Par Îdrissâ Fofana - EXPOSITION

Mascarades et carnavals

Mardi 25 octobre 2011, par ZAK OVE // L’Afrique

Avec l’héritage africain, le musée Dapper interrogeait les productions afro-brésiliennes liées au domaine religieux. Aujourd’hui, l’événement 2011, année des Outre-mer, nous offre une opportunité exceptionnelle qui nous conduit à réunir pour la première fois, arts d’Afrique et créations des Caraïbes.

Quels sont les liens entre les masques de l’Afrique subsaha-rienne et les productions carnavalesques des sociétés caribéennes ? Ces dernières ont été entre autres, de croyances et de pratiques propres aux esclaves venus principalement du Bénin (ex-Dahomey), du Nigeria et de l’ancien royaume de Kongo. Mais les influences africaines directes demeurent sousjacentes, tant le patrimoine culturel des communautés métisses est aujourd’hui complexe et riche de sa diversité. Cependant, on peut déceler de subtiles résonances : au-delà de leurs spécificités, les mascarades de même que les carnavals mettent en place des manières assez proches d’appréhender le réel, de le subvertir et d’agir sur les comportements des individus. Les sorties de masques dans les sociétés africaines, comme les vidé et les déboulé - les marches en rythme des carnavaliers aux Antilles et en Guyane toujours accompagnés de musique, constituent des moments forts de la vie des populations.

En Afrique, des masques en action

Transmettre des connaissances Conçus le plus souvent dans un enclos sacré par des membres d’une confrérie qui sont les seuls à pouvoir « danser » les masques, ces derniers ont comme fonction essentielle d’assurer la transmission des connaissances auprès des initiés.

Dans certaines cultures, l’accès à un statut social élevé s’obtient en franchissant les grades des sociétés initiatiques. Ainsi, chez les Ejagham et les Boki (Nigeria/Cameroun), l’acquisition d’un savoir occulte qui confère le pouvoir d’agir sur les êtres et les choses passe par une formation coûteuse au sein de loges puissantes. Les interventions se font souvent avec l’aide des masques dont quelques spécimens sont recouverts de peau.

Présences animales

De tous les appendices qui ornent les masques anthropozoomorphes de l’Afrique subsaharienne, les cornes sont les plus fréquemment représentées. Elles peuvent évoquer de façon évidente ou allusive l’antilope, gibier abondant et très prisé dans maintes régions. De même, le buffle figuré avec des cornes volumineuses constitue une image récurrente dans le répertoire des masques et symbolise la force brutale. Cet animal ne sort qu’à la nuit tombée ou à l’aurore, et, durant la journée, se cache dans les fourrés. D’un tempérament tantôt paisible tantôt violent, il vit en troupeaux. Selon les Tabwa (République démocratique du Congo), le buffle possède la capacité de se rendre invisible, aptitude que l’on prête aux sorciers, ces derniers opérant leurs maléfices dans l’anonymat.

Mais en général, l’identification des cornes à telle ou telle espèce n’est pas évidente, car le sculpteur ne cherche pas à représenter un animal précis, mais s’attache bien plus à suggérer des associations entre titre humain et des entités surnaturelles.
Chasseurs, rois, chefs, officiant de cultes ainsi que membres de clan ayant les mêmes obligations totÉ miques sont liés à un animal partici lier. Les hommes se plaisent emprunter aux espèces peuplant lei environnement des traits de caractÉ re considérés comme exemplaires la ruse, la force ou la combativité, pe exemple. Poils, plumes, griffes e dents font partie d’amulettes souver portées à même la peau ou venar s’intégrer aux costumes.

Si le visage du masque présente fréquemment une combinaison de trait - parfois la représentation anthropomorphe est évidente -, en revanche la conception générale du costum se caractérise par l’accumulation d matériaux. Leur poids et leur volume participent à la forte impression qu doit produire le masque lorsqu’il est en mouvement. Ainsi, le ndunga de groupes Kongo (République démocratique du Congo, Angola), dont l’un des principales fonctions est de maintenir l’ordre en punissant voleurs, leurs, assassins et autres fauteur de troubles, se distingue par un hab de plumes surmonté d’un masqu Janus polychrome auréolé d’une so te de couronne également de plumes

