Migration et trafic de femmes, prostitution.

Par Nasima Moujoud et Maria Teixeira.

Lundi 3 mai 2010 // Le Monde

Nous nous limiterons dans ce chapitre aux femmes prostituées d’origine étrangère car dans les représentations sociales et juridiques liées au trafic des êtres humains les femmes sont mises sur le devant de la scène plus que les hommes. Sur le terrain, les hommes immigrés prostitués sont d’ailleurs beaucoup moins nombreux que les femmes.

La question de la traite des migrantes et de leur prostitution fait l’objet de discours médiatiques et politiques, elle attire l’attention d’institutions et d’organismes nationaux et internationaux, mais ceux-ci la qualifient en général de trafic et non pas de mouvement migratoire. Pourtant il existe une interrelation entre migration, traite et prostitution qui suit une division par classe, sexe et origine.

Les femmes prennent de plus en plus part aux mouvements migratoires transnationaux ; certaines sont diplômées et souhaitent trouver un emploi à la hauteur de leur qualification, d’autres désirent poursuivre leurs études dans de meilleures conditions. Celles qui demandent le droit d’asile politique arguant du statut des femmes dans leur pays d’origine ont toujours du mal à se faire entendre’. Aujourd’hui, un nombre important de migrantes non qualifiées ont un faible niveau scolaire et viennent de familles à bas revenus. Elles mettent en avant des raisons économiques pour justifier leur départ par des filières, leur pays d’origine ne leur offrant que peu d’opportunités.

Plusieurs facteurs doivent être pris en compte si l’on veut comprendre cette migration dans les pays ciblés par ces réseaux. En se focalisant sur les trafiquants, que certes nous ne cherchons pas à dédouaner, les politiques détournent l’attention de la part de responsabilité qu’ont les pays occidentaux dans un phénomène qu’ils ont en partie créé par les restrictions migratoires. Les personnes étrangères qui, une fois sur place, ne peuvent régulariser leur situation, sont exclues de fait du secteur formel de l’économie. Elles sont donc particulièrement vulnérables et souvent exploitées et peu rémunérées. Pour leur part, les prostituées en situation irrégulière, actives dans l’industrie du sexe (prostitution, pornographie) et souvent assujetties au proxénétisme, vivent dans une précarité amplifiée par des actes de maltraitance et de violence.

Quelques éléments historiques.

Les migrations féminines associées aux services sexuels ont une longue histoire. Lynellyn D. Long a retracé le trafic des femmes pour leur exploitation sexuelle, rappelant qu’au XVIII° siècle, les autorités britanniques, confrontées à un chômage croissant, avaient envoyé en Australie des femmes ayant commis de petits délits pour peupler leur colonie. À la fin du XIX° siècle, Ernest A. Bel1, secrétaire de la « Vigilance Association » de l’Illinois et législateur, pointe la ville de Paris qui a fait de la traite des Blanches une entreprise commerciale largement répandue. Au cours de ce même siècle, comme l’a montré Corbins, des prostituées d’origine étrangère venaient, dans leur grande majorité, de pays à tradition migratoire internationale.

Notre propre enquête montre la présence, depuis plusieurs années, d’étrangères de diverses nationalités : « Italiennes, espagnoles, Algériennes ou Camerounaises, » ou prostituées dont les parents ont ces origines. L’arrivée, dite massive, de jeunes femmes de l’Est et, dans un moindre degré, d’Africaines et de Chinoises a changé la configuration du secteur de la prostitution en France. Les prostituées migrantes sont devenues une cible médiatique et un enjeu politique en tant qu’étrangères visibles dans l’espace du travail du sexe. Aussi convient-il de s’interroger sur les raisons de la focalisation sur la prostitution de certaines migrantes et le silence sur d’autres.

Daniel Rigourd, directeur de la Brigade de répression du proxénétisme, explique : « Pour revenir à la prostitution, il y a eu un bouleversement complet du paysage prostitutionnel français et de la capitale. Longtemps, on a connu dans les années 60/70, jusqu’aux années 80/90, ce que j’appelais une prostitution franco-française, voire francophone — franco-française, c’est-à-dire nos filles de province, de toutes les régions de France, qui venaient à Paris, pas forcément pour se prostituer au départ, ou des francophones, c’est-à-dire des jeunes filles issues de pays ayant des liens historiques avec la France, pays du Maghreb et pays d’Afrique noire francophone française. »

Ces « francophones » ont commencé à se prostituer dans un contexte que l’on peut mettre en perspective avec la migration des hommes des années 1950-1970. Les « travailleurs étrangers » étaient recherchés dans les régions soumises à la domination coloniale française. Nombre d’entre eux forment aujourd’hui la population masculine étrangère vieillissante des foyers d’hébergement. Comme nous l’avons constaté, les clients qui résident dans ces foyers et les prostituées Africaines, subsahariennes et maghrébines, qui s’y rendent pour exercer leur activité ont une même origine dite francophone.

