Margaret Thatcher.

L’étonnante dame de fer.

Jeudi 30 août 2007, par Paul Vaurs // L’Europe

« Je ne suis pas une femme de consensus, mais une femme de conviction » aimait dire Margaret Thatcher, Premier Ministre britannique du 4 mai 1979 au 28 novembre 1990. Onze
années et demie passées au 10 Downing Street. Aucun autre Premier Ministre, depuis Lord Liverpool (1812-1827), n’avait gouverné si longtemps sans interruption. Elle fut, de surcroît, la première femme à accéder à la tête d’un gouvernement en Europe occidentale, avant Edith Cresson en France (1991) ou Angela Merkel en Allemagne (2005). Mais, comme le dit son biographe, Jean Louis Thiériot, « son idéal, ce sera la virilité politique, « les vertus mâles, voire guerrières ». Un Churchill en jupon. « La bouche de Marilyn Monroe, disait Mitterrand, mais les yeux de Caligula.

L’excellent livre que vient de lui consacrer Jean-Louis Thiériot, avocat et historien, est la hauteur du personnage, dont il cerne à merveille la complexité et retrace le parcours avec minutie, depuis l’épicerie paternelle de Grantham, dans les Midlands, jusqu’à la Chambre des lords. C’est dans cette épicerie que Margaret Thatcher, à l’en croire, aurait appris les règles de l’économie de marché. Mais son père, Alfred Roberts, était aussi pasteur méthodiste, l’une de ces églises protestantes majoritaires en Angleterre. Chaque dimanche, elle l’a entendu prêcher les droits de Dieu et les devoirs de l‘homme. « Toujours des devoirs, observe Jean- Louis Thiériot, et la miséricorde jamais ou si peu... »

Boursière dans l’un des collèges les moins prestigieux d’oxford (Somerville College) où elle fait des études de chimie, elle s’intéresse très tôt à la politique. Profondément meurtrie par l’ingratitude des Britanniques, l’égard de Churchill, qu’ils ont mis en minorité dès le lendemain de la victoire, elle adhère à l’oxford University Conservative Association, dont elle devient présidente en 1945. C’est à ce titre qu’elle participe au congrès conservateur de Blackpool, en octobre 1946, terriblement déçue de constater, à cette occasion, que les dirigeants du parti, ralliés à l’économie mixte, sont contaminés parles idées du labour, résignés à une sorte de socialisme mou.

À 24 ans, après avoir bifurqué vers le droit fiscal et obtenu son diplôme d’avocat, elle se présente aux élections législatives de février 1950, dans u n fief travailliste. Sans succès, mais cette expérience lui servira, neuf ans plus tard, lorsqu’elle obtiendra l’investiture dans une circonscription conservatrice de la banlieue de Londres, Finchley. À 34 ans, elle fait ainsi son entrée à Westminster Depuis qu’elle a épousé l’homme d’affaires Denis Thatcher, en décembre 1951, et donne naissance à des jumeaux, Mark et Carol, en août 1953, elle peut se consacrer entièrement et sans soucis financiers à sa carrière politique.

Elle a dérouté tout le monde par sa rigueur et sa formidable capacité de travail.

L’ascension est rapide : « junior minister » au ministère des Retraites et de l’Assurance sociale en octobre 196 I dans le gouvernement de Harold Macmillan, elle entre au Shadow Cabinet de Ted Heath en octobre 1967, ce qui lui vaut, après la victoire des tories en juin 1970, de devenir ministre à part entière de l’Éducation et des Sciences dans le cabinet constitué par Heath, jusqu’à ce que celui-ci perde les élections en 1974. Un an plus tard, elle s’empare de la direction du Parti conservateur, à la surprise générale, car jamais une femme avant elle n’avait accédé à cette fonction. Une femme issue des classes moyennes, qui a dérouté tout le monde par sa formidable capacité de travail, sa rigueur dans l’étude des dossiers, son acharnement,sa volonté de transformer le parti et sa conviction que les élections ne se gagnaient pas au centre, mais à droite. Ce qu’elle démontrera, lors des élections du 3 mai 1979 qui la porteront au pouvoir, à 53 ans.

La « dame de fer » ce surnom lui a été donné dès 1976 par l’Étoile rouge, l’organe de l’armée soviétique. Elle n’a jamais fait mentir son surnom, montrant même de rares aptitudes pour la lutte, notamment le goût du secret et la détermination solitaire. Loin de s’en offusquer, Margaret Thatcher sut en tirer profit « Sous le faire exprès, écrira— t—elle dans ses Mémoires, les Soviétiques m’élevaient au rang de leur plus grand adversaire en Europe. Ils ne pouvaient me faire de plus beau cadeau. Dès le printemps 1967, elle a été fascinée par les Etats-Unis, lors de son premier voyage outre-Atlantique, au cours duquel elle a rencontré Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie, dont les idées l’ont immédiatement séduite, et qui accédera au pouvoir un peu moins de deux ans après elle.

