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Moi Paul Vaurs, Catholique Romain, je condamne avec virulence toute forme D’antisémitisme.

Jeudi 11 mai 2006, par Paul Vaurs // La Religion

L’antijudaïsme chrétien procède de mobiles différents. Né de la prédication au Ier siècle de Jésus de Nazareth et de ses disciples, le christianisme est l’une de ces nombreuses sectes messianiques et apocalyptiques juives qui surgissent à l’époque, au sein d’un judaïsme profondément divisé sur l’attitude à adopter face à l’occupant romain et à l’hellénisation qui progresse grâce à lui. Il en conserve évidemment de nombreux traits, comme le montrent les communautés judéo-chrétiennes du Ier siècle, qui entendent continuer d’observer la loi juive (circoncision, sabbat, interdits alimentaires, etc.). Il ne s’en sépare définitivement qu’à l’issue des deux guerres juives de 66-70 et de 132-135, qui scellent la faillite du « messianisme séculier » et confortent le judaïsme des pharisiens, qui ont condamné l’hérésie chrétienne. Du côté chrétien, la priorité donnée, en particulier par l’apôtre Paul, à la prédication des Gentils (les non-juifs), conduit aussi à insister sur les différences et à créer la plus grande distance possible entre les deux communautés. Dans les écrits des pères de l’Église grecs et latins, à partir du IIe siècle, la condamnation des valeurs religieuses et culturelles juives occupe une place de choix, comme l’illustre le Contre les Juifs de Tertullien (env. 200).

Le stéréotype du peuple « déicide », assassin du Christ, devient alors un argument pour les dresser l’une contre l’autre, notamment chez Eusèbe de Césarée, Grégoire de Nysse et Jean Chrysostome. Au IVe siècle, un changement radical se produit. Par suite de l’alliance passée entre l’empereur Constantin Ier et le parti chrétien, le christianisme devient la religion prépondérante de l’Empire et s’érige en « Vrai Israël », selon l’esprit (Nouvelle Alliance), face à un Israël déchu, resté attaché à l’ancienne loi, selon la chair (Ancienne Alliance). Lorsque le christianisme est proclamé religion de l’Empire par Théodose Ier, en 380, les grandes lignes de la théologie chrétienne sont définitivement arrêtées à l’égard des juifs. Si la religion juive est la seule à conserver le statut de religio licita accordé sous l’empire païen aux multiples religions orientales (cultes d’Isis, de Mithra, etc.), c’est uniquement parce qu’Israël est considéré comme « peuple-témoin » d’une erreur et que sa conversion, à terme, s’inscrit dans l’eschatologie chrétienne. Il n’en reste pas moins que les juifs, qui n’ont reconnu ni la messianité ni la divinité de Jésus, portent la responsabilité de sa crucifixion, qu’ils ont été rejetés par Dieu, chassés de leur terre et condamnés à l’errance. Les chrétiens s’affirment les seuls héritiers et interprètes légitimes de l’Écriture, laquelle témoigne contre les juifs. Les interprétations que font ces derniers du texte sacré sont réputées insensées, comme l’énoncera en 553 une loi de l’empereur Justinien, la novelle 146.

L’Occident médiéval.

Tout au long du Moyen Âge, le sort réservé aux communautés juives variera selon les périodes et les contextes : protection relative et maintien dans une condition dépendante et humiliante, campagnes de conversion par la persuasion, persécutions violentes, conversions forcées et expulsions, diabolisation et ségrégation systématiques. L’évolution n’est pas uniforme dans l’ensemble du monde chrétien, mais une nette aggravation peut être repérée à partir du XIIe siècle.

Durant le haut Moyen Âge, l’Église s’applique à réduire la place qu’occupent encore les juifs dans la société, héritée de leur statut de citoyens sous l’Empire romain. Elle interdit aux clercs de s’attabler avec les juifs, à ces derniers de sortir en public pendant la période de tension religieuse allant du Jeudi saint à la fin des Pâques, ou de se mêler à la population chrétienne. Elle prohibe les mariages mixtes, jusque-là relativement fréquents, en particulier sous les Mérovingiens. Les fonctions de percepteur d’impôts et de juge sont fermées aux juifs. Les décisions réitérées des conciles locaux, entre le VIe et le VIIe siècle, montrent en même temps que l’Église peine à les faire appliquer rigoureusement. Elle s’attelle aussi à la tâche de ramener sur la bonne voie les « juifs perfides » - l’expression apparaît au VIIe siècle, l’adjectif latin étant alors utilisé au sens d’ « infidèle » -, par la conversion au christianisme en usant davantage de la persuasion que de la contrainte, comme le préconisait le pape Grégoire le Grand.

Ces mesures de l’Église n’altèrent pas encore en profondeur la condition des juifs dans le royaume franc, malgré la précarité qu’elles lui impriment, et n’apparentent nullement leur sort à celui de leurs coreligionnaires de l’Espagne wisigothique, après la conversion au christanisme des souverains de ce pays. Néophytes zélés, ceux-ci vont redoubler de rigueur à l’égard des juifs. Finalement, le roi Sisebut les oblige en 613 à recevoir le baptême. Nombreux sont ceux qui cherchent refuge dans des terres plus hospitalières, notamment en Provence.

La période des croisades marque un tournant dans l’antijudaïsme chrétien d’Occident. En 1095, l’appel à la première croisade entraîne une vague de violences contre les juifs, dans une moindre mesure en France mais surtout dans la vallée du Rhin. Des communautés sont massacrées à Spire, Mayence, Worms, Ratisbonne. La pratique des conversions forcées provoque des suicides collectifs pour échapper à l’apostasie. Les récits juifs des persécutions qui ont accompagné le passage des croisés font état de la protection accordée par certains évêques. En tout état de cause, l’Église ne peut être tenue responsable des massacres commis. Elle condamne derechef les violences similaires déclenchées par la deuxième croisade, en 1146. La bulle Sicut Iudeis prise par le pape Calixte II en 1122 ou 1123, qui garantissait la protection des juifs, fut réitérée par plusieurs de ses successeurs jusqu’au XVe siècle.

Le resserrement de l’étau.

Aux XIIe et XIIIe siècles apparaissent un peu partout en Occident chrétien des symptômes inquiétants d’une dégradation de la condition juive. Les juifs dépendent de plus en plus du seul bon vouloir du prince qui peut disposer d’eux à sa guise. C’est ainsi que Philippe Auguste expulse les juifs du domaine royal en 1182 pour mettre la main sur leurs biens et renflouer le Trésor, avant d’autoriser leur retour en 1198. Le règne de Saint Louis est quant à lui marqué par toute une série de mesures dirigées contre les juifs et par le brûlement du Talmud (1242 ou 1244).

C’est aussi l’époque où resurgit la calomnie du meurtre rituel. Dans cette nouvelle version, les juifs sont accusés d’utiliser le sang de chrétiens sacrifiés pour la confection des pains azymes consommés pendant la fête de Pâque. La première de ces accusations est proférée en 1144 à Norwich en Angleterre. Malgré la dénonciation expresse de ce mensonge par Innocent IV dans sa lettre Lacrimabilem Iudaeorum adressée aux évêques en 1247, l’accusation se répétera. À Blois, en 1277, elle aboutit à l’anéantissement presque total de la communauté locale. Elle est suivie de bien d’autres.

Depuis le quatrième concile du Latran, en 1215, le juif doit porter sur lui la marque de sa différence : la rouelle en France, un chapeau particulier en Allemagne, un signe en forme de tables de la Loi en Angleterre. À la longue, l’antijudaïsme, justifié en dernière instance par la science théologique, a gagné à la fin du XIIIe siècle l’ensemble de la société chrétienne. Une nouvelle période d’expulsions s’ouvre pour les juifs d’Europe. En 1290, ce sont les communautés d’Angleterre et de Gascogne qui sont chassées. Des expulsions locales sont décidées en Allemagne et en Italie. En 1306, Philippe le Bel expulse une nouvelle fois les juifs du royaume de France.

