite à tort dans les milieux éclairés ses deux tentatives de Strasbourg et de Boulogne, il est élu représentant à l’Assemblée constituante le même jour dans quatre départements. Il démissionne pour éviter de provoquer par sa présence le vote d’une loi d’exil. Réélu en septembre dans cinq départements, il se présente à la présidence de la République le 10 décembre. Les républicains radicaux et leur candidat, Ledru-Rollin, sont compromis par l’échec du Gouvernement provisoire. Les monarchistes du parti de l’Ordre, qui n’ont personne à présenter, se rallient à Louis-Napoléon, faute de pouvoir obtenir des garanties du candidat des républicains modérés, Cavaignac, que la répression des journées de juin a d’ailleurs rendu impopulaire. Louis-Napoléon, seul candidat dont le nom soit connu des ruraux, est élu par 5 434 000 voix contre 1 448 000 à Cavaignac et 370 000 à Ledru-Rollin.

Sa biographie se confond désormais avec l’histoire de la IIe République, puis du second Empire. Après l’élection de l’Assemblée législative (mai 1849), on peut dire que l’Empire est installé à l’Élysée et les monarchies bourboniennes au Palais-Bourbon, où leur parti, le parti de l’Ordre, a une forte majorité. Les républicains radicaux tentent vainement de prendre leur revanche dans la rue, le 13 mai 1849, pour protester contre l’orientation conservatrice donnée à l’expédition de Rome. Ledru-Rollin s’enfuit en Angleterre. Ne se contentant pas de présider, le prince-président décide en octobre suivant de gouverner lui-même en prenant pour ministres des hommes de second plan.

Mais le péril va renaître à gauche avec les républicains radicaux et les socialistes plus ou moins unis sous le nom de démocrates socialistes. Leurs militants forment des sociétés secrètes dont l’action est facilitée par le marasme économique. En mars et avril 1850, ils remportent des succès électoraux qui sèment la panique dans le parti de l’Ordre. Le suffrage universel, cette grande force inconnue brutalement introduite par la révolution de Février, ne menace-t-il pas d’instaurer légalement le socialisme ? Le parti de l’Ordre fait voter par l’Assemblée une loi qui enlève leur droit de vote à trois millions d’électeurs grâce à une réglementation hypocrite du suffrage (31 mai 1850).

Le conflit entre l’Assemblée et les démocrates socialistes se double d’un conflit entre l’Assemblée et le prince-président, ce qui rend la situation très confuse, d’autant plus que la Constitution a organisé l’incertitude de l’avenir. Elle interdit en effet au président de se représenter à l’expiration de son mandat, et le jeu des pouvoirs est si mal agencé qu’en raison du renouvellement concomitant de l’Assemblée il y aura pratiquement vacance simultanée du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif pendant au moins onze jours au printemps 1852. Le prince-président, qui manœuvre habilement et accroît sa popularité par des tournées de propagande, marque un point important, en janvier 1851, en relevant le général Changarnier, l’homme de l’Assemblée, de ses deux commandements de la garde nationale et de l’armée de Paris. Cependant, il se crée un mythe de 1852. Les vaincus de 1848 et de 1849 voient dans ce millésime l’aube d’une revanche éclatante, tandis que la société bourgeoise redoute en lui le crépuscule du monde civilisé. La réconciliation des deux branches de la famille de Bourbon et la « fusion » de leurs partis qui se serait ensuivie n’ayant pu aboutir, de nombreux monarchistes, mus par la crainte d’une candidature du prince malgré l’interdiction constitutionnelle, et surtout de troubles, proposent de réviser les dispositions relatives à la réélection du président. La majorité nécessaire des trois quarts n’est pas réunie (19 juill. 1851). Louis-Napoléon est décidé à rester au pouvoir. Après avoir beaucoup hésité, plutôt que d’affronter l’imbroglio du printemps de 1852, il se résout à recourir à la force.

La restauration de l’Empire

Le coup d’État est préparé par une équipe d’aventuriers : Morny, frère utérin du prince-président et financier corrompu, Persigny, honnête compagnon des temps difficiles et bonapartiste mystique, le préfet Maupas et le général de Saint-Arnaud, l’un et l’autre sans scrupules, le second chef d’une armée qui ne demande qu’à en finir avec la république. Au matin du 2 décembre 1851, une proclamation du prince-président, affichée dans les rues de Paris, annonce la dissolution de l’Assemblée, le rétablissement du suffrage universel et un plébiscite qui l’autorisera à donner à la France des institutions renouvelées de l’Empire. Le coup d’État est donc essentiellement dirigé contre l’Assemblée. Mais les représentants de la majorité monarchiste, qui ne disposent pas de moyens de résister et préfèrent d’ailleurs l’autorité dictatoriale de Louis-Napoléon à la révolution sociale, se contentent de protestations verbales. En revanche, les républicains tentent de soulever le peuple des faubourgs ; sans grand succès, car les ouvriers conservent le souvenir des journées de juin et ne veulent pas se battre pour la République qui les a massacrés. Pourtant, quelques barricades s’élèvent le 3, et Saint-Arnaud, comme Cavaignac en 1848, retire ses troupes la nuit pour pouvoir mieux écraser l’insurrection le lendemain. Le 4, elle est en effet réduite en quelques heures, au prix d’un peu moins de quatre cents tués. En province, dans le Sud-Est rhodanien, le Languedoc méditerranéen et quelques départements du Sud-Ouest et du Centre, les populations soulevées sont beaucoup plus nombreuses ; mais, ne pouvant se défendre derrière des barricades, elles sont dispersées sans presque éprouver de pertes. Ving-sept mille personnes sont arrêtées. Il en restera plus de six mille au début de 1853, la plupart « transportées » en Algérie. Le coup d’État et la répression qui l’a suivi creusent entre le pouvoir bonapartiste et les républicains réduits à l’impuissance, mais non soumis, un fossé qui ne sera jamais comblé.

Le plébiscite du 21 décembre 1851 approuve le prince-président par 7 145 000 « oui » contre 592 000 « non ». Le 15 janvier est promulguée une constitution inspirée de la Constitution consulaire de l’an VIII. Le président est nommé pour dix ans : il commande les armées, déclare la guerre, signe les traités, possède seul l’initiative des lois, désigne et révoque les ministres qui ne sont responsables que devant lui. Un Corps législatif de deux cent soixante députés environ est élu pour six ans au suffrage universel. Il ne tient qu’une session de trois mois et peut seulement faire suggérer des amendements par une commission parlementaire, puis rejeter ou accepter les projets préparés par le Conseil d’État. Les débats ne sont connus du public que par un procès-verbal officiel. Une autre chambre, le Sénat, composée de cent cinquante autorités sociales au maximum - les cardinaux, les maréchaux, les amiraux en font partie de droit -, garde la Constitution et la modifie par sénatus-consultes.

La République décennale n’est qu’une étape. Au cours de l’année 1852, le prince-président prépare l’opinion à une restauration de l’Empire. En automne, lors d’un voyage dans le Centre et le Midi, il proclame à Bordeaux : « L’Empire, c’est la paix. » Le 21 novembre, le pays, consulté par un nouveau plébiscite, accepte par 7 824 000 « oui » contre 253 000 « non » le rétablissement de la dignité impériale. Le roi de Rome ayant régulièrement reçu le nom de Napoléon II, le neveu de Napoléon Ier prend celui de Napoléon III. Son oncle Jérôme et sa descendance masculine en ligne directe sont appelés à lui succéder, lui-même n’ayant pas encore d’héritier direct.

Napoléon III

On éprouve quelque difficulté à définir la personnalité du nouvel empereur, à certains égards énigmatique. L’homme privé est bienveillant et indulgent, en partie par scepticisme, fidèle à ses amis, bon pour ses serviteurs de qui il est aimé. Son intelligence est ouverte, portée vers l’avenir. Sous l’influence des saint-simoniens et des séjours qu’il a faits en Angleterre, il porte aux problèmes économiques et sociaux un vif intérêt : « L’idée napoléonienne n’est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire » (1839). Il a visité à l’âge de vingt-cinq ans les régions industrielles anglaises - initiative certainement unique de la part d’un prétendant de cette époque ; au fort de Ham, il a écrit une brochure, au demeurant utopique : L’Extinction du paupérisme.

En politique intérieure, grâce à un sens très fin de l’opinion, il sait ce qu’il faut dire au peuple et comment il faut le dire. Ce n’est pas sans motif que sa popularité, d’abord simple reflet d’une légende, deviendra personnelle et se perpétuera jusqu’à sa chute. Héritier de Napoléon Ier et porté par une confiance superstitieuse en son destin d’homme providentiel, il croit à la démocratie césarienne : « Dans un gouvernement dont la base est démocratique, le chef seul a le pouvoir gouvernemental » (1839) ; les assemblées parlementaires trahissent l’esprit public ; la vérité réside dans le dialogue du chef et du peuple que le chef interroge en lui posant des questions simples (c’est ce qu’on appelle le plébiscite). Homme de 1848 qui a partagé les rêves du romantisme politique, l’empereur a conservé l’idéal de sa jeunesse, Napoléon et la liberté, « les deux grandes choses du siècle », comme dit Victor Hugo. Choses contradictoires, voilà le drame. Il a fait le 2-Décembre, mais il en garde un sentiment de culpabilité ; c’est sa « tunique de Nessus » - le mot est de l’impératrice Eugénie. Les restrictions apportées à la liberté, par exemple en matière de presse et de réunion, doivent disparaître lorsque les bases fondamentales du régime ne seront plus méconnues. Ainsi la monarchie anglaise pour laquelle il a beaucoup d’admiration n’est pas contestée et c’est pour cela qu’elle peut accorder plus de liberté. En France, la liberté doit être différée. Elle pourra être répandue lorsqu’elle ne se heurtera plus à une opposition qui met en cause le principe même du régime.

Son passé de conspirateur et de prisonnier a habitué Napoléon III à la réserve. À l’abri de son masque d’impassibilité, il affirme des principes, mais ne révèle pas ses desseins. Il les poursuit avec ténacité, en empruntant des voies souterraines pour éviter les obstacles qu’il rencontre sur son chemin. C’est ainsi qu’il négocie souvent en dehors de son ministre des Affaires étrangères. Cette ténacité n’exclut pas des hésitations dues sans doute à des inspirations hétérogènes. Elles s’accroîtront avec les années, tandis que l’empereur souffrira davantage de la maladie qui l’use prématurément. Il s’agit de la maladie de la pierre, dont on décèle les premiers symptômes au moins dès 1855.

