Michel Houellebecq - Prix Goncourt.

L’incompris ( enfin ) compris.

Samedi 5 février 2011 // Divers

Sur les photos de la remise du Prix Goncourt, au café Drouant à Paris, où le nom du lauréat est annoncé chaque année, Michel Houellebecq apparaît souriant, presque détendu. Par 7 voix contre 2, les Jurés viennent de lui décerner le plus prestigieux des prix littéraires. Rarement dans l’histoire des prix, un Goncourt n’aura été aussi attendu, discuté et espéré pour un auteur. Oubliées les déceptions de 2001 pour Plateforme, de 2005 pour La possibilité d’une île, et, surtout, celle de 1998 pour Les particules élémentaires qui fit dire à l’auteur que les Jurés étaient « vendus ». Autre époque. C’est un Houellebecq nouveau, apaisé, plus propre sur lui qui a débarqué cet automne. Dans son nouveau roman, La carte et le territoire, l’on serait bien en peine de trouver une seule déclaration choc, de celles qui firent sa réputation d’écrivain maudit et neurasthénique. Mis à part une critique féroce de l’art contemporain et de Picasso, finalement assez facile, et une sombre histoire vite enterrée de copié-collé dans Wikipedia, on est loin des accusations accompagnant les sorties de ses précédents livres.

Ses détracteurs forcenés en sont réduits à trouver suspect cette image lisse qu’il donne de lui-même. Certains iront même jusqu’à le soupçonner d’avoir « calibré » son livre pour obtenir ce graal qu’il convoite depuis tant d’années. Une confusion qui, manifestement, n’est pas pour lui déplaire tant il semble trouver préférable d’être aimé ou détesté pour des raisons qui n’ont plus rien à voir avec ses écrits. Mais qui pourrait lui en vouloir ?

S’il dénonce la marchandisation et la réification des êtres, Michel Houellebecq a un talent rare pour saisir l’esprit du temps et pour répondre aux attentes d’un public qu’il caresse et irrite à la fois. À l’évidence, l’homme dont les livres s’écoulent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et sont traduits en plus de vingt langues, sait « se vendre ». Et brouiller les pistes. Catalogué anarchiste de droite lui-même se prétend « conservateur » - il est la référence littéraire des magazines les plus progressistes. Réputé anti-moderne, il cosigne il y a deux ans avec Bernard-Henri Lévy un ouvrage avec celui qui incarne jusqu’à la caricature la tolérance, la générosité et les droits de l’homme.

Pour autant, l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, son premier roman, demeure profondément irrécupérable par aucune coterie, ni aucun clan. Pour les réactionnaires, les vrais, le pur, le caractère insaisissable de ce pessimiste irréductible sera toujours rédhibitoire. Ce qui leur déplaît, c’est que l’écrivain ne délivre aucun « message », qu’il ne s’adosse à aucune tradition héritée des combats paternels. Le héros houellebecquien ne fait souvent que constater, quand il en prend conscience, sa propre déréliction dans un monde livré à l’individualisme et au matérialisme. Jusque dans ses descriptions si crues de la misère sexuelle de l’homme contemporain, l’univers romanesque de Houellebecq « rend compte » de la disparition de toutes les anciennes solidarités qui réduit l’homme à n’être qu’une « particule élémentaire ». Aussi peut-on trouver Houellebecq trivial, ambigu, calculateur, son œuvre n’en demeure pas moins une destruction en règle des dogmes de la modernité triomphante.

S’il est moins spectaculaire que ses précédents et se teinte d’une tonalité plus douce, le nouveau Houellebecq s’inscrit dans cette veine. Il narre la vie de Jed Martin, artiste plasticien, qui a commencé par photographier des cartes Michelin avant de peindre des séries consacrées à des métiers, puis de se lancer dans des portraits de célébrités. Devenu une « valeur sûre » de l’art contemporain il rencontre Michel Houellebecq lui même qui va rédiger la préface du catalogue de sa prochaine exposition. Ces personnages, auxquels il faut ajouter le père de Jed, un architecte ayant eu son heure de gloire, partagent un point commun assez désespérant : ils sont en proie à un amour très modéré de la vie de ses plaisirs et contemplent mélancoliquement la marche du monde, notamment la mise à mort de l’authenticité pour la norme mondialisée.

Tout comme son personnage principal, qui « désireux de donner une vision exhaustive du secteur productif de la société de son temps devait nécessairement, à un moment ou à un autre de sa carrière, représenter un artiste », Michel Houellebecq, qui n’a pas renoncé à ce projet balzacien, devait à un moment ou à un autre peindre un artiste confirmé. Ce qui lui donne l’occasion de dresser un portrait de l’univers culturel parisien en mettant en scène des personnages bien réels (Frédéric Beigbeder, François Pinault...). On retrouve ici ce qui fait l’une des forces de Houellebecq : un sens de l’humour décapant qui atteint son sommet quand il relate une soirée mondaine costumée chez Jean-Pierre Pernaut, le chantre du terroir, et que Patrick Le Lay, le président de TFl, ivre-mort, pérore au milieu des invités ébahis. Ou encore, dans une dernière partie qui vire à l’enquête policière, quand il imagine son propre enterrement dans un cercueil minuscule, cependant suffisant pour contenir ses restes retrouvés après qu’il eut été découpé en morceaux par son meurtrier.

L’amour, la mort, la solitude, l’art... Le propos se fait parfois plus grave et surprend par des accents émouvants, nouveaux chez Houellebecq. D’une densité et d’une richesse impressionnantes, truffé de trompe-l’œil, La Carte et le territoire mérite incontestablement ce prix Goncourt dont on saisit souvent mal les motivations qui président à son attribution. Au-delà des polémiques et du folklore de chez Drouant, tel Jed Martin qui choisit d’intituler sa première exposition La carte est plus intéressante que le territoire, il est clair que l’écrivain Michel Houellebecq vaut mieux que son double public.

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