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Naissance d’une Nation : La France.

Vendredi 10 septembre 2010, par Jacques LE GOFF // La France

Si la Gaule romaine peut apparaître avec le recul des siècles comme une ancêtre de la France, les territoires qui devaient constituer celle-ci ne formèrent que lentement, au cours du Moyen Âge, la préfiguration de son entité nationale. Divisée au lendemain des grandes invasions du Ve siècle entre Wisigoths, Burgondes, Francs et Alamans - les Bretons demeurant à part -, englobée sous Charlemagne dans un ensemble qui la débordait largement, comprimée ensuite à l’est par la Lotharingie et l’Empire tout en étant incertaine de ses frontières du côté du Roussillon au sud et de la Flandre au nord, menacée à la fin du Moyen Âge d’être absorbée dans un royaume anglo-français à dominante anglaise, la France a cependant acquis, entre le Ve et le XVIe siècle, son nom, sa cohésion, sa conscience nationale. Si les Francs, qui au VIe siècle ont réalisé à leur profit l’union des territoires situés entre Rhin, Alpes, Méditerranée, Pyrénées et Atlantique, ont donné leur nom à la future nation, il faut attendre les partages de l’empire de Charlemagne au IXe siècle pour que la Francia occidentalis - la Francie occidentale - soit la seule à porter ce nom.

Encore n’est-ce qu’au début du XIIIe siècle que le roi des Francs devient officiellement roi de France. Le sentiment national sera encore plus lent à s’affirmer. On en fait traditionnellement remonter la première manifestation à la mobilisation des armées seigneuriales derrière Louis VI contre l’empereur germanique (1124). Ce n’est pourtant qu’au début du XIVe siècle qu’on parle de la « nation de France » ; et ce n’est qu’après le conflit opposant Philippe IV le Bel au pape Boniface VIII dans les premières années du XIVe siècle, et surtout au long de la guerre de Cent Ans, que se forge le sentiment national français. Si, dès le VIIe siècle, on rencontre dans la Chronique de Frédégaire la légende de l’origine troyenne des Francs, cette mythologie dynastique et nationale ne se répand qu’après avoir été adoptée par les auteurs carolingiens, puis par les chroniqueurs de Fleury-sur-Loire et de Saint-Denis, comme l’atteste au début du XIIIe siècle l’historien de Philippe Auguste, le moine Rigord, dans ses Gesta Philippi Augusti (1179-1208). C’est également au cours du Moyen Âge que la France surmonte sa division entre un Nord et un Midi dont les langues différentes - langue d’oïl (ou d’oui) et langue d’oc - expriment une opposition nourrie de traditions anciennes. Enfin, pendant cette période, la France atteint un haut degré de prospérité et de prestige ; un effort décisif de défrichements conquiert à la culture de vastes étendues et le réseau des villages et des villes se met en place.

Les principales expressions de cet essor de la France médiévale sont le chiffre de sa population (probablement 21 millions d’habitants sur 39 pour l’Europe de la chrétienté romaine au début du XIVe siècle), la part qu’elle prend aux croisades (Guibert de Nogent en écrira une histoire intitulée Gesta Dei per Francos : hauts faits de Dieu accomplis par l’intermédiaire des Francs ou Français) et son rayonnement intellectuel et artistique : Dès la fin du XIIe siècle, on considère que le centre de la science et de la culture - la clergie - s’est déplacé d’Athènes et de Rome vers la France et surtout Paris, dont l’Université éclipse au XIIIe siècle tous les autres foyers intellectuels ; l’art gothique est avant tout un art français et a failli s’appeler ainsi.

Toutefois, la France médiévale n’a connu ni le prestige impérial, ni les progrès politiques et sociaux des institutions anglaises, ni l’éclat de la civilisation urbaine italienne. Et, à la fin de la période, les épreuves de la guerre de Cent Ans mettent en évidence sa vulnérabilité et la fragilité de son être national.

Les invasions.

C’est une Gaule où les Romains avaient déjà introduit de nombreux Barbares à titre de « fédérés » qui subit les deux grandes ruées de 407 (Germains : Vandales, Suèves, Alains, Alamans) et de 451 (Huns d’Attila arrêtés aux champs Catalauniques) ; les Wisigoths s’installent dans le Midi à partir de 412, les Burgondes dans l’Est après 457 ; la branche salienne des Francs, établie à Tournai dans le troisième quart du Ve siècle, rassemble sous Clovis, vers 481-511, toute la Gaule (victoire sur le « romain » Syagrius, sur les Thuringiens et les Alamans, et surtout sur les Wisigoths à Vouillé en 507), à l’exception de la Provence occupée par les Ostrogoths d’Italie après Vouillé. Le trésor barbare de Pouan (Aube) est celui d’un prince goth allié d’Aetius contre Attila. Les « Huns » de Pont-l’Abbé en Bretagne sont probablement des mercenaires d’Aetius, plutôt que des soldats d’Attila. Les Alains, Alamans, Goths, Marcomans, Sarmates, qui ont peut-être laissé des traces dans la toponymie française, étaient sans doute des hôtes soldats-laboureurs installés par Rome avant les Grandes Invasions.

De même, si les envahisseurs ont souvent brûlé, pillé, détruit, massacré, la régression que la Gaule comme l’ensemble de l’Occident a connue pendant cette période avait débuté sous le Bas-Empire : affaiblissement démographique, déclin urbain, ralentissement du commerce et de la circulation monétaire, relâchement de l’activité culturelle. Le provincialisme économique et intellectuel avait d’ailleurs favorisé un mouvement de révolte politique surtout nourri de revendications sociales : paysans et pauvres, que les textes dépeignent comme des brigands, avaient ranimé après 406 la grande révolte gauloise du IIIe siècle contre Rome, ou bagaude. Pourtant, malgré des affrontements sanglants et des ruées dévastatrices, l’installation des Barbares se fit surtout par lentes infiltrations et plus ou moins pacifiquement. La documentation concernant la période qui s’étend entre le Ve et le VIIIe siècle est si pauvre, notamment pour la Gaule, qu’on ne peut guère avancer que des hypothèses et que les estimations quantitatives sont impossibles ou très sujettes à caution.

