Malek Boutih à Paris le 25 novembre 2008.

Jeudi 19 mai 2011, par Imanol Corcostegui // La France

Malek Boutih à Paris le 25 novembre 2008.

Depuis une semaine, la publication par Mediapart du verbatim d’une réunion de novembre 2010 entre plusieurs acteurs importants du football français a provoqué une nouvelle crise, sur fond de racisme supposé, au sein de la FFF. Le DTN, François Blaquart, a été suspendu, Laurent Blanc, dont le cas divise les champions de France 98, se tait, le président de la FFF, Fernand Duchaussoy, est dans l’œil du cyclone.

AdvertisementAlors que le sélectionneur tricolore doit être entendu par les deux commissions d’enquête vendredi ou samedi, Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme et désormais secrétaire national du Parti socialiste chargé des questions de société, prend fermement la défense du sélectionneur. Il estime que le débat sur les joueurs binationaux doit avoir lieu. Pour lui, cette affaire est avant tout une "cabale contre le monde amateur".

Que pensez-vous de l’affaire qui ébranle la FFF ?

Malek Boutih : Par son déroulé et les acteurs qu’elle met en mouvement, cette affaire s’inscrit pleinement dans la crise que connaît le football français depuis la dernière Coupe du monde. Ce n’est qu’un nouveau versant de la même histoire qui apparaît. Ambiance déliquescente, batailles d’ego, pouvoir en jeu... Dans un peu plus d’un mois se tiennent des élections fédérales [pour la présidence de la FFF] et des couteaux doivent s’aiguiser. Dans le fond, j’ai la certitude que le problème du "racisme" dans cette affaire est instrumentalisé pour d’autres enjeux.

On le voit souvent sur le terrain politique : c’est comme cela, par exemple, qu’au PS certains ont utilisé ce genre d’argument pour écarter Georges Frêche. On le fait maintenant dans le milieu du football. On met le racisme à toutes les sauces, alors qu’un grand silence règne autour des vrais problèmes de discrimination. La discrimination raciale, réelle, en matière d’attribution de logement, là-dessus, personne n’a rien à redire... Le problème avec ce genre d’affaire, c’est qu’elle crée des contre-réactions dans l’opinion. Paradoxalement, loin d’aider la lutte antiracisme, cette histoire aiguise une sorte de ras-le-bol et fait le jeu de forces assez extrémistes.

Pour vous, cette affaire est une "cabale" contre le monde amateur...

Une partie du football professionnel français veut en finir avec le monde amateur. Pour elle, les limites du foot français, visibles en Ligue des champions et sur le plan international, se réduisent au fait qu’on n’a pas pris le tournant de la professionnalisation et de la financiarisation du football. Un jeu de dominos se met en place : la Ligue de football professionnel (LFP) abandonne des prérogatives au profit des grands clubs pour prendre possession, en contre-partie, de la FFF et en particulier, de son joyau, l’équipe de France. Derrière la bataille d’ego, se cache la volonté de copier les modèles anglais ou italien, où la puissance financière s’impose au détriment du monde amateur.

Pourquoi défendez-vous Laurent Blanc aussi fermement ?

Quand on lit le verbatim de Mediapart, on se rend bien compte qu’il est loin d’être le premier fautif, si on accepte qu’il y en ait un. On s’attaque à lui car il est la clé de voûte de la FFF. Certains espéraient sans doute qu’il allait échouer sur le plan sportif et auraient pu alors abattre leurs cartes pour démolir la Fédération. Mais ce n’est pas le cas : les résultats sont très corrects et il a remis l’équipe de France sur de bons rails. Les joueurs se sont par exemple remis à chanter La Marseillaise. On ne peut pas se passer de lui : si Laurent Blanc résiste, le football amateur résistera. Derrière lui, c’est tout le modèle du football français qui est en jeu.

Même si cette humiliation publique doit être dure à vivre, il doit rester. Dans ce genre d’affaire, c’est un système de sables mouvants, qui ne fait que créer des ambiguités. Par exemple, on a parlé de discrimination raciale alors que le débat touche seulement les binationaux. Les joueurs antillais, par exemple, n’ont jamais été concernés dans ce débat. A la place de Laurent Blanc, je ne m’exprimerais plus : il s’est déjà mis en difficulté, à son corps défendant, lorsqu’il a parlé la première fois. Il faut qu’il reste à son poste et qu’il se concentre sur les résultats de son équipe.

