Monarchies européennes.

Assurances pour la vie.

Lundi 22 janvier 2007, par Annette DELRANCK // L’Europe

Quand des monarchistes affirment que la question de la royauté mérite d’être
aujourd’hui posée, ils sont toujours soupçonnés de faire, avec plus ou moins
d’intelligence, acte de propagande. Quand des journalistes qui n’appartiennent
pas aux milieux royalistes se livrent à une recension détaillée de l’histoire
des monarchies contemporaines et soulignent leur constante actualité, leur
libre évocation peut détruire bien des préjugés.

Un ancien rédacteur en chef-adjoint du Monde (José-Alair, Fralon), la
rédactrice en chef du mensuel Mission (Linda Caille) et un Belge qui a
occupé d’importantes fonctions auprès d’une famille royale (Thomas
Valclaren) se sont associés pour raconter l’histoire des dynasties royales
et impériales en Europe.

Résultat un livre imposant, riche d’informations, agréable à lire. Ceux qui
regardent les rois et les reines, les princes et les princesses comme les
acteurs d’un aimable spectacle pourront découvrir ce qu il en est de la
symbolique politique, sous ses formes monarchiques et royales. Les
royalistes français - surtout les militants blanchis sous le harnais -
pourront mesurer le chemin parcouru depuis une quarantaine d’années.

Prenons comme point de repère l’année 1968. Avant comme après les événements
de mai, la question royale provoque une réponse généralement négative.
Violemment contesté (dix ans ça suffit ) le général de Galle quitte le
pouvoir en1969 et les jours de sa monarchie élective paraissent comptés. La
contestation radicale du principe d’autorité s’étend évidemment aux
modestes pouvoirs des rois et des reines régnants et l’idéologie marxiste,
alors dominante, condamne logiquement toutes les têtes couronnées.

D’ailleurs, bien des déchéances réelles semblent confirmer la tendance
progressive et progressiste à l’abolition des monarchies. La Première
Guerre mondiale a entraîné la chute des dynasties russe, austro-hongroise
et allemande et, après 1944, l’expansion du communisme soviétique en Europe
de l’Est a contraint les rois de Bulgarie, de Roumanie et de Yougoslavie à
un exil qu’on estimait alors définitif. Le roi d’Italie, fut lui aussi
congédié et, bien des années plus tard, la monarchie grecque fut abolie. Les
trônes subsistants semblaient être promis au même sort, les rois et les
reines étant décrits comme des potiches par les gens sérieux - alors que les
foules populaires continuaient de se presser sur le parcours des cortèges
royaux ou de suivre avec passion les retransmissions télévisées.

Entre les grands professionnels de l’analyse politique et le peuple
français, il y avait alors (ou déjà...) un net divorce qui était assumé par
les premiers, avec l’arrogance propre aux experts. Les pulsions
monarchomaniaques étaient dues à l’aliénation politique des classes
populaires, pourtant formées aux rudes et vertueux principes d’un
jacobinisme parfaitement sûr de lui-même.

Ce rappel de l’idéologie dominante et des tendances lourdes d’une
historiographie tout occupée à la célébration d’un modèle républicaniste
dynamisé par la promesse marxiste (après la première révolution bourgeoise
de 1789, la révolution prolétarienne de 1917 comme prélude à la dictature
mondiale du prolétariat) ajoute une pointe de sel aux récits de José-Alain
Fralon et de ses amis.

Pendant que l’on débat gravement du socialisme réel à la mode soviétique,
rois et reines continuent de faire tout bonnement leur métier. Mariages,
baptêmes, enterrements, inaugurations de toutes sortes et voyages à l’étranger
 ; l’ordinaire des jours dans les dynasties régnantes est une suite de
rituels souvent accablants - sous l’oeil toujours bienveillant de peuples
plus ou moins directement concernés. D’où cette belle ironie de l’histoire,
le réel monarchique a survécu à l’utopie du socialisme de type
collectiviste et à notre bon vieux modèle jacobin - finalement trahi par ses
fidèles estampillés, ralliés à Ségolène Royal dans une ultime palinodie.

Tel est le principal constat dressé par nos journalistes, partis enquêter
sur les dynasties européennes « Les rois ne meurent jamais ». Ce jamais est
excessif : Les empereurs et les rois ne sont pas éternels comme le prouve l’histoire
de l’Europe qui a laissé derrière elles des cimetières de dynasties éteintes
ou déchues - qui se souvient des rois de Bohême, de Hongrie, du sud de l’Italie.?

Mais, il est vrai, les dynasties modernes ont fait mieux que survivre. Les
trente dernières années donnent de beaux exemples de retours. A lire
José-Alain Fralon et ses amis, on vérifie que la représentation du modèle
monarchique change avec Juan Carlos. Le prétendu fils de Franco s’affirme
pleinement comme roi d’Espagne, garant de la jeune démocratie, lors de la
nuit des militaire., Chez nous les vieux schémas subsistent (il y a
toujours association d’idées entre la monarchie, Louis XIV, et l’absolutisme)
mais beaucoup de Français s’aperçoivent de deux réalités qui étaient
jusqu’alors d’inévidentes évidences..