On commence à connaître, par les archives militaires coloniales, l’histoire de la prostitution des « francophones » en France. Barkahoum Ferhatit a montré que l’administration coloniale, au cours de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, avait mis en place des BMC, bordels militaires de campagne, pour les tirailleurs « indigènes » engagés en métropole. Les autorités françaises ont échangé des correspondances en vue de réglementer la sexualité des « indigènes » et des « Sénégalais » en métropole en faisant venir des prostituées « indigènes » : il s’agissait de délimiter les rapports sexuels à l’intérieur de frontières « racisées » pour favoriser l’activité sexuelle des soldats engagés dans l’armée française, pour protéger la santé sexuelle des prostituées françaises et donc celle des hommes et des soldats français, tout en empêchant le contact de soldats étrangers avec les prostituées françaises et avec la population féminine en général.

Dans un livre sur la prostitution coloniale, Christelle Taraud ajoute : « De toutes les structures de prostitutions, mises en place par la colonisation française en Afrique du Nord, les bordels militaires de campagne sont de loin, parce qu’ils représentent à un degré extrême le droit du conquérant, sa supériorité et son impunité, celles qui reflètent le mieux la nature profonde de la domination masculine et coloniale. Certes, les BMC n’existent plus aujourd’hui. Toutefois, la présence de militaires des forces internationales ayant pour mission le maintien de la paix dans les Balkans a favorisé un trafic de femmes sur leurs lieux d’intervention afin de répondre à une demande de services sexuels.

Au milieu du XX° siècle, quand les hommes ont obtenu des contrats de travail pour venir en France, les femmes ont emprunté des « réseaux » d’émigration informels, ou officielle mais non reconnue, à l’instar des prostituées engagées dans les bordels militaires de campagne. Nombre de femmes se sont alors trouvées reléguées dans les secteurs domestiques et sexuels, les accords bilatéraux de main-d’œuvre ne prévoyant pas de dispositions sur le travail des femmes.

Après la fermeture des frontières, en 1974, des femmes et des enfants sont arrivés en France dans le cadre du regroupement familial, bien que l’idéologie patriarcale occidentale n’ait pas toujours favorisé ces retrouvailles. Pour recevoir sa famille, l’époux devait justifier de conditions économiques et matérielles suffisantes. « La venue des femmes était considérée comme une charge supplémentaire à assurer. À aucun moment n’était prise en compte l’idée qu’elle pourrait être l’occasion d’une amélioration des conditions de vie des migrants, explique Catherine Quiminal ». Cependant, au cours de ces dernières années, des femmes seules de diverses nationalités sont arrivées malgré les restrictions gouvernementales. Elles ont suivi des schémas migratoires semblables à ceux des hommes et qui impliquent la famille et les proches.

Selon Françoise Guillemaut, les prostituées latino-américaines sont arrivées à Paris dans les années 1970, après les transsexuels et les travestis du Bois de Boulogne. Les prostitués Algériens et Algériennes sont arrivés après les troubles politiques de leur pays en 1992. Des femmes cheffes de famille ayant subi des violences se sont alors exilées à Marseille où elles n’ont pas trouvé d’autre travail que la prostitution de rue. Des hommes, plus jeunes et sans charge familiale, se prostituaient dans les mêmes années en travestis à Marseille, Lyon et à Paris. À Lyon, les Africaines, toujours selon Françoise Guillemaut, peuvent être dissociées en deux groupes : les francophones (Cameroun), arrivées en 1995, et qui ont plus de 25 ans ; et les anglophones, arrivées à la fin de l’année 2000, âgées de moins de 25 ans.