Le Moyen Âge finissant est marqué par de profonds bouleversements. Les famines et les épidémies sont plus fréquentes. Les populations sont décimées. L’Occident est traversé par des crises sociales, économiques, politiques et religieuses. Tandis que les interdictions faites aux chrétiens de pratiquer l’usure se font de plus en plus rigoureuses, la spécialisation progressive du groupe juif dans le prêt à intérêt contribue à accentuer sa différence, même s’il est bien loin d’en avoir le monopole (banquiers cahorsins et lombards). Il devient la cible d’une certaine frange de la société, qui constitue sa clientèle, en particulier en période de famine ou de crise économique, où il est livré à la vindicte populaire.

Les années 1320-1321 voient déferler une croisade de pauvres, essentiellement des bergers, la croisade dite « des pastoureaux ». Elle donne lieu à des persécutions et des massacres de juifs dans le Midi, puis en Touraine et dans le Berry, où ces derniers sont accusés, avec les lépreux, d’empoisonner les puits. En 1336 et 1339, des bandes de paysans pauvres, les Judenschlager (« tueurs de juifs »), réunies autour d’un chef qu’ils appellent le « roi Armleder », font régner la terreur de l’Alsace à la Souabe. Pendant la grande épidémie de peste noire de 1348 à 1352, les juifs sont tenus pour responsables de la propagation du fléau et sont massacrés dans nombre de localités. Les persécutions s’étendent à toute l’Europe.

Les expulsions du royaume de France se multiplient à cette époque, jusqu’à l’expulsion définitive décidée par Charles VI, en 1394. En revanche, dans le Midi et dans les territoires qui ne sont pas encore rattachés à la couronne, les juifs continuent à mener une vie relativement paisible. Dans les royaumes d’Espagne voisins, les grandes persécutions de 1391 portent un coup fatal au judaïsme ibérique et entraînent des conversions forcées massives au christianisme qui créent la catégorie stigmatisée des conversos (convertis). Entre 1450 et 1520, de nombreuses villes allemandes expulsent leurs juifs, puis les rappellent ; les princes agissant de même. Toutefois, l’absence, dans l’Empire germanique, d’une autorité centrale susceptible de prononcer une expulsion globale limite l’impact de ces mesures. À la fin du XVe siècle, il est mis fin à la présence juive en Provence, annexée au royaume de France à la mort du roi René en 1480. En 1492, les souverains espagnols expulsent définitivement les juifs de leur pays, lesquels trouvent refuge dans l’Empire ottoman et dans une moindre mesure en Afrique du Nord.

L’antijudaïsme en terre d’islam.

Comparé à cette dégradation sensible observée dans le monde chrétien, le statut et la condition des juifs en terre d’islam sont restés dans l’ensemble plus stables et nettement plus cléments. Les relations entre musulmans et non-musulmans étaient régies par le pacte de la « dhimma », un terme qui signifie à la fois garantie, foi, protection, contrat et pacte. La présence en terre d’islam de non-musulmans, à condition qu’ils puissent se réclamer de la Bible, est expressément prévue par le Coran et la tradition, qui interdisent de les convertir par la contrainte et règlent en détail leur statut par une série de clauses qu’aucune autorité terrestre n’est censée pouvoir abroger ni modifier. Grâce à ces clauses, de fortes minorités chrétiennes et juives ont vécu longtemps au milieu des sociétés musulmanes en jouissant du statut de dhimmi, de « protégés », astreints au paiement de l’impôt de capitation. Leur infériorité se définit en termes sociaux et religieux. Les juifs sont obligés de se distinguer des musulmans par leur costume, leur coiffure, leurs montures et même par le choix de leurs noms. En contrepartie de ces restrictions, ils obtiennent la garantie de leur vie et de leurs biens et jouissent d’une grande liberté dans tout ce qui touche leurs affaires intérieures.

La compétition religieuse était moindre entre l’islam et le judaïsme, malgré des poussées d’hostilité virulente à l’endroit des juifs (la persécution des Almohades au XIIe siècle en fournissant le pire exemple). Les formes précitées de l’antijudaïsme médiéval chrétien ne se manifesteront donc pas en terre d’islam. Cette relative quiétude des relations entre les deux religions se maintiendra jusqu’à l’époque coloniale.

L’antijudaïsme de la Renaissance au XVIIe siècle.

Dans l’Espagne du XVe siècle, la suspicion permanente et la jalousie entretenue à l’encontre des conversos et de leur descendance, aussi appelés « nouveaux chrétiens » ou marranes, fait naître l’idée chez certains « vieux chrétiens » d’exiger des « statuts de pureté du sang » (estatutos de limpieza de sangre) pour l’accès aux offices publics. Le premier de ces statuts, arrêté par la ville de Tolède en 1449, fut condamné catégoriquement la même année par la bulle Humani generis inimicus du pape Nicolas V, en pure perte. Rapidement étendus aux ordres religieux, aux corporations de métier, officialisés en 1501 par deux pragmatiques des Rois Catholiques pour les fonctionnaires royaux, les statuts de « pureté de sang », qui viseront aussi les chrétiens d’ascendance musulmane (Moriscos) ou hérétique, deviennent une obsession en Espagne aux XVIe et XVIIe siècles. Après le milieu du XVIe siècle, en raison de ces statuts, bien des secteurs de la vie politique et économique furent réservés à des « vieux chrétiens » au « sang pur »(sangre limpia). Cette loi discriminatoire, abolies au Portugal en 1773, sévira en Espagne jusqu’au XIXe siècle. L’Inquisition, instaurée en 1478 en Espagne et en 1547 au Portugal, se chargera pour sa part de traquer les moindres pratiques « judaïsantes » chez les conversos et leurs descendants jusqu’au XVIIIe siècle.

Ni la Renaissance ni la Réforme ne parviennent à modifier l’image et la condition dégradées des juifs d’Europe. Le développement de l’imprimerie en Europe contribue puissamment à la propagande des stéréotypes antijuifs. Un humaniste comme Érasme ne leur applique guère ses principes de tolérance. Dépité qu’ ils n’aient pas adhéré à sa nouvelle doctrine, Luther publie en 1543 trois pamphlets Von den Juden und ihren Lügen (À Propos des juifs et de leurs mensonges), qui non seulement reprend les calomnies médiévales, mais appellent ouvertement à la violence contre les juifs, à brûler leurs synagogues et à les bannir. En raison du rejet par Luther de la doctrine de la transsubstantiation - qui affirme la présence réelle du Christ dans l’eucharistie -, les calomnies de meurtre rituel et de profanation d’hostie tendent en revanche à disparaître dans le monde protestant européen. C’est le courant calviniste, davantage ancré dans l’Ancien Testament, qui se montre finalement le plus accueillant à leur égard. Les nouveaux chrétiens fuyant la péninsule Ibérique créent à partir du XVIe siècle de nouvelles communautés dans le nord de l’Europe, en des lieux qui n’en abritaient pas jusque-là, notamment à Amsterdam,. C’est le puritain Cromwell qui autorise finalement en 1656 le retour des juifs en Angleterre, d’où il avaient été bannis en 1290 par un édit d’Edouard Ier.

Dans l’Europe catholique, les territoires relevant de la papauté (Comtat Venaissin, Avignon et domaine pontifical italien) sont les seuls encore, au début du XVIe siècle, en mesure de garder leurs juifs ou d’en accueillir de nouveaux. Mais la Contre-Réforme, en raison de son retour à l’orthodoxie doctrinale catholique, réaffirme avec vigueur son hostilité aux juifs « infidèles » et « meurtriers » du Christ. Cette période correspond à l’apparition des ghettos, conséquence de lois contraignant les juifs à habiter dans un quartier unique et fermé, et mesure qui contribue à les marginaliser davantage. Le premier d’entre eux est implanté à Venise en 1516. Cette ségrégation restera effective durant tout le XVIIe siècle. Absents du royaume de France, mis à part dans le Sud-Ouest, où ils sont tolérés dès le XVIe siècle en tant que marchands « portugais » ou en Lorraine et en Alsace, avec l’entrée des troupes françaises à la même époque puis l’annexion de ces régions au XVIIe siècle, les juifs n’en continuent pas moins de rester la cible privilégiée de l’hostilité à la moindre crise. Le Parlement de Paris juge ainsi nécessaire, en 1615, de renouveler l’édit d’expulsion de 1394.

