Mutation - L’année du tigre.

Dimanche 21 mars 2010 // Le Monde

La Chine s’éveille. Sous ce poncif, une nouvelle lutte de pouvoir raidit Pékin.

Finie la paix par l’harmonie. Les sourires se figent. L’ouverture se referme. Barack Obama et Hillary Clinton n’avaient pas connu le succès escompté lors de leur voyage de novembre dernier. Une certaine froideur était perceptible. Le président Sarkozy avait connu quelques démêlés antérieurement, mais on les avait mis sur le compte de sa rencontre avec le Dalaï Lama. On avait envoyé Raffarin apaiser l’ire du Han. Cette fois encore, on met la colère chinoise sur le compte de l’annonce d’une tournée américaine du dirigeant tibétain à compter du 16 février avec, à la clé, une rencontre avec Obama. Or il semble qu’il s’agisse d’un tournant plus radical dans la politique chinoise. Les partisans d’une ligne dure et nationaliste donnent le ton. Les grandes manoeuvres ont commencé à l’intérieur du Parti Communiste Chinois en prévision des relèves de 2012. La succession du gentil président Hu Jintao est ouverte.

Pékin tend ses muscles. Foin des Jeux Olympiques. Les dirigeants chinois ont commencé l’année en prétendant que leur économie dépasserait celle des États-Unis en 2030, et qu’un Chinois marcherait sur la Lune avant 2025 (au moment même où Obama supprimait les programmes de la NASA). Cela ne vous rappelle rien ? Khrouchtchev en 1959. L’effet Spoutnik qui inquiéta l’Amérique jusqu’à la crise des missiles de 1962. Faut-il s’attendre à la même chose avec la Chine dans les années à venir, et, partant, s’y préparer ? C’est la question que le reste du monde doit désormais se poser et si possible y répondre.

Le sommet sur le changement climatique à Copenhague a révélé une Chine particulièrement intraitable. Le Premier ministre chinois, se souvenant qu’il représente l’Empire du Milieu, n’a pas daigné sortir de son hôtel où il a reçu courtisans et quémandeurs. Il a souverainement dédaigné de paraître en séance aux côtés d’Obama, mais aussi de Sarkozy et Merkel. Trop c’est trop. Il n’est pas étonnant que la dignité blessée du président des Etats-Unis l’ait poussé à donner rapidement le feu vert aux ventes d’armes à Taïwan et à l’audience du Dalaï Lama. Un petit sourire de M. Wen Jiabao et tout aurait pu être différent. Au moins les choses sont-elles claires. Obama jouait sa crédibilité et celle de son pays.

Sarkozy et l’Europe aussi. Foin de Raffarin. Après avoir laissé faire, la France commence à mettre en garde les dirigeants africains contre les abus de la Chinafrique. Les petits commerçants et les contrats léonins d’exploitation des matières premières commencent à s’accompagner d’une présence diplomatique et militaire d’abord insinuante puis de plus en plus insistante. Pékin envoie pour la première fois depuis le XVe siècle une escadre à travers l’océan Indien, au large des côtes somaliennes, et réclame toute sa place au sein du commandement opérationnel dominé par les Américains à Bahreïn. La Chine, qui dispose du droit de veto au Conseil de Sécurité aux Nations Unies, est en mesure de se mêler de tous les conflits africains, à commencer par celui du Soudan où elle est lourdement impliquée au plan pétrolier. Elle est aujourd’hui, parmi les cinq membres permanents le plus courtisé pour son vote. Elle pèse donc d’autant sur la rédaction des résolutions. Elle soutient les chefs d’États les plus décriés à l’Ouest et profite de la mal gouvernance.
Or nous avons besoin de la Chine sur l’Iran, sur l’Afghanistan, sur la Corée du Nord. Pas de solution sans elle.

Comment apprivoiser le tigre ? On sait le mot de l’écrivain nigérian Wole Soyinka (en réaction à la négritude défendue par Senghor) : « le tigre ne proclame passa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore ». Le monde chinois commence le 14 février l’année du tigre. Nul doute qu’il en soit tout émoustillé. Y a-t-il, face au tigre, d’alternative entre tuer ou être tué, essayer de se battre ou paraître se soumettre, la force ou la faiblesse. Le jeu va être extrêmement risqué, car il ne dépend pas seulement des relations officielles d’État à État, mais parce que s’y détermine le sort même de la Chine. Une politique de puissance à l’extérieur correspond à la nécessité pour le Parti Communiste de conserver son contrôle sur la population chinoise. Les enjeux tibétain et ouïgour sont à la périphérie. Mais le problème est central. Il ne sera pas résolu demain ni même après-demain. Mieux vaut installer nos relations dans la longue durée. Une décennie voire deux seront nécessaires avant d’avoir en Chine un véritable partenaire - une Chine démocratique. La question est : comment l’accompagner au mieux dans ce changement ?

Répondre à cet article