Melilla, où chrétiens et musulmans vivent plus ou moins bien ensemble.

Dimanche 2 janvier 2011 // La Religion

Même s’il prie face à La Mecque et parle tamazight [la langue berbère] chez lui.

Melilla est une ville silencieuse. Parfois inerte. Il s’y passe rarement quelque chose. L’autre jour, des braqueurs ont attaqué une banque, raconte le commandant de la Garde civil [équivalent de la gendarmerie]. « On les a arrêtés quinze minutes plus tard. » Ce matin, la plage est déserte et le port montre son apathie habituelle. Il y a des années que les pêcheurs ont disparu du quai. À l’extérieur de la ville, le regard rencontre des soldats en manœuvre. Au poste-frontière du Quartier chinois, dei milliers de Marocains attendent sur une esplanade sale comme un dépotoir que les douaniers ouvrent les barrières pour faire passer leurs pauvres paquets de contrebande achetée à Melilla. La majorité est des femmes entre deux âges. Si la journée est bonne, elles gagneront 10 euros. L’une d’elles s’écroule sur le terre-plein, vaincu par un ballot énorme. Personne ne fait un geste pour l’aider. La bousculade menace. Une douzaine de douaniers tentent de mettre de l’ordre. En vain. La tension est à son comble. Ils sortent leur matraque. « Ils ne comprennent que le bâton. »

Melilla est la ville espagnole la plus densément peuplée : 6 000 habitants au kilomètre carré. On vit au coude-à-coude avec le voisin. Qui, bien souvent, n’a pas la même religion. Il en a toujours été ainsi. Dans les quartiers les plus modestes, les enfants chrétiens et les enfants musulmans ont toujours joué ensemble au ballon. Mais une frontière invisible les séparait : chez les plus pauvres aussi, il y avait des classes. « Les pauvres chrétiens étaient nos pauvres, mais les musulmans étaient plus pauvres que nos pauvres, et ils passaient en dernier, raconte le commissaire Céspedes. Même la charité n’allait pas jusqu’à eux. » Ensemble, mais pas mélangés. C’est la métaphore de cette ville. Une ville où les mariages mixtes se font au compte-gouttes.

Melilla est un village. Tout le monde se connaît Tout se sait L’étranger est tout de suite repéré. Et tout le monde sait avec qui il a parlé. Ici, il y a toujours quelqu’un qui vous colle aux basques. Si vous vous arrêtez devant la clôture qui sépare Melilla du Maroc, vous risquez de voir deux malabars de la police déguisés en loubards vous demander vos papiers, vous passer un savon et vous ordonner de circuler. « Ne restez pas là ! » Si vous regardez un peu trop longtemps les porteuses marocaines s’éreinter à tirer leurs ballots, deux policiers marocains en civil viendront vous demander de décliner votre identité : « Ils donnent une mauvaise image de notre pays. »

La rue est berbère. Toute de foulards et de djellabas. Selon les estimations, une population flottante de 30 000 Marocains vient chaque jour y gagner son pain, dans la domesticité ou le commerce, le bâtiment ou la magouille. On se croirait à certains moments en Andalousie. A d’autres, on est complètement plongé dans les rues du Maghreb. Le couscous et le thé à la menthe succèdent aux demis pression et aux fritures de poisson, le ramadan à la semaine sainte, les arènes aux dix-sept mosquées. La fête du mouton, l’Aïd El-Kebir, la plus importante du calendrier musulman, a fini par être déclarée fête locale. Et, en même temps, on peut assister à des scènes à la saveur coloniale, comme le commandant général de la place promenant son chien dans le parc Hernandez, vêtu d’une élégante veste bleu marine et accompagné d’un aide en uniforme, avec moustache telle qu’on la portait au XIXe siècle.

Beaucoup disent que cette ville est une poudrière. Mais on ne peut lui enlever le mérite d’être un laboratoire du vivre ensemble. Un point de rencontre entre deux communautés différentes irréconciliables dans de nombreux endroits sur la planète. Le succès de l’intégration à Melilla pourrait montrer le chemin à une Europe confrontée au défi du multiculturalisme. Et à un président américain, Barack Obama, qui fait des clins d’œil à l’islam à Ankara, en Indonésie et au Caire. À Melilla, on coexiste plus qu’on ne vit ensemble. Mais en paix. Melilla n’est pas Beyrouth. Ni la banlieue à Paris. Elle n’a pas non plus l’extrême droite des Pays-Bas. Et, vu ce qui se passe dans le monde, ce n’est déjà pas mal.