Il semble certain que les Barbares étaient peu nombreux. Aucun des peuples germaniques qui s’installèrent en Gaule ne devait compter plus de cent mille personnes, alors que la population gallo-romaine approchait sans doute de dix millions. Malgré l’attrait que la civilisation romaine exerçait sur eux, les Germains conservèrent ou acquirent un sentiment de supériorité et menèrent une vie à part, à cause surtout de leur caractère minoritaire et de leur suprématie militaire - l’armement barbare (et en particulier l’épée longue) ayant triomphé de l’armement romain. La personnalité des lois - chaque peuple conservant sa législation - tend à perpétuer la ségrégation. Les Francs cependant ne semblent pas l’appliquer avec autant de rigueur que les Goths ou les Lombards. Les Mérovingiens ouvrirent la carrière militaire aux Gallo-Romains et leur permirent le port d’armes. Ils tolérèrent les mariages mixtes, prohibés par la loi romaine.

Plus que la femme, c’est la condition sociale et la religion qui amenèrent une certaine fusion entre les peuples. Les chefs francs accaparèrent de vastes étendues de terres, mais ces acquisitions durent souvent se faire sans trop de heurt, car la pratique de l’hospitalité qui accordait aux Barbares fédérés un à même deux tiers des terres (et probablement des esclaves) avait habitué les Gallo-Romains à ces partages. Il reste que l’aristocratie franque ajouta à sa fonction militaire son nouvel état de propriétaire de grands domaines. Les Francs devinrent ainsi solidaires de l’aristocratie gallo-romaine et partisans du conservatisme social.

Expansion du christianisme.

Le coup de maître de Clovis - sa conversion au catholicisme - ne fit pas seulement des Francs les fils chéris de l’Église romaine face aux autres Barbares païens ou ariens, elle facilita l’uniformisation de la culture, des croyances, des comportements, des mentalités. Mais cette christianisation - aussi bien d’ailleurs celle de la masse paysanne gallo-romaine que celle de la minorité barbare - se fit lentement, malgré les efforts des nombreux conciles du VIe siècle.

L’expansion du christianisme doit beaucoup au monachisme, qui connaît un essor considérable. Au double foyer du Ve siècle - celui de Tours avec et après saint Martin, celui de Lérins - s’ajoutent à la fin du VIe et au VIIe siècle le courant irlandais et le courant bénédictin. Saint Colomban et ses disciples fondent une série de monastères indépendants, mais vivant selon la règle colombanienne : Luxeuil, Faremoutiers, Jouarre, Fontenelle (plus tard Saint-Wandrille), Jumièges, Noirmoutier, Sithiu (plus tard Saint-Bertin), Corbie, Saint-Trond... La règle de Benoît de Nursie se répand, surtout après le transfert des reliques du saint à Fleury-sur-Loire (plus tard Saint-Benoît-sur-Loire) vers 672. Le monachisme commence même à fournir des évêques (saint Ouen à Rouen, saint Omer à Thérouanne) à un épiscopat dont les membres, le plus souvent issus de l’aristocratie (saint Césaire à Arles, Sidoine Apollinaire à Clermont, saint Grégoire à Tours, saint Léger à Autun, saint Éloi à Noyon), sont de très grands personnages sociaux et politiques aussi bien que religieux.

Le christianisme, ne triomphe qu’en favorisant des formes primitives de dévotion, en particulier le culte très matériel des reliques, qui suscite le développement de pèlerinages en Gaule même, par exemple au tombeau de saint Martin de Tours.

Régression mérovingienne.

L’installation des Barbares accélère la régression amorcée avant eux. Des épidémies - et surtout la peste qui frappe la Gaule au sud de la Loire et de la Marne en 543, 571, 580, 588, 591, 599, et encore au milieu et à la fin du VIIe siècle - accentuent le recul démographique, la désorganisation économique et sociale, l’ébranlement des esprits (institution de litanies et de rogations). Les ouvriers spécialisés disparaissent, à l’exception des orfèvres, dont saint Éloi incarne l’éclatante réussite. Les techniques deviennent plus grossières (le poète Fortunat vante la construction de maisons en bois à la place de maisons en pierre et en marbre), à l’exception de la métallurgie où les nouveaux venus manifestent des dons éclatants : armes et bijoux, procédé de la damasquinure. La frappe de monnaie d’or continue par prestige puis s’arrête, tout comme le commerce lointain, encore animé aux Ve et VIe siècles par des Orientaux (Juifs et Syriens), surtout groupés dans quelques villes des axes Rhin-Loire et Rhin-Saône-Meuse : Lyon, Orléans, Tours, Verdun. Les routes terrestres s’effacent au profit d’une navigation fluviale médiocre. Les écoles se raréfient. La vie sociale se concentre dans des bourgades de plus en plus ruralisées, et sur les domaines cultivés par des esclaves et des tenanciers dont le nombre s’accroît sans cesse ; en effet, pour survivre, les petits paysans propriétaires se « donnent » - eux, leurs terres et leurs biens - à des grands, souvent des églises ou des monastères, qui leur accordent en échange la protection et l’usufruit de leurs biens contre un cens récognitif. Au VIIe siècle, le terme de « franc » désigne tout homme libre, en dehors de toute origine ethnique, mais les « francs » ne sont plus qu’une minorité.

La régression mérovingienne n’est nulle part plus évidente que dans le domaine de l’État et du gouvernement. Les rois francs sont revêtus d’une autorité plus militaire (élévation sur un bouclier) que sacrale. Mais ils exercent un pouvoir absolu ; ils considèrent le royaume et la royauté comme un patrimoine privé, gouvernent avec des dignitaires de cour, qui ne sont que des domestiques supérieurs, confondent les revenus du royaume avec leur fortune privée, se font représenter par des comtes ayant tout pouvoir, mais dont l’autorité se heurte à celle des évêques et des propriétaires (surtout ecclésiastiques) bénéficiant de l’immunité, c’est-à-dire du droit d’exercer sur leurs domaines les anciens pouvoirs publics, et d’abord la justice.

Début d’une renaissance.