Les Lumières et l’antijudaïsme.

Les philosophes des Lumières ont eu en général peu de contacts suivis avec des juifs, ce qui les a laissés en partie réceptifs aux préjugés hostiles traditionnels qui se maintiennent encore au XVIIIe siècle. Il faut replacer leurs propos dans le cadre de leur conception de la rationalité comme force libératrice, qui leur commandait de soustraire l’individu au joug oppressant de la religion, quelle qu’elle fût. Dans les pamphlets antireligieux qui circulent à l’époque, juifs et catholiques sont ainsi souvent logés à la même enseigne.

À défaut de sympathie, Montesquieu invite néanmoins à la tolérance à l’égard des juifs dans les Lettres persanes (1721), ce qui ne l’empêche pas de manifester de l’hostilité tant à l’égard du Talmud que des rabbins. Dans L’Esprit des Lois (1748), il s’insurge contre les inquisiteurs d’Espagne et du Portugal et va jusqu’à demander la création d’une ville de refuge, à Saint-Jean-de-Luz ou à Ciboure, pour les juifs persécutés de la péninsule Ibérique.

L’Encyclopédie (1751-1772) contient des critiques contre le judaïsme - biais pour combattre le christianisme -, mais elle renferme également des articles (notamment l’article Juif, rédigé par le chevalier de Jaucourt et Diderot) faisant preuve d’une ouverture inédite à l’égard de la réalité juive. Aujourd’hui oublié, le marquis d’Argens, dont les écrits étaient largement diffusés, conviait lui aussi à la tolérance dans ses Lettres juives (1736-1737), tout en s’opposant à l’enseignement talmudique et aux rabbins.

Voltaire ne distingue pas entre un jésuite et un juif pieux ashkénaze, tous deux symboles d’un passé dont les philosophes comptent abolir les vestiges. Son combat antireligieux ne pouvait pas ne pas s’en prendre au judaïsme, source du christianisme. Pour Voltaire, la Bible comporte des « superstitions » comme n’importe quel autre texte sacré ; il était naturel qu’elle focalise ses critiques, et, avec elle, le peuple qui y puisait son enseignement. Reste que, sous l’ironie voltairienne, on reconnaît les préjugés du christianisme et du paganisme, repris et amplifiés. Plusieurs chapitres de l’Essai sur les mœurs (1753) et nombre des cent dix-huit articles du Dictionnaire philosophique (1764) contiennent des attaques virulentes contre les juifs.

Rousseau, quant à lui, se situe nettement dans la tradition de tolérance ouverte par les milieux érudits calvinistes au siècle précédent, illustrée par Pierre Bayle et son Traité de tolérance universelle (1686) et par le Rouennais Jacques Basnage (1615-1695). Tout en rejetant le judaïsme et ses prescriptions, ce dernier manifeste une claire sympathie à l’égard des juifs, victimes eux aussi de l’Église romaine et de son intolérance. Il préconise de fonder pour eux des écoles, des universités et aussi un État, parce qu’il les considère comme les tenants de la religion naturelle.

D’une manière générale, les philosophes, imbus de rationalisme et d’universalisme, sont peu favorables au judaïsme et au peuple juif. Hostiles à l’oppression et à la discrimination, ils revendiquent bien pour lui davantage d’humanité, mais sans pour autant vraiment connaître et respecter la spécificité du monde juif. Plus que de la reconnaissance du juif en tant que juif, les apôtres des Lumières sont surtout soucieux de sa « régénération » par l’éducation et l’exercice de métiers considérés comme plus utiles à la société que le prêt à intérêt et le colportage.. Dans le même esprit, l’abbé Grégoire dénonce dans son Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs de 1787 la propension des juifs à se multiplier, leur dégénérescence, dénigre le Talmud, prône la disparition de la langue yiddish, demande de combattre le pouvoir des rabbins et espère en dernière analyse leur conversion. Malesherbes se situe dans la même mouvance.

À la fin du XVIIIe siècle, les termes ainsi posés du problème juif se retrouvent jusque chez les réformateurs juifs. Notable juif alsacien, Isaac Cerf-Berr (Hirtz de Bischheim, 1726-1793) finance le plaidoyer en faveur des juifs de l’historien protestant Christian Wilhelm Dohm (1751-1820), Ueber die buergerliche Verbesserung der Juden, écrit à la demande de Moses Mendelssohn, principal figure du mouvement de la Haskala (les Lumières juives). Paru à Berlin en 1781, il est traduit par Jean Bernoulli en 1782 sous le titre De la réforme politique des juifs. Mirabeau reprend quelques-unes des idées contenues dans l’ouvrage et publie en 1787, à Londres, une brochure intitulée Sur Moses Mendelssohn, sur la réforme politique des juifs et en particulier sur la Révolution tentée en leur faveur en 1753 dans la Grande-Bretagne. L’ère des réformes, de fait, s’annonçait déjà en Europe avec l’édit de Tolérance (Toleranzpatent) pris en 1781-1782 par Joseph II à la tête du Saint-Empire.

Éclosion de l’antisémitisme au XIXe siècle.

Aboutissement politique des réflexions engagées par les Lumières, la loi relative aux Juifs adoptée par l’Assemblée nationale le 27 septembre 1791 et promulguée par Louis XVI le 13 novembre apporte à la question juive une réponse qui consacre pour la première fois en Europe le principe de l’égalité en droit des juifs.

Le choc de l’émancipation.

L’émancipation des Juifs en France (1790-1791) suscite des réactions diverses. Il y a ceux qui craignent que les juifs ne remplissent pas leurs obligations à l’égard de la nation qui les a reconnus comme citoyens à part entière. Il y a aussi ceux qui par principe refusent cette entrée dans la nation, les partisans de l’ordre ancien, fondé sur la ségrégation et les discriminations. L’émancipation s’était accompagnée de l’octroi de facilités de remboursement aux débiteurs chrétiens des juifs et de l’annulation de nombre de créances. Les méthodes de l’Ancien Régime n’avaient pas tout à fait disparu. Par la suite, la Terreur, avec sa politique antireligieuse dirigée contre les prêtres réfractaires, n’épargne pas non plus les juifs.

Au fil de ses victoires, Napoléon étend l’émancipation en Europe. Au niveau de l’organisation du culte, son règne ouvre une phase nouvelle. En 1808, il crée les consistoires, parallèlement aux consistoires protestants. Reste que d’un point de vue juridique, la période napoléonienne constitue une régression. En 1808 toujours, l’Empereur prend un décret par la suite qualifié de « décret infâme », qui instaure un système d’inégalité juridique pour les juifs en reprenant quelques-unes des pratiques discriminatoires de l’Ancien Régime. Il reste en vigueur pendant dix ans. Après 1848, l’émancipation des juifs s’impose un peu partout en Europe.

Les trois sources modernes du rejet.

Dominant la société d’Ancien Régime dans son ensemble, l’antijudaïsme hérité du christianisme se politise en se réduisant peu à peu à la droite monarchiste antilibérale et à sa clientèle paysanne, opposées au capitalisme industriel et financier. L’Église romaine reste quant à elle inflexible dans son hostilité religieuse, comme l’illustre tristement, en 1858, l’affaire Mortara : baptisé secrètement par une servante chrétienne, Edgardo Mortara est enlevé en toute légalité canonique à ses parents juifs à l’âge d’un an pour être élevé catholiquement puis ordonné prêtre, en dépit des protestations internationales.