 Margaret Thatcher saura nouer des relations de complicité avec le nouveau Président, de quatorze ans son aîné, mais qu’elle considérait au fond, comme un grand enfant un peu gaffeur qui avait besoin, comme l’écrit Jean-Louis Thiériot, « de l’expérience séculaire d’un Premier Ministre d’une vieille Europe patinée par les siècles. » Malgré quelques déconvenues, elle ne remettra jamais en cause l’alignement sur les États-Unis.

Ses auteurs de référence sont Edmund Burke, Adam Smith, Friedrich Von Hayek, Arthur Koestler, Karl Popper et Milton Friedman prix Nobel d’économie en 1974. Moins d’État, mieux d’État ; ce slogan résume assez bien sa pensée. Elle estime, en effet,que l’État a le devoir de faire appliquer la loi, toute la loi, mais rien que la loi, et d’assumer pleinement la totalité de ses prérogatives régaliennes, sans s’égarer dans les méandres d’une administration qui finit par perdre de vue l’essentiel. Cette adepte du libéralisme économique, peu portée par nature aux concessions, s’efforce toutefois de rester pragmatique. Si elle a engagé le bras de fer avec le très puissant syndicat des mineurs en 1983, c’est parce qu’elle se sentait enfin assez puissante grâce à l’immense popularité quelle avait retirée de la téméraire opération des Malouines.

Elle avait également compris que cette organisation marxiste ne faisait plus l’unanimité dans le pays. En revanche, elle s’est abstenue de démanteler le Welfare State (État-providence), dont elle dénonçait pourtant les méfaits, sachant que les Britanniques y demeuraient attachés. Elle s’est contentée, durant son dernier mandat, de reformer le NHS (National Health Service) que les travaillistes avaient mis en place au lendemain de la guerre et qui avait eu pour conséquence la fonctionnarisation de la médecine et la dégradation des soins.

En matière d’éducation, Margaret Thatcher prône les vertus de l’inégalité sociale. Certes, il faut offrir les mêmes chances à tous les enfants, mais l’égalité n’est pas une fin en soi, seulement un moyen. La justice sociale ne consiste pas à réduire l’écart entre les riches et les pauvres, mais d’offrir aux pauvres, du moins a ceux qui en ont les capacités et le méritent, de s’enrichir.

Récusant toute idée de redistribution sociale, Margaret Thatcher estime que le but de l’impôt n’est pas de réduire l’écart entre les riches et les pauvres, mais seulement de financer les dépenses de l’État. Elle est en parfait accord avec son ami et mentor, Keith Joseph, qui affirmait en 1976 que les dépenses des personnes fortunées étaient plus utiles à la collectivité que celles d’une multitude de personnes modestes dépensant chacune quelques pence de plus.

Bien que très attachée aux valeurs familiales et à l’ordre moral Margaret Thatcher n’a jamais manifesté l’intention de revenir sur les lois qui avaient légalisé l’avortement et l’homosexualité ; mais elle n’a pas hésité à s’en prendre aux « militants homosexuels qui n’exigent plus seulement le droit à une vie privée, mais l’approbation de la société pour leur style de vie gay, l’égalité de statut avec la famille hétérosexuelle et même le droit d’exploiter l’incertitude sexuelle des adolescents ».

Invitée à Paris en l989 pour les fêtes du bicentenaire de la Révolution française, elle a eu la politesse de se taire. Mais, dans ses Mémoires, elle écrira ; « Pour moi qui appartiens à un courant dont le père, Edmund Burke, fut le premier critique perspicace de la Révolution, les événements de 1789 représentent une perpétuelle illusion de la politique. La Révolution française était une tentative utopique de renverser l’ordre traditionnel ...) au nom d’idées abstraites, formulées par des intellectuels vaniteux, qui échoua dans les purges, les meurtres de masse et la guerre. Sous bien des aspects, elle anticipait la bien plus terrible révolution bolchevique de 1917. Évoquant quelques années plus tôt dans un entretien au Monde la devise de la République française " Liberté, Égalité, Fraternité " elle disait déjà : « Je crois qu’on a oublié les devoirs et obligations dans celle devise. » Combien elle avait raison !

Margaret Thatcher a réussi réduire la part des prélèvements obligatoires dans le PIB (passée de 48% en 1975 à 42% en 1990, alors qu’elle atteignait la même année 54 % en France). Son mérite est d’avoir dénationalisé des entreprises publiques qui coûtaient fort cher aux contribuables, réduit le taux de chômage de 14% à 5,8 %, brisé la toute-puissance des syndicats marxistes, contribué à créer des millions d’emplois dans le secteur tertiaire, et rendu aux Anglais l’esprit d’entreprise.

 Jean-Louis Thiériot rappelle que, en revanche, la privatisation des chemins de fer, réalisée par son successeur, John Major, ne lui est pas imputable.

On comprend pourquoi le Royaume-Uni et Tony Blair n’ont jamais remis en cause l’héritage thatchérien. En 1997 Peter Morrisson, porte-parole du Parti travailliste, affirmait  ; « Finalement, nous sommes tous devenus thatchériens. »

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