Le royaume de Clovis ayant été partagé selon les lois germaniques de succession entre ses fils puis entre leurs descendants, l’unité politique franque fut, après sa mort, rarement réalisée (sous Clotaire II de 613 à 629 et sous son fils Dagobert Ier de 632 à 639). La puissance franque eut tendance à se concentrer au VIIe siècle dans les deux royaumes du Nord, l’Austrasie (entre Meuse, Rhin et Moselle) et la Neustrie (entre mer du Nord, Meuse et Loire), celle-ci ayant un rôle décisif dans la seconde moitié du siècle. Bourgogne, Provence et Aquitaine jouissaient d’une certaine indépendance. La prise du pouvoir par la famille des Pippinides, qui exerçaient la fonction de maires du palais - premiers ministres en quelque sort - en Austrasie puis en Neustrie, modifia cet équilibre. Originaires d’Austrasie, ils déplacèrent vers le nord-est le centre de gravité du royaume franc, repoussant les Frisons et envoyant des missionnaires chrétiens en Frise et en Saxe, tout en replaçant la Bourgogne et la Provence dans l’espace politique franc et en colmatant la frontière avec l’Aquitaine (raid musulman repoussé par Charles Martel près de Poitiers en 732).

Après Pépin de Herstal (680-714), après Charles Martel (715-741), qui reprit à l’Église de vastes domaines pour les distribuer à la clientèle laïque de sa famille, Pépin le Bref se fit reconnaître comme roi des Francs par les grands réunis à Soissons en 751 ; en outre, il se fit d’abord oindre d’huile sainte à Soissons en 751 par Boniface, évêque de Germanie, puis sacrer roi par le pape Étienne II en 754 à Saint-Denis en même temps que ses fils Charles et Carloman.

Il est difficile de juger l’art mérovingien, dont il subsiste fort peu de choses hors des armes et des bijoux, à cause de la médiocrité des matériaux et de la petitesse des édifices que de plus grands remplacèrent les siècles suivants. Le bilan est encore plus médiocre dans le domaine de la culture orale et écrite ; dépourvue de support scolaire, la langue parlée évolua très rapidement : vers 700, elle avait changé de structure si profondément qu’on doit plutôt l’appeler romane que latine ; la langue écrite, sous l’influence de la langue parlée, devient artificielle et chaotique.

Au VIIIe siècle, le début d’une renaissance se manifeste sur tous les plans. Des défrichements limités et timides témoignent sans doute d’une reprise démographique ; du nord - où Charles Martel s’empare du port frison de Dorestad - au sud - où les ports provençaux et languedociens de Marseille et de Narbonne semblent se réveiller -, le grand commerce se ranime, peut-être au contact du monde musulman. L’enluminure renaît dans les ateliers monastiques de Luxeuil, de Corbie, de Fleury (sous une forte influence irlandaise) ; la cour de Charles Martel connaît une nouvelle activité juridique (loi salique, loi des Alamans, apparition de « docteurs ès lois », legum doctores) et l’abbaye de Saint-Denis devient un centre d’études important. C’est là qu’est instruit Pépin, fils de Charles Martel. Et, avec Pépin le Bref, la future dynastie Carolingienne commence à donner à cette renaissance l’encadrement politique indispensable.

L’empire carolingien.

Dès Pépin le Bref (751-768), le royaume des Francs, centré plus au nord-est que sous les Mérovingiens, se tourne vers le sud (expéditions contre les Lombards en Italie et constitution du patrimoine de Saint-Pierre en faveur du pape ; récupération de la Narbonnaise sur les Musulmans). Sous son fils Charlemagne (seul roi en 771 à la mort de son frère Carloman, puis empereur de 800 à 814), qui porte depuis 801 le titre de « Charles, sérénissime Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur, gouvernant l’Empire romain, pareillement par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards », les limites de la future France, sont largement dépassées avec l’ensemble constitué par ses victoires sur les Lombards en Italie, les Bavarois et les Avars en Europe centrale, les Saxons dans le nord-ouest de la Germanie, et, de façon moins décisive, dans le nord de l’Espagne contre les Musulmans et divers peuples installés dans la région. Si le cœur de l’empire de Charlemagne et de son fils Louis le Pieux (814-840) reste la Francia entre Loire et Rhin, la Saxe jusqu’à l’Elbe, la Bavière et une marche orientale jusqu’au Danube, la presque totalité de l’Italie lombarde au nord et à l’est, la Bourgogne et l’Aquitaine héritées des temps mérovingiens, la marche d’Espagne font partie de l’empire. La France se substitue à la Gaule à l’occasion des traités par lesquels les descendants de Charlemagne et de Louis le Pieux se partagent l’empire en 843 (Verdun), en 870 (Mersen) et en 880 (Ribemont).

L’Empire de Charlemagne.

La dynastie germanique des Carolingiens tient son nom du plus puissant de ses rois : Karl der Grosse, Carolus Magnus, Charlemagne. Fils de Pépin le Bref, il devient seul maître du royaume franc en 771. Sa constante politique d’expansion lui permet d’unifier l’Occident chrétien sous son autorité. 
 
Le traité de Verdun (843) scelle la division définitive de l’Empire carolingien.

L’acte de Verdun « restera longtemps la charte territoriale de l’Europe ». Selon le géographe Roger Dion (Les Frontières de la France, Paris, 1947), le désir de donner à chacun des trois fils de Louis le Pieux un royaume aux ressources sensiblement égales conduisit à découper dans cet empire fondamentalement rural des bandes allongées de la mer du Nord aux pays méditerranéens, « des grands pâturages des Marschen aux salines et aux olivettes de Catalogne, de Provence et d’Istrie ». Mais de ces trois royaumes, seul l’occidental, la Francia occidentalis, put conserver jusqu’à nos jours l’avantage de toucher d’un bout à la mer du Nord et de l’autre à la Méditerranée, et posséder une extrême variété tant des milieux naturels que des ressources. « Aucun autre pays d’égale étendue ne comprend de telles diversités », note P. Vidal de La Blache dans son Tableau de la géographie de la France de 1900.