En ce qui concerne les Européennes de l’Est, « les Albanaises paraissent être les premières arrivées en France à partir de 1996, précise Catherine Deschamps. Certaines d’entre elles se sont aujourd’hui départies de leur souteneur tout en continuant à se prostituer. » Selon Françoise Guillemaut, elles ont commencé à venir en France vers 1998 et plus particulièrement à Lyon en 1999. Toutes n’ont pas eu le même parcours migratoire. Les unes ont subi des violences et ont été enlevées, d’autres ont négocié leur voyage vers l’Ouest. Entre ces deux extrémités, certaines ont connu « ceux que nous désignons comme leurs proxénètes », d’autres ont été leurrées par des « individus profitant du contexte « favorable » aux trafics, d’autres encore ont subi des mariages imposés par leur famille, ou ont migré en compagnie d’un fiancé. Au moment, où Françoise Guillemaut les a rencontrées, elles avaient, entre 18 et 25 ans.

La présence de prostituer Chinoises passe pour être récente, mais on retrouve des traces de son ancienneté. Au début des années 1980, dans une enquête sur les Chinois à Paris, Isabelle Taboada avait déjà repéré une « prostitution qui ne s’exerce jamais sur la voie publique ». Aujourd’hui, la présence de prostituer Chinoises est souvent liée à l’existence de réseaux de migration clandestine. Ces femmes sont âgées de plus de 40 ans et viennent du nord de la Chine, contrairement à la communauté chinoise anciennement installée en France et originaires du sud du pays. Selon Laetitia Darmon, la prostitution des Chinoises, « visible sur les boulevards parisiens, est en croissance continue depuis l’année 2000 » ; mais elles ne se reconnaissent pas comme prostituées.

Causes du départ...

Ces femmes, de diverses nationalités, sont arrivées en France pour de multiples raisons, souvent liées aux conditions de vie dans leur pays d’origine. Au Nigeria, selon Esohe Aghatise, le boom économique qu’a connu le pays grâce à son pétrole a donné à la population le goût d’un haut niveau de vie. Mais après la crise des années 1980, celle-ci n’a plus eu les moyens de le satisfaire et certains ne sont pas prêts à l’accepter. Les Nigérians des classes moyennes ont vu leurs revenus chuter. Ils « se tournent d’autant plus volontiers vers des activités illicites que nombre d’entre eux rendent le Nord responsable du déclin de leur pays et considèrent que les activités trafiquantes sont une manière de récupérer les richesses qui leur ont été volées, écrit Roger Botte, qui ajoute que ces « activités trafiquantes » contribuent « à l’insertion accélérée de l’Afrique dans les flux et les réseaux de la mondialisation ». Ces trafics, où économie visible et invisible sont étroitement imbriquées, permettent de contribuer à l’équilibre de la balance des paiements. Pour ces populations, le secteur informel est une voie de sortie, la migration apparaît comme une alternative. « La traite des femmes » se développe dans un contexte de déséquilibre économique international qui crée chez les personnes des désirs de partir vers des pays riches où elles espèrent avoir de meilleures conditions d’existence.

Parallèlement, dans les années 1980, en Italie, une forte demande de prostituées étrangères très jeunes, parfois mineures, a été en partie donnée une impulsion par l’épidémie de sida, les clients voyant dans leur jeunesse une meilleure garantie de séronégativité par rapport aux prostituées italiennes parfois toxicomanes. Un flux de jeunes prostituées nigérianes est ainsi arrivé en Italie23 puis en France.
Cependant la pauvreté de ces femmes et leur jeunesse ne sont pas les seuls facteurs qui expliquent ces mouvements migratoires : des critères socioculturels sont également à l’œuvre. Les femmes ne mettent pas toujours spontanément en avant les rapports de genre. Pourtant, elles ont un moindre accès de l’école, et aux micro-crédits. Elles héritent moins des terres et leur présence est prépondérante dans des secteurs informels où les lois qui tentent d’instaurer une plus grande égalité entre les sexes ne sont pas appliquées. De même, au Nigeria, les mutilations sexuelles, les mariages forcés ou précoces ainsi que les maternités non désirées, un statut inférieur dans des rapports conjugaux parfois polygames, des difficultés en cas de stérilité, d’adultère, de grossesse illégitime, de viol, de divorce ou de veuvage sont monnaie courante. Dans ces conditions, le départ apparaît aussi comme un espoir de liberté.