L’entourage

L’empereur ne trouve guère d’appui parmi ses proches. Après de vaines démarches auprès de deux maisons princières, il épouse en janvier 1853 une jeune fille de grande noblesse espagnole, d’une éblouissante beauté, Eugénie de Montijo, dont il aura en 1856 un fils unique, le prince impérial, qui, devenu lieutenant dans l’armée anglaise, sera tué dans une embuscade au Zoulouland en 1879. L’impératrice préside aux fastes d’une cour quelque peu cosmopolite que ne fréquente qu’une faible fraction de la vieille aristocratie. Elle est conduite à s’intéresser peu à peu à la politique par son amour maternel et par les déceptions de sa vie conjugale. Passionnée, plus intelligente qu’on ne l’a dit mais impulsive, douée d’une grande faculté d’assimilation, son influence s’exercera dans le sens des intérêts catholiques et conservateurs.

En revanche, le prince Napoléon, fils de Jérôme, est de tendance jacobine et anticléricale. Doué d’une forte personnalité, il s’abandonne, lui aussi, à ses impulsions, et se révèle incapable d’un effort durable. L’empereur se méfie à juste titre de ce chef de la branche cadette, « César déclassé » voué à une fronde stérile, et se garde de lui confier des postes d’où il pourrait exercer une influence sensible. La famille du souverain lui fournit encore par les voies illégitimes, outre Morny, Walewski sur qui s’appuiera l’impératrice. Faute d’un milieu et d’un parti bonapartistes où ils pourraient être recrutés, les ministres des premières années sont dans une forte proportion des hommes d’origine orléaniste qui ont appartenu à la majorité guizotine ou à l’opposition dynastique de la monarchie de Juillet, ou qui ont été fonctionnaires de ce régime, sans compter quelques militaires. La plupart sont des bourgeois avant tout préoccupés du maintien de l’ordre politique et social, et qui, l’équipe du 2-Décembre mise à part, sont des hommes respectables.

L’empereur est à la fois chef d’État et chef du gouvernement. Pendant la première partie du règne, il ne permet pas au Conseil de discuter des affaires. Elles sont traitées dans son cabinet avec le ministre compétent. Napoléon III est tenu au courant de l’état de l’opinion par le préfet de police et par les rapports des procureurs généraux et des préfets. En fait, le pouvoir de l’empereur est moins absolu qu’on pourrait le croire, parce que ses capacités ne sont pas celles de son oncle et qu’il n’a pas à sa disposition une équipe d’hommes partageant ses idées. Il doit compter avec le Conseil d’État, maître du mécanisme législatif, composé de bourgeois conservateurs et routiniers dont il ne parvient pas toujours à surmonter les objections techniques, faute d’une expérience administrative suffisante. Le Corps législatif est composé lui aussi à ses débuts de notables, loyaux envers le régime plus que vraiment bonapartistes. La plupart ont été choisis ou acceptés comme candidats par les préfets.

Les préfets, dont les pouvoirs et les traitements sont accrus, deviennent en effet des personnages puissants et prestigieux, petits empereurs dans leur département. Ils font les élections, en appuyant de toute leur autorité les candidats officiels, notamment auprès des maires nommés par eux (par l’empereur dans les grandes villes) et des fonctionnaires de toutes les administrations. Les réunions sont interdites, et les candidats de l’opposition, qui n’ont pas le droit de faire imprimer leurs affiches sur papier blanc comme ceux du gouvernement, ne peuvent répondre efficacement à une telle pression. La presse républicaine a été presque entièrement supprimée par des moyens divers après le coup d’État, et celle qui subsiste est soumise au cautionnement et au timbre. Un système de pénalités graduées, infligées par l’administration et allant de l’avertissement à la suppression en passant par la suspension, la contraint à une autocensure minutieuse.

L’administration napoléonienne centralisée, dont le préfet est la pièce principale, est l’armature du régime. Les forces de l’ordre et l’Église en sont les appuis. La police, qui aura un moment son ministère au début du règne, voit ses effectifs passer de cinq mille deux cents hommes à douze mille cent cinquante. Elle surveille les centres urbains ; la gendarmerie, qui joue le même rôle dans les campagnes, se recrute dans l’armée. Celle-ci, si elle a assuré le succès du coup d’État, n’en a pas pris l’initiative. Le 2-Décembre a été l’œuvre de civils. L’armée n’a fait qu’obéir aux ordres de leur complice, le ministre de la Guerre, Saint-Arnaud, comme elle lui eût obéi s’il se fût appelé Cavaignac ou le duc d’Aumale. Napoléon III va la mettre à l’honneur. Elle deviendra bonapartiste avec une ferveur particulière dans la garde impériale, corps d’élite. Les officiers généraux n’aspirent pas à quitter leurs fonctions pour jouer un rôle politique. Il y a opposition fondamentale entre la doctrine de l’Église, qui est alors théocratique, et les principes proclamés par l’Empire, qui sont ceux de la Révolution. Mais le clergé estime avoir été sauvé d’une subversion qui eût été antireligieuse, et il s’est jeté aux pieds de son sauveur. Seul le clergé légitimiste, surtout dans l’Ouest et dans le Languedoc méditerranéen, tardera à se rallier. L’État rend à l’Église des hommages extérieurs et augmente régulièrement le budget du culte.

Le parti bonapartiste

Jusqu’en 1860, l’opposition au régime est nulle ou totalement inefficace. Les monarchistes ont deux rois pour un trône. Des survivances régionales, surtout dans le Languedoc méditerranéen, dans l’Anjou, en Bretagne et en Vendée, conservent à la légitimité une force qui ne décline que lentement, mais ne possède plus aucun pouvoir d’expansion. Le comte de Chambord prescrit à ses fidèles de s’abstenir d’une participation à la vie politique qui pourrait entraîner la prestation du serment à l’Empire ; ses instructions sont d’ailleurs peu suivies. Si la légitimité est une foi liée à la foi religieuse, l’orléanisme est un état d’esprit qui dérive des agitations aristocratiques de l’ancienne France et du mouvement philosophique du XVIIIe siècle en passant par le libéralisme de 1789. La duchesse d’Orléans maintient les « titres » de son fils face aux « droits » du comte de Chambord ; mais, pour les doctrinaires de l’orléanisme, il s’agit beaucoup moins de rétablir un trône que de perpétuer un certain libéralisme bourgeois. Ils veulent concilier l’héritage contradictoire de la monarchie et de la Révolution dans les mains de la classe moyenne à laquelle chacun peut accéder par ses mérites sous l’égide de l’élite qu’ils constituent. Plus libéraux que royalistes, on les voit, dans le combat politique quotidien, surtout soucieux de représenter les libertés du régime parlementaire et d’assurer une conservation sociale propice à la bourgeoisie. Cette préoccupation conduit beaucoup de notables à apporter leur collaboration à l’Empire, malgré l’opposition des doctrines et des tempéraments.

Qu’ils se rattachent à la branche aînée ou à la branche cadette, le regret de la défaite a été compensé, pour la plupart des monarchistes, par la satisfaction de voir réduits à l’impuissance les républicains, ces ennemis redoutables. Le parti républicain a été décimé, au cours de la répression qui a suivi le 2-Décembre, par la « transportation » en Algérie et les proscriptions. L’activité des exilés, notable surtout à Londres, se perd en querelles impuissantes. À Paris, ce qui reste du parti tente de rassembler le peuple aux obsèques d’hommes aux noms célèbres et symboliques. En province, quelques-unes des sociétés secrètes de la IIe République survivent. Les complots contre l’empereur, œuvres de républicains extrémistes et d’Italiens mazzinistes, sont nombreux mais mal organisés.

Les élections législatives de 1852 se sont déroulées sans que l’opposition ait pu se manifester ; elles ont permis l’élection de la quasi-totalité des candidats officiels choisis parmi les personnalités départementales avec une préférence pour les self-made men sans attaches politiques traditionnelles. Guizot a admirablement défini les fondements de ce parti bonapartiste que l’administration cherche à implanter dans les circonscriptions, lorsqu’il a écrit à propos de Louis-Napoléon : « C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité. » Gloire nationale perpétuée par la légende à laquelle on prétendra ajouter de nouveaux chapitres grâce aux guerres de Crimée et d’Italie, garantie révolutionnaire apportée à l’héritage de 1789 par le suffrage universel, principe d’autorité incarné par le chef élu.

C’est dans la masse rurale, sensibilisée à la légende et peu soucieuse de libertés politiques, que ces fondements s’insèrent le mieux. Ils y demeureront intacts, car le régime gagnera la reconnaissance du monde paysan en assurant la pénétration des progrès matériels dans les campagnes. Pour conduire et encadrer cette masse rurale va se façonner un type de bourgeois très différent du bourgeois libéral de l’orléanisme et du gentilhomme campagnard de la légitimité ; vigoureux, peu intellectuel, il veut un gouvernement ferme, une France forte ; il ne craint pas le peuple, car il sait lui parler et ne manque pas de poigne ; il n’aime pas trop les curés, mais entend que la religion soit respectée. Les bourgeois de cette sorte formeront la droite autoritaire du parti bonapartiste qui, à partir de 1860, s’opposera à l’évolution vers l’Empire libéral.

Il faut distinguer plusieurs sortes de bonapartismes : le bonapartisme composite de Napoléon III, populaire mais associé à la bourgeoisie d’affaires, plébiscitaire mais héréditaire, bref, à la fois de gauche et de droite, démocrate et conservateur ; le bonapartisme jacobin et anticlérical déjà mentionné du prince Napoléon, qui finira, après l’Empire, par renoncer aux prétentions dynastiques ; le bonapartisme libéral, plus ou moins teinté d’orléanisme, des conservateurs, dont certains accepteront, en 1870, d’allier la consultation plébiscitaire et le parlementarisme ; enfin le bonapartisme légitimiste de l’impératrice, autoritaire et catholique, mû, quand viendront les mauvaises années, par l’espoir de vivifier l’Empire grâce à l’accession au trône de Napoléon IV. On a prêté à l’empereur une boutade qui exprime cette diversité : « Les choses ne vont pas tout droit dans mon gouvernement. Comment en serait-il autrement ? L’impératrice est légitimiste, Morny est orléaniste, je suis républicain. Il n’y a qu’un bonapartiste, c’est Persigny, et il est fou. »

Avant le second Empire, la France est encore l’ancienne France, rurale à 75% et artisanale, routinière, enfermée dans son armature protectionniste. Grâce à sa formation économique saint-simonienne, Napoléon III a compris qu’il fallait ouvrir au monde les fenêtres du pays, que le progrès industriel et le progrès social s’entraîneraient l’un l’autre.