Cependant, de Verdun (843) à l’avènement d’Hugues Capet (987), la Francia occidentalis fut territorialement menacée à plusieurs reprises et de diverses façons. Le premier de ces risques fut sans doute les tentatives de reconstitution de l’empire carolingien. Si la première de ces tentatives est celle d’un roi de Francie occidentale, Charles le Chauve (de 875 à 877), la seconde replace tous les États carolingiens sous le sceptre d’un souverain de Francie orientale, Charles le Gros (de 881 à 888). Certes, quand le titre impérial est restauré à Rome en 962, c’est au profit d’un prince germanique, Othon Ier, qui n’est pas carolingien et qui semble se contenter de régner sur les trois royaumes de Germanie, de Bourgogne et d’Italie et de regarder plutôt vers l’est ; mais, tant qu’il y a des Carolingiens (le dernier, Louis V, roi de Francie occidentale, meurt en 987), on peut penser que les États nés de Verdun peuvent encore être absorbés dans un empire unitaire.

Le deuxième risque est celui de voir la Francie occidentale réduite à un territoire à peine plus vaste que l’ancienne Neustrie. Non seulement la Bretagne devient entièrement indépendante au milieu du IXe siècle, non seulement la quasi-totalité de la Lotharingie et de la Bourgogne-Provence demeurent en dehors du royaume de Francie occidentale, mais les souverains francs n’ont qu’une autorité théorique en Aquitaine, dans ce qui devient le pays de langue d’oc. Plus dangereuse encore est la constitution, au Xe siècle, de grandes principautés territoriales dont les titulaires échappent presque entièrement à l’autorité royale. C’est, le cas de la Normandie, concédée par Charles le Simple à Rollon à Saint-Clair-sur-Epte en 911, de la Flandre qui, à partir de Baudouin Ier (864-env. 879), ne cesse de s’agrandir, de la « France » (Île-de-France), dont les ducs disputent aux Carolingiens la couronne de Francie occidentale et l’obtiennent avec Eudes, comte de Paris (888-898) et finalement en 987 avec Hugues Capet, fils de Hugues le Grand qui avait été entre 923 et 956 le plus puissant personnage du royaume.

Pendant cette période, la future France avait encore connu des invasions : Normands entre 799 et 911, Sarrasins depuis 838, Hongrois au Xe siècle. La facilité avec laquelle ces envahisseurs opérèrent, les conséquences lointaines de leurs pillages et de leurs destructions soulignent le caractère superficiel, en Gaule du moins, de la renaissance carolingienne.

Charlemagne avait transformé les comtes en réels agents du pouvoir royal et s’était attaché - par l’engagement vassalique - la plupart des riches propriétaires fonciers, tandis qu’il avait imposé à tous ses sujets un serment de fidélité - calqué sur celui de la vassalité - en 802. Mais vassaux et fidèles s’étaient rapidement rendus indépendants et avaient profité des invasions normandes pour s’émanciper et se renforcer. En 843, à Coulaines, près du Mans, l’épiscopat oblige Charles le Chauve à accepter que l’autorité royale soit limitée par le respect de la justice, de la raison et de l’équité. En 877, Charles le Chauve, par le capitulaire de Quierzy octroyé à la demande des grands, sanctionnait l’évolution des bénéfices vers l’hérédité.

Élites ecclésiastiques et masses populaires.

Les réformes aristocratiques de la renaissance carolingienne, au lieu de se diffuser, contribuent à creuser davantage le fossé culturel entre l’élite ecclésiastique et la masse. La réforme de l’écriture (minuscule caroline, calligraphie d’une minorité) et le retour à une certaine pureté linguistique latine accélèrent la naissance d’un bilinguisme culturel et social. En 813, le concile de Tours décrète que les évêques devront traduire leurs sermons en « langue rustique romane » (ou en allemand) pour que tout le monde puisse les comprendre. C’est en roman que Charles le Chauve fait consigner à Strasbourg en 842 le texte du serment qu’il prête avec ses frères. Le même mouvement d’unité et de partage de la monarchie Carolingienne a donc suscité le plus ancien texte « français » connu et, l’année suivante, à Verdun, la délimitation la plus approximative de la future France.

La constitution de grandes principautés territoriales correspond à la nécessité de donner un cadre approprié à l’essor matériel et spirituel. La royauté - celle des Capétiens, dynastie vraiment française, va, lentement, assurer ce rôle d’encadrement. En 2010, la Monarchie Capétienne est toujours vivante et prête à servir la Nation avec son digne héritier, le Prince Jean d’Orléans Bourbon arrière petit fils de Louis XIV Le Roi Soleil.

L’essor capétien (987-1180).

La participation de la France à l’essor général de la chrétienté aux XIe et XIIe siècles se manifeste principalement dans le domaine démographique, à en juger par l’importance de l’émigration française à cette période. Dans trois grandes entreprises, des hommes venus de France tiennent le premier rôle : la conquête de l’Angleterre par les Normands (1066), le peuplement et la reconquista de l’Espagne sur les Musulmans (surtout à partir de 1054), les croisades (à partir de 1099) qui conduisent l’Orient à donner à tous les croisés le nom de Francs. Essor démographique particulièrement sensible dans la France du Nord et du Nord-Est (Île-de-France, Picardie, Flandre), et qui produit des ébranlements de toutes sortes : ébranlements sociaux, avec le gonflement d’une masse de pauvres, l’accroissement d’une mobilité qui arrache aux seigneurs des chartes de franchises rurales et urbaines, l’apparition d’une catégorie de « jeunes » qui, parmi les puînés de la moyenne et petite aristocratie, constituent un groupe de chevaliers errants, promoteurs de l’esprit courtois ; ébranlements spirituels, avec le renouveau du monachisme (Fontevrault, Cîteaux, Prémontrés), l’expansion d’hérésies et la diffusion dans la classe aristocratique de l’idéal courtois mis au point par les troubadours de l’« école de 1150 ».

France : formation territoriale, de 987 à 1180.

La France à l’époque des premiers Capétiens, de Hugues Capet à la fin du règne de Louis VII (987-1180). Il n’est tenu compte que des acquisitions territoriales à l’intérieur des frontières actuelles de la France métropolitaine. Dans l’ensemble, la France, durant ces deux siècles, participe à l’essor de la chrétienté sans y occuper le premier rang. L’Angleterre du XIIe siècle dispose d’un pouvoir monarchique plus fort et mieux organisé ; l’Allemagne de Frédéric Barberousse (1152-1190) a à sa tête un souverain paré d’un prestige impérial qui le met très au-dessus du roi capétien ; l’Italie, sans être unifiée politiquement, connaît, grâce à ses grandes villes marchandes (Gênes, Pise, Venise), une prospérité sans rivale en Occident.