- Les royautés nationales sont des régimes politiques qui couronnent
effectivement des démocraties parlementaires.

- Ces royautés préservent l’identité et l’unité nationales dans tous les
pays considérés.

Pourtant, la plupart des familles royales sont loin d’être exemplaires. Si
le roi Baudouin et la reine Fabiola rallient tous les suffrages, les
monarchies les mieux établies sont secouées par d’énormes scandales. En 1976
aux Pays-Bas, le prince Bernhard, époux de la reine Juliana, est accusé, à
raison, d’avoir été corrompu par la firme Lockheed. Et la famille royale
britannique n’en finit pas de fournir à la presse populaire anglaise, puis
aux médias de tous les pays, les éléments d’une traque graveleuse qui se
termine avec la mort de la célébrissime Diana.

La famille de France n’a pas échappé aux crises, José-Alain, Fralon, qui a
puisé à bonne source ses informations, les rappelle en termes mesurés non
sans évoquer les relations entre le général de Gaulle et le comte de Paris :
l’hypothèse d’un passage de la monarchie élective à la monarchie royale
est à nouveau validée mais nous ne reviendront pas dans ce numéro sur les
causes complexes de l’échec du projet esquissé. A l’avenir, il sera plus
utile de reprendre l’idée, à nouveau travaillée, selon les circonstances,
de la prise de responsabilités politiques d’un prince dans le cadre des
institutions de la V° République. Dès lors qu’on admet qu’un prince est fait
pour le service de l’Etat, rien n’empêche le chef d’une dynastie ou son
fils aîné de se faire reconnaître, selon sa volonté et sa tradition, par le
suffrage universel.

Telle est la voie difficile suivie par Siméon de Bulgarie, devenu
démocratiquement Premier ministre de son pays puis battu, dans des
conditions qui ne font pas obstacle à de nouveaux projets. Les démarches de
Dom Duarte du Portugal, d’Alexandre de Yougoslavie, de Michel de Roumanie et
de la princesse Margarita sont différentes les unes des autres ; Mais la
réinstauration de monarchies royales demeurent possible, à moyenne ou longue
échéance, dans une Europe qui est et restera fondamentalement constituée par
ses nations historiques.

La cause paraît en revanche perdue pour les dynasties impériales. Après
GuillaumeII, la famille impériale allemande n’a jamais été un recours pour
le peuple dont elle eut la charge et elle ne participe plus au mouvement de
l’histoire nationale. Les Habsbourg fascinent encore par leur puissance
passée, mais l’archiduc Otto a renoncé à toute prétention monarchique et
pris la nationalité allemande. Le destin tragique des Romanov nous émeut,
mais la fédération de Russie semble pouvoir vivre par la continuité de
présidents élus sans qu’il soit nécessaire de renouer avec le tsarisme.

Ces observations empiriques et révisables ont l’avantage de rappeler une
opposition qui n’est pas dans le livre de José Alain Fralon et qui
surprendra sans doute nos plus récents lecteurs.

Ces rois qui ne meurent jamais sont en fait des monarques : des chefs ou d’anciens
chefs d’État, légitimes selon une loi de succession qui assure la
transmission de la plus haute fonction symbolique dans l’ordre politique.
Mais ces monarques ne sont pas indifféremment des rois ou des empereurs. Les
monarchies royales décrites dans le livre existent dans les nations et pour
les nations. Les monarchies impériales qui se sont effondrées au XX° siècle
furent, comme dans leur passé prestigieux, des régimes supranationaux ou
transnationaux.

Certes, la fonction symbolique est la même quant à la continuité dynastique,
ce qui justifie les choix effectués par les auteurs - mais il nous paraît
politiquement important de pointer une différence entre la vocation
fédératrice des empereurs et la vocation arbitrale des rois. La différence
se mue en opposition lorsqu’on examine le projet collectif ; Celui de l’expansion
infinie pour les empires qui se déclarent assurés d’une existence millénaire
celui du territoire limité (le pré carre) organisé pour lui-même.

D’où le souci éminent de justice dans les États nationaux conçus comme
collectivités historiques, travaillées par une logique égalitaire, alors
que les empires laissent coexister des communautés hiérarchisées et
relativement autonomes étrangères au principe d’égalité. Dès lors, la
liberté des personnes se développe plus rapidement dans les monarchies
royales que dans les monarchies impériales.

Il ne s’agit pas de recréer des oppositions frontales, mais de mieux
comprendre la dialectique européenne des nations et des empires - si tant
est que la logique impériale subsiste sur notre continent car la Russie est
en train de se redéfinir. J’ajoute, sans pouvoir y insister, que la forme
politique impériale ou royale n’est pas dépendante des différentes
religions -catholique, protestante, orthodoxe, musulmane (dans l’Albanie du
roi Zog) ou multiconfessionnelle dans l’ancienne Yougoslavie.

L’évocation de ces monarques qui ne meurent pas forme ainsi une vaste
enquête dynastique qui suscite ou relance maintes réflexions politiques. Que
José Alain Fralon, Linda Caille et Thomas Valclaren soient remerciés de l’avoir
menée à bien.

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