Etes-vous d’accord pour dire que les propos tenus lors de cette réunion de novembre 2010 sont inacceptables ?

Ce sont des propos maladroits. Il ne faut pas être langue de bois : on entend souvent ce genre de choses dans la vie quotidienne. On va acheter quelque chose "chez l’Arabe du coin", on mange "chinois", sans se demander si la personne est vietnamienne, de Hongkong ou d’ailleurs... Ce sont des raccourcis. Mais ce type de langage n’est pas obligatoirement raciste dans le sens où il n’implique pas forcément du rejet ou des jugements de valeur. Dans certains milieux où le langage est bien plus châtié, les pratiques peuvent être bien plus discriminantes, comme dans le monde politique. Toute l’attention de l’opinion publique en matière de discrimination se tourne vers les terrains de football, alors que sur les bancs de l’Assemblée nationale, on parle certes plus poliment, mais le barrage et le filtrage des minorités sont bien plus puissants.

Vous comprenez que des joueurs comme Thuram ou Vieira aient pu être choqués à la lecture de phrases comme "Qu’est-ce qu’il y a comme grands, costauds, puissants ? Des Blacks" ?

Il est normal que ces joueurs aient besoin d’une explication, demandent des précisions ou des rectifications. Dans un débat à huis clos, un peu à l’emporte-pièce, on peut dire des choses pas vraiment fondées et qui peuvent être blessantes. Mais ils doivent aussi mesurer que leur implication n’est pas neutre : ils ont beaucoup compté dans le football français, ils connaissent les ficelles et savent très bien que derrière ce débat, il y a un certain nombre d’enjeux. A eux de faire la part des choses entre leur révolte sincère et le fait de participer à une cabale contre Laurent Blanc.

Au-delà de la polémique, le débat sur les joueurs binationaux mérite, selon vous, d’être ouvert...

Sans parler de quotas, qui est une entrée en la matière vraiment stupide, le règlement de la FIFA qui permet depuis quelques années à un joueur d’évoluer sous un maillot national jusqu’à 21 ans avant de pouvoir en changer pose des problèmes. D’abord, parce que l’équipe nationale ne doit pas être considérée comme un appendice du monde professionnel. De plus en plus de joueurs cherchent à être appelés en équipe nationale pour une seule raison : valoriser leur carrière, parce que des capes permettent de viser des clubs plus prestigieux. Ce n’est pas une bonne chose : la participation à l’équipe nationale, c’est accepter de représenter, à titre pratiquement gracieux, hors de sa vie professionnelle, sportivement, sa nation. J’ai du mal à comprendre qu’on veuille représenter une nation pendant X années et qu’ensuite, on change de nation.

Pour les joueurs concernés aussi, c’est un problème. Si dès leur plus jeune âge, on leur dit qu’ils ont une porte de secours, cette sélection dans une autre équipe nationale, cela peut les pousser à un certain défaitisme, alors que la dernière marche entre les sélections de jeunes et l’équipe de France est la plus dure à franchir. C’est là qu’ils doivent redoubler d’efforts. Et les mettre dans une posture où ils peuvent échapper à ces efforts en qualité de sous-sélectionnés nationaux, c’est mauvais pour eux.

Que faut-il faire sur cette question des binationaux ?

C’est une parabole du débat sur la nation française : il faut jouer le jeu d’une nation métissée et moderne. On ne peut pas dire "je suis français parfois" ou "je ne suis pas français quand ça m’arrange". Par contre, si un joueur fait, dès son plus jeune âge, le choix d’une sélection étrangère, il faut respecter son choix. Le problème, c’est que la réglementation de la FIFA est supérieure à la réglementation nationale.

Mais, à partir de 16 ou 17 ans, il faudrait demander aux jeunes ne serait-ce que de s’engager symboliquement sur l’honneur à tout faire pour rester dans la sélection nationale française et d’être patient, de ne pas partir, à 20 ans, dans tel ou tel pays parce qu’il y a une opportunité. Il faut redonner sens à la participation à l’équipe nationale et demander un engagement moral des jeunes joueurs, qui bénéficient de la formation et d’avantages que des milliers d’autres n’auront jamais dans leur vie.

Propos recueillis par Imanol Corcostegui

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