Les progrès français sont pourtant décisifs dans tous les domaines.

Les surfaces cultivées augmentent, base d’une économie restée essentiellement rurale et pratiquant surtout des méthodes extensives. Les forêts reculent, telles celles de l’Île-de-France, comme l’Yveline, la Bière, la Laye, la Loge qui, à la suite de défrichements systématiques, sont devenues au XIIIe siècle les forêts de Rambouillet, de Fontainebleau, de Saint-Germain-en-Laye, d’Orléans. Les champs et les prés gagnent aussi sur les marais côtiers, comme en Flandre où les polders commencent à être aménagés après l’an mille. Sur ces terres nouvelles, des paysans ou « hôtes » sont attirés soit par l’extension des villages existants, soit par la fondation de nouvelles agglomérations souvent dotées de franchises avantageuses.

Des cultures spécialisées se développent aussi, en particulier celle de la vigne où, à côté des seigneurs laïcs et surtout ecclésiastiques, apparaissent des bourgeois viticulteurs qui, à Paris par exemple, obtiennent en 1190 de Philippe Auguste l’interdiction pour les Parisiens de décharger dans cette ville du vin amené par voie d’eau. La première mention de la corporation parisienne des « marchands de l’eau » (c’est-à-dire exportant et important par voie d’eau) concerne le transport du vin (1121). Le vin français, c’est-à-dire d’Île-de-France) apparaît vers 1175 dans une charte d’Henri II Plantagenêt fixant le prix du vin vendu sur le marché de Londres. Le vignoble français, peu soucieux encore de qualité, s’étend aussi loin que possible vers le nord, dans des régions qui en sont aujourd’hui à peu près dépourvues, comme l’Île-de-France (vignobles parisiens, de Laon, de Soissons) ou la Normandie (vignobles de Caen, de Longueville). On a pu dire de Laon au XIIe siècle qu’elle était une capitale du vin et, à l’instar de Paris, Rouen est au milieu du XIIe siècle un grand marché de ce produit. L’équipement des campagnes se développe aussi : charrue à roue et à versoir, herse et surtout diffusion du moulin à eau et de ses applications industrielles, enfin moulin à vent après 1180.

L’extraordinaire mouvement de construction d’églises et de châteaux forts qui emplit toute la période stimule enfin l’exploitation de la pierre et du fer, également accrue pour ce dernier par l’évolution de l’armement (cotte de maille). Il en résulte aussi un développement des moyens de transport et des forges. La croissance de la circulation par terre (pèlerins, marchands, transporteurs de denrées et de matériaux aux marchés, foires et chantiers) amène une résurrection du réseau routier (très différent du réseau rectiligne et dallé des voies romaines), l’établissement de nombreuses taxes féodales sur les marchandises transportées et la construction de ponts, dont certains en pierre (Albi, vers 1035 ; Avignon, 1184).

La circulation monétaire s’amplifie. En Normandie, dès 1050, la monnaie circule, souvent par grosses unités comme en témoignent les opérations financières de l’abbaye de Fécamp. À Cluny, en une génération (entre 1080 et 1120), la communauté abandonna l’économie domaniale pour l’économie monétaire. Cependant, la fragmentation du droit de battre monnaie accaparé par les seigneurs hauts justiciers et le développement des échanges à moyen et grand rayon d’action entraînèrent la multiplication des espèces et, pour beaucoup d’entre elles, leur avilissement. Il en résulta l’habitude prise en France entre 1050 et 1100 de préciser dans les actes l’origine des monnaies et de stipuler dans les règlements la nature des pièces exigées. La nécessité s’imposa d’avoir recours à des changeurs. On les voit solidement installés à Paris, au XIIe siècle sur le Pont-au-Change. On les trouve également aux foires de Champagne (Lagny, Bar-sur-Aube, Provins et Troyes), important centre d’échange du textile, mais surtout, depuis le milieu du XIIe siècle, principal lieu des opérations financières de la chrétienté, « clearing-house embryonnaire » de l’économie occidentale. Des foires plus modestes, de caractère surtout régional, naquirent un peu partout à la même époque ; dans le Languedoc par exemple, entre 1151 et 1179, à Nîmes, Carcassonne, Le Vigan, Pont-Saint-Esprit, Maguelone, Sommières, Beaucaire.

Il faut enfin noter la renaissance des villes, fort différentes de celles de l’Antiquité et du haut Moyen Âge où l’emportait la fonction administrative ou religieuse. Aux XIe et XIIe siècles, ce qui ranime les villes ou en crée de nouvelles, c’est l’activité économique. La division du travail, l’apparition d’artisans et de marchands, groupés en général près d’un portus ou marché, ou dans un bourg, voilà le moteur du renouveau urbain. De nouvelles catégories socio-professionnelles apparaissent. Artisans, marchands, bourgeois, pour libérer leurs activités du carcan féodal et secouer le joug seigneurial, cherchent, souvent par la force, à obtenir des garanties économiques et politiques, des privilèges, des franchises ou libertés. C’est l’aspect juridique du mouvement communal, qui n’est que l’aboutissement d’un processus économique et social. La première charte de libertés est celle qui est accordée par l’évêque aux bourgeois de Huy, en terre d’empire, en 1066. En 1077, à Cambrai, est instituée la plus ancienne commune connue au nord des Alpes. En France, des insurrections communales éclatent à Beauvais en 1099, à Noyon en 1108-1109, à Laon où l’évêque est supplicié en 1115. Le mouvement s’étend à des communes rurales, et certaines « coutumes », ou « chartes de franchises », comme celles que Louis VI accorde à Lorris-en-Gâtinais, servent de modèle. Dans le même temps apparaissent les premiers métiers organisés de marchands et d’artisans dans le Nord, où la guilde de Saint-Omer est mentionnée vers 1080 ; Les cordonniers de Rouen forment une corporation dans le premier tiers du XIIe siècle, suivis dans le Midi par les corroyeurs de Toulouse (1158), les changeurs de Saint-Gilles (1178), les teinturiers de Montpellier (1181), les bouchers de Toulouse (1184).