Finances

De ce point de vue, il a la chance d’arriver au moment propice. D’abord, tandis qu’en politique il n’a pas à sa disposition d’équipe qui partage ses idées, en matière économique il existe des disciples saint-simoniens qui veulent faire entrer la France dans l’ère industrielle. Le moment est favorable parce que l’or californien afflue depuis 1848 et l’or australien depuis 1851. 44% de cet or parvient finalement en France. Il permet une multiplication de la monnaie, et l’essor des affaires en est favorisé.

À côté de la banque suisse protestante et de la banque juive allemande qui, comme les Rothschild, travaillent avec les grosses fortunes, vont se créer de nouveaux organismes financiers qui feront appel au grand public : « M. Tout-le-monde est plus riche que M. de Rothschild. » En 1852, deux saint-simoniens, les frères Pereire, fondent le Crédit mobilier, la première des grandes banques d’affaires, forme moderne de la banque, dispensatrice des fonds nécessaires à la création et au fonctionnement d’entreprises gigantesques qui ne pourraient sans elle trouver d’argent en quantité suffisante. Le Crédit mobilier commandite les sociétés industrielles avec son propre capital et leur consent des prêts avec l’argent qu’il se procure par des émissions d’obligations. Sa croissance sera trop rapide, elle distribuera des dividendes trop élevés, fera trop d’immobilisations et de spéculations en Bourse, si bien que les Pereire devront céder la main, et son activité sera dès lors réduite. Elle aura toutefois rempli son rôle en finançant les entreprises les plus variées et surtout en apprenant aux autres banques des méthodes de crédit adaptées à la révolution industrielle. Les Rothschild sont vainqueurs des Pereire. Mais les Pereire ont inspiré aux Rothschild eux-mêmes le nouveau mode de financement des affaires.

Le Crédit foncier date également de 1852. Son objet essentiel est initialement de rénover l’agriculture par le mécanisme du prêt hypothécaire. Son expansion, faible en ce domaine, est en revanche considérable dans le domaine immobilier où il assure le financement des constructions nécessitées par la transformation des grandes villes.

Le Crédit mobilier et le Crédit foncier fournissent du crédit à long terme. D’autres établissements, destinés eux aussi à une longue carrière, se créent pour assurer aux affaires le crédit à court terme dont elles ont besoin : ce sont les banques de dépôt et d’escompte. Au Comptoir d’escompte, issu de la crise financière de 1848, s’ajoutent le Crédit industriel et commercial en 1859, le Crédit Lyonnais en 1863, la Société générale en 1864. Au sommet de cet édifice bancaire aux multiples rouages, la Banque de France pourvoit au réescompte. Elle a absorbé les anciennes banques départementales, elle essaime des succursales en province, elle triple la circulation fiduciaire de 1851 à 1870. Tout un mécanisme financier jusqu’alors ignoré, et nécessaire au fonctionnement d’une économie moderne, est ainsi constitué : les épargnants portent leurs billets de banque aux établissements de dépôt, qui leur offrent en échange les actions et les obligations des sociétés industrielles et commerciales émises grâce aux banques d’affaires, titres qu’ils peuvent négocier en Bourse lorsqu’ils ont besoin de liquidités. L’État exerce une sorte de contrôle préventif sur cette activité, un décret paru après le coup d’État subordonnant à son agrément la constitution des sociétés par actions et la nomination de chacun de leurs administrateurs.

Transports

La plus grande entreprise du règne, en dehors du canal de Suez, est celle des chemins de fer. L’effort de la monarchie de Juillet et de la IIe République en ce domaine avait été médiocre et désordonné. Sous l’égide de l’État et du Crédit mobilier, les compagnies fusionnent. En 1858, il n’en reste que six, qui constituent des ensembles homogènes : elles se perpétueront jusqu’à la nationalisation de 1936. Le réseau ferroviaire ne comprenait en 1852 que des tronçons de lignes d’un total de 3 000 kilomètres ; il s’élèvera en 1870 à 18 000. Le Crédit mobilier fonde la Compagnie générale maritime, qui deviendra bientôt la Compagnie générale transatlantique, tandis que la Compagnie des chemins de fer du P.L.M. (Paris-Lyon-Marseille) prend le contrôle des messageries maritimes dont les lignes desservent l’Orient et l’Amérique du Sud. La circulation des nouvelles s’accroît plus vite encore que la circulation des marchandises, le nombre annuel des dépêches passant de 9 000 en 1855 à 3 millions en 1867.

L’industrie, trouvant désormais les capitaux nécessaires pour mettre en œuvre les progrès techniques, connaît un essor parallèle au développement bancaire. La chimie transforme la fabrication des colorants et des parfums ; la force motrice des machines à vapeur et la consommation du charbon triplent, la production de la fonte passe de 400 000 à 1 400 000 tonnes et celle de l’acier, avec l’introduction du procédé Bessemer, de 283 000 à 1 014 000. La production du textile se mécanise, surtout celle du coton.

Travaux publics

L’État se fait lui-même entrepreneur de grands travaux dans un domaine dont il est responsable, celui de l’urbanisme. Le Paris du début de l’Empire est celui de Balzac, fait de rues pittoresques mais étroites, sales et mal éclairées. Son développement a été empirique. Napoléon III pense que l’ordre sera, le cas échéant, plus facile à maintenir dans une capitale percée de larges avenues ; mais surtout il a vécu à Londres et il veut que Paris soit, elle aussi, une capitale moderne où les hommes et les marchandises puissent circuler, et dont les richesses architecturales soient mises en valeur. Grâce à un préfet débordant d’énergie et d’activité, Haussmann, cette œuvre gigantesque dont l’empereur a lui-même établi les premiers plans sera presque entièrement accomplie en dix-huit ans. Des voies spacieuses sont percées, des pâtés de maisons sordides s’écroulent, des quartiers neufs s’élèvent à l’ouest de la ville. De grands monuments sont dégagés ; d’autres sont construits. Le nombre des arrondissements est porté de douze à vingt par l’absorption des communes suburbaines. Deux bois (ceux de Boulogne et de Vincennes), des parcs, des squares sont aménagés. Les transformations de surface se doublent de transformations souterraines par le percement d’un réseau d’irrigation et de drainage. On reprochera à Haussmann d’avoir sacrifié des joyaux qui auraient pu être sauvés et d’avoir trop cédé à un goût immodéré de la ligne droite. Il reste que, par son audace et son ampleur, l’œuvre s’impose au respect et à l’admiration. Paris en vivra sans aucun changement jusqu’à une époque récente. Remarquables aussi sont les travaux qui modernisent les grandes villes de province, notamment Lyon.

Les grandes transformations de Paris sous le second Empire (1852-1870).

Politique commerciale

Une nouvelle politique commerciale vise à la baisse des prix. Or l’industrie et l’agriculture sont attachées au régime protectionniste existant qui leur permet de produire pour la clientèle nationale à l’abri des droits de douane. Pour ne pas les heurter de front, Napoléon III se contente d’abord de modifier certains tarifs. Puis, au moment où sa politique italienne mécontente l’Angleterre, Michel Chevalier et Richard Cobden négocient dans le plus grand secret le traité de commerce du 23 janvier 1860 : les droits sur les matières premières et sur les produits fabriqués anglais sont abaissés ; des diminutions correspondantes sont consenties sur les spécialités françaises (mode, soieries, vins). Au cours des années suivantes, des conventions analogues sont signées avec la Belgique, la Prusse et les États du Zollverein, l’Italie, la Suisse, la Suède, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Autriche et le Portugal. Imposée par la volonté de l’empereur, cette politique libre-échangiste n’entraîne pas les catastrophes annoncées par les protectionnistes. Elle n’aboutit pas non plus à une baisse du prix de la vie en raison de l’afflux de l’or américain et australien, qui agit en sens contraire, mais elle contraint l’industrie française à se moderniser.

Agriculture

L’agriculture en est encore, au début de l’Empire, aux procédés de culture et aux instruments aratoires du XVIIIe siècle. Des écoles spécialisées sont créées à Grignon, Grandjouans, Montpellier, des cours de chimie agricole donnés dans plusieurs grandes villes. Des lois sur le drainage et le défrichement sont votées. Des crédits sont affectés à des grands travaux dans les Landes et en Sologne. Surtout, la construction des grandes voies ferrées et le percement des chemins vicinaux assurent la diffusion des méthodes modernes de culture - le labourage profond, l’emploi des machines agricoles - et la circulation des produits.

Évolution démographique et transformations sociales

La production accrue des matières premières, la houille et le fer, et la création de manufactures nécessitent une abondante main-d’œuvre et aboutissent ainsi à l’afflux des ruraux dans de grandes agglomérations, Paris, Lyon, les centres industriels et miniers du Haut-Rhin, du Nord et du Pas-de-Calais. La population urbaine, qui représentait, en 1846, le quart de la population totale, en constitue les trois septièmes en 1876. Des quartiers purement ouvriers se créent ; cette transformation de l’habitat est précipitée à Paris par la construction au centre de la ville d’immeubles bourgeois qui contraint les travailleurs manuels à émigrer dans les quartiers périphériques.

La répartition très inégale des revenus contribue elle aussi à accentuer la séparation des classes et leur lutte. La bourgeoisie d’affaires est la première à bénéficier du développement de la fortune mobilière, qui double presque en vingt ans et représente à la fin de l’Empire 45% de l’annuité successorale. Le profit du capitaliste augmente donc beaucoup, alors que le salaire réel de l’ouvrier ne varie guère. L’éventail des rémunérations est très ouvert. Les émoluments d’un sénateur s’élèvent à 30 000 F, ceux d’un ministre sont, au minimum, de 50 000 F. Le cumul étant admis, certains hauts dignitaires touchent des sommes énormes ; Rouher reçoit de l’État jusqu’à 260 000 F l’an. Les charges de cours rapportent de 30 000 à 60 000 F. Mais, en 1867, le traitement des professeurs des classes de rhétorique dans les lycées varie en province de 2 800 à 4 800 F, à Paris de 4 800 à 7 500 F, et le salaire quotidien d’un ouvrier est, en moyenne, de 3,81 F en 1853 et de 4,98 F en 1871.