La paupérisation des femmes, notamment dans les pays du Sud, surtout lorsqu’elles sont cheffes de famille, est démontrée par des travaux spécialisés. Le livre dirigé par Jeanne Bisilliat25 a montré l’impact des bouleversements socio-économiques, du fait notamment de l’introduction de l’économie de marché, sur les rapports de genre et le statut des femmes qui subissent de nouvelles exploitations et assument les défaillances des systèmes juridiques et sociaux. Nombre de prostituées africaines, comme les Maghrébines que nous avons interrogées à Paris, les Algériennes de Marseille ou les Camerounaises de Lyon qu’a rencontrées Françoise Guillemaut, sont justement des cheffes de famille. Dans ce cadre de domination structurelle qui s’étend de la société d’origine à celle d’immigration, la prostitution en migration peut paraître comme le seul moyen de gagner de l’argent rapidement. Par ailleurs, les changements advenus depuis la chute des régimes communistes et les déchirements sanglants qui ont affecté les Balkans ont déclenché un vaste éclatement des phénomènes migratoires26, les réseaux de mobilité transnationaux s’ adaptant aux restrictions législatives. On peut avancer, en reprenant Françoise Guillemaut, que la « manière dont s’organisent les « trafics » correspond schématiquement à la division sexuelle du travail ordinaire, que l’on retrouve dans les secteurs légaux de l’économie : aux hommes les circuits d’information, les moyens de transport, les outils (pour la fabrication de vrais-faux papiers), les armes (la violence), et enfin les capitaux. Aux femmes, le travail sans droit ».

De même, les mutations qui ont suivi la chute des régimes communistes ont entraîné d’importants mouvements migratoires, comme l’a montré Chris Corrin28. La militarisation de la région a provoqué une redéfinition de la masculinité et de la féminité. Les images de femmes exploitées diffusées dans les médias permettent d’envisager les violences en tant que réalité chez les « autres ». La militarisation a engendré chez les femmes des Balkans une méfiance envers les hommes, notamment envers les militaires, car les conflits ont été l’occasion de viols utilisés en tant qu’arme de guerre.

Une recherche sur le trafic des femmes présente les résultats d’une étude réalisée par le bureau de Bucarest de l’Organisation internationale pour la migration dans la période de mars à mai 2001 en vue d’une campagne d’information destinée aux Roumaines sur les dangers de la traite. Évaluant les facteurs déterminant leur vulnérabilité, elle met en évidence l’appartenance à des milieux socio-économiques défavorisés, mais aussi des éléments de rejet et d’attraction qui poussent à construire un projet migratoire. Ces éléments se combinent au sexe et à l’âge pour, d’une part, « agir dans le sens du maintien d’une volonté intense de se détacher de l’environnement hostile (l’intention de migrer) et de la pression vers l’innovation sociale ; et, d’autre part, ils maximisent les risques d’échec ». La dimension matérielle du succès se double de celle, spectaculaire, du mode de vie des pays de destination, de sorte que la migration devient inévitablement l’attraction ultime, quels que soient les risques. » Les représentations positives de la migration de type circulatoire créent de l’« innovation sociale » dans la communauté d’origine en engageant les personnes à partir à l’aventure.

Des Chinoises sont venues en France hors regroupement familial. Pour expliquer la surreprésentation des femmes du nord de la Chine parmi les demandeurs d’asile de cette région, une étude avance plusieurs causes : la mise en disponibilité des salariés qui sont en majorité des femmes, l’importance des représentations sociales mettant en avant les avantages et les possibilités de l’immigration de celles-ci, le poids du stigmate qui frappe les divorcées, les contraintes du planning familial imposant l’enfant unique et les charges particulièrement coûteuses pour son éducation. Selon des responsables d’une association travaillant en faveur de l’intégration des immigrés venus de Chine, Marc Paul et Hubert Kilian, « c’est, parce qu’il y a une capacité de remboursement en France dans l’industrie de la confection qu’il y a dette ». Soulignant la résolution des migrants à s’enrichir en migration, ils relient le développement, depuis la fin des années 2000, de l’immigration du nord de la Chine à la fermeture des grands complexes industriels d’État ; pour eux, les nombreuses ouvrières venues de cette région n’ont pas bénéficié d’ « une situation de pré-accueil.

Trafic et prostitution des femmes.

Certaines femmes sont arrivées hors réseaux, telles les Camerounaises qui travaillent d’une façon indépendante et qui ont souvent investi dans le pays d’origine où elles ont des enfants à charge. D’autres, confrontées à la fermeture des frontières, se sont adressées à des réseaux occultes très onéreux. Ces filières se sont développées et sont aujourd’hui également empruntées par des hommes seuls et des familles qui partent à la recherche d’une vie meilleure. Les femmes et les enfants isolés qui les empruntent peuvent être victimes de violences sexuelles et sont particulièrement vulnérables. Les mineurs (filles ou garçons) et les femmes prostituées originaires de pays à faible niveau socio-économique qui sont arrivés en Europe par le biais d’organisations criminelles sont souvent qualifiés d’« esclaves » victimes de proxénètes ayant profité de leur vulnérabilité pour les tromper et les placer sur les trottoirs parisiens dans des conditions particulièrement éprouvantes. Quant aux membres de ces mafias, réseaux et filières de toutes sortes, ils sont généralement décrits comme particulièrement violents, peu scrupuleux et avides de gains rapides.