Enfin, la France participe dans les mêmes proportions à ce printemps de l’art médiéval que fut l’art roman, sans qu’elle y manifeste ni sa prééminence ni un style unique. Dans le domaine littéraire, à côté d’abondantes productions ecclésiastiques et notamment monastiques en latin, s’affirment de nouveaux genres en langue vulgaire, langue d’oïl et langue d’oc : chanson de geste, poésie lyrique, roman, liés surtout aux cours seigneuriales. Dans le cadre urbain se développent des écoles de théologie et d’arts libéraux : Laon, Chartres et surtout Paris.

La montée politique des Rois Capétiens est à la fois un résultat de ces forces profondes, économiques, sociales, culturelles, et un facteur de leur développement. C’est surtout à partir de Louis VI (1108-1137) et de Louis VII (1137-1180) que la royauté, guidée par le conseiller Suger, abbé de Saint-Denis de 1122 à 1151, prend conscience de son rôle, de ses possibilités et de son destin non plus seulement dynastique, mais national ; elle dispose d’un domaine royal situé en Île-de-France, au cœur de la prospérité, et où Paris tend de plus en plus à faire figure de capitale.

Unité française et luttes sociales.

Ce prestige s’appuie d’abord sur la plus nombreuse population d’Europe qui, au cours du siècle, passe d’environ douze à vingt millions d’habitants, alors que l’Allemagne en a quatorze, l’Italie huit et demi, l’Angleterre quatre. Il repose aussi sur la prospérité économique. Dans le domaine agraire, les progrès sont sans doute dus davantage à une amélioration des techniques (usage plus répandu du cheval de labour, multiplication des labours, progrès de l’assolement triennal) qu’à un accroissement des surfaces cultivées. Au cours du premier tiers du XIVe siècle, les rendements atteints par le blé dans certains domaines du nord-est de la France sont les plus élevés d’Europe : huit à dix pour un à Roquetoire près de Saint-Omer, à Gosnay près de Béthune et sur des terres de Notre-Dame-des-Prés de Douai. Les vignobles s’étendent et produisent des vins qui se font une vive concurrence. Le sel, alimente une exportation de plus en plus importante et fait, avec le vin, la fortune des ports atlantiques (Bayonne, Bordeaux, La Rochelle, Bourgneuf). La guède ou pastel donne lieu à une culture commerciale en Picardie. Les foires de Champagne, qui constituent, au profit de la France, le plus grand centre d’échanges de marchandises et d’argent de la chrétienté, sont à leur apogée. Le développement de l’économie monétaire et du commerce extérieur amène la royauté à frapper de grosses monnaies d’argent (« gros tournois » de Saint Louis) et à reprendre la frappe de l’or (écus d’or de Saint Louis, en 1263). Les finances royales, alimentées surtout par les revenus du domaine royal, sont assez prospères pour permettre, sous Philippe le Bel surtout, une « diplomatie de l’écu », sous la forme de distribution de « fiefs-rentes » ou « fiefs de bourse ».

L’accroissement de la population ne se manifeste pas seulement par l’augmentation du nombre d’habitants des agglomérations existantes, la densité du réseau d’habitat croît également. À la campagne se développe un peuplement intercalaire, lié aussi au remembrement de parcelles. Dans le Sud-Ouest, se répand un type spécial de « villes neuves », les « bastides », répondant à des nécessités militaires. En outre, le réseau urbain se renforce. Paris, la ville la plus importante de la chrétienté, compte sans doute 200 000 habitants environ au début du XIVe siècle (seules Milan et Venise doivent alors dépasser 100 000 habitants) ; Gand, avec 56 000 habitants, Toulouse et Bruges avec 35 000 habitants, Narbonne avec 30 000 habitants, Arras avec 20 000 habitants sont de « grandes villes ». Mais, surtout de petites et moyennes villes résultent de l’accession de bourgades à des fonctions urbaines.

À l’égard des villes, l’attitude du pouvoir royal est complexe. Saint Louis, dans ses Enseignements à son fils, lui recommandait de protéger les cités dont les contributions militaires et financières lui étaient précieuses pour lutter contre la puissance des seigneurs et contre les étrangers. La royauté, de Louis VII à Philippe V, invoqua le droit d’intervention dans toutes les villes de communes. Cela lui permettait de rétablir les finances fréquemment dilapidées par les bourgeois fortunés et d’intervenir dans la lutte des classes urbaines, le plus souvent cette fois pour soutenir les riches contre les pauvres (à Beauvais en 1233 et 1283, à Périgueux en 1309). De façon générale, la royauté mit les villes en tutelle.

Les conflits entre artisans et les grands marchands pour la plupart, furent âpres, et la masse des pauvres fournissait aux uns ou aux autres une armée de manœuvre en cas d’émeute. Ce fut surtout la Flandre industrialisée (draperie) qui fut le théâtre de ces troubles urbains (Valenciennes, 1225 ; Gand, 1274 ; Bruges, Ypres, Douai, 1280), mais d’autres villes connurent d’importants mouvements de révolte ou de grève.

Le monde paysan est également traversé d’au moins deux grandes révoltes : celle, pacifique, dite de la « croisade des enfants » en 1212, et celle des pastoureaux (1251) qui finit en jacquerie. Les révoltes locales de paysans, souvent dirigées contre l’Église et les dîmes qu’elle levait en plus des droits seigneuriaux, furent nombreuses, et le brigandage fut une forme endémique de rébellion d’une partie des manants.

Pourtant, le XIIIe siècle a été un siècle de mobilité sociale et de relative paix entre les classes. La noblesse demeure, en certaines régions au moins (Forez), ouverte. La bourgeoisie se développe et renforce son pouvoir : Le franciscain italien Fra Salimbene de Parme s’étonne au milieu du siècle de la voir maîtresse des villes, dont les nobles se détournent pour rester dans leurs châteaux. Elle accède même à la culture, où elle imite souvent les modèles aristocratiques (« Puy » d’Arras). Quant aux paysans, après avoir sous Louis VII et surtout sous Philippe Auguste obtenu, à l’instar des bourgeois, des chartes de commune pour leurs villages, ils forcent leurs seigneurs à octroyer des chartes collectives d’affranchissement et des diminutions de redevances (abonnements de taille et de cens fixés dans une monnaie qui se dévalue). À la fin du siècle, il n’y a presque plus de serfs. Une classe de riches paysans s’est constituée, qui apparaît dans la littérature, et que nous voyons dans le Roman de Renart. Cet ensemble de progrès démographiques, économiques, sociaux, a été favorisé par la royauté, qui en retire en contrepartie une puissance et un prestige accrus.

