Mare nostrum : Turqueries.

Lundi 24 octobre 2011, par Yves LA MARCK // Le Monde

La Turquie se rappelle qu’elle fut une puissance méditerranéenne avant d’être européenne. L’histoire pourrait ici se lire à l’envers.

Le chemin le plus court d’Ankara à Bruxelles passe-t-il par Tripoli et Tunis ? Les Eurocrates sont sceptiques. Mais Sarkozy et Cameron sont inquiets. Ils avaient quelque raison de précipiter leur marche de la victoire à Benghazi alors que le Premier ministre turc Erdogan venait se positionner pour engranger les dividendes de la paix.

Au Caire, à Tunis et à Tripoli, en attendant Damas et Ramallah, il est en passe de rafler la mise. Il a bien vu le boulevard qu’ouvrait à lui le printemps arabe, privant le monde arabe de toute direction. Les mouvements populaires de la rue arabe n’ont fait émerger nulle part de figure charismatique, au contraire des coups d’Etat militaires d’il y a trente ou soixante ans.

Dans ces conditions, Erdogan sait par expérience ce qui risque d’arriver : un succès de la mouvance islamiste surfant sur le vide est inacceptable tant pour les puissances extérieures que pour l’armée, style Algérie 1990. Il l’a vécu en Turquie dans sa chair avec les précédents malheureux des divers partis populistes recréés sous des noms successifs (de Menderes à Erbakan et Turgut Ozal) jusqu’à ce que les politiques comprennent qu’un parti démocrate musulman ne pouvait prospérer et être accepté qu’à certaines conditions : donner la priorité à l’économie, jouer la carte européenne et occidentale, inventer une laïcité positive.

Erdogan, au pouvoir depuis 2003, confortablement réélu en juin dernier, aura en une décennie changé la Turquie hors de toute proportion, rempli pratiquement tous les critères de droit européens, fait rentrer l’armée dans le rang, basculé la politique extérieure d’un nationalisme pan-touranien à une posture de pays mondialement émergent à responsabilités régionales élargies (jusqu’à la côte orientale de l’Afrique).

Nous n’étions pas de ceux qui redoutaient une adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Certains ont aujourd’hui beau jeu de dire : « voyez le loup que vous vous prépariez à faire entrer dans la bergerie » (ou le cheval de Troie) ; pour ceux-là, il ne fait aucun doute qu’Erdogan révèle son vrai visage en allant propager la bonne parole aux musulmans arabes et en rompant ses relations avec Israël. Mais qu’est ce que l’Union européenne fait d’autre ? La politique méditerranéenne des Sarkozy, Cameron et quelques autres, n’est rien d’autre qu’une nouvelle politique arabe, voire musulmane, de la France et de l’Angleterre.

Traditionnellement, cette politique a été adossée à l’alliance avec la Sublime Porte. Pourquoi aujourd’hui se livrer à une compétition on ne peut plus sotte et enfantine autour des nouveaux pouvoirs démocratiques arabes. Ne serait-on pas beaucoup plus forts si nous agissions en cohérence ? La stratégie d’Erdogan ne doit pas être vue comme un substitut ou une alternative à l’Europe et vice versa.

Il n’est même vis-à-vis d’Israël et des Palestiniens que les deux ne soient en phase. Erdogan a manoeuvré de main de maître, en s’imposant comme tête chercheuse d’une nouvelle stratégie américaine au Proche-Orient (annoncée par Obama en mai dernier) ; le Turc peut se permettre ce que les autres veulent mais n’osent pas vis-à-vis du gouvernement israélien. Il ne tenait qu’à Paris, Londres, Madrid et Rome d’en faire autant avec la diplomatie turque, avec une crédibilité accrue. La Turquie est devenue sans coup férir la puissance dominante en Méditerranée orientale (et bientôt aussi occidentale).

Oublions même l’État palestin/onusien de Mahmoud Abbas. Erdogan a bien compris que l’enjeu était d’abord à Gaza, parce que c’est le seul territoire qui peut être véritablement indépendant, grâce à l’accès maritime, et donc une zone économique (pétrolifère), et parce que c’est une marmite explosive pour tout le monde autour de la Méditerranée. « Ne pas désespérer Gaza » : à défaut de I’Egypte, la Turquie est la seule à pouvoir le tenter.

La stratégie turque à Gaza rappelle l’irritant chypriote. Il y a quelque parallèle entre la situation palestinienne (et surtout de Gaza) et celle de la république de Chypre du Nord. De là à imaginer la petite annonce bruxelloise : « Échangerait volontiers Grèce contre Turquie ».

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