La plupart des Nigérianes que nous avons rencontrées au cours de notre enquête sont originaires de l’État Edo. Selon Christina E. E. Okojie, 80 % de celles qui sont envoyées en Italie viennent de cet État, ce qui étonne Esohe Aghatise car dans ce groupe, la prostitution n’est pas admise socialement. Le stigmate est tel qu’une prostituée ne pourra plus aspirer au mariage au sein de son groupe et devra le quitter pour réaliser ce projet. De fait, les femmes avec lesquelles nous nous sommes entretenues à Paris disent toutes avoir été trompées par les trafiquants quant à leur future activité en Europe, tout comme les vingt-neuf ex-victimes interviewées au Nigeria, toutes rapatriées volontairement, et rencontrées par les membres de l’équipe de recherche dirigée par Christina E. E. Okojie.

Selon Vittoria Luda di Cortemiglia, citant un ouvrage de Paola Monzini, 70 % des femmes quittant le Nigeria savent aujourd’hui qu’elles seront utilisées en tant que travailleuses du sexe et leur « sponsor », c’est-à-dire la personne qui leur a avancé l’argent du voyage, est vu par les familles et les jeunes filles comme un bienfaiteur. Un site Internet40 qui présente le récit de jeunes femmes ayant réussi à échapper à leurs trafiquants affiche le même pourcentage et donne l’opinion de certaines féministes nigérianes qui pensent que ces femmes devraient être libres de choisir, même si ce choix porte sur une activité qualifié de « profession dégradante ».

Les premières femmes qui sont parties étaient trompées sur l’emploi qu’elles allaient occuper une fois arrivées en Europe, mais depuis les années 1995-1996, ces femmes connaissent l’issue du voyage. Cependant, elles n’imaginent pas souvent les conditions dans lesquelles elles devront se prostituer, notamment celles qui arrivent directement des zones rurales et qui doivent faire en même temps l’apprentissage de la prostitution et du milieu urbain.

Aujourd’hui, des femmes sont impliquées activement dans l’exploitation du travail du sexe. Elles se sont engagées dans la « traite des êtres humains » en tant qu’ex-victimes. Plus âgées, elles sont devenues, après avoir retrouvé leur liberté, un maillon actif de l’organisation. Suivant un schéma classique, ces anciennes opprimées reproduisent ce qu’elles ont vécu en devenant à leur tour les nouvelles persécutrices. D’après Esohe Aghatise, les Nigérianes venues en Italie étaient tout d’abord des femmes mariées ou divorcées qui, dans le cadre de la polygamie, et notamment lorsque leur époux connaissait des difficultés économiques, devaient prendre en charge leurs enfants respectifs. Par la suite, de très jeunes femmes, parfois mineures, sont arrivées en nombre par les biais des filières transnationales.

Si le kidnapping de femmes ou des tentatives d’adoption d’enfants en vue de leur prostitution sont signalés, la très grande majorité des femmes qui partent ont conclu un pacte avec leur « sponsor ». En cas d’extrême pauvreté, beaucoup de parents acceptent tacitement l’idée que la prostitution puisse être une solution ; Mais elles sont plus réticentes lorsqu’il est dit explicitement que cela peut entraîner violences et humiliations. Certaines familles conseillent à leurs enfants de partir, d’autres les découragent, bien que des success stories incitent au départ des jeunes filles prêtes ou poussées à se sacrifier pour leurs parents. Des femmes reviennent au volant d’imposantes voitures et après avoir fait construire de belles maisons. L’argent envoyé d’Europe et les multiples petits colis renforcent l’idée que les femmes parvenues sur le continent européen vivent bien.