Des fortunes se font et se défont à la Bourse. Qui s’enrichit rapidement n’hésite pas à dépenser. La vie de plaisir, pour la joie des mémorialistes, jette à Paris son éclat tapageur. La Cour donne l’exemple de la frivolité par sa manière puérile de s’amuser. Les milieux mondains suivent le mouvement. Les restaurants à la mode, les théâtres offrent le spectacle d’une société mêlée, insouciante, prodigue et de mœurs libres. C’est ce qu’on appelle la fête impériale.

À vrai dire, cette fête n’a rien de spécifiquement impérial (sauf en ce qui concerne la Cour, la seule du XIXe siècle après celle du premier Empire). Elle a commencé à se manifester à la fin de la monarchie de Juillet et elle continuera sous la IIIe République. Elle est le fait d’une petite minorité de quelques milliers de personnes - alors que d’autres, au nombre de trente-deux millions, ne changent guère de comportement - et l’expression d’un capitalisme adolescent qui n’a pas encore trouvé ses freins et dont la croissance est illustrée par les expositions universelles de 1855 et de 1867 ; la première éclaire la naissance prometteuse d’une nouvelle mystique économique, la seconde l’expansion de la réussite matérielle.

Le mouvement des idées

Réalisme et positivisme

Le romantisme n’est pas mort seulement dans la vie politique et sociale. Les progrès de la science et de ses applications favorisent le positivisme. Dès 1848, Renan s’est proposé d’organiser l’humanité scientifiquement. Auguste Comte développe sa thèse des trois états. Son disciple Littré édifie une œuvre philologique impressionnante. Taine va expliquer que l’esprit, comme la nature, est régi par des lois inéluctables. L’histoire et la critique deviennent elles aussi scientifiques avec Fustel de Coulanges et Sainte-Beuve. Les romanciers n’échappent pas à cette contagion. En 1853, Champfleury expose la doctrine du réalisme que résume cette formule : « La sincérité dans l’art » ; l’observation sociale se substitue au culte du moi. L’heure glorieuse de la poésie appartient au passé malgré Théophile Gautier, Leconte de Lisle et Baudelaire, qui d’ailleurs réagissent chacun selon son tempérament contre l’irréalisme romantique. Les genres en vogue sont le roman (Flaubert, les Goncourt), la comédie de mœurs et la pièce à thèse (Émile Augier, Alexandre Dumas), l’opérette (Meilhac et Halévy). On constate la même évolution dans les arts ; mais elle échappe à la bourgeoisie régnante, qui en reste au romantisme ou au classicisme le plus académique. « Je veux être à même de traduire les idées, les mœurs, l’aspect de mon époque », écrit Courbet, mais il n’est pas admis par les « gens bien » et, à la fin de l’Empire, on ne s’intéressera pas aux impressionnistes.

Bien que la princesse Mathilde, sœur du prince Napoléon, reçoive les hommes de lettres et les artistes avec éclectisme, c’est surtout en dehors du régime que s’épanouit le réalisme littéraire qui apparaît comme une menace contre la société et contre tout ce qui la garantit, les mœurs, la morale, la religion. Baudelaire est condamné à trois mois de prison, Flaubert est traîné en justice et aussi les Goncourt qui sont, eux, des amis de la princesse.

L’opposition libérale

L’histoire du XIXe siècle est celle d’un vaste mouvement libéral dans lequel les intellectuels de l’époque estiment en général que l’Empire introduit une parenthèse scandaleuse. On ne peut s’étonner qu’ils refusent le régime. Les grands de l’orléanisme, Guizot, Thiers, Rémusat... trouvent un refuge dans les débats de l’Institut et dans leurs recherches historiques. Les principaux ouvrages de doctrine politique sont l’œuvre de penseurs républicains : La Démocratie de Vacherot, La Liberté de Jules Simon dont se nourrit, aux environs de 1860, une génération d’étudiants violemment antibonapartistes et antireligieux. Il est courant dans les milieux intellectuels de tenir le catholicisme voué à une rapide décadence parce que incompatible avec la pensée et la société modernes. Les catholiques intransigeants, tel Veuillot, se font gloire de cette incompatibilité. Les catholiques libéraux la nient avec Mgr Dupanloup, le père Lacordaire et Montalembert. Ce dernier, au congrès catholique libéral de Malines, en 1863, met ses coreligionnaires en garde contre les dangers de leur alliance avec les régimes autoritaires et fait l’apologie de la liberté des cultes. Mais, en décembre 1864, Pie IX publie l’encyclique Quanta cura et le catalogue connu sous le nom de Syllabus où sont consignées quatre-vingts « monstrueuses » erreurs telles que la laïcité de l’État et la liberté des cultes. Mgr Dupanloup atténue habilement la portée du document pontifical dans une brochure, approuvée par six cent trente-six évêques du monde entier, où il distingue la thèse, c’est-à-dire la doctrine immuable de l’Église, et l’hypothèse, c’est-à-dire les circonstances de fait qui justifient des concessions. Le catholicisme libéral n’en est pas moins abattu pour longtemps et le catholicisme tout entier cantonné dans un ghetto intellectuel dont il ne sortira que lentement. En même temps, bien que l’État adopte une politique nettement gallicane lors des dissentiments que la question romaine soulève entre la France et le Saint-Siège, l’ultramontanisme ne cesse de progresser et s’apprête à triompher au concile du Vatican qui proclamera, en 1870, le dogme de l’infaillibilité pontificale.

La politique européenne

Napoléon III éveille de mauvais souvenirs dans la famille des Bonapartes. À son avènement, la Russie, l’Angleterre, l’Autriche et la Prusse négocient une coalition défensive pour se prémunir contre la répétition de l’épopée napoléonienne. La Russie en est la pièce maîtresse. Or c’est elle qui va offrir au nouvel empereur l’occasion de rompre ce front commun.

Lutte contre la Russie

La Turquie, de crise en crise, n’arrive pas à arrêter sa décadence, et Nicolas Ier cherche le moyen de profiter de cette faiblesse pour gagner à Constantinople une porte sur la Méditerranée. L’Angleterre, pour des raisons politiques et stratégiques, est décidée à maintenir le statut des Détroits. La France, puissance catholique, veut protéger les catholiques et les Lieux saints contre les empiétements orthodoxes, mais surtout, Napoléon III - il le dira en Conseil des ministres - entend le cas échéant profiter des ambitions moscovites pour séparer l’Autriche de la Russie, unies par les traités de 1815, et reconquérir, pour la France, sa liberté d’action et le choix de ses alliances. Il est certainement sensible aussi à la perspective de contracter sa première alliance avec l’Angleterre. Sans que personne veuille vraiment la guerre, des imprudences de la Russie y conduisent (mars 1854). Les Russes pénètrent dans les provinces roumaines. L’Autriche exige de la Russie l’abandon de sa politique d’expansion en Méditerranée, mais se contente d’entrer à son tour dans les provinces roumaines, sans aller plus loin, la Confédération germanique refusant, à l’instigation de la Russie, de prendre part au conflit (oct. 1854). La France et l’Angleterre doivent trouver un champ de bataille. Après un débarquement sans résultat en Dobroudja, elles portent la guerre en Crimée. Les Russes sont battus à l’Alma (20 sept. 1854). Saint-Arnaud laisse passer l’occasion de s’emparer de Sébastopol. Les alliés font le siège de la ville, obstruent son port et remportent des succès sans suite à Balaklava (21 oct.) et Inkermann (5 nov.).

Comment terminer la guerre ? Les alliés ne peuvent s’enfoncer dans les steppes russes. Pour créer une atmosphère favorable à ses visées italiennes, le Piémont envoie en Crimée 15 000 hommes qui se joignent aux 80 000 Français et aux 50 000 Anglais, tandis qu’une partie importante des troupes russes sont fixées ailleurs par l’armée turque et par la menace autrichienne. Mais la solution n’est pas en vue. Cependant, l’absence de routes et de voies ferrées ainsi que la médiocrité de leur organisation empêchent les Russes de profiter de leur supériorité numérique. Pélissier, après avoir pris le Mamelon vert le 7 juin 1855 et repoussé une attaque à la Tchernaïa le 18 août, s’empare, le 8 septembre, de la tour Malakoff, aux portes de Sébastopol. Les Russes évacuent la ville le lendemain.

Vont-ils éterniser la guerre à l’abri de leurs immensités ? La crainte de voir Napoléon III favoriser les ambitions piémontaises décide l’Autriche à accentuer sa pression sur la Russie et, en janvier 1856, le nouveau tsar, Alexandre II, accepte les conditions des alliés. La paix est signée le 30 mars 1856 à l’issue du congrès de Paris qui sanctionne la prépondérance française en Europe. Le traité confirme la fermeture des Détroits, neutralise la mer Noire et garantit l’intégrité territoriale de la Turquie.

Le congrès a aussi accordé aux provinces serbes et roumaines leur autonomie sous la suzeraineté du sultan. C’est un autre succès pour la politique des nationalités de Napoléon III. Sur le conseil de l’empereur qui facilite aussi les indépendances serbe et monténégrine, la Moldavie et la Valachie s’uniront en 1861, malgré l’Autriche et la Turquie, en se donnant les mêmes lois constitutionnelles et en élisant le même hospodar.

La politique italienne

C’est encore la politique des nationalités que Napoléon III voudrait faire triompher en Italie. Mais, conduite jusqu’au bout, elle aboutirait à la création d’une grande puissance aux portes de la France. Il se contentera donc pour les Italiens de l’indépendance dans le cadre d’une confédération analogue à la Confédération germanique, projet conforme aux idées de l’époque, car la plupart des Italiens sensés, dont Cavour, considèrent alors comme une utopie l’unité de leur pays. En outre, ce nouveau coup porté aux traités de 1815 ouvrirait ultérieurement pour la France des perspectives de remaniements territoriaux favorables.