Des réceptacles d’énergie

Le masque est l’un des principau instruments d’éducation. Son rôle est aussi de divertir dans le cadre de réjouissances populaires auxquelle participent femmes et enfants. Soins esthétique est marquée par les massages qu’il doit transmettre à ceux qui sont autorisés à le voir et à le regarder. L’oeuvre bamiléké (Cameroun) en témoigne parfaitement. Ses joues excessivement gonflées font office de réceptacles dans lesquel des substances sont mêlées pui crachées rituellement. Les organe amplifiés soulignent l’importance d’un tel acte. C’est ainsi que le roi mélange dans sa bouche sa salive et du vin de raphia avant de les pulvériser sur ses sujets - geste par lequel il projette sur eux ses propres fluides, symboles de reproduction et donc de vie

Fabriquer des guerriers

Chez les Salampasu (République démocratique du Congo), les masques intervenaient autrefois aux moments clé de l’initiation des garçons âgés de sept à quinze ans. Les postulants devant être circoncis étaient rassemblés dans un campement en forêt. Pendant près d’un an, ils étaient formés aux techniques de chasse et à l’utilisation des armes pour les combats. Les épreuves infligés aux garçons servaient à les endurcir contre les souffrances physiques et la peur afin qu’ils deviennent des guerriers invincibles et terrifiants.

L’attribution d’un masque particulier dépendait de la progression de chaque individu dans son parcours initiatique. L’objet prenait place dans une hiérarchie fortement structurée, et son apparence était très codifiée. L’un des masques salampasu les plus importants, le mukish, était porté, semble-t-il, uniquement par les hommes ayant abattu un ennemi dans des conditions cruelles ; il est totalement fait de fibres sombres : l’aspect informe du costume dissimulant le corps contraste avec la tête parée de protubérances et sur laquelle se détachent les fentes des yeux et le volume d’un nez épais. Cela accentue l’aspect massif et inquiétant de l’objet.

Le costume crée le roi

Chez les Kuba (République démocratique du Congo), l’intronisation d’un nouveau roi et la fabrication de son masque moshambwooy sont des processus conjoints. Après avoir été soumis à des rituels successifs, le monarque est en mesure de revêtir le costume qui le met en scène en tant que personnage hors du commun.

D’une grande complexité, cette tenue vestimentaire qui dissimule entièrement le corps comporte une pièce faciale, un couvre-nuque, un cimier destiné à recevoir une superstructure de plumes et d’ornements. Il faut également compter un nombre impressionnant d’éléments : tunique, cuissards, dossards, disques décoratifs, gants, jambières, chaussons, pièces métalliques. En outre, des peaux de singe s’accumulent autour des reins. Le tout est décoré de perles, cauris et cuivre qui attestent de la richesse du royaume capable d’acquérir des marchandises de prix. Durant la période de fabrication du costume, le roi est soumis à des lourdes contraintes physiques et psychiques. Transformé en un être supranaturel incarné par son masque, il peut enfin sortir de son isolement : il est conduit devant ses épouses pour danser, assisté d’une princesse et d’un autre masque nommé « l’esclave du moshambwooy ».

Honorer les ancêtres

Le monde Yoruba (Nigeria/Bénin) est composé des vivants, des humains décédés et de ceux qui sont encore à naître. Parmi les morts qui se manifestent aux êtres restés en vie, seuls ceux qui se sont distingués par de hauts faits ou par leur comportement social accèdent au rang d’ancêtres.

Signifiant, entre autres, « mascarade » ou pouvoirs cachés », le terme « egungun » désigne, par ailleurs, les masques créés pour célébrer des ancêtres. Leur apparition, qui mobilise une large communauté, constitue une performance exceptionnelle. L’efficacité de la mascarade provient non seulement des couleurs vivres des costumes, des amulettes fixées sur le tissu, mais aussi de quelques autres facteurs : les louanges chantées qui stimulent le masque, l’énergie de la danse, la foule en liesse, le battement des tambours...

De l’Afrique aux Caraïbes

Le bukut, une initiation virile

En Casamance, dans le sud du Sénégal, chez les Jola, le bukut, l’initiation traditionnelle qui a lieu environ tous les vingt ans, survit même chez les musulmans. Aujourd’hui, les imams estiment cette pratique compatible avec les préceptes du Coran pour peu qu’elle soit expurgée des excès dus au vin de palme.

La circoncision n’est plus l’événement central du bukut car les jeunes gens sont désormais circoncis en bas âge. Au cours de leur retraite, les initiés apprennent une langue secrète et reçoivent des informations sur la vie sexuelle, les traditions et les règles de comportement. Le jour de leur sortie, quand les adolescents rentrent au village, certains d’entre eux portent un masque impressionnant, l’ejumba. La tête est constituée d’une structure en vannerie surmontée de véritables cornes de boeuf, et le costume de fibres de raphia dissimule le corps du danseur. Les appendices expriment la force physique et la puissance virile des jeunes gens.