Dans l’imagerie populaire et rurale correspondant à ce courant, le juif est l’agent de la Révolution, le persécuteur du clergé, le fossoyeur de la religion et de la civilisation chrétiennes (accusations réactivées lors de la révolution russe). L’antijudaïsme religieux du XIXe siècle est donc nettement contre-révolutionnaire, associé au clan « ultra ». Il est plus virulent que jamais sous la IIIe République, à partir de 1879, en réaction au programme de laïcisation de l’éducation entrepris par le nouveau régime. Le juif est considéré non seulement comme l’artisan de la Révolution et de l’anticléricalisme, mais aussi comme le persécuteur du clergé, le fossoyeur de la religion et de la civilisation chrétiennes. Dès le début du siècle, cet antijudaïsme a produit une abondante littérature. Il prend de l’ampleur sous le second Empire, avec la parution, en 1869, de l’ouvrage du chevalier Henri Gougenot des Mousseaux, Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, qui deviendra une référence de l’antisémitisme.

La gauche apporte sa propre contribution au renouvellement du discours de haine contre les juifs. Les premiers théoriciens de la révolution industrielle et de la classe ouvrière, tels Charles Fourier, Pierre Joseph Proudhon et Auguste Blanqui, dénoncent les conséquences de cette révolution ainsi que le cortège d’injustices qu’elle entraîne et préconisent le retour au stade préindustriel. À l’exception notable du mouvement saint-simonien, cet anticapitalisme socialiste vire très facilement à l’antisémitisme économique : le juif devient alors ce parasite qui infeste, d’après Fourier, les fonctions improductives du commerce, qui investit dans les machines destructrices de travail, qui détourne le revenu des classes laborieuses. Déclaré hier ennemi du vrai Dieu par les chrétiens, le voici métamorphosé en ennemi du peuple par le millénarisme socialiste à son tour en quête de coupable. Dans cet avatar athée de morale chrétienne, les juifs seront globalement assimilés aux Rothschild, agents du mal absolu : l’égoïsme et l’injustice capitalistes. Dans Les Juifs rois de l’époque : histoire de la féodalité de l’époque, ouvrage en deux volumes publié en 1845, Alphonse Toussenel, un disciple de Fourier, stigmatise le règne de l’argent. Ses formules tendancieuses sur les juifs inspireront nombre d’antisémites extrémistes comme Édouard Drumont, ainsi qu’un antisémitisme conservateur et rural qui trouve plus tard son expression dans l’Action française. Au début de la IIIe République, les plus importants écrits de tendance antisémite sont dus à la plume de socialistes tels Albert Regnard, Gustave Tridon, ou Auguste Chirac. Il faudra attendre l’affaire Dreyfus pour que la gauche républicaine rompe finalement avec cette tradition.

Si certains socialistes de la première heure confondent juifs et banquiers juifs avec capitalisme, d’autres deviennent antisémites en raison de positions antireligieuses. Les Rothschild nourrissent le fantasme des antisémites de droite et de gauche, avec son corollaire, la hantise du pouvoir juif occulte. C’est l’ère de la dénonciation du complot juif qui s’ouvre, un thème récurrent supposé expliquer tous les troubles sociaux et politiques, bientôt indissociable de son jumeau, le complot franc-maçon.

Le troisième discours moderne de rejet des juifs qui se met en place au cours du siècle n’est pas d’ordre religieux ou socio-économique, mais d’ordre pseudo-scientifique. Détournant à son profit les catégories de la linguistique, de l’anthropologie physique et de la biologie évolutionniste, l’antisémitisme pseudo-scientifique dresse des hiérarchies entre les races, idéalise l’aryen et fait du sémite son négatif, affligé des signes physiques visibles de son infériorité. Cette science récente qu’est alors l’anthropologie était très imprégnée des idées de race, de sélection et de hiérarchie naturelles : Paul Broca en France, Ernst Haeckel en Allemagne, Herbert Spencer et Francis Galton en Grande-Bretagne fondent toute leur science sociale sur la mesure des différences biophysiques. Anthropométrie et craniométrie fournissent les armes de cette anthropologie physique, prétexte à une hiérarchisation des cultures reposant en dernière instance sur le postulat raciste de la supériorité blanche. Mais ce sont des figures beaucoup plus obscures, et pour tout dire marginales, que l’on tient pour les véritables pères de la raciologie.

Dénuées de tout projet de restauration de la « race supérieure », les élucubrations pessimistes d’un Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, paru de 1853 à 1855, sur la déchéance irréversible des « Arians » condamnés au métissage, n’en dressent pas moins la première histoire raciste de l’humanité construite autour du mythe aryen. Dans ses Lois psychologiques de l’évolution des peuples, paru en 1894, Gustave Le Bon propose quant à lui une hiérarchie psychologique des races et ironise sur « cette obscure petite tribu de Sémites » qui n’a jamais rien apporté à la civilisation. Enfin Georges Vacher de Lapouge (1854-1936) reprend le mythe aryen de Gobineau en l’appareillant de données anthropométriques qu’il combine à l’eugénisme de Galton pour en tirer un véritable programme politique dans L’Aryen, son rôle social (1899), où les Juifs sont présentés comme les seuls concurrents dangereux des Aryens. Cet antisémitisme raciste trouve d’ardents défenseurs en Allemagne et en Grande-Bretagne. En France, c’est Édouard Drumont qui réussit à donner à cette tendance de l’antisémitisme une large diffusion, lui adjoignant des références à Taine et à Renan. Maurice Barrès, à son tour, fonde sur elle son antisémitisme. Ses prétentions scientifiques sont par contre rapidement anéanties par la critique des sociologues durkheimiens, qui sont aussi dreyfusards.

Deux décennies de convulsions.

L’Europe des années 1880 connaît une grave récession économique. Les mutations politiques, sociales et économiques déstabilisant les sociétés d’Europe vont précipiter le rapprochement des diverses tendances antijuives, donnant naissance à l’antisémitisme moderne.

En France, avec l’arrivée des républicains anticléricaux, le clergé et les milieux aristocratiques sont écartés du pouvoir. On est en pleine guerre de religions entre catholicisme et rationalisme. Le complot juif fournit l’explication imparable de leurs déboires. Ainsi le krach, en 1882, de l’Union générale, banque catholique créée en 1878 par Paul-Eugène Bontoux, ancien employé des Rothschild, est attribué à l’action de ces derniers, alors même que le procès condamne son fondateur pour opérations frauduleuses. La droite et la presse catholiques se déchaînent contre les juifs. Dix années plus tard, le scandale de Panamá, affaire de corruption politique impliquant parmi beaucoup d’autres quelques hommes d’affaires juifs, se solde à nouveau par la ruine de milliers de petits épargnants. Dès lors, l’antisémitisme se déploie fiévreusement sous toutes ses formes, et anti-républicanisme et antisémitisme se confondent.

L’ouvrage du journaliste Édouard Drumont, La France juive, cristallisant toutes les tendances de l’antisémitisme, paraît en 1886, entre le krach et le scandale de Panamá, en deux volumes totalisant 1 200 pages. C’est un formidable succès éditorial. En deux mois, plus de 70 000 exemplaires sont vendus et plus de 100 000 avant la fin de l’année. Le livre connaît ultérieurement des dizaines de rééditions et des « suites ». L’antisémitisme prôné par Drumont fédère les forces opposées des catholiques et des ouvriers dans le combat contre la République, supposée capitaliste, « enjuivée » et anticatholique. Il devient une idéologie et une pratique politique capables d’expliquer et de résorber crises et mécontentements. Il cristallise l’identité nationale dans un rapport d’opposition au juif, perçu comme une menace pour l’intégrité de la nation. L’extrême droite en fait désormais le plus large usage. En 1892, Drumont fonde son propre journal, La Libre Parole, qui fait éclater publiquement le scandale de Panamá et se distingue par un antisémitisme d’une extrême violence. Dans la presse catholique officielle, les différentes éditions parisiennes et régionales de La Croix, contrôlé par les pères assomptionnistes, et du Pèlerin, avec leurs 500 000 exemplaires, enfin la revue Civilisation catholique des jésuites concourent également à l’essor de cet « antisémitisme de plume ». À quoi il faut ajouter l’impact des ligues comme la Ligue antisémitique, qui compte finalement 11 000 militants en juillet 1898.