L’attentat spectaculaire de l’Italien Orsini (14 janv. 1858), qui rejette d’abord Napoléon III vers une politique conservatrice à l’extérieur comme à l’intérieur, lui sert ensuite de prétexte pour précipiter sa politique italienne. Il fait publier la lettre que le criminel lui a adressée pour l’inviter à libérer sa patrie. En juillet suivant, à Plombières, l’empereur convient avec Cavour qu’à l’issue d’une guerre victorieuse contre l’Autriche l’Italie formera sous la présidence du pape une confédération de quatre États : un royaume septentrional, un royaume de l’Italie centrale, le royaume des Deux-Siciles et enfin ce qui resterait des États pontificaux. La France recevrait Nice et la Savoie. Un traité secret est signé le 28 janvier 1859. Les puissances sont hostiles à l’entreprise napoléonienne et Napoléon III, devant les difficultés qui surgissent, se résigne à recourir à un congrès, formule qui lui est chère, lorsque le chancelier d’Autriche, tombant dans le piège que lui tendent les insolences du Piémont, leur répond par un ultimatum. La guerre est déclarée le 3 mai.

Pour garder le secret de ses projets, Napoléon III n’a pas préparé l’intervention militaire. Les Autrichiens négligent d’en profiter pour battre les Piémontais séparément. Napoléon III, qui commande ses troupes, opère un mouvement tournant vers le nord du Pô et, après un succès à Palestro, se heurte aux Autrichiens à Magenta. L’armée française a oublié, depuis le premier Empire, la science et l’art de la guerre. La conquête de l’Algérie l’a habituée à la pratique du débrouillage. Sa supériorité sur les Autrichiens tient à l’endurance et au courage de ses soldats de métier. La bataille, décomposée en opérations dispersées, se termine par l’arrivée tardive mais décisive du corps de Mac-Mahon au nord de la ligne de feu (4 juin). Les Autrichiens se replient sur le Mincio. Ils subissent, le 24 juin, une nouvelle défaite à Solferino. Napoléon III, vainqueur, propose à François-Joseph un armistice qui est signé à Villafranca (11 juill.) : l’Autriche cède la Lombardie ; les souverains secondaires d’Italie retrouveront leurs possessions d’où la révolution les a chassés ; l’Italie formera une confédération.

Pourquoi Napoléon a-t-il renoncé à libérer l’Italie jusqu’à l’Adriatique ? Sa principale raison est l’attitude menaçante de la Prusse, la France étant incapable de gagner une guerre à la fois contre elle et contre l’Autriche. Le traité de Zurich (nov. 1859), conforme à l’armistice de Villafranca, ne peut être exécuté car Napoléon III n’a pas laissé François-Joseph imposer par les armes le retour des souverains dépossédés. Des assemblées libérales votent le rattachement de leurs territoires au Piémont et la France reçoit, sous réserve du vote des populations, Nice et la Savoie, à l’annexion desquelles Napoléon III avait renoncé après Villafranca, n’ayant pu tenir tous ses engagements de Plombières à l’égard du Piémont.

Après l’annexion des principautés italiennes, le Piémont entend procéder à celle des Marches et de l’Ombrie, provinces pontificales elles aussi révoltées. Or, à la suite de l’insurrection qui, en 1849, a rétabli l’autorité du Saint-Siège, les troupes françaises étaient restées à Rome pour faire contrepoids à l’occupation autrichienne dans le nord de la péninsule. Pie IX cherche à assurer lui-même l’indépendance des États de l’Église en confiant à Lamoricière la formation d’une petite armée. En mai 1860, avant qu’un accord soit intervenu sur le départ des troupes, l’aventurier républicain Garibaldi débarque en Sicile, d’où il s’avance dans la péninsule à la tête d’un millier de partisans en chemises rouges pour en chasser les Bourbons de Naples. Cavour qui l’a laissé partir doit, pour confisquer les bénéfices de son initiative, faire passer les troupes piémontaises à travers les États pontificaux. Il ne l’ose sans avoir consulté Napoléon III ; l’empereur, préférant voir à Naples la maison de Savoie plutôt que Garibaldi, se décide à laisser faire (il aurait dit aux émissaires piémontais : « Fate presto »). Les Piémontais entrent dans les États de l’Église et battent Lamoricière à Castelfidardo. Napoléon III se contente de rappeler le représentant français à Turin. Le Piémont se substitue à Garibaldi et annexe les Deux-Siciles comme il l’a fait pour les Marches et pour l’Ombrie. Après une nouvelle entreprise de Garibaldi contre Rome, que les Piémontais arrêtent à Aspromonte (1862), la France conclut avec le Saint-Siège la convention dite du 15 septembre 1864, aux termes de laquelle elle retirera ses troupes au fur et à mesure de l’organisation de l’armée pontificale, le nouveau royaume d’Italie s’engageant de son côté à respecter le territoire des États de l’Église.

La question italienne est devenue pour Napoléon III un guêpier. L’annexionnisme piémontais a rendu caduc son projet de confédération italienne et il a dû, en freinant la politique de Cavour, renoncer à faire de l’Italie, comme il l’espérait, une nation satellite de la France. D’autre part, le Piémont, en se transformant en royaume d’Italie, est fatalement amené à vouloir faire de Rome sa capitale, ce que Napoléon III ne peut tolérer sans se brouiller avec des catholiques français. D’où des demi-mesures, des transactions, des compromis qui ne satisfont personne, avec l’espoir qu’après la mort de Pie IX une solution pourra être négociée. Pie IX ne mourra qu’en 1878 et entre-temps il faudra que Napoléon III lui envoie des troupes, en 1867, pour arrêter une nouvelle tentative garibaldienne à Mentana.

L’expansion hors d’Europe

Napoléon III ne borne pas son horizon à l’Europe ; il a une vue mondiale du rôle de la France, due à des motifs très divers : le sentiment de la solidarité croissante des nations résultant du développement des moyens de communication, le souci du prestige propre aux gouvernements personnels, la politique économique libre-échangiste adoptée en 1860, le désir de satisfaire les catholiques, mécontents de la politique italienne, par une sollicitude particulière à l’égard des missions religieuses.

Extrême-Orient et Afrique

Les possessions lointaines sont encore soumises au régime du pacte colonial qui les oblige à n’exporter qu’en France et à n’importer que de France, régime inconciliable avec les nouveaux traités de commerce. L’abaissement des droits d’entrée consenti aux produits anglais entraîne la suppression de la garantie de préférence reconnue aux produits coloniaux. La liberté d’exportation est progressivement appliquée aux colonies à partir de 1861.

Ce sont des motifs religieux et commerciaux qui expliquent la politique impériale en Extrême-Orient. Les concessions aux « barbares blancs » ont provoqué en Chine des révoltes au cours desquelles des missionnaires et des commerçants européens ont été massacrés. L’envoi d’une escadre franco-anglaise a abouti en 1858 à la signature du traité de Tien-t’sin qui n’a pas été ratifié. Une nouvelle expédition franco-anglaise entre à Pékin en 1860 ; les Chinois capitulent et ouvrent six nouveaux ports aux nations européennes.

En Indochine, l’Annam persécutait les religieux français. Le bombardement et l’occupation de Tourane, en 1858, et de Saigon, en 1859, n’ayant pas donné de résultat, une expédition aboutit en 1861 à l’occupation de la basse Cochinchine, que l’empereur Tu-Duc cède à la France en 1863 en même temps qu’il lui accorde le protectorat du Cambodge.

Signalons aussi, en Océanie, l’occupation de la Nouvelle-Calédonie (1853).

En Afrique, la France s’assure en 1862 le territoire d’Obock au débouché de la mer Rouge, tandis que Faidherbe fait œuvre de colonisateur au Sénégal. Mais l’effort principal porte sur l’Algérie. L’armée française procède à l’occupation progressive des oasis sahariennes et soumet la Kabylie (1857). Le problème essentiel est celui de l’administration des territoires. Il faut organiser la colonisation et en même temps donner des garanties aux indigènes. La politique impériale ne se précise que lentement. L’Algérie est pour Napoléon III « tout à la fois un royaume arabe, une colonie européenne, un camp français ». Il veut organiser la propriété indigène sous la protection des militaires et filtrer l’afflux européen. Malgré l’utilisation d’importants capitaux en de vastes entreprises, les colons réagissent contre cette politique qui sera abandonnée à la chute du régime.

D’Alger à Constantinople, en passant par la Syrie et l’Égypte, la prépondérance française s’établit en Méditerranée. Au Levant, la situation privilégiée que la guerre de Crimée lui fait en Turquie permet à la France de reprendre son rôle traditionnel de protectrice de l’Église. L’application d’un article du traité de Paris qui assure aux sujets chrétiens du sultan les mêmes droits qu’aux musulmans entraîne, en 1860, au Liban, le massacre par les Druses de près de douze cents maronites. La France se fait mandater par les grandes puissances pour une opération de police désintéressée ; nos troupes restent donc en Syrie et au Liban le temps de procéder à une réorganisation administrative et judiciaire destinée à protéger les maronites.

En Égypte, Ferdinand de Lesseps entreprend le percement du canal de Suez. Il ne pourrait conduire à son terme cette entreprise s’il n’obtenait à certains moments l’appui diplomatique et financier de l’empereur. L’impératrice inaugure le canal en 1869.

L’aventure mexicaine

Le plus important effort français outre-mer, en dehors de l’Algérie, est accompli au Mexique et, à la différence des autres, il se solde par un grave échec. Le Mexique stagne dans une anarchie endémique depuis qu’il s’est libéré de la domination espagnole. Les conservateurs cléricaux y disputent le pouvoir aux démocrates anticléricaux. Juarez, chef de ces derniers, suspend en 1860 le règlement des dettes extérieures. La France, l’Espagne et l’Angleterre décident une intervention commune. L’Angleterre voudrait se saisir des douanes, et l’Espagne installer un Bourbon à Mexico. Napoléon III a de plus vastes projets. Au fort de Ham, il s’est intéressé au percement d’un canal au Nicaragua et sans doute rêve-t-il pour l’Amérique du Nord d’une puissante nation latine et catholique qui, grâce à l’exportation de ses richesses naturelles, ferait contrepoids à la nation anglo-saxonne et protestante des États-Unis. Sur la foi de renseignements inexacts, il imagine le parti conservateur capable de restaurer la monarchie.