Alors qu’il se trouvait en Casamance, invité par le président, son ami Léopold Sédar Senghor, le poète Aimé Césaire, qui assistait à des festivités, n’a pas manqué de relever des ressemblances troublantes entre le masque éjumba et le Diable rouge, figure emblématique des carnavals antillais.

Ce personnage porte un grand vêtement informe constellé de petits miroirs et exhibe une tête autrefois fabriquée en papier mâché ou en carton ; aujourd’hui, elle est le plus souvent en plastique. Il existe cependant des réalisations d’une grande originalité à l’instar de celle créée et portée par un amateur passionné de carnaval. En détournant des objets et matériaux d’origines fort différentes, casque de moto, grillage, chanvre, cornes et queues de bœufs, miroirs et autres, cette pratique entretient une subtile connivence entre l’art de la récupération et l’art populaire.

D’autres mas, qui se retrouvent au coeur du carnaval, évoquent l’Afrique. Ainsi, Maryam lapo, réalisée en feuilles de bananier séchées - symbole de l’univers de la plantation - et qui ne prend forme que lorsque le corps du carnavalier est en mouvement, rappelle certains masques à feuilles du Burkina Faso. De même, le mas à fwet, dont les matériaux - bandes de tissu en lambeaux ou de papier journal découpé - s’inscrivent dans une esthétique contemporaine du dépouillement, possède une gestuelle qui lui est propre : le carnavalier avance en faisant claquer un fouet. Cet accessoire se réfère à l’époque infâme de l’esclavage.

L’art de la dérision et de la dénonciation

Le regard d’Hervé Beuze

Les créations du carnaval constituent de véritables outils de médiation. La figure la plus populaire est, sans conteste, Vaval, le roi du carnaval. Destiné à l’origine à caricaturer une personne précise connue dans la sphère politique ou « mondaine », ce bwabwa, sorte de mannequin, voit sa signification s’élargir de plus en plus. Réalisé par l’artiste Hervé Beuze, le Vaval de 2010 à Fort-de-France, intitulé « Pwofitation  », évoquait les conflits sociaux qui ont marqué le quotidien des Antillais début 2009.

La vie de Vaval est éphémère et vouée à s’éteindre le mercredi des Cendres, jour correspondant à la fin du carnaval. A la nuit tombée, cette effigie de plusieurs mètres de haut est brûlée devant la foule. Rendre compte de la matérialité de Vaval sans les chants et la musique est un défi. C’est pourtant ce que le musée Dapper a tenté avec la commande d’un Vaval à Hervé Beuze. Sa création « Nature en crise », prend la forme d’un personnage « transgenre », mi-homme mi-femme. Conçue comme une installation, cette oeuvre monumentale où la toile est principalement peinte en jaune et rouge, aborde des thèmes qui préoccupent le monde d’aujourd’hui : la nature non respectée se révolte, créant réchauffement climatique, séismes et disparition de populations.

Par ailleurs, Hervé Beuze puise son inspiration dans les arts de l’Afrique : attitude hiératique du personnage, formes du visage et de la bouche. La face de Vaval a les allures d’un masque, produit d’une civilisation méconnue... L’univers photographique de Zak Ové â fait du carnaval l’un de ses sujet de prédilection. Cet artiste photographe d’origine trinidadienne sait évoquer avec originalité les figure incontournables du carnaval de l’île Il met en scène des êtres à l’allure fantasmatique dont on ne sait s’il sont inspirés d’un rêve ou s’ils appartiennent véritablement à un défilé carnavalesque. Il maîtrise aussi parfaitement l’art du portrait. Zak Olé, qui est également plasticien et réalisateur, maintient en plan fixe ses personnages comme s’ils étaient en attente d’une action à venir. Ainsi, ce individu vêtu d’un costume européen classique semble absent à ce qui l’entoure. Son regard est vide comme celui que l’on prête aux zombis, le morts-vivants errant entre deux mondes et qui sont l’une des figure récurrentes des carnavals caribéens Le visage de l’homme est entièrement couvert d’un emplâtre blanc fissuré par endroits, comme le sont certains masques blancs du Gabon.

L’esthétique de Zak Ovés se formule à travers des signes qui construisent des images parfois abruptes et dérangeantes. Mais l’artiste ne fait que souligner des codes qui structurent le carnaval, entant que pratique sociale et artistique.

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