Moyen-Orient : Syrie

Mais qui a tué Gilles Jacquier ?

Mardi 31 janvier 2012 // Le Monde

Le reporter de France 2 fauché par un obus à Homs le 11 janvier a-t-il été pris dans un traquenard organisé parle pouvoir syrien ? Un journaliste algéro-suisse qui l’accompagnait témoigne. La Liberté (extraits) Fribourg

Sid Ahmed Hammouche, vous étiez du convoi de Homs. Concluez-vous au traquenard ?

Oui. Je dirais même qu’il s’agit d’un crime d’Etat. Avec du recul, on se pose beaucoup de questions.

Dès le départ, vous avez senti un malaise dans ce convoi ?

J’étais dans la même voiture que Gilles Jacquier et son épouse. Nous voulions aller voir les hôpitaux. Dès l’arrivée à l’hôtel, j’ai trouvé l’atmosphère inhabituelle chez les militaires qui nous attendaient. Ils se laissaient photographier. Or, lorsque j’étais journaliste en Algérie, j’ai pu vérifier que les forces spéciales n’aiment pas qu’on les prenne en photo.

Aucun chef de la communication ne vous a été présenté ?

Non. Et j’ai trouvé cela bizarre. Nous sommes partis vers Homs avec les militaires. Ils ouvraient et fermaient le convoi, les journalistes étaient au milieu. A un grand rond-point, les militaires se sont arrêtés. Des gens ont invité les journalistes à sortir des voitures. Ils disaient subir le terrorisme et des tirs d’obus ou des tirs de roquettes. J’ai pensé que la halte serait courte. Il y avait des gens qui sortaient pour témoigner de ce qu’ils enduraient de la part des rebelles, mais ils semblaient en mission commandée. Je me suis dit : j’ai déjà vu pareille manipulation lorsque j’étais en Algérie.

Il y avait même des comités proBachar [El-Assad] ?

Oui. Ces mini comités se sont mis à manifester. Un manifestant m’a même dit que, vers 15 heures, des roquettes tombaient toujours sur ce rond-point. La délégation des journalistes prend la tête et repart. Nous arrivons dans le quartier Nouzha. Nous attendons une équipe belge qui doit nous rejoindre. Caroline Poiron, qui est dans un véhicule, appelle son époux et lui dit de remonter dans la voiture. Soudain, c’est l’explosion... Un premier obus vient de tomber. Il est environ 15 heures. Des gens nous crient de sortir des véhicules et de nous diriger vers l’impact. Une partie des reporters part. Patrick Vallélian [de L’Hebdo] et moi sommes à l’arrière de la voiture et nous mettons du temps à sortir. Toute l’équipe, Gilles, sa femme, la traductrice suivent ceux qui indiquent la direction de l’impact. Patrick et moi, nous ne suivons pas. Je me demande pourquoi un type m’incite à aller dans cette direction.

Tout à coup, un deuxième obus... Il tombe tout près de nous. Avec Patrick, nous nous jetons à terre. Incroyable : au lieu de nous entourer, les Militaires se retirent et nous laissent seuls ! Le comble, c’est qu’ils nous incitent à aller vers l’impact en se gardant bien d’y aller eux-mêmes.

A ce moment-là, vous ne saviez pas si Gilles était touché ?

Non. Je me suis mis à courir pour aller chercher le chauffeur quand une troisième explosion a retenti. Et toujours le même soldat qui me dit de me diriger vers l’impact. Je refuse. Il me dit que ce sont les obus de la liberté ! J’ordonne au chauffeur de rester et à Patrick d’appeler Gilles avec son portable. Le chauffeur veut fuir. Je le lui interdis. Entre le premier et le quatrième tir, il s’écoule une trentaine de minutes. Les taxis et les ambulances évacuent les blessés. Plus aucun obus ne tombe. La circulation est rapidement rétablie. Je sens quelque chose de malsain. Après quatre obus seulement, pourquoi tout à coup rétablir le trafic ? Et où sont les militaires censés nous protéger ? Je repars trouver mon chauffeur pour tenter d’aller chercher nos collègues. Le chauffeur n’ose pas. Et soudain, un journaliste belge qui revient du lieu de l’impact me dit : "Gilles est dans un sale état. Il est à l’hôpital de Homs."