La passion antisémite est à son comble le 5 janvier 1895, lors de la cérémonie de dégradation du capitaine Dreyfus, faussement accusé de trahison. L’événement allait fortement impressionner le futur fondateur du sionisme, Theodor Herzl. Des violences antisémites se produisent simultanément en province et en Algérie. Personne alors ne doute de la culpabilité du premier officier juif entré à l’état-major des armées. Ce n’est qu’à partir de 1896, avec la mise en évidence des faux versés comme pièces à conviction par l’état-major au procès que l’affaire va véritablement éclater, mobiliser l’opinion. Au départ, il ne s’était agi que d’un fait relativement insignifiant. Mais l’Affaire finit par constituer un tournant dans l’histoire du pays. De ce point de vue, on ne saurait la réduire à une simple affaire « juive ». L’antisémitisme n’en avait pas moins joué un rôle important dans la condamnation du capitaine Dreyfus, finalement réhabilité et réintégré dans l’armée en 1906.

Un phénomène international..

Constitutionnellement attachés à la liberté de conscience depuis l’origine, les États-Unis, nation profondément imprégnée de biblisme protestant, n’en ont pas moins gardé jusqu’à la fin de la guerre de Sécession des lois discriminatoires contre les juifs concernant le droit de vote et l’accès aux charges publiques. L’antisémitisme importé d’Europe à la fin du siècle est présent dans le discours populiste de certains leaders ouvriers et dans celui des groupes extrémistes américains tels que le Ku Klux Klan, sans jamais pourtant prendre les proportions qu’il allait connaître en Europe.

Le nationalisme qui se développe, dans le sillage des révolutions de 1848, contre les Habsbourg en Europe centrale, tout comme celui qui voit le jour dans les Balkans avec l’affaiblissement de l’Empire ottoman ne sert pas seulement à légitimer l’autodétermination nationale, mais aussi à propager l’idée que l’ethnicité serait le principe le plus adapté à la formation de l’État. La situation des juifs ne fait ainsi que se détériorer avec la fin de ces Empires multinationaux, mieux disposés à gérer les questions de minorités. Dans ces contextes multiethniques, le nationalisme de la nation dominante sert désormais de fondement au nouvel État.

En Allemagne, avec l’appui de Bismarck qui vient d’interdire le parti socialiste des travailleurs (le futur S.P.D.), Adolf Stöcker, pasteur à la cour de Guillaume Ier, fonde en 1878 le parti ouvrier chrétien-social sur la base d’un programme dénonçant la domination des juifs sur la presse et la finance. Les pangermanistes allemands tiennent des discours similaires. À l’instar de l’organisation de Wilhelm Marr, les ligues antisémites se multiplient. En 1893, seize députés appartenant à l’Antisemitische Volkspartei fondé par Otto Böckel sont élus au Reichstag. L’exclusion des juifs de la fonction publique et de l’enseignement, voire l’abolition pure et simple des lois d’émancipation est réclamée par tous ces mouvements.

En Autriche aussi, l’antisémitisme devient une force politique et en 1897, Karl Lueger est élu maire de Vienne sur un programme antisémite. Il sera réélu jusqu’à sa mort en 1910, malgré la ferme désapprobation du gouvernement impérial. L’Europe centrale connaît dans son ensemble une fièvre d’antisémitisme, avec une résurgence de la vieille accusation de meurtre rituel, comme à Tisza Eszlar, en Hongrie, en 1882.

En Russie, qui abrite depuis le partage de la Pologne au XVIIIe siècle la plus grande population de juifs - environ cinq millions -, l’antisémitisme est érigé en politique d’État, attisant une haine populaire vivace, nourrie de siècles d’antijudaïsme orthodoxe. L’assassinat du tsar Alexandre II en 1881 provoque la première grande vague de pogroms dans le sud de l’Ukraine. Alexandre III impose aux juifs des restrictions économiques en 1882. Au fil des années, les discriminations ne font que s’aggraver. Vers la fin des années 1880, on introduit des quotas pour l’admission des juifs dans les écoles russes, les universités et diverses professions. En 1891-1892, plus de 20 000 juifs sont expulsés de Moscou. Le 6 avril 1903, c’est le pogrom de Kishinev. En 1904, les juifs sont accusés d’intelligence avec les Japonais contre qui la Russie est en guerre, ce qui occasionne de graves émeutes. L’agitation antijuive qui s’étend atteint son point culminant avec l’affaire Beilis, une affaire de calomnie de meurtre rituel en 1911-1912. Chacune de ces flambées d’antisémitisme dans l’empire déclenche une nouvelle vague d’émigration.

Dès le XIXe siècle, les effets de l’antisémitisme européen n’épargnent plus même l’Orient musulman qui n’avait pourtant connu jusque-là que des accès plutôt rares et circonscrits de violence contre les juifs. L’hostilité s’exprime là aussi par des accusations de meurtre rituel lancées contre les juifs par les populations chrétiennes, spécialement grecques. Elle s’inscrit dans un contexte de concurrence économique exacerbée et trouve des relais chez les puissances européennes qui se servent des minorités non musulmanes pour étendre leur influence.

Une des plus célèbres calomnies de meurtre rituel de cette période est celle de Damas, laquelle intervient dans le cadre des visées impérialistes de la France de Louis-Philippe, au Proche-Orient. En 1840, un moine et son serviteur disparaissent. On ne les retrouvera jamais. Sur l’instigation du consul de France, le crime est imputé aux juifs, qui sont arrêtés, emprisonnés, torturés. Adolphe Thiers valide la thèse du crime rituel. Cette affaire secoue les juifs d’Europe qui s’organisent pour éviter que ne se reproduisent de telles calomnies, vestiges moyenâgeux qui, à leurs yeux, ne devraient plus avoir leur place dans la société moderne. Parallèlement, les États-nations chrétiens orthodoxes nés sur les terres de l’Empire ottoman démembré (Grèce, 1830 ; Serbie et Grande Bulgarie, 1878), entretiennent un climat d’antisémitisme comparable à celui que connaît l’Occident.

L’antisémitisme de 1914 à 1945.

En France, la Grande Guerre dilue l’antisémitisme dans l’élan patriotique de l’« Union sacrée » prônée par Barrès, qui consent enfin à admettre les juifs parmi Les Diverses Familles spirituelles de la France, titre de son ouvrage paru en 1917. Le prix du sang versé à la patrie donnait la preuve la plus haute de la loyauté nationale des juifs : il fut oublié par bon nombre aussitôt la guerre finie.

Enraciné dans le terrain idéologique constitué à la fin du XIXe siècle, l’antisémitisme réapparaît dans l’après-guerre plus fort que jamais ; les causes en sont multiples. La guerre avait occasionné une dépression économique importante. La société européenne avait subi un traumatisme de taille avec ses millions de morts. Le nationalisme forcené des nouveaux États européens indépendants, comme la Pologne, la Roumanie, la Lituanie et la Lettonie, la peur du bolchevisme, la résistance à la démocratie parlementaire à la suite des soulèvements révolutionnaires qui se produisirent à la fin de la guerre se combinent pour créer un climat très favorable au développement de l’antisémitisme.

Nationalisme et antisémitisme.

À partir de 1919, la mise en circulation, à l’Ouest, des Protocoles des Sages de Sion, d’abord sous forme manuscrite, va devenir une arme clé de la propagande antisémite. La première édition allemande paraît en 1920. Le livre connaît un succès rapide. Il fut réédité deux fois au cours du mois qui suivit la publication, cinq fois avant la fin de 1920. 120 000 exemplaires en furent écoulés en moins d’un an. Le livre a certainement beaucoup contribué à la propagation de la folie nazie sous le régime démocratique et libéral de la République de Weimar. La première édition anglaise, anonyme, parut sous le titre de Péril juif, en janvier ou février 1920. Le 8 mai 1920, le Times de Londres lui consacrait un long article. Son exploitation à grande échelle ne venait que de commencer. Il s’agit en fait d’un faux fabriqué au début du XXe siècle par la police tsariste pour fournir la preuve parfaite du complot juif pour dominer le monde. Toute une littérature se développe autour de ce faux à partir des années 1930, qui sont aussi celles de la faillite de l’ordre international pacifique incarné par la S.D.N.