Au fait de ces intentions, les Anglais et les Espagnols rappellent leurs troupes, débarquées avec les troupes françaises en 1861. Celles-ci subissent un échec à Puebla (mai 1862), puis occupent Mexico en mai 1863. L’archiduc Maximilien reçoit la couronne (son frère François-Joseph déclinant toute responsabilité dans l’entreprise). Si l’expédition réussissait, peut-être panserait-elle les blessures faites à l’Autriche en 1859 et faciliterait-elle la cession de la Vénétie à l’Italie qui abandonnerait ses visées sur Rome pour la plus grande satisfaction des catholiques français - c’est du moins ce qu’espère Napoléon III.

Mais le parti conservateur ne dispose pas d’appuis populaires et, la guerre de Sécession terminée, les États-Unis envoient des armes à Juarez et rappellent à la France la doctrine de Monroe. Il ne reste à l’empereur qu’à prendre prétexte, pour retirer ses troupes, de ce que Maximilien n’a pas respecté ses engagements financiers. Maximilien refuse d’abdiquer. Il est pris et fusillé par Juarez (1867).

Le réveil politique

L’opposition républicaine

À la suite des élections de 1857, l’opposition légitimiste disparaît du Corps législatif, le clergé de l’Ouest s’étant rallié à l’Empire. En revanche, l’opposition républicaine y apparaît avec le groupe des « cinq », tout à fait impuissant à ses débuts, dont font partie Jules Favre, Émile Ollivier et Ernest Picard ; après l’attentat d’Orsini, Napoléon III divise la France en cinq départements militaires et fait voter une loi de « sûreté générale » qui donne au gouvernement le droit d’expulser ou d’interner tout condamné politique. En outre, il crée un Conseil privé qui donne son avis dans les grandes occasions, et confère la régence éventuelle à l’impératrice Eugénie.

La crise provoquée par l’attentat d’Orsini est accidentelle et passagère. Les mesures prises ont surtout l’intérêt de montrer combien est vif dans l’opinion des élites le sentiment que le sort de l’Empire est lié à celui de l’empereur. L’émotion éprouvée se calme rapidement et c’est seulement en 1860 que naissent les difficultés de politique intérieure avec les complications de la question romaine. Le clergé a longtemps considéré l’Empire comme un rempart contre la révolution. Avec la guerre de Crimée, il a vu en lui un protecteur des intérêts catholiques dans le monde. Or l’Italie, créée grâce à Napoléon III, menace l’intégrité des États de l’Église alors que les catholiques tiennent le pouvoir temporel pour sacré. Les services que l’empereur rend à la religion en Chine et en Syrie paraissent peu de chose à côté du danger qui menace le Saint-Siège. Lorsque Napoléon III annonce par le truchement d’un écrivain que la solution consisterait à réduire les États de l’Église au territoire romain dont la propriété serait garantie au Saint-Siège par les puissances (déc. 1859), Pie IX riposte par une encyclique, et une longue période de querelles s’ouvre. L’Univers de Veuillot est supprimé, des mandements pontificaux sont déférés au Conseil d’État, le comité directeur de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul est amené à se dissoudre, les congrégations nouvelles ne sont plus que rarement autorisées, etc.

D’autre part, les industriels et les propriétaires fonciers se plaignent d’être frappés dans leurs intérêts matériels par le traité de commerce de 1860. Cette opposition de caractère religieux et de caractère économique n’a pas le moyen de faire prévaloir ses vues ; et si elle conteste la politique du régime, elle en respecte le principe. C’est donc sans y être contraint que Napoléon III procède à une première réforme libérale, très prudente, pour tenter un rapprochement avec les hommes de gauche qui approuvent sa politique italienne et sa politique libre-échangiste.

Un décret du 24 novembre 1860 donne au Corps législatif, où Morny, son président, s’efforce de créer un climat libéral, le droit de voter chaque année une adresse en réponse au discours du trône ; le gouvernement se fera représenter devant lui par des ministres sans portefeuille ; le droit d’amendement est élargi ; des comptes rendus sténographiques seront publiés.

Aux élections de 1863, les légitimistes, les orléanistes, les protectionnistes et les catholiques « avant tout » se rassemblent en une Union libérale et se présentent comme « indépendants ». Ces adversaires modérés, les uns de l’Empire, les autres de certains aspects de la politique impériale, ont quinze élus et les républicains dix-sept. Le succès de ces derniers est dans l’ordre des choses. Les nouvelles générations n’ont pas connu le désordre et l’impuissance de la IIe République. Elles souffrent de la compression politique, aspirent à la liberté avec d’autant plus d’ardeur qu’elles en ignorent les risques. Les jeunes fréquentent les loges maçonniques, seuls endroits où ils peuvent participer à de libres discussions, s’expriment dans la petite presse du quartier Latin et, faute de pouvoir attaquer l’Empire, s’en prennent à son alliée, l’Église.

Napoléon III renvoie son ministre de l’Intérieur, Persigny, et remplace les ministres sans portefeuille par un ministre d’État, Billault, qui meurt peu après et auquel succède Rouher. Ce dernier, avocat pugnace dévoué à l’empereur, plaide avec puissance ses politiques successives ; Émile Ollivier le qualifiera de « vice-empereur ». Victor Duruy devient ministre de l’Instruction publique : Napoléon III, qui est favorable à ses idées, le laissera multiplier les écoles primaires, étendre la gratuité, élargir la place des notions positives dans les programmes, rétablir les cours d’histoire contemporaine, fonder l’École des hautes études, créer un enseignement secondaire des jeunes filles, cette dernière réforme au vif mécontentement du clergé, l’Église ayant jusqu’alors un monopole de fait en ce domaine.

Au Corps législatif, Thiers réclame en 1864 les libertés nécessaires : liberté individuelle, liberté de la presse, liberté électorale (suppression de la candidature officielle), liberté de représentation nationale (droit d’interpellation), liberté de la majorité (responsabilité ministérielle). Thiers devient l’orateur de l’opposition modérée qui va prendre le nom de tiers parti et dont les membres se placent loyalement sur le plan constitutionnel.

Le personnel impérial est divisé sur l’attitude à prendre en présence de ce réveil de la politique. Rouher, Fould et Baroche veulent maintenir le caractère autoritaire de l’Empire ; Walewski et Magne sont partisans d’une évolution parlementaire, Morny plus encore ; il s’est lié avec Émile Ollivier, que sa sentimentalité optimiste et son ambition rallient à l’Empire en 1864. Mais Morny meurt en 1865 et, la même année, le prince Napoléon, s’abandonnant à une de ses incartades coutumières, demande une transformation radicale de l’Empire dans un discours prononcé à Ajaccio, discours que l’empereur désavoue par une lettre publique. Le camp des bonapartistes libéraux a dès lors pour chef le successeur de Morny au Corps législatif, Walewski, qui va mourir à son tour (1868), et surtout, plus à gauche, Émile Ollivier. Malgré l’influence de Rouher, le pénible abandon de l’aventure mexicaine et la défaite autrichienne de Sadowa, qui marque la fin de la prépondérance française en Europe, incitent l’empereur à de nouvelles concessions libérales. Le 19 janvier, à la suite de conversations avec Émile Ollivier, il accorde le droit d’interpellation, la participation des ministres aux débats parlementaires, et promet des lois libérales sur la presse et les réunions. Il serait logique qu’Émile Ollivier soit appelé au gouvernement pour appliquer ce programme. Mais l’empereur peut difficilement confier la majorité à un ennemi d’hier en qui cette majorité n’a pas confiance. Les temps ne sont pas venus.

Grâce aux manœuvres de Rouher, toujours ministre d’État, les lois libérales sont votées seulement au cours de 1868. Les bonapartistes autoritaires sont violemment opposés à l’abandon du régime de la presse de 1852 et il s’en faut de peu que, devant cette opposition, le gouvernement retire le projet que les républicains trouvent, eux, insuffisant parce que, s’il supprime l’autorisation préalable des journaux et retire à l’administration le droit de disposer des sanctions, il laisse subsister certaines restrictions à la liberté et attribue la compétence en matière judiciaire, non aux cours d’assises mais aux tribunaux correctionnels (11 mai 1868). La loi sur les réunions, qui soulève moins de difficultés, autorise les réunions publiques tout en interdisant que les sujets politiques et religieux y soient traités ; les réunions politiques sont autorisées pendant la campagne électorale (6 mai 1868).

Le malheur pour l’Empire est que l’opposition républicaine ne cesse de se développer et qu’elle utilise contre lui les concessions du régime. À peine la loi sur la presse est-elle promulguée que Rochefort fonde, en mai 1868, La Lanterne, hebdomadaire où s’exerce sa verve cocasse et cruelle. La presse bonapartiste est submergée par une presse hostile dont les organes sont l’objet de nombreuses poursuites à la suite d’attaques contre la Constitution et la personne du souverain. De même, la violence domine dans les réunions où les révolutionnaires sont à peu près seuls à parler.

En novembre 1868, deux journaux lancent une souscription en vue d’ériger un monument au représentant Baudin, mort sur les barricades le 3 décembre 1851. Le procès qui s’ensuit révèle au grand public le nom de Gambetta ; ce jeune avocat attaque le coup d’État avec une violence inouïe et devient le tribun du parti républicain.

L’opposition socialiste

En dehors de l’opposition républicaine est née une opposition socialiste. Au début de l’Empire, les ouvriers, déçus par l’échec du socialisme utopique et par la politique répressive du gouvernement républicain lors des journées de juin, se sont cantonnés dans leurs préoccupations professionnelles. L’influence de Proudhon, partisan d’une organisation mutuelliste, n’a pas été étrangère à cette orientation. L’empereur est ouvert aux problèmes sociaux. Au lendemain du coup d’État, il a essayé d’inaugurer une politique socialiste, tentative vouée à l’avortement immédiat puisqu’elle ne pouvait trouver d’appui à gauche en raison même du coup d’État et pas davantage à droite où l’on s’était rallié à celui-ci en partie par peur de la menace socialiste. Napoléon III se contente alors de favoriser le développement des sociétés de secours mutuels et de prendre des mesures sociales de caractère paternaliste. Il est normal qu’après 1860, quand sa politique extérieure soulève une certaine opposition de la part de l’Église et de la bourgeoisie protectionniste, il donne une impulsion nouvelle à sa politique sociale. En 1862, il gracie des grévistes. Quelques mois avant, il a autorisé l’envoi d’une délégation ouvrière à l’Exposition universelle de Londres. Les délégués en sont revenus acquis aux méthodes réformistes des trade-unions. En 1864, l’ouvrier Tolain rédige le « manifeste des Soixante » dans lequel il affirme le droit des ouvriers d’être représentés en tant qu’ouvriers. Cependant, le geste de l’empereur graciant des grévistes empêche que les pénalités prévues par la loi leur soient appliquées et conduit au vote de la loi de 1864 qui supprime le délit de coalition. Morny et Ollivier se sont employés à la faire voter. Cette loi est incomplète puisque le droit d’association et le droit de réunion étant alors interdits on accorde aux ouvriers un droit de coalition qu’ils n’ont pas les moyens légaux d’exercer. Mais une large tolérance s’établit au cours des années suivantes, le droit de réunion étant en fait reconnu en 1868.