Au Nigeria, les jeunes filles sont approchées ou bien cherchent à être contactées par des recruteurs. Aujourd’hui, il est plus difficile de les tromper, mais les recruteurs font écouter à celles qui sont réticentes une cassette audio où des jeunes filles de leur connaissance les incitent à les rejoindre en décrivant leur nouvelle vie en des termes idylliques, disant qu’elles ont des emplois de coiffeuses, de couturières. Plusieurs ont été encouragées à partir, car on leur a fait miroiter la possibilité de trouver un mari en Italie. On leur promet un pays de destination, qui se révèle parfois ne pas être celui où elles seront conduites, et un bon emploi dans le secteur des services ou dans l’industrie qui leur permettra de rembourser en quelques mois l’avance accordée pour i ’organisation et les frais du transport. Les recrutements ont lieu à l’école, sur les marchés et sur les autres lieux de travail, ou encore dans la demeure familiale. Ceux qui les contactent ne sont pas que des étrangers ; Mais sont aussi souvent des connaissances de la victime ou de ses parents, des membres de la parenté élargie et d’ex-victimesso. Suivant les cas, le départ se fera au su ou à l’insu des parents.

Les jeunes filles intéressées doivent prêter serment de rembourser intégralement leur dette et de garder le secret sur les modalités de leur départ et sur les personnes avec lesquelles elles ont été mises en contact. Certaines, ont fait ce serment une fois arrivées en Italie. D’autres l’ont fait au Nigeria, soit devant le chef de la localité, soit devant un autel « traditionnel ». Des informatrices, à Paris, nous ont indiqué que les personnes qui les ont aidées à partir les avaient conduites devant un autel où un rituel avait été opéré pour les protéger pendant et après le voyage. Ce rituel comprenait de petites incisions sur leur corps. Ce type de rituel est très courant en Afrique de l’Ouest, où « par exemple, » des hommes souhaitant se rendre à l’étranger avant d’entreprendre un long voyage, demandent une protection devant un autel et formulent des promesses de don à la divinité « propitiée » si leur entreprise réussit.

Ils fixent souvent eux-mêmes le montant de leur contre-don et, si les résultats souhaités sont là, ils se trouvent dans l’obligation d’honorer leur promesse pour ne pas être victimes des foudres de la divinité. Cependant, le serment prêté, dans le cas du rituel « juju » appliqué à ces femmes, est détourné, car fréquemment elles ne connaissent pas à l’avance le montant exact qu’elles devront rembourser (en moyenne entre 40 000 $ et 50 000 $51) D’après Françoise Guillemaut, elles doivent payer une somme plus élevée que celles des hommes réfugiés de Sangatte étudiés par Smaïn Laacher. Si, dans les cas que nous avons observés en Afrique, il n’est nul besoin pour attaquer quelqu’un sur son lieu de migration de posséder systématiquement un substitut de la personne, dans le rituel « juju », la magie s’opère par le biais de substances corporelles que celui ou celle qui prête serment confie au prêtre de l’autel : poils pubiens, sang, sang menstruel, rognures d’ongles, cheveux, photographie, vêtements, etc. Ce type d’éléments est largement utilisé dans la sorcellerie pour attaquer un ennemi auquel on aura subtilisé une de ses substances corporelles ou bien un objet lui appartenant. Parfois, le rite « juju » est associé à un contrat écrit, établi entre le « sponsor » et la victime par un juriste véreux.

Chez les Africains christianisés, il n’est pas toujours incompatible de pratiquer la religion ancestrale et l’une des religions du Livre. Les Nigérianes rencontrées par Christina E. E. Okojie se déclarent principalement catholiques, anglicanes ou pentecôtistes. Le choix de partir à l’étranger de ces jeunes filles est biaisé d’avance, puisqu’elles n’ont pas toutes les données en main lorsqu’ elles se lancent dans l’aventure. Le choix intervient tout de même au sein d’un très faible éventail de possibilités : rester au Nigeria avec de faibles perspectives ou tenter leur chance en Europe, même si elles se doutent qu’elles devront peut-être se prostituer. De faux papiers leur sont facilement attribués, parfois au cours d’une escale. Les voyages s’effectuent par air, par terre (en véhicule ou à pied) et par bateau. Une fois en Europe, certaines prennent le train pour passer d’un pays à l’autre. Si la candidate au départ a avancé un peu d’argent, le voyage s’effectuera plutôt en avion. Certaines aussi font plusieurs étapes dans différents pays d’Afrique et d’Europe. Conduites par un chauffeur d’Afrique du Nord, d’autres traversent le désert, dans un véhicule surchargé. Parfois elles marchent pendant des jours, souffrant de faim, de soif et essuyant des tempêtes de sable ; un certain nombre en sont mortes. Le voyage prend parfois plusieurs mois et les femmes n’ont aucune idée de sa durée. Pendant les étapes, leurs déplacements sont souvent limités et elles peuvent subir des violences sexuelles dont s’ensuivent des grossesses sinon la mort. La traversée de la Méditerranée dans de petites embarcations surchargées présente des risques de noyade : Plusieurs y ont perdu la vie. Ces chemins ne sont pas exclusivement empruntés par des femmes, ils le sont aussi par des hommes candidats à l’émigration. Lors des différentes étapes où en arrivant à destination, si l’on découvre qu’elles possèdent de faux papiers, elles peuvent être immédiatement rapatriées. Une fois installés en Italie, leurs papiers leur sont retirés et elles tombent dans le giron de leur « maman », « Mania Loa « prêtresse, maman », autrement appelée leur « Madame ». Si elles refusent de se prostituer, soit parce qu’elles pensaient exercer une autre activité, soit parce qu’elles n’imaginaient pas les conditions dans lesquelles elles devraient l’exercer, il leur est rappelé le serment prêté. Si cette évocation n’est pas suffisante, on menace leur famille restée au pays. Se met alors en place une spirale de violence physique et psychologique qui va en augmentant au fur et à mesure de la résistance. Elles peuvent subir des violences physiques, êtres affamés, frappés.