Le roi et l’unité du royaume.

Trois personnalités dominent la scène dynastique : Philippe Auguste (1180-1223), Louis IX (Saint Louis, 1226-1270), Philippe IV le Bel (1285-1314). Philippe Auguste enlève aux Anglais la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine, le nord du Poitou et la Saintonge, et triomphe de la coalition dirigée par l’empereur à Bouvines (1214) ; de plus, en généralisant, sinon en créant, les baillis, il assure la diffusion dans toute la France de l’autorité monarchique. Pendant le règne de Saint Louis s’accomplit la réunion progressive du Languedoc au domaine royal, conséquence de la participation de la royauté à la dernière phase de la croisade contre les Albigeois. Deux croisades ultérieures désastreuses, en Égypte puis à Tunis où il meurt, lui valent, dans une chrétienté qui renonce non sans remords à la croisade, un prestige hors de pair ; sa réputation d’arbitre international, sa dévotion et sa mort, sanctionnées par sa canonisation en 1297 grâce à l’habile diplomatie de son petit-fils Philippe le Bel auprès du Saint-Siège, font du roi de France le premier de la chrétienté sur le plan spirituel comme sur le plan matériel. Moins connu, moins heureux, peu aimé de ses contemporains comme de la postérité, Philippe le Bel n’en a pas moins, avec les conseillers de premier plan qui l’entourent, un grand règne au cours duquel il triomphe du pape et l’humilie.

Alors que, de 1250 à 1273, la couronne impériale sombre dans le grand interrègne, que la monarchie anglaise se débat dans les difficultés après s’être laissé arracher la Grande Charte (1215) ; Que l’Italie malgré sa prospérité demeure livrée aux luttes intestines et extérieures ; que la monarchie subit des revers graves en Pologne, en Bohême, en Hongrie ; que les rois scandinaves émergent à peine de l’anarchie et que les souverains hispaniques, malgré d’éclatantes victoires sur les Musulmans, doivent se contenter d’assimiler leurs conquêtes sans parvenir à l’unité politique de la péninsule, la monarchie française ne cesse de s’affermir en fait comme en droit.

En droit canon, le roi ne peut plus, depuis 1243, être excommunié que par le pape. En droit féodal, il échappe, depuis Saint Louis, à toute possibilité légitime d’attaque par un vassal. En droit civil ou coutumier enfin, les juristes lui reconnaissent le droit de légiférer pour tout le royaume. Les féodaux lui sont soumis, les bourgeois lui sont attachés par les consultations des trois états qui s’instaurent sous Philippe le Bel. Le clergé, de Philippe Auguste à Philippe le Bel qui obtient son appui dans sa lutte contre le pape, s’engage dans la voie nationale, sinon gallicane.

Du point de vue culturel, le rayonnement français est éclatant surtout dans quatre domaines : l’art gothique, la musique, la langue, l’enseignement, comme en témoigne le prestige de l’université de Paris. Dès le XIIIe siècle pourtant, des signes annoncent, sinon la fin, du moins l’essoufflement de la prospérité française. Les défrichements s’arrêtent, les mauvaises terres mises en culture et de trop faible rendement sont abandonnées. L’écroulement, en 1284, des voûtes du chœur de la cathédrale de Beauvais, élevées à quarante-huit mètres, marque aussi les limites de la technologie d’alors. Au début du XIVe siècle, les Génois et les Vénitiens, dont les galères sont parvenues jusqu’à Londres et à Bruges, abandonnent les routes terrestres, ce qui entraîne le déclin des foires de Champagne.

Les difficultés, et les crises du règne de Philippe le Bel illustrent le malaise de la chrétienté, particulièrement sensible en France dont l’économie reste, dans le cadre européen et international, fragile. Les « mutations » de monnaies (dévaluations et réévaluations) et le mécontentement de diverses catégories sociales qui en découle marquent la fin du « bon temps monseigneur Saint Louis ». Le 11 juillet 1302, les milices des artisans flamands infligent à la chevalerie française, près de Courtrai, à la bataille des Éperons d’or, un désastre qui est plus qu’un avertissement.

L’expansion démographique se ralentit, l’exploitation du sol régresse, les chantiers de construction s’arrêtent, parfois pour toujours. La cathédrale de Narbonne, commencée en 1286, restera inachevée. L’expansion de l’économie monétaire, si elle n’a pas créé la crise, l’a empirée. La masse monétaire ne peut s’accroître par suite de l’épuisement des anciennes mines (particulièrement sensible en France, avec l’argent du Massif central et du Poitou) et de la crise monétaire orientale. Les seigneurs, devenus par l’évolution de la rente féodale non plus des exploitants directs mais des rentiers du sol, voient leurs revenus diminuer avec l’avilissement de la monnaie et des dévaluations : ils tentent d’y remédier par une réaction féodale puis par le recours à la guerre, pillages et rançons étant source de profits. Victimes aussi de l’évolution monétaire, les finances royales, que la monarchie ne parvient pas à alimenter par un impôt régulier, connaissent des difficultés qui paralysent la royauté. La crise seigneuriale aggrave une crise du commerce de luxe, surtout sensible dans le domaine de la draperie. Les grands centres traditionnels régressent, au profit des petits centres de la « nouvelle draperie », qui fabriquent des produits de qualité inférieure mais moins chers.

Entre la mort de Philippe le Bel et le milieu du XIVe siècle, une série de troubles politiques, sociaux et psychologiques montrent l’ampleur des ébranlements du début du siècle. En 1314-1315, une succession de révoltes nobiliaires et provinciales, les « ligues féodales », tentent d’arracher à Louis le Hutin des privilèges qui auraient pu ruiner l’œuvre des Capétiens et de leurs conseillers. En 1320, lors d’une épidémie de dysenterie, les lépreux et les juifs, accusés d’avoir empoisonné les sources, sont massacrés ici et là. De 1328 à 1347, Philippe VI de Valois est constamment sur la défensive face à une opposition qui vise d’ailleurs plus les conseillers royaux que le roi lui-même, mais qui n’en affaiblit pas moins la royauté.