L’Allemagne, l’Autriche et la Hongrie, sorties vaincues de la guerre, connaissent les formes d’antisémitisme les plus virulentes. Humiliée par les conditions du traité de Versailles, la première reste abasourdie par la défaite de son armée, soi-disant « invaincue sur le champ de bataille ». L’idée d’une trahison des politiciens, d’un « coup de poignard dans le dos », d’une collusion contre l’Allemagne des juifs bolcheviques et des juifs capitalistes est colportée dès l’armistice. Crise politique (chute de l’empire, révolution spartakiste) et économique se conjuguent pour reconvertir nombre des six millions de soldats démobilisés dans une multitude de formations paramilitaires, et banaliser la violence de guerre dans la société civile. On dénombre en Allemagne plus de 300 assassinats d’hommes politiques entre 1919 et 1924. Les formations d’extrême droite s’en prennent aux juifs et aux hommes politiques de la république « enjuivée » de Weimar. L’une d’entre elles, le Parti national socialiste des travailleurs allemands (N.S.D.A.P.) est dirigée dès sa fondation, en 1920, par un obscur caporal, Adolf Hitler. En 1922, le ministre juif allemand des Affaires étrangères, Walter Rathenau, est assassiné par deux membres de l’organisation Consul, persuadés d’éliminer l’un des sages des Protocoles.

Dans l’Europe issue du démembrement des empires centraux, l’antisémitisme fait partie intégrante du discours nationaliste des nouveaux États. Sur le vieux fond d’hostilité chrétienne vient se greffer la dénonciation de la dernière version de l’internationalisme juif, le « judéobolchevisme », agent corrupteur de valeurs nationales si chèrement conquises.

Ainsi en Hongrie, traumatisée par l’épisode de la République des Conseils de Béla Kun et par la terreur blanche qui lui succède, puis par le traité de Trianon qui lui enlève 60% de son territoire. Sous la férule du régent Horthy, militaire calviniste, le pays cultive une idéologie antimoderniste qui proclame contraire à la tradition et à l’esprit national hongrois le capitalisme, la démocratie parlementaire et la culture urbaine de masse. Cette modernisation entamée au XIXe aurait été importée par des étrangers, en particulier par les juifs, et n’aurait servi que leurs intérêts. Les juifs ne sont jamais tenus pour des Hongrois, quel que soit leur degré d’assimilation. Cet antisémitisme vise non plus seulement les immigrés juifs galiciens refusant l’assimilation mais aussi la classe moyenne, les citoyens juifs « cosmopolites » et germanophones, intégrés à la société hongroise depuis l’empire. Toujours selon la rhétorique nationaliste, leur présence provoquait une corrosion du caractère national. Elle risquait de porter atteinte à son intégrité et de finir par le corrompre. C’est ainsi qu’en 1920 la Hongrie adoptait la première loi de discrimination raciale d’Europe, imposant aux étudiants juifs un numerus clausus pour l’entrée à l’université.

Quant à la Pologne, d’après le recensement de 1931, elle compte 3,5 millions de juifs représentant près de 10% de sa population. Contrairement au modèle assimilationniste qui prévaut en Occident, les juif polonais bénéficient du statut de minorité nationale garanti constitutionnellement, en application du traité des minorités de 1919, annexé au traité de Versailles pour régler le problème des minorités en Europe orientale. Ils ont ainsi leurs écoles subventionnées par l’État, leurs partis et syndicats, leurs députés à la Diète, leur presse - yiddish ou polonaise. Jamais accepté par les Polonais catholiques, ce système imposé de l’extérieur favorise les phénomènes de rejet mutuel et influe sur la perception que les juifs ont d’eux-mêmes. Même assimilés et convertis, ils sont considérés comme des étrangers. En dépit de cette « étrangeté », une large part de la culture polonaise de cette époque a été produite par des juifs polonais acculturés.

L’ère nazie : 1933-1945.

La crise économique et politique qui secoue l’Europe après le krach de 1929 va encore aggraver la xénophobie et l’antisémitisme. L’année 1933 marque l’arrivée de Hitler au pouvoir et la mainmise de l’idéologie raciste nazie sur l’Allemagne. L’Europe de l’Est est secouée par l’essor de mouvements antisémites qu’on retrouvera collaborant activement à l’élimination physique des juifs pendant les années noires de la Seconde Guerre mondiale.

En France, une série d’événements vient attiser l’antisémitisme. L’affaire Stavisky (1933-1934), scandale financier provoqué par un escroc, juif d’origine russe, fournit le prétexte à l’émeute du 6 février 1934. La publication en français, la même année, du Mein Kampf de Hitler lui sert de caution. Avec la victoire en 1936 du Front populaire et la formation du gouvernement de Léon Blum, tous les motifs de haine sont réactivés : l’alliance judéobolchevique, les juifs envahisseurs et apatrides, éternels étrangers inassimilables, êtres nuisibles, maléfiques, déicides, responsables de tous les maux et de tous les désordres. Au côté de l’Action française qui réunit quelque 60 000 adhérents en 1934, les organisations d’extrême droite (Camelots du roi, Croix de feu, Parti franciste, Parti national populaire) remettent en cause les fondements mêmes de l’ordre républicain, mais ne parviennent pas à l’abattre comme en Allemagne.

Une grande partie de l’opinion publique est sensible à cette propagande. La presse antisémite regroupe près de cinquante titres en 1938 dont Gringoire, Candide et Je suis partout, auquel collaborent Robert Brasillach et Lucien Rebatet. Des écrivains comme Louis-Ferdinand Céline, Pierre Gaxotte, Marcel Jouhandeau, Paul Morand, Robert Brasillach, Jean Giraudoux (qui souhaite la création d’un grand ministère de la Race en 1939), Pierre Drieu La Rochelle, Camille Mauclair, Maurice Bedel et Maurice Constantin-Weyer, respectivement prix Goncourt en 1927 et 1928, sont de la partie. Le décret Marchandeau du 21 avril, 1939 (du nom du ministre de la Justice) prévoit des sanctions pénales pour l’incitation à la haine raciale, mais, il arrive bien tard. Le Parti communiste et la C.G.T. sont également gagnés par la xénophobie, et la classe ouvrière s’en trouve imprégnée.

Face à ce discours de haine, des chrétiens se rangent avec la majorité des progressistes et des modérés au côté des juifs pour lutter contre le racisme. De jeunes publications chrétiennes comme La Vie Catholique, la revue Esprit, l’hebdomadaire des dominicains Sept, les périodiques de la jeunesse ouvrière catholique et des Pères de Sion diffusent les idées des chrétiens philosémites. En même temps, des voix s’élèvent à partir de 1933 pour réclamer haut et fort qu’on interdise l’entrée en France aux juifs et aux réfugiés juifs allemands, accusés tantôt de pouvoir devenir des espions pour l’Allemagne en cas de conflit, tantôt de pousser la France à la guerre contre l’Allemagne. Certains exigent déjà un statut juridique qui ferait des juifs des citoyens de seconde zone.

En Allemagne, l’arrivée au pouvoir des nazis anéantit toute l’œuvre d’émancipation. Le régime adoptera environ 2000 lois et règlements discriminatoires à l’encontre des juifs. La toute première exclusion des « non-aryens » figure au paragraphe 3 de la loi du 7 avril 1933 sur la fonction publique. Le 15 septembre 1935, les lois de Nuremberg - l’une sur la nationalité et l’autre « pour la protection du sang et de l’honneur allemands - déchoient les juifs de leur citoyenneté et les mettent hors du droit et de toute vie sociale. Mariages et relations sexuelles entre aryens et non-aryens sont également interdits. L’application de ces dispositions requiert une définition du juif : est considéré comme tel celui qui a au moins trois grands-parents juifs, ainsi que celui qui a seulement deux grands-parents juifs mais appartient à la communauté religieuse juive ou est marié à un juif. Cette preuve religieuse était aussi un aveu de l’impossibilité pour les nazis de parvenir à une définition raciale des juifs. Le 3 août 1938, l’Italie fasciste de Mussolini adopte à son tour une loi excluant les juifs de la société.