Proudhon 
Le journaliste politique français Pierre Joseph Proudhon (1809-1865). Son système de pensée lui fait rejeter le socialisme utopique et forger le concept de socialisme scientifique, fondé sur une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement appliquée..

Les contacts établis entre ouvriers français et ouvriers anglais en 1862 se renouvellent et aboutissent en 1864 à la création de la première Association internationale des travailleurs. Elle tient un congrès chaque année en septembre : à Genève en 1866, à Lausanne en 1867, à Bruxelles en 1868. Peu à peu, les théories mutuellistes de Proudhon y sont écartées au profit des théories collectivistes de Marx ou anarchistes de Bakounine. L’Internationale prend un caractère hostile aux États bourgeois, évolution qui est accélérée, en ce qui concerne sa section française, par les poursuites que lui intente le gouvernement. Elle est deux fois condamnée en 1868 et elle le sera de nouveau en 1870. En dehors de l’Internationale, la force socialiste la plus importante, en France, est celle du blanquisme. Elle procède du jacobinisme, du babouvisme et de la tradition révolutionnaire de la monarchie de Juillet. Blanqui croit à l’action des minorités agissantes recrutées dans les milieux populaires et parmi les éléments conscients de la bourgeoisie. La première œuvre à accomplir est de s’emparer du pouvoir et d’exercer une dictature qui assainira une société gangrenée et procédera à l’éducation du peuple. La révolution qu’il se refuse à définir sortira d’un peuple instruit. Doctrine sommaire, mais qui conduit à l’organisation de cohortes pour assurer la prise du pouvoir.

Cependant, la jeunesse républicaine trouve des inspirations de plus en plus violentes chez les grands ancêtres, Danton, Marat, voire Hébert et Fouquier-Tinville ! Et, succédant aux contacts entre opposants de toutes nuances qui ont eu lieu naguère à la prison Sainte-Pélagie, de nouveaux échanges s’établissent entre les jeunes républicains, les membres de l’Internationale et les blanquistes, notamment à un congrès de la Paix et de la Liberté qui se tient à Genève en septembre 1867, au lendemain du congrès de l’Internationale réuni à Lausanne. Ils aboutissent à un rapprochement durable. Les ouvriers, qui jusqu’alors répugnaient à l’action politique, sont amenés à voir dans le régime un soutien du capitalisme et par conséquent à lutter pour sa destruction ; la révolution politique devient pour eux une étape de la révolution sociale. Les internationaux demandent aux députés républicains si le prolétariat pourra compter sur la bourgeoisie libérale lorsqu’il prendra les armes pour la République. Et Jules Favre leur répond : « C’est vous, messieurs les ouvriers, qui seuls avez fait l’Empire ; à vous de le renverser seuls. » Cette rupture entre les députés républicains et les révolutionnaires, qui devait tôt ou tard se produire, est désormais un facteur important de l’évolution du second Empire.

La politique sociale

Avec des mesures telles que l’envoi d’une délégation ouvrière à Londres en 1862, le vote de la loi sur les coalitions en 1864, au cours des années suivantes la tolérance en matière de réunion et d’association en vue de faciliter l’application de cette loi, la politique sociale de Napoléon III a contribué à la renaissance du mouvement ouvrier, mais n’a pas empêché celui-ci de s’orienter rapidement vers la lutte contre le régime. Malgré ce résultat politique décevant, l’empereur persévère. À la fin des années cinquante, un mouvement se dessine en faveur des associations ouvrières dont on parle à nouveau sous le nom de coopératives. Plusieurs banques se créent pour les financer et l’une d’elles est subventionnée par l’empereur ; la loi de 1867 sur les sociétés leur donne un cadre juridique approprié. Mais c’est surtout à l’occasion de l’Exposition de 1867 que le gouvernement tente un nouvel effort social d’envergure. Des délégués ouvriers élisent une commission qui siège pendant deux ans comme un parlement du travail. Son activité aboutit à la multiplication des chambres syndicales (ce que nous appelons aujourd’hui syndicats), à la création de caisses d’assurances facultatives sur la vie et contre les accidents du travail, au vote d’une loi abrogeant l’article 1781 du Code civil, à des projets de lois visant à créer une inspection du travail et à organiser des retraites ouvrières. Enfin Napoléon III se déclare partisan de la suppression du livret ouvrier. Cet effort sera interrompu par la chute de l’Empire. Son inspiration se retrouvera en 1891 dans l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII.

L’Empire libéral

À la veille des élections de 1869, l’opposition au régime est à la fois très puissante et très diversifiée. Des députés républicains modérés sont menacés par des candidats radicaux et socialistes. Gambetta se fait donner par une « opposition irréconciliable » un « mandat impératif », celui de la démocratie radicale qui veut la séparation de l’Église et de l’État et la suppression des armées permanentes. Le système de pression électorale dont le souvenir restera attaché aux destinées de l’Empire n’est plus mis en œuvre qu’avec modération. Les candidats officiels réunissent 4 438 000 voix et ceux de l’opposition 3 335 000. Cette « victoire » républicaine est suivie de manifestations à Paris. D’autre part, le gouvernement a dû donner l’investiture à des candidats de nuance libérale et c’est ainsi que la majorité autoritaire de la précédente législature fait place à une majorité libérale. Napoléon III comprend qu’il faut lui donner un gouvernement de même tendance. Il fait démissionner Rouher, puis accorde par le sénatus-consulte du 8 septembre 1869 des concessions importantes qui figureront dans la Constitution de 1870. Enfin, dans les derniers mois de l’année, il négocie avec Émile Ollivier.

Politique intérieure

Émile Ollivier forme le cabinet du 2 janvier dont il n’est que le ministre le plus influent. Il n’y a pas de président du Conseil et les ministres restent responsables devant l’empereur. Le ministère procède à une épuration préfectorale discrète. Il n’a qu’une semaine d’existence lorsque Pierre Bonaparte, un fils de Lucien que Napoléon III tient à l’écart, tue au cours d’une discussion orageuse le journaliste républicain Victor Noir. Le jour de l’enterrement, les révolutionnaires n’osent pas déclencher une émeute qui serait durement réprimée.

La nouvelle constitution promulguée par le sénatus-consulte ratifié le 8 mai 1870 est la grande œuvre du cabinet Ollivier. Elle fait de l’Empire une monarchie parlementaire puisque les ministres sont responsables devant les chambres, qui ont toutes les deux l’initiative des lois ; mais il reste une monarchie autoritaire puisque les ministres demeurent responsables devant l’empereur et que celui-ci peut toujours recourir au plébiscite, notamment pour procéder à une réforme constitutionnelle.

L’empereur use aussitôt de la faculté qui lui est laissée de recourir au plébiscite pour faire ratifier la constitution, en réalité pour retremper l’autorité dynastique dans le bain populaire. Deux ministres libéraux démis-sionnent, mais le plébiscite donne 7 336 000 « oui » contre 1 560 000 « non ». La victoire de l’Empire est éclatante. Au Corps législatif, les républicains vaincus se divisent en deux groupes, la gauche ouverte et la gauche fermée, dont le premier accepte de se placer sur le terrain constitutionnel.

Cependant, la situation sociale ne suit pas la même évolution. Les syndicats, tolérés depuis 1866, se multiplient sous l’impulsion de l’Internationale et les grèves, dont la principale cause est la baisse des salaires réels en raison des difficultés économiques, prennent un caractère politique à partir de 1869. Cette année-là, en juin, une grève à Firminy donne lieu à l’affrontement sanglant de La Ricamarie entre la troupe et les grévistes. Une autre catastrophe de même nature se produit à Carmaux en octobre. En 1870, le mouvement gréviste reprend. L’agitation s’étend à travers la France, notamment au Creusot et en Alsace. Au printemps, l’élite du monde ouvrier est en pleine fermentation et il est permis de se demander si l’Empire n’est pas menacé d’une crise sociale.

Échec de la diplomatie française

La prépondérance française en Europe, qui n’a cessé de s’affirmer de la guerre de Crimée à la guerre d’Italie, s’est dès lors effritée progressivement. Le coup fatal lui est porté par Bismarck qui, après avoir arraché à l’Autriche sa place à la tête de la Confédération germanique, à entrepris de réaliser l’unité allemande sous l’égide de la Prusse. En 1864, il a entraîné l’Autriche dans une guerre contre le Danemark, auquel les deux puissances ont ravi les duchés de Sleswig et de Holstein. Lorsque l’Autriche a compris que la Prusse allait se retourner contre elle, elle a cherché à neutraliser la France en lui promettant la Vénétie qui, remise à l’Italie, alliée à la Prusse, devait lui assurer une paix avantageuse quelle que fût l’issue militaire de la lutte. Napoléon III espérait ainsi détourner de Rome l’attention du gouvernement italien. À la Prusse l’empereur a demandé, au cas où elle serait victorieuse, une compensation que Bismarck a répondu ne pouvoir donner en terre allemande. L’empereur a néanmoins souhaité le conflit austro-prussien parce qu’il estimait que la lutte serait longue et indécise et qu’il pourrait alors imposer sa politique « des trois tronçons « : la Prusse réaliserait l’unité de l’Allemagne du Nord au nord du Main, l’Autriche conserverait ses provinces allemandes, les autres États allemands au sud du Main resteraient indépendants (et ouverts à l’influence française).