Aucun de ces désordres, n’aurait, dans un contexte normal, entraîné de conséquences graves. Démographie, prix et salaires, « malgré une tendance à la baisse », restaient stables dans l’ensemble pendant la première moitié du XIVe siècle ; les seigneurs imposaient un cens en monnaie de compte fixe à leurs tenanciers ; les centres industriels et commerciaux menacés s’adaptaient, soit en se livrant à des activités de remplacement (le change à Lille, la tapisserie et le commerce du vin à Arras), soit en adoptant les nouvelles modes (sayetteries de Bruges, productions à bon marché d’Arras, Tournai, Valenciennes, Douai).

Mais trois séries d’événements devaient changer en crise catastrophique le fléchissement de la démographie, de l’économie, des esprits.

La première, c’est le retour des famines. Elles n’avaient pas complètement cessé durant le XIIIe siècle ; mais, localisées dans le temps et l’espace, elles n’avaient pas été sans remède. Dès 1315-1317, à la suite d’intempéries et de mauvaises récoltes, la hausse des prix provoque une forte mortalité chez les pauvres. Plus ou moins générales et graves, les famines vont persister tout au long des deux derniers siècles du Moyen Âge (et plus tard encore) et peser sur la démographie. En 1348, la peste entame son troisième cycle pandémique, après ceux de l’Antiquité et du haut Moyen Âge (542-767). Elle reviendra périodiquement à peu près partout, même si, après 1348, elle ne frappe pas en même temps toutes les régions. Mais la chronologie en est encore mal connue. À Paris et dans l’Île-de-France, elle fait encore de terribles ravages en 1363, en 1418. Dans la seconde moitié du XVe siècle, Châlons-sur-Marne connaît des épidémies, très probablement de peste, en 1455-1457, 1466-1467, 1479, 1483, 1494-1497.

La guerre s’y ajoute, endémique elle aussi, quoiqu’elle n’ait pas duré les « cent ans » dont la tradition lui a donné le nom, puisqu’elle s’est étalée de 1338 à 1453. Le bilan en est lourd. Elle aggrave, par les pertes chez les combattants et les massacres de populations civiles, la chute démographique. Elle cause des destructions nombreuses et profondes. Elle entraîne ou favorise la révolte des campagnes (jacquerie de 1358 ; tuchins d’Auvergne et du Languedoc, 1382-1383) et des villes. Elle livre une grande partie du pays aux luttes intestines et à l’anarchie. Enfin, si la guerre a suscité la violence, elle a aussi contribué à faire avorter les efforts de réforme qui, derrière cette violence, cherchaient à assurer le progrès du pays. Le meurtre d’Étienne Marcel et l’incompréhension du régent Charles (le futur Charles V) et de ses conseillers en 1358, l’aveuglement des seigneurs armagnacs qui abolirent l’« ordonnance cabochienne », en 1413 firent échouer les tentatives pour instaurer en France une monarchie moderne, une monarchie constitutionnelle tempérée.

Aspects positifs et redressement. 

Pourtant la France sortit raffermie des épreuves. Le dépeuplement entraîna une mobilité sociale plus grande et des brassages de populations. La noblesse, décimée sur les champs de bataille, se renouvela ; les paysans et les artisans qui survécurent profitèrent, dans une certaine mesure, de la hausse des salaires (freinée par la monarchie) et des vides creusés dans la main-d’œuvre rurale pour améliorer leur niveau de vie. La bourgeoisie put utiliser ses compétences et son argent à renforcer ses positions à la Cour et dans les villes et pénétrer dans les campagnes. Quant à la monarchie, elle prit prétexte des besoins militaires pour consolider l’armature étatique par l’établissement d’impôts et d’armées régulièrement levés.

Le sentiment national se cristallisa enfin au cours de la lutte contre les Anglais, surtout au bénéfice de la royauté, comme le montre l’épisode de Jeanne d’Arc, parfois aussi en faveur d’hommes du peuple (le personnage du Grand Ferré selon le chroniqueur Jean de Venette) ou d’hommes de guerre (rançon de Du Guesclin).

Au cours du XVe siècle, surtout dans sa seconde moitié, et selon une chronologie variant suivant les régions, s’opéra le redressement. Entre 1440 et 1475 environ, les terroirs riches furent restaurés. Après 1475, la remontée démographique entraîna une nouvelle phase de défrichement, mais seules les très mauvaises terres exploitées au XIIIe siècle furent regagnées.

Les industries rurales ont progressé, la toile par exemple dans l’Ouest (Normandie, Bretagne, Poitou) ; les cultures industrielles se sont développées, tel le pastel du Languedoc ; l’industrie minière présente des formes précapitalistes (entreprise de Jacques Cœur dans le Massif central) ; La monarchie favorise certaines activités économiques (soierie à Tours, foires de Lyon, sous Louis XI), mais ne parvient pas à décider la noblesse, sensible à la mentalité et à la coutume juridique de la dérogeance, à se mettre à la « marchandise ».

Les hésitations et les difficultés du règne de Louis XI montrent aussi que, sur le plan politique, les incertitudes demeurent. En tout cas, l’échec, provoqué par les régents Anne et Pierre de Beaujeu, des états généraux de Tours en 1484 où la maturité politique de certains délégués se manifesta vainement, détourna pour plusieurs années, la monarchie des réformes institutionnelles profondes qu’un Commynes recommandait dans le chapitre XIX de ses Mémoires. En revanche, la France s’est agrandie avec l’acquisition du Dauphiné (1349), les dépouilles des États des ducs de Bourgogne (1477), l’héritage du roi René (notamment la Provence, 1481), le rattachement de la Bretagne à la France, rendu possible par le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne (1491).

La prospérité et la puissance retrouvées, les rois de France allaient, à partir de 1494, les utiliser dans les guerres d’Italie, dont l’avantage fut d’aider la France à rattraper son retard culturel et artistique en la faisant participer au mouvement de la Renaissance.

Jacques LE GOFF.

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