Vous avez alors foncé à l’hôpital... Oui. Et là, le caméraman Christophe Kenck tombe dans mes bras et me dit : "Gilles est mort ! Gilles est mort !" Je ne peux y croire. Nous ne sommes pas venus ici pour mourir. Mais je dois me rendre à l’évidence : il gît sur un brancard, sa femme en pleurs à côté de lui. Je dis à Kenck qu’on doit protéger le corps de Gilles. En arabe, j’interdis à la télévision d’Etat, qui est déjà là, de filmer.

Vous avez dû menacer les médias pour qu’ils ne filment pas ?

L’épouse de Gilles doit les menacer de procès. Curieusement, la télévision d’Etat n’était pas présente lors du bombardement du quartier de Nouzha... Pourquoi ?

Et ce n’est pas la seule bizarrerie que vous avez observée...

Non. J’ai vu des snipers sur les toits. Et puis, pourquoi ces gens nous disaient d’aller vers les impacts ? Comment, alors que seules les autorités syriennes le savaient, l’armée syrienne libre [déserteurs de l’armée officielle] a pu cibler les tirs de pareille façon ? Le plus étrange, ce sont ces meneurs incitant la télévision belge à se rendre dans la zone où Gilles a été tué.

Ce qui a été fatal à Gilles Jacquier, c’est de monter sur le toit d’un immeuble alors qu’il avait suivi ce groupe ?

La télévision belge et un photographe de l’AFP montent sur le toit de cet immeuble. Gilles est en retard. Quand il voit les autres ressortir, il veut appeler son caméraman pour qu’il filme car il est resté dans la rue. Et en sortant de cette bâtisse, Gilles est blessé par l’explosion d’un obus de mortier.

Si vous aviez suivi ce groupe, vous auriez été également touchés ?

Oui. Je me serais trouvé au point d’impact du deuxième obus. J’ai heureusement fait le contraire de ce que ce fameux indicateur me disait : au lieu de partir vers le jardin de l’immeuble où est mort notre camarade, je vais à l’opposé, en direction de la route. Il faut rester avec les militaires. Eux ne sont pas visés par les tirs, curieusement. Je me colle à eux pour me protéger des snipers éventuels. Je suis très nerveux car je sens qu’on est à deux doigts d’y passer.

Que se passe-t-il dans l’hôpital ?

Je vois tout de suite que la télévision d’Etat est là pour instrumentaliser la mort de Gilles. Je demande au médecin d’expulser les médias. Je dois verbalement menacer le caméraman syrien pour qu’il ne tourne pas. Je lui dis en arabe que s’il prend une image, il ne pourra plus ressortir de Syrie.

Une infirmière vous a alors aidés ?

Elle nous aide à regagner une chambre où nous pouvons nous isoler avec le corps. Nous sommes avec Caroline Poiron et Christophe Kenck. Je ne sais pas quoi faire. J’appelle alors ma rédaction pour qu’elle alerte l’ambassade de France en Suisse. Nous nous opposons à la prise du corps par le médecin légiste et à l’autopsie. Les officiels ne cessent de nous harceler.

Dans l’hôpital, il y a même un faux médecin ?

Oui. Lors des discussions avec celui que je prends pour le vrai médecin, une personne communiquait avec moi en clignant des yeux. Je ne comprends pas pourquoi. J’ai su plus tard qu’il voulait m’avertir que le médecin qui m’avait reçu n’en était pas un ! Et que le vrai soignant, c’était lui !

Quand avez-vous sa que vous alliez vous tirer d’affaire ?

Quand nous avons su que l’ambassadeur de France à Damas, Eric Chevallier, arrivait avec une unité des forces spéciales françaises. Il a débarqué vers 21 heures mercredi soir. Le procureur proposait de transporter le corps à Damas mais nous avons refusé.

L’ambassadeur de France vous a escortés jusqu’à Damas ?

Il a été courageux car il a emmené avec le convoi tous les journalistes qui souhaitaient retourner à la capitale. Sous escorte française, le corps de Gilles Jacquier a été amené à l’hôpital français de Damas.

Une autre chose étrange, c’est cette manifