« NOBELLES » 2011.

Dimanche 30 octobre 2011 // Le Monde

Nobelles 2011

Trois femmes se partagent le prix Nobel de la paix 2011 : un choix critiqué mais honorable. Toutefois, l’impact du Nobel est de plus en plus limité.

Le prix Nobel de la paix 2011 a été décerné le 7 octobre conjointement à deux Libériennes, la présidente en titre, Ellen Sirleaf et une activiste de la société civile, Leyman Gbowee, et à une Yéménite, Tawakkul Karman, journaliste, égérie de l’opposition au président Saleh. Au lieu de félicitations, c’est une pluie de critiques qui a déferlé sur le jury scandinave accusé de « dérive », d’ingérence dans la vie politique, de pro-américanisme, voire d’aveuglement devant l’islamisme dans le dernier cas.

Certes, tout choix est arbitraire. Pourquoi elles et pas X ou Y ? Pourquoi n’avoir pas équilibré un homme et une femme ? Pourquoi au contraire avoir équilibré au nom du « politiquement correct » ? Chrétienne et musulmane ? On comprend que le jury du Nobel ait voulu saluer le « printemps arabe » et qu’il n’ait pas trouvé en Tunisie, en Egypte ou en Syrie une seule figure emblématique, ou au contraire trop, entre lesquelles ne pas pouvoir choisir. Le choix exemplaire du Yémen, dont le sort n’est pas encore tranché, est plutôt judicieux. L’héroïne identifiée par le Nobel est voilée, mais à visage découvert, ce qui, pour qui connaît un peu le Yémen, est déjà très exceptionnel, la quasi-to- talité des femmes y portant le niqab. Une femme de surcroît dans une société aussi mâle, c’est un exploit. L’« ingérence » est ici la bienvenue.

Au Liberia, certes, l’annonce du prix précédait de quatre jours l’élection présidentielle à laquelle Mme Sirleaf est candidate à un second mandat. Pour qui connaît un peu ce pays, cela n’a certainement eu aucun impact sur les électeurs. L’attribution du même prix en 2005 à la Kenyane Wangari Maathai, militante des droits de l’Homme et de ceux des arbres, ne l’a pas empêché’ d’être battue aux élections législatives. Décédée le 25 septembre dernier, il est bon que l’Afrique conserve sa place parmi les Nobélisés aux côtés de Mandela et de De Klerk. Spécialement une femme africaine. Et de surcroît une chef d’Etat, la seule sur le continent, ceci excuse le choix du Liberia comme seule ex-colonie américaine d’Afrique. La question à se poser en ce qui concerne ces nominations, et d’autres dans les dernières années, n’est pas celle de la partialité des choix mais de leur inefficacité. Pour s’en tenir aux militantes féminines, le prix Nobel n’a rien changé à la Birmanie de Aung Suu Kyi, à l’Iran de Sheri Ebadi, ou au Kenya de Maathai, pas plus que ne changeront à cause de ce Nobel 2011 le Yémen de Tawakkul ni le Liberia de Sirleaf.

Prenons par exemple ce dernier cas. Voilà une économiste fort respectable de 72 ans, déjà honorée de la plus haute distinction américaine en 2007, la médaille de la Liberté, chérie de la Banque mondiale, des Nations unies où elle a exercé sa carrière ; elle a bénéficié de tous les crédits internationaux, de la liquidation de la dette, de huit mille soldats des Nations Unies... Et, en six ans, elle n’est pratiquement pas parvenue à faire mieux que son prédécesseur Charles Taylor, en prison à La Haye

La réponse est-elle d’ordre civilisationnelle : « peau noire, masques blancs » comme disait Frantz Fanon ? Etre primée par le Nobel, c’est être « blanchie », passer dans l’autre camp, bénéficier de l’appui des donneurs d’ordre de l’Occident développé, des humanitaires, des universitaires, des médias, pour finalement être déracinée (pour poursuivre l’analogie chère à Mme Maathai) et être perdue pour les siens. C’est une sorte de malédiction. Et pourtant qui sont ceux et celles qui refusent ? Le temps de Sartre est bien révolu.

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