L’assassinat, le 7 novembre 1938, d’Ernst vom Rath, secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris, par Herschel Grynszpan, juif polonais immigré d’Allemagne en situation illégale, fournit le prétexte au déclenchement par les nazis, dans la nuit du 9 au 10 novembre, d’un pogrom dans tout le pays, appelé « Nuit de cristal ». Entre 1933 et 1939, environ la moitié des 500 000 juifs d’Allemagne ont quitté le pays.

Une nouvelle étape commence avec la conquête de la Pologne en septembre 1939. Les nazis y réintroduisent aussitôt les ghettos, comme plus tard sur l’ensemble des territoires occupés à l’Est. Les conditions de travail, les épidémies, la faim dans ces ghettos causent la mort d’un demi-million de juifs polonais. Loin de faire revivre la logique traditionnelle de ségrégation, cet enfermement prépare l’organisation et le transit étalé dans le temps de l’ensemble des populations juives vers les camps d’extermination.

En France, les premières mesures discriminatoires en zone occupée sont l’œuvre des autorités allemandes. Dès le 27 septembre 1940, les Allemands promulguent une ordonnance définissant qui est juif. Ceux qui répondent à cette définition sont tenus de se faire recenser jusqu’au 20 octobre, auprès de la sous-préfecture de leur domicile. Mais le 3 octobre 1940, une semaine après l’ordonnance allemande, le gouvernement de Vichy, de sa propre initiative et sans qu’il y ait eu pression allemande, décrète son statut des juifs. Vichy compte affirmer sa souveraineté sur les deux zones et promulgue sa propre législation. Ce sont les Allemands qui, le 29 mai 1942, obligent les juifs à porter l’étoile jaune en zone occupée.

Le bilan global du génocide des juifs d’Europe se situe entre 5,5 et 6 millions de victimes. Sur ce total, les Einsatzgruppen (unités spéciales chargées, après l’offensive à l’Est, d’exterminer sur place) sont à l’origine de la mort de 1,25 million de personnes. Environ 3,5 millions ont été anéantis dans les camps d’extermination. Les marches forcées de la fin de la guerre, dites « marches de la mort », effectuées lors de l’évacuation des camps, ont provoqué 250 000 décès. Le reste a péri de malnutrition, de maladie, d’épuisement. La « solution finale » n’a pas fonctionné à la même échelle partout : le Danemark a par exemple protégé et sauvé presque toute sa communauté juive (485 furent déportés à Theresienstadt, et entre 7 000 et 8 000 juifs furent transportés en Suède pour y être mis à l’abri), quand la Pologne l’a perdue presque totalement (sur 3 350 000 juifs polonais, il n’en restait que 50 000 en 1945). En France, sur une population juive estimée à 300 000-330 000 personnes en 1939, 75 721 ont été déportés, dont 2 500 ont survécu. En 1939, 60% de l’ensemble des juifs vivaient en Europe ; en 1951, cette proportion était tombée à 30%.

L’Église et les juifs après le génocide.

Malgré l’engagement de nombreux catholiques dans la lutte contre le nazisme et le soutien déployé individuellement par certains pour sauver des juifs ; les silences de la hiérarchie catholique face au déchaînement de la haine nazie dès 1933, l’existence avérée d’un antisémitisme clérical appuyant activement les nazis (en Allemagne, en Autriche, en Croatie notamment), enfin l’absence de condamnation officielle du génocide par le pape pourtant informé dès 1941 des déportations de juifs vers des destinations inconnues à l’Est, ne pouvaient que susciter questionnements et interpellations. Il n’est certes pas évident que les officiels du Vatican, le Conseil mondial des Églises à Genève, ou même les organisations juives situées en dehors de la sphère contrôlée par les nazis aient immédiatement réalisé les intentions génocidaires du Reich. Les chrétiens n’en devaient pas moins se pencher sur leur propre passé, sur des siècles d’incompréhension, sur cet « enseignement du mépris », selon l’expression de Jules Isaac, qu’ils reçurent et qui modela leurs mentalités.

Les soixante-cinq personnalités catholiques, protestantes et juives réunies dans la ville suisse de Seelisberg, à l’instigation de Jules Isaac, souhaitent se concerter sur cette question. Parmi les présents, aucun représentant des Églises catholique et protestante de France. La déclaration qu’ils adoptent le 5 août 1947 est un message aux Églises, qui dicte en quelque sorte aux chrétiens la bonne conduite à adopter à l’endroit des juifs. Jules Isaac fonde l’année suivante l’Amitié judéo-chrétienne pour favoriser les rapprochements entre juifs et chrétiens.

Le pape Jean XXIII lance le processus de révision de l’enseignement chrétien sur les juifs le Vendredi saint de 1959, pendant la cérémonie solennelle, en demandant l’abandon, dans la célèbre prière pour les juifs, de la mention de la « perfidie judaïque » et des « juifs perfides ». Le 25 octobre 1965, on aboutit à la promulgation officielle d’un texte, la déclaration Nostra Aetate no 4, qui affirme le lien spirituel entre l’Église catholique et Israël et reconnaît « le grand patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs », sans pour autant totalement supprimer la notion de déicide. Pour le vingtième anniversaire de la promulgation de Nostra Aetate, la Commission du Saint-Siège pour les relations avec le judaïsme fait paraître Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique. Enfin, Jean-Paul II publie, en décembre 1992, le nouveau Catéchisme universel de l’Église catholique qui adopte un ton nuancé et bienveillant sur les juifs. Les évêques de R.D.A., de R.F.A. et d’Autriche, en 1988, les évêques français, en 1997, s’engagent dans des déclarations de repentance pour le silence de leurs Églises face aux persécutions. Enfin, le 16 mars 1998, dans un texte intitulé Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah, le Vatican condamne « les interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament relatives au peuple juif et à sa culpabilité » qui ont nourri l’hostilité à son endroit mais nie le lien direct entre antijudaïsme chrétien et antisémitisme nazi. Cette prise de position suscite des critiques en Israël et dans les milieux juifs en Europe.

L’Europe de l’Est.

Après la guerre, pour la première fois de leur histoire en Europe de l’Est, des juifs accèdent au pouvoir politique. Dans ces régions détruites par la guerre et sous domination soviétique, avec une partie importante de ses nouveaux cadres dirigeants issue de la résistance juive, les conditions étaient réunies pour nourrir largement l’antisémitisme populaire. L’opposition anticommuniste, encore représentative à l’époque, reproche aux juifs leur connivence avec le stalinisme et leur attribue tous les maux du régime ainsi que ses dysfonctionnements. En Pologne, outre de violents incidents en 1945 à propos de terres confisquées aux juifs, le pogrom de Kielce, le 4 juillet 1946, auquel participent des nationalistes polonais et quelques communistes (42 victimes), révèle la persistance des mêmes mécanismes de haine en dépit du génocide commis pour ainsi dire la veille. De son côté, Staline exploite dès 1946 cet antisémitisme populaire, en ordonnant l’élimination des membres du Comité antifasciste juif, qui débute avec l’assassinat du célèbre acteur de théâtre yiddish Salomon Mikhoels à Minsk, en janvier 1948. Les purges visent les juifs à tous les échelons du système. Le procès Slansky à Prague, en 1952, est l’un des tout premiers d’une série dont le plus célèbre est celui des « blouses blanches », à Moscou, qui n’est interrompu que grâce à la mort de Staline en 1953. Mais même lorsque les juifs ont disparu du pouvoir, l’antisémitisme des pays du bloc communiste persiste, maquillé sous les accusations de « cosmopolitisme » et de « sionisme » reprises invariablement par la propagande contre les « ennemis du socialisme ».