Toutefois, la police italienne a remarqué que les Africaines sont moins surveillées que les autres prostituées étrangères victimes du trafic en raison de la pression psychologique du rituel « traditionnel » qui les tient et les contrôles. Après le remboursement de la dette, qui peut prendre de quelques mois à trois ans, elles sont libres de repartir au Nigeria ou de rester afin de travailler pour elles-mêmes, si elles n’ont pas été expulsées avant. Parfois leur famille ne sait pas qu’elles travaillent dans le secteur des services sexuels ou n’a aucune idée de leur exploitation et de la faible somme d’argent qui leur est laissée pour payer leur logement, leur nourriture et la place où elles exercent, au point que certaines ne peuvent guère leur envoyer d’argent.

Pour Esohe Aghatise, plusieurs femmes, après avoir remboursé leur dette et être parties à la recherche d’une intégration dans d’autres domaines, retournent auprès de leur « Madame », ne sachant où se rendre pour accomplir leur projet de réussite et aider leur famille. Les femmes interviewées à Paris disent toutes souhaiter rester en France et obtenir des papiers qui leur permettraient d’exercer une autre activité que la prostitution.

L’asservissement temporaire des femmes du Nigeria qui connaissent, a posteriori, le montant de la somme qu’elles doivent remettre semble actuellement se durcir. Une ex-victime rencontrée au cours de notre enquête estime que les trafiquants sont aujourd’hui plus violents qu’en 1996, année où elle a commencée à se prostituer à Paris. Il apparaît que ces femmes peuvent être revendues à d’autres trafiquants, ce qui allonge leur temps de servitude. Ces transferts surviennent lorsque les jeunes filles ne rapportent pas assez d’argent ou qu’elles sont la source de conflits dans le logement qui rassemble généralement d’autres jeunes filles contrôlées par la même « marra ». En cas de désobéissance, elles peuvent aussi se voir infliger des amendes, ce qui alourdit leur dette, ou bien être éliminées. Quant aux femmes de l’Est, elles sont dans des situations différentes selon leur région d’origine. Celles issues des régions de l’ex-URSS et des régions plus au nord (des Balkans et de l’Europe centrale) manifestent une autonomie, celles venues des régions plus au sud « semblent plutôt dans des démarches de type « matrimonial » : Elles croient au « prince charmant » et se font abuser par des hommes à l’affût qui les séduisent puis les maltraitent ».

Parmi les prostituées étrangères en France, quelles sont celles qui migrent d’une façon indépendante, sans être impliquées dans des réseaux mafieux ? Esohe Aghatise opère une distinction entre les différentes femmes venues de l’Est. Les Roumaines pensent, en suivant leur futur proxénète, qu’elles vont réaliser un beau mariage, puis sont trompées, mais, une fois sur le trottoir, elles conservent une certaine liberté et sont bien moins violentées que les femmes venant d’Ukraine et de Bulgarie. Ces dernières sont parfois enlevées par des organisations trafiquantes extrêmement brutales qui ne leur laissent aucune liberté sur leur lieu d’activité et les font surveiller par des « amies » prostituées ou par des anciennes prostituées. Certaines avaient déjà une activité « hybride », elles travaillaient dans des secteurs liés aux services sexuels et ont cru aux promesses de gains plus substantiels en Europe.