Une ville-frontière

Ce paysage humain complexe est enfermé dans un territoire qui craque aux entournures, sans industrie, ni tourisme, ni pêche, ni agriculture. Sans eau ni matières premières. Jusqu’en 1995 Melilla faisait partie de la province andalouse de Malaga et a vécu avec les subventions. Un habitant sur sept y est fonctionnaire, le taux le plus élevé d’Espagne. Le secteur public fournit la moitié des emplois. Les musulmans y accèdent rarement. C’est la première discrimination dont ils se plaignent. Quatre-vingts pour cent des jeunes chômeurs sont musulmans. Quatre-vingts pour cent, c’est également le taux d’échec scolaire dans cette communauté. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que ces jeunes soient attirés par le trafic de drogue et l’extrémisme islamique. Leur seule issue, c’est l’année. Mille trois cents euros par mois et des congés payés. Et ensuite la police ou la Guardia civil.

Comme si cela ne suffisait pas, les habitants de Melilla vivent suspendus aux revendications du Maroc à propos de leur territoire. La moindre rumeur, la moindre crise au gouvernement de Madrid, le moindre changement dans la politique du Maroc leur fait dresser les cheveux sur la tête. Tout les affecte : le conflit du Sahara-Occidental, l’immigration clandestine, le trafic de drogue, les arrangements douaniers du Maroc avec l’Union européenne, la situation en Algérie 29 4 et les disputes concernant Gibraltar. D’où leur victimisation indécrottable.

Et ce sentiment n’est pas facile à effacer. Melilla est une Ville Frontière qui sépare deux mondes. L’Espagne du Maroc. Le 12° pays le plus riche de la planète du 117°. Mais aussi l’Europe de l’Afrique. La misère du paradis. Les espérances de milliers de Subsahariens viennent se briser contre la clôture de 12 kilomètres qui entoure la ville : un chef-d’œuvre d’ingénierie répressive qui fait paraître le mur de Berlin ridicule. La clôture à Melilla est une balafre, une cicatrice métallique qui transforme l’endroit en cage. On la trouve sans la chercher. L’officier de la Garde Civil chargé de sa surveillance nous la montre : y a trois clôtures. Celle qui se trouve du côté marocain mesure 6 mètres de haut. La partie supérieure est rabattable et tombe quand on s’y accroche. Si on réussit à la traverser, on se heurte à un cordage tridimensionnel, à un labyrinthe de câbles qui se soulèvent et descendent avec le poids des gens jusqu’à les emprisonner comme dans une toile d’araignée. Il y a ensuite une clôture intermédiaire dei mètres de haut, également rabattable. Puis une autre de 4,5 m, elle est équipée de capteurs et, quand quelqu’un la touche, les alarmes et les systèmes de sécurité se déclenchent.

Melilla n’a jamais été une ville. Du moins, pas une ville classique. Pendant quatre siècles, elle a été un bagne. Un bout d’Espagne stratégiquement situé en Afrique. Ceint de fossés et de murailles crénelées. Assiégé par les pirates. Et se méfiant de ces voisins maures qui vivaient à l’extérieur Les Maures ont été interdits d’entrée à Melilla pendant plusieurs siècles. Le premier habitant marocain a été inscrit en 1887. Personne ne se souvient de son nom.

Melilla est née militaire

Melilla a vécu sa belle époque, son passage du statut de forteresse à celui de bourg, au début du XX° siècle, avec de beaux bâtiments modernistes dessinés par des disciples de Gaudi. Par décret, le colonialisme a transformé Melilla en capitale minière. La fièvre de l’or a pris ici la forme d’une chimère du fer, puis elle est retombée. Les Juifs ont créé un commerce florissant. Des travaux publics ont été lancés. La ville a attiré manœuvres, fonctionnaires et aventuriers, et beaucoup d’Andalous, qui ont donné à Melilla son accent et son goût pour les tapas. Un grand nombre sont restés et sont devenus la souche dont sont issus les Mélilliens chrétiens d’aujourd’hui.