Depuis la chute du communisme, les actes d’inspiration antisémite commis aujourd’hui à l’Est ne sont plus guère différents dans leur forme de ceux qu’on rencontre régulièrement en Europe occidentale et aux États-Unis : Graffitis, paroles non contrôlées, utilisation de stéréotypes, profanations de tombes juives, vandalisme sur des monuments ou des biens juifs, hooliganisme. En Allemagne de l’Est, dès la chute du régime communiste, le Parlement, abandonnant l’interprétation marxiste du génocide (produit du fascisme, vrai visage du capitalisme), admet la responsabilité du peuple dans la Shoah. Comme la R.F.A. quarante ans plus tôt, il accepte de payer des indemnités à Israël comme préalable à l’établissement de relations diplomatiques avec ce dernier, et ouvre les portes du pays aux juifs fuyant l’antisémitisme d’Union soviétique. Ce qui n’empêche pas les skinheads néo-nazis de pratiquer un antisémitisme de rue. Ce phénomène persiste dans l’Allemagne réunifiée, sans qu’on puisse le considérer comme significatif.

L’antisémitisme populaire observé dans ces régions se nourrit notamment de la peur de l’avenir, des incertitudes économiques, et les couches les plus fragiles sont directement concernées. Point d’antisémitisme de masse pourtant, plutôt une tolérance à l’antisémitisme qui, dans un contexte de crise, pourrait devenir préoccupante. Le danger venant des juifs est perçu comme invisible, lié à une conspiration, où ils n’ont pas besoin d’être véritablement présents. Les stéréotypes anciens et nouveaux se conjuguent, se ressourçant dans la tradition, le folklore, l’injure, le langage quotidien et bien sûr les fantasmes sur un juif imaginaire. Les éditions des Protocoles se multiplient. C’est un complot juif ou franc-maçon qui expliquerait les changements intervenus au cours des dernières années. Le juif est à la fois le capitaliste d’aujourd’hui et le communiste d’hier, sources de tous les malheurs. Toutefois, antisémitisme et philosémitisme cohabitent étrangement.

Le nationalisme, si fortement ancré dans la culture politique des États de l’Est, fait son grand retour, glorifiant certaines pages d’histoire que le communisme avait disqualifiées. La réinstauration des valeurs et des mythes nationaux conduit à promouvoir l’idée d’États ethniquement purs ne se définissant plus comme des sociétés civiles. Aujourd’hui, les politiciens de ces pays se proclament à l’envie « vrais Polonais » ou « Hongrois chrétiens », le christianisme entrant nécessairement dans l’équation du citoyen authentique. La « judaïsation » des objets de haine et de rejet n’habite leur discours que parce que le stéréotype du juif maléfique est resté ancré dans les mentalités. Cette manipulation politique de l’antisémitisme concerne encore un groupe restreint mais pas vraiment marginal de leaders comme C. V. Tudor en Roumanie, Istvan Csurka en Hongrie, ou Miroslav Sladek en République tchèque.

Europe de l’Ouest et Moyen- Orient.

En Europe de l’Ouest, hormis chez les groupuscules néo-nazis, l’antisémitisme ouvert demeurait un phénomène marginal marginal jusqu’à la projection du conflit israélo-palestinien sur la scène européenne. Contrairement aux États-Unis, certains États européens sanctionnent l’expression des opinions racistes, antisémites et négationnistes. Le Japon, pour sa part, développe un antisémitisme sans juifs et connaît une floraison récente d’écrits antisémites et négationnistes. Version dissimulée d’antisémitisme, le négationnisme est diffusé dans le monde entier par de pseudo-historiens depuis les années 1950. Il prend des formes multiples, soit qu’on accuse les juifs d’avoir inventé de toutes pièces le génocide ou d’avoir grossi le nombre des victimes, soit qu’on prétende que le soutien apporté par l’Ouest à l’État d’Israël repose sur sa culpabilité entretenue et très exagérée dans l’extermination pendant la Seconde Guerre mondiale.

Depuis la fondation de l’État d’Israël, le monde musulman nourrit une hostilité latente et parfois violente à l’encontre des juifs. Des traductions des Protocoles des Sages de Sion y sont largement diffusées. L’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza par Israël à la suite de la guerre de Six Jours en 1967 n’a pas aidé à faire baisser la tension. La littérature antisémite et les stéréotypestraditionnels ont fait leur chemin avec vigueur et ont envahi les livres de classe, formant les jeunes esprits à la haine du juif confondu avec l’Israélien. Chaque épisode du conflit entre Palestiniens et Israéliens génère des réactions violentes et passionnées dans les pays arabes et, plus largement, musulmans.

En France, la réévaluation ces dernières décennies du régime de Vichy et du rôle de l’antisémitisme français des années 1930- 1940 a pris valeur de réparation morale pour les familles victimes du génocide, tout en faisant prendre conscience à la collectivité dans son ensemble de la responsabilité de l’État français dans le processus de déportation qui aboutit à l’extermination des juifs.

Les attaques antijuives liées à la tension au Moyen-Orient ne sont pas nouvelles dans l’histoire du conflit israélo-arabe. Depuis la seconde Intifada commencée en octobre 2000 et l’aggravation du conflit au Moyen-Orient, auxquelle s’est greffé le choc du 11 septembre 2001, des actes antijuifs commis par de jeunes maghrébins issus de l’immigration, originaires de quartiers et banlieues pauvres où juifs et arabes cohabitent, ont remis en France la question de l’antisémitisme au devant de la scène. On signale chaque année quelques centaines d’incidents antijuifs allant de simples graffitis à des incendies de synagogues ou d’écoles. Sans cadre idéologique précis, ces jeunes agissent sous l’effet de l’hostilité qu’ils éprouvent à l’endroit d’Israël et d’une projection du conflit israélo-palestinien qu’ils lisent sous l’angle de leurs propres exclusion et échec dans la société française. Les replis communautaires constatés ces dernières années n’aident nullement au rapprochement entre juifs et arabes en France. La seconde Intifada a aussi fourni un prétexte aux antisémites honteux pour s’exprimer plus librement. Tout cela prend place également dans le regain de xénophobie qui touche la France comme les autres pays d’Europe.

Cet antisémitisme reste sensible à la conjoncture et n’a rien d’irréversible. De même, les travaux récents montrent que l’antisémitisme traditionnel recule en France, excepté la persistance des stéréotypes associant les juifs à l’argent et au progrès, et leur attribuant une influence disproportionnée avec la réalité. De même, le négationnisme est unanimement rejeté, les demandes de réparations pour les spoliations subies pendant la guerre sont approuvées. La minorité juive est de mieux en mieux acceptée dans la société française. L’antijudaïsme auquel elle doit faire face confond Israël en tant qu’État et les juifs pris globalement. Il ressemble à celui qui a cours actuellement dans les États arabes. En cela, il constitue une nouvelle forme d’antisémitisme. Les dirigeants français dénoncent avec vigueur les actes antijuifs recensés dans le pays et ont mis en place des mesures de sécurité destinées à les prévenir. Le rejet du juif semble plus grand dans les milieux populaires peu instruits inquiets pour leur avenir, parmi les personnes âgées et dans les strates politiquement situées à l’extrême droite. Dans certains milieux de l’extrême gauche non organisée, anti-sharonisme, anti-israélisme et antisionisme se confondent et peuvent parfois donner lieu à certains glissements antisémites.

Les effets déstabilisants de la mondialisation, les incertitudes concernant l’élargissement de l’Union européenne ont préparé le terrain à la recrudescence de discours identitaires nationalistes. Si elles se distinguent de l’antisémitisme historique, les formes d’hostilité antijuive contemporaine ne s’en inspirent pas moins. Antisémitisme, mais aussi xénophobie, islamophobie et racisme sont les déclinaisons diverses et multiples d’une attitude d’exclusion et de rejet contre laquelle chaque citoyen est appelé à mener un combat au quotidien.

L’antisémitisme n’est pas une fatalité.

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