Mauriac révélé ?

Lundi 15 juin 2009, par Gérard Leclerc // L’Histoire

Ce n’est sûrement pas à cause de la polémique déclenchée par le livre de Jean-Luc Barré à propos de l’homosexualité de François Mauriac que je tenais à lire au plus vite cette biographie intime. C’est en raison d’une très ancienne connivence avec un grand écrivain dont les contradictions, intellectuelles et affectives, m’ont toujours passionné. Je ne sous-estime évidemment pas le débat intérieur d’un homme d’une sensibilité extrême, rompu par le combat paulinien entre la Chair et l’Esprit, assujetti à une éducation janséniste qui lui donne en même temps un instinct manichéen de la pureté et un trouble non maîtrisable face à la sexualité. Je crains, toutefois, que le débat sur son penchant homosexuel ne soit récupéré par une culture qui n’a jamais été la sienne et dont il aurait eu une souveraine horreur. Quoiqu’il en soit, il faut prendre Mauriac tel qu’il fut, dans sa complexité irréductible, égale à sa subtilité, foncièrement inhabile aux simplifications idéologiques.

De ce point de vue, je serais tenté de faire un unique reproche à Jean-Luc Barré : il est périlleux et inutile de se faire juge d’un bon Mauriac, rebelle, réfractaire, insurgé, face à un mauvais Mauriac réactionnaire. L’auteur des Mémoires intérieurs n’aurait pas été lui-même, s’il n’avait été perpétuellement son contraire, oscillant d’une position à l’autre, d’un jugement à l’autre dans une égale fidélité à son identité en acte.

Ce perpétuel trouve une explication dans la formation du jeune homme, qui dès le point de départ est engagé dans les divisions du catholicisme. Divisions qui le traversent lui-même comme elles partagent sa famille, son frère Jean, l’abbé, fervent de Marc Sangnier, et son frère Pierre, le médecin acquis à l’Action française. A priori, François, serait plutôt du côté du sillon auquel, d’ailleurs, il adhérera, mais non sans s’en distinguer très vite et non sans férocité. Par ailleurs, il est lecteur passionné du quotidien de Maurras. Dans un de ses blocs notes d’après-guerre, faisant le bilan de cette période, il glorifie Sangnier, tout en rappelant que « tous les prestiges de l’esprit » étaient du côté de l’A. F ! Avec Mauriac, il faut toujours s’attendre à la surprise. Bernanos le brocardait en démocrate chrétien et certes, il y avait plus que des connivences entre l’ancien collaborateur de Sept et de Temps présent avec la famille politique de Georges Bidault. Mais si l’on étudie de près la dialectique de l’inflexible défenseur du gaullisme d’après 1958, on s’aperçoit qu’elle est souvent l’héritière de Bainville.

Ainsi de l’ancien camelot du roi et de l’ancien sillonniste, c’est en définitive le second qui aura été le plus profondément marqué par l’influence maurrassienne. Cela n’empêche pas les ruptures, les engagements qui éloignent le disciple de Maurice Barrès de la presse de droite auquel il a si longtemps collaboré.

Jean-Luc Barré marque avec raison la césure de la guerre civile espagnole, où Mauriac rejoindra Maritain (et Bernanos évidemment !), à l’encontre de sa plus grande admiration littéraire, Paul Claudel demeuré irréductiblement franquiste en dépit des scandales dont Guernica fut l’exemple le plus célèbre. Nous sommes à la veille du second conflit mondial.

Ce premier tome s’arrête à l’évocation de la défaite de l’armée française et de l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain, saluée par l’écrivain avec reconnaissance. Pourtant, quelques semaines plus tard, Mauriac va se retrouver naturellement, du côté de la Résistance. Jean-Luc Barré souligne la cohérence de ce choix avec le tempérament rebelle de celui qui s’est toujours trouvé en marge de son propre milieu. Sans doute, a-t-il en partie raison, mais il y aurait lieu d’y regarder à deux fois dans l’emploi de telles formules, qui peuvent se révéler lourdes d’ambiguïtés.

Est-il possible d’établir un parallèle vraiment cohérent entre les engagements politiques de Mauriac et ses débats religieux et moraux, tels qu’il les a livrés dans ses romans et ses essais littéraires ? Bien sûr, on ne peut faire abstraction d’un caractère qui s’affirme, ici et là, avec la même indépendance et parfois la même volonté de provoquer la bien pensance. Mais il faut faire très attention de ne pas confondre les plans, car on risquerait, selon moi, de graves malentendus. Le Mauriac qui s’engage dans la Résistance ne saurait être mis sur le même pied que le romancier ambigu, qui n’hésite pas à exposer, même si c’est au moyen de suggestions et d’ellipses, les aspects les plus sulfureux de la transgression. Avec Thérèse Desqueyroux, le romancier a fait surgir une sorte de monstre féminin, avec qui il n’a que l’empathie de l’abîme de l’âme humaine. C’est sans doute singulier de la part d’un écrivain catholique. Mais après tout, Dostoïevski et Bernanos avaient aussi leur enfer romanesque. Avec cette différence toutefois qu’ils étaient délibérément du côté de la grâce et du salut. Mauriac ne sort pas Thérèse de son abîme, il l’entoure d’une trouble complicité. Beaucoup plus tard, il pourra s’étonner de « ce quelqu’un d’autre que j’ai été et que je ne suis plus », avouant que son héroïne « devait être une image brouillée de mes propres complications. »

Jean-Luc Barré nous ouvre entièrement le dossier mauriacien de l’entre-deux guerres, celui qui met en tension certains de ses penchants personnels, son attirance pour Proust et Gide. Son instinct littéraire qui le porte à ne rien cacher de la nature humaine jusqu’en ses recoins les moins avouables et, pour attiser le tout, sa sensibilité religieuse qui le met tantôt dans l’effroi de tant de périls, tantôt dans la complicité de tant d’interdits. N’est-ce pas ce païen d’Anatole France qui pensait que le christianisme avait contribué à donner plus d’attrait à la chair en y désignant la demeure du péché ? Mauriac en a peut-être été plus persuadé que quiconque. N’empêche qu’il s’est sorti par le haut de cette fascination, à travers l’expérience d’une vraie conversion et l’exercice d’une lucidité supérieure. Celle qui l’apparente de si près à Jean Racine. Barré souligne à juste titre que l’éducation du romancier rejoignait celle de Port Royal, avec « une sorte de terreur familière, en présence d’un Dieu dont le regard épie jusqu’à nos songes ». D’où la révolte commune à nos jansénistes, leur exploration de la passion dévorante, et finalement leur sortie de crise avec les retrouvailles d’un Dieu, qui s’impose avec autant de force que dans la nuit de feu de Pascal.

C’est donc Mauriac dans l’amplitude totale de sa vie que nous sommes invités à suivre et à comprendre. Mais en étant avertis que les révélations les plus franches des secrets cachés ne conduisent qu’à mieux pénétrer un mystère bien supérieur au tas misérable de tous les aveux.

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