On y recensait exactement 16 751 habitants en 1908. Plus de 9 000 d’entre eux (auxquels s’ajoutaient quelque 5 000 soldats) étaient d’origine espagnole, 2 000 étaient juifs et seulement 238 Marocains. Eux, c’étaient les oublier. Personne ne leur prêtait attention. Ils fournissaient pourtant une main-d’œuvre docile et bon marché, allant des servantes aux jardiniers et aux cireurs de chaussures. Melilla est née militaire. Son industrie, c’étaient les casernes. Les civils n’y ont jamais eu leur place. C’était un endroit stratégique. Une question d’État. Elle a continué à être militaire pendant les premières années de la démocratie. Après l’adoption de la Constitution [1978], Melilla a gardé ses baraquements. Les militaires contrôlaient la moitié de son territoire. Si on voulait acheter un appartement, il fallait faire valider son dossier à Madrid par le Conseil des ministres. Un musulman n’obtenait jamais le feu vert. Jusqu’en 1984, le commandant général à Melilla a exercé un pouvoir absolu sur la place. C’était un général de division en charge de la santé, de l’éducation.

Pendant quatre siècles, elle a été un bagne

En 1985, dix ans après la mort de Franco, les musulmans nés à Melilla (un tiers de la population) ne bénéficiaient d’aucun droit civique. Soit environ 20 000 personnes originaires du Rif, portant un nom marocain et de confession musulmane, qui habitaient la ville depuis plusieurs générations et n’avaient pas de papiers. Ils étaient les plus pauvres, analphabètes et absents des postes décisionnaires. Ils pratiquaient un islam rural, traditionnel et accepté par le pouvoir. Seuls quelques-uns, environ un millier, des commerçants, avaient obtenu la nationalité espagnole. « Tout le monde acceptait cette situation », explique Mohamed Busian, un avocat de 42 ans qui a été très actif dans le mouvement pour les droits civiques né à Melilla en 1985, elle n’étonnait personne.

Mélilla a 513 ans, mais elle est née il y a un quart de siècle, le 23 novembre 1985, quand des milliers de musulmans sont descendus dans la rue pour réclamer leurs droits de citoyens. Une première historique. Ils voulaient être espagnols. Melilla cessa ce jour-là d’être une caserne dotée de rues et l’on commença à y construire un vivre-ensemble. Un lieu où, en théorie, il n’y aurait plus jamais de citoyens de seconde zone. Où musulmans et chrétiens seraient égaux devant la loi et obligés de coexister en paix. Où ils devraient créer ensemble une société multiculturelle. La seule autre issue était le chaos.

Aujourd’hui, tout cela va de soi. Mais, en novembre 1985, cette ville espagnole enclavée en Afrique s’est retrouvée au bord de l’explosion. Avec un gouvernement débordé. La police héritière du franquisme sur les dents. Les unités de l’armée prêtes à intervenir. Dans les quartiers musulmans, dans la Canada de la Muerte, Chemin de la mort, zone conflictuelle, les jeunes exigeaient de passer à l’action. Dans les cafés de la vieille Avenida del Generalisimo en hommage à Franco ; l’avenue porte aujourd’hui le nom Juan Carlos 1er Rey ; des chrétiens préparaient leur propre nettoyage ethnique en brandissant le drapeau espagnol. Les pessimistes prédisaient un bain de sang. La répartition illégale entre Maures musulman et Chrétiens, héritée du colonialisme ne fonctionnait plus. Il fallait la remettre en cause.

En 1985, dix ans après la mort de Franco, les musulmans nés à Melilla (un tiers de la population) ne bénéficiaient d’aucun droit civique. Soit environ 20 000 personnes originaires du Rif, portant un nom marocain et de confession musulmane, qui habitaient la ville depuis plusieurs générations et n’avaient pas de papiers. Ils étaient les plus pauvres, analphabètes et absents des postes décisionnaires. Ils pratiquaient un islam rural, traditionnel et accepté par le pouvoir. Seuls quelques-uns, environ un millier, des commerçants, avaient obtenu la nationalité espagnole. Tout le monde acceptait cette situation, explique Mohamed Busian, un avocat de 42 ans qui a été très actif dans le mouvement pour les droits civiques né à Melilla en 1985, elle n’étonnait personne, et n’était pas contestée, tout le monde jouait son rôle sans rechigner. Celui des Maures était d’être humbles, et celui des chrétiens de commander. Il n’y avait pas d’apartheid formel, mais la moitié de la population était écartée de la vie sociale, économique et politique. Le Maure était un « bon sauvage ». Un mal nécessaire. On ne pouvait pas faire autrement que de l’avoir dans la ville. Mais on ne lui donnait pas de droits. Si le sang n’a pas coulé, c’est grâce à son naturel pacifique. Ce n’était pas un apartheid réglementé comme en Afrique du Sud. Chacun savait quelle était sa place. Et personne ne franchissait la ligne rouge.