 Selon Catherine Deschamps, « la maîtrise du français semblant être un des critères de l’émancipation des réseaux, on trouve plus souvent des femmes devenues libres de se prostituer parmi les résidentes, les plus anciennes ». S’agissant des Chinois, femelle et femme, Laetitia Darmon souligne qu’ils empruntent les mêmes circuits violents, ont des dettes et « cumulent des vulnérabilités liées d’une part au contexte politique et social chinois et d’autre part à un parcours migratoire fragilisant ». L’exploitation des Chinoises, n’implique pas forcément le travail sexuel. La domesticité et le travail dans des ateliers clandestins entrent en jeu et des hommes sont aussi concernés. Cependant les femmes sont largement représentées. Elles sont « souvent nourrices ou « bonnes à tout faire » chez leurs concitoyens du Zhejiang installés en France de longue date, subissent des vexations, parfois du harcèlement sexuel, et ce sans assurance d’être payées. Un certain nombre d’entre elles sort de ces réseaux pour se prostituer ». Le chômage, l’impossibilité de rembourser leur dette, la nécessité de « sauver la face » et d’envoyer de l’argent à leur famille les ont conduites vers la prostitution.

Selon Paul Marc, directeur de l’Association de soutien linguistique et culturel, l’orientation de ces femmes vers le travail dans la confection, le ménage ou la garde d’enfants chez des concitoyens du Sud, de la province de Zhejiang, a été vouée à l’échec à cause de leur âge, inadapté aux conditions de travail. Aussi, « la prostitution n’est vécue par ces femmes que comme une période transitoire, l’objectif étant la recherche d’un mariage ». Le directeur adjoint de l’association, Hubert Kilian, affirme qu’il n’existe pas d’« organisation proxénète », même si la mafia chinoise est impliquée dans le trafic des migrant(e)s. Aujourd’hui, des Chinoises se prostituent dans le quartier de Belleville et de Saint-Denis à Paris et adoptent des attitudes très discrètes, des comportements de racolage qui diffèrent des pratiques relevées chez la majorité des prostituées de rue.

En quittant leur pays, des femmes ont l’espoir de trouver un mieux-être économique et d’évoluer indépendamment des catégories sociales qui leur sont assignées, mais il n’est pas facile d’échapper à ceci catégories. Des industries d’émigration, moins stigmatisées, mais tout aussi révélatrices de la domination masculine, fleurissent. L’Europe centrale et de l’Est, par exemple, en tant que grands fournisseurs, de tops models très jeunes, offrent une facette de l’exploitation d’un certaine représentation de « la » femme. L’exemple de l’Asie du Sud-Est et de ses circuits légaux d’émigration pour des candidates au mariage avec des hommes plus âgés, des pays riches reflètent une autre face de l’immigration, celle de l’épouse supposée docile et travailleuse.

Certaines parviennent à se diriger vers des filières légales d’émigration, parce qu’elles rejoignent leur époux, parce qu’elles sont diplômées, ou encore parce qu’elles correspondent à l’idéal féminin des hommes occidentaux. Toutes les autres doivent se résoudre à prendre des risques élevés pour émigrer. Une fois arrivées à destination, les prostituées souhaitent bien souvent rester dans le pays d’immigration tant que leurs objectifs ne sont pas accomplis. En Italie, par exemple, il y a très peu de rapatriements volontaires, de Nigérianes, car le retour est vu comme un échec personnel et, si la dette n’est pas remboursée, il peut être dangereux. De plus, les jeunes filles ont peur du jugement de leurs concitoyens puisque la prostitution est fortement stigmatisée. Certaines prostituées albanaises risquent, si elles reviennent dans leur pays, d’être assassinées par un membre masculin de leur parenté. Révélée par le « fiancé », en réalité le proxénète, leur activité prostitutionnelle a porté atteinte à l’honneur et au nom de leur famille tout entière. Quant aux Chinoises, elles ne souhaitent pas « perdre la face » en retournant dans leur pays sans avoir réussi en migration. C’est là un trait largement répandu dans toutes les communautés immigrées.

Le contexte migratoire oblige à s’interroger sur le statut de la personne, dans le cadre des rapports sociaux de sexe, de classe et d’origine chez des femmes engagées dans des stratégies de construction de leur devenir. La lutte contre les réseaux révèle certains paradoxes : comment les pays riches, veulent-ils protéger les femmes tout en entravant leur mobilité ? Il convient donc de penser la migration de ces femmes, prostituées ou non dans leur pays d’origine, au travers du prime des rapports de pouvoir Nord-Sud et Ouest-Est, pouvoir qui est toujours exercé, surtout par des hommes.

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