Mais, en juillet 1866, au terme d’une campagne de cinq semaines, l’armée prussienne, après avoir écrasé les armées allemandes des États du Sud, a infligé à l’armée autrichienne la lourde défaite de Sadowa. Napoléon ne pouvait redresser la position de la France que par une médiation armée. C’est ce que proposa le ministre des Affaires étrangères Drouyn de Lhuys. L’empereur décida de faire voter des crédits de mobilisation puis y renonça. Pourquoi ce retournement ? Peut-être, réflexion faite, Napoléon III ne voulut-il pas renier son passé en abandonnant le principe des nationalités en faveur d’un pays jugé rétrograde ; peut-être fut-il frappé par la mollesse de l’opinion - elle ne réagira que plus tard - à la nouvelle de la victoire prussienne. Le mauvais état de sa santé ne doit pas être étranger non plus à ce manque d’énergie et d’initiative.

L’empereur se contenta d’une médiation amiable et obtint la promesse - elle sera vaine - que la confédération allemande engloberait seulement les États situés au nord de la ligne du Main. Puis il demanda des compensations et, l’armée prussienne redevenue disponible, Bismarck repoussa ce qu’il appela une « politique des pourboires ». Il s’agit d’abord du Luxembourg et d’une partie de la rive gauche du Rhin appartenant à la Bavière et à la Hesse. Bismarck révéla la proposition dont Napoléon III rejeta la responsabilité sur Drouyn de Lhuys ; les États allemands intéressés ne furent pas dupes et acceptèrent secrètement l’alliance défensive que leur proposa la Prusse. La diplomatie française se tourna ensuite vers le Luxembourg et la Belgique ; la Prusse réservait en échange le droit de former une union fédérale dans laquelle entreraient la Confédération de l’Allemagne du Nord et les États du Sud (ce qui constituerait un abandon de la politique des trois tronçons) ; mais Bismarck ne voulut pas payer l’unité allemande du prix de la Belgique. Enfin, Napoléon III se contenta d’une revendication sur le seul Luxembourg qui était la propriété personnelle du roi des Pays-Bas à qui ce territoire avait été acheté. Mais la négociation fut ébruitée et Bismarck se fit interpeller pour exciter l’opinion allemande et rendre l’opération impossible. Du moins la France obtint-elle à une conférence réunie à Londres le retrait de la garnison que la Prusse tenait à Luxembourg ; la conférence décida la neutralisation du duché. La diplomatie impériale subit un nouvel échec en 1868 lorsque la Belgique, appuyée par l’Angleterre, s’opposa à la mainmise de la Compagnie des chemins de fer de l’Est sur les voies ferrées du sud de la Belgique.

La Prusse ne pouvant, en raison de l’opposition des États de l’Allemagne du Sud, réaliser l’unité allemande qu’à l’issue d’une guerre victorieuse contre la France, grâce au surcroît de prestige et de puissance qu’elle y gagnerait, un conflit armé entre les deux pays était devenu probable, sinon fatal. Or la situation internationale de la France étant mauvaise, Napoléon III n’a pu ni créer une confédération italienne ni façonner à sa guise la Confédération germanique. L’Italie convoite Rome occupée par les Français. L’Angleterre tient la France en suspicion depuis l’annexion de Nice et de la Savoie. La Russie ne pardonne pas à Napoléon III d’avoir apporté son soutien à l’insurrection polonaise de 1863 alors qu’elle obtenait de la Prusse une convention relative à la répression des menées révolutionnaires.

Les relations de la France ne sont bonnes qu’avec l’Autriche, menacée comme elle par l’ambition bismarckienne. Mais François-Joseph connaît la force prussienne. Il ne veut conclure d’alliance avec la France que s’il est assuré de la neutralité russe et de la neutralité italienne. Or la Russie a promis à la Prusse d’exercer une pression sur l’Autriche pour qu’elle n’intervienne pas dans un conflit franco-prussien, et l’Italie ne veut rien savoir si on ne lui accorde pas Rome. François-Joseph et Victor-Emmanuel adhèrent bien en 1869 à l’idée d’une alliance avec la France ; l’archiduc Charles et le général Lebrun étudient même un plan de campagne ; les pourparlers n’aboutissent pas.

Avant cette tentative de redressement diplomatique a eu lieu une tentative de redressement militaire. La loi Gouvion-Saint-Cyr de 1822 n’a subi que de légères modifications ; elle fixe la durée du service militaire à sept ans, partiellement accomplis et seulement par ceux qui sont victimes du tirage au sort. Ce système fournit des troupes solides, mais peu de réserves. L’armée prussienne est, elle, recrutée par le service universel à court terme qui fournit des réserves abondantes. Napoléon rêve d’introduire le système prussien en France. L’esprit de routine est tel que même une formule intermédiaire ne peut aboutir. Le maréchal Niel se contente d’obtenir que les non-incorporés soient astreints à un minimum de préparation militaire et forment une garde mobile qui pourrait être utilisée en cas de guerre. Le Corps législatif, hostile à un effort militaire impopulaire dans le pays, vote des crédits insuffisants et le maréchal Le Bœuf, successeur de Niel, se désintéresse de la garde mobile.

La guerre de 1870

Telle est la situation lorsque, le maréchal Prim ayant, en 1869, après la chute de la reine Isabelle, offert la couronne d’Espagne au prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, parent éloigné du roi de Prusse Guillaume Ier, Bismarck, malgré le refus de l’intéressé, a poursuivi le projet, sans toutefois compromettre la Prusse. Le prince Léopold a fini par poser sa candidature. La réaction est très vive en France. Le prince Antoine, père du prince Léopold alors en voyage, retire la candidature de son fils. L’affaire semble terminée lorsque la droite du Corps législatif demande des garanties pour l’avenir. L’opinion publique, très montée, veut sinon la guerre, au moins une éclatante victoire diplomatique ; l’impératrice et les bonapartistes autoritaires aussi. Sans doute sous ces influences, l’empereur, malade, se laisse entraîner par le ministre des Affaires étrangères, Gramont, à demander à la Prusse des garanties pour l’avenir. Émile Ollivier, mis devant le fait accompli, se rallie à cette politique. Le 13 juillet, à Ems, notre ambassadeur, Benedetti, demande au roi « l’assurance qu’il n’autoriserait pas de nouveau cette candidature ». Le roi n’accepte pas de prendre cet engagement et Bismarck, mis au courant par un télégramme, publie un résumé de la conversation qui transforme le refus courtois en refus cassant. Bien que la France ait obtenu satisfaction sur le fond, malgré la protestation de Thiers et de Gambetta, et sans attendre le rapport de Benedetti, le gouvernement, par manque de sang-froid, déclare la guerre à la Prusse (19 juillet). Comme il était prévisible, les États de l’Allemagne du Sud se rangent aux côtés de la Prusse et l’Italie se dérobe à une médiation armée conjointement avec l’Autriche.

Commentaires :

L’armée française est moins nombreuse que l’armée allemande. Elle possède un meilleur fusil et des mitrailleuses en petit nombre, mais des canons de bronze se chargeant par la gueule alors que les canons Krupp en acier se chargent par la culasse. Les Français bivouaquent, les Prussiens cantonnent chez l’habitant et se procurent une partie de leur approvisionnement par réquisition, d’où une plus grande mobilité. Surtout, les généraux prussiens, imprégnés d’esprit offensif, sont très supérieurs aux généraux français, peu instruits et routiniers.

Mac-Mahon commande les corps situés en Alsace et Bazaine ceux qui sont rassemblés en Lorraine. Les Prussiens prennent l’offensive à Wissembourg le 4 août ; le 6, ils battent Mac-Mahon à Froeschwiller ; l’Alsace est perdue. Le même jour, le corps de Frossard est battu en Lorraine. À l’annonce de ces revers, le ministère Ollivier est renversé et l’impératrice régente forme avec le général de Palikao un ministère de droite. Tandis que Mac-Mahon bat en retraite jusqu’à Châlons, Napoléon III cède le commandement à Bazaine, qui se laisse tourner et enfermer dans Metz au cours de trois batailles successives, le 14 à Borny, le 16 à Rezonville, le 18 à Saint-Privat. Le bon sens commande à Mac-Mahon de couvrir Paris. Mais Eugénie est hostile au retour de l’empereur vaincu dans sa capitale, et Palikao donne l’ordre à Mac-Mahon de tendre la main à Bazaine, ce qui le conduit à Sedan.

L’empereur prisonnier, l’Empire, régime militaire appuyé sur la paysannerie, n’a plus rien à opposer à la révolution parisienne. La question est de savoir qui s’emparera du pouvoir, des républicains modérés ou des socialistes. Les socialistes sont handicapés par une tentative malheureuse d’insurrection de Blanqui, le 15 août, à La Villette. D’autre part, il semble que, depuis le début de la guerre, le gouvernement a surtout armé les bataillons bourgeois de la garde nationale. Quoi qu’il en soit, le 4 septembre, les socialistes ne dominent pas dans la foule qui, conformément au précédent de 1848, envahit le Corps législatif et se porte à l’Hôtel de Ville où est proclamée la République et constitué un gouvernement bourgeois, dit de la Défense nationale, composé de députés de Paris. L’impératrice a pu s’échapper des Tuileries. Elle se réfugie en Angleterre. À l’issue de sa captivité en Allemagne, Napoléon III la rejoindra. Il mourra au cours d’une opération le 9 janvier 1873.

Un régime autoritaire était l’aboutissement normal de la IIe République. Prématuré, le suffrage universel avait besoin d’un guide. Peut-être Louis-Napoléon eût-il créé des institutions durables s’il s’était contenté d’obtenir par les voies légales un mandat présidentiel renouvelable. En s’emparant du pouvoir par la force, puis en ressuscitant l’hérédité, il s’opposa brutalement au grand courant libéral du siècle et souleva une haine dont l’Empire finit par périr, car elle créa une atmosphère telle que son chef ne disposa plus de l’autorité nécessaire pour donner au pays les moyens de résister à la Prusse.

Comme sa politique extérieure, bien qu’elle valût à la France Nice et la Savoie, sa politique intérieure se solda par un échec malgré son effort - le premier de l’histoire du pays - pour édifier une véritable législation sociale. Mais son gouvernement permit un essor économique tel que la France n’en a connu aucun autre jusqu’à celui dont elle bénéficie depuis la Seconde Guerre mondiale.

Adrien DANSETTE 
Texte lu dans Encyclopedia Universalis.

J. MAURAIN, La Politique ecclésiastique du second Empire, de 1852 à 1869, Alcan, Paris, 1930
É. OLLIVIER, L’Empire libéral, 14 vol., Paris, 1894-1902
G. PRADALIÉ, Le Second Empire, coll. Que sais-je ?, P.U.F., 7e éd. 1987. 

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