Etrangers sur leur terre

En 1956, avec l’indépendance du Maroc, la fin du protectorat français et la création d’une vraie frontière, un nouveau contingent de musulmans est venu s’installer dans la ville. D’autres quartiers de maisons couleur sable sont sortis du sol. Sept mille de ces nouveaux venus ont obtenu la carte statistique, un document inutile que les musulmans ont commencé, en 1985 à appeler le "collier du chien", et dont la seule fonction était de permettre à l’administration de connaître leur nombre. Comme des livres dans une bibliothèque. Cette carte ne leur donnait aucun droit. Le sort des 10 000 autres musulmans sans papiers était encore moins enviable. Ils devaient avoir recours aux œuvres de bienfaisance pour se faire soigner, n’avaient pas accès aux emplois publics ni aux logements sociaux, et n’avaient pas le droit de vote. Et ils devaient obtenir un sauf-conduit pour aller en métropole.

La situation allait encore empirer. En 1985, après la promulgation en Espagne de la loi sur l’immigration, le délégué du gouvernement espagnol décréta que les musulmans devaient régulariser leur situation sans délai s’ils ne voulaient pas être expulsés du territoire national. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Les musulmans n’étaient plus seulement inférieurs, mais aussi étrangers. Alors nous avons explosé ; raconte Abdelkader Mohamed Ali, l’un des meneurs du mouvement pour les droits civiques. Nous avons refusé d’être des étrangers sur notre propre terre. Nous nous sommes organisés. Nous avons réussi à donner un corps à la communauté musulmane. Il a fallu faire tout un travail de prise de conscience. Des comités de quartier ont été créés. Le délégué du gouvernement nous conseillait d’accepter la loi. Il disait qu’avec la carte d’étranger nous pourrions vivre légalement à Melilla. Mais c’était notre terre. Nous étions espagnols. Nous voulions des droits. Et pour cela nous devions obtenir la nationalité espagnole. Le 23 novembre 1985, 6 000 musulmans sont descendus dans la rue au cri de : Pour les droits de l’homme, non à la loi sur l’immigration ! C’était la première fois que nous sortions de notre silence. Le choc a été énorme. Les chrétiens ont choisi le jour anniversaire de la Constitution (6 décembre), deux semaines plus tard, pour convoquer une contremanifestation. Leur slogan : Pour les droits de l’homme, oui à la loi sur les étrangers. Melilla était au bord du précipice.

Le détonateur du mouvement musulman avait été un texte publié dans El Pais le 23 mai 1985 sous le titre "Légaliser Melilla" et signé par un économiste de 35 ans nommé Aomar Mohammedi Duddéi. C’était le seul musulman de Melilla titulaire d’un diplôme d’université. Un homme fier, intelligent, charismatique et courageux, qui avait été éduqué par les frères des écoles chrétiennes ; Et qui était allé à l’université de Malaga grâce à une bourse du gouvernement marocain. Son article était un J’accuse de la communauté musulmane contre la discrimination d’Etat dont elle était victime. Il exigeait des papiers pour tous. Et il concluait par ces mots : Il serait bon pour Melilla et pour l’Espagne qu’un débat national soit ouvert sur le présent et l’avenir de notre ville, sans pudeur ni condamnations. C’est le seul moyen de commencer à mettre en place à Melilla une structure sociale, économique, juridique, politique et urbaine propre à une ville espagnole normale, avec les problèmes d’une ville normale, régie par les lois qui s’appliquent au reste de l’Espagne. La même chose pourrait être dite aujourd’hui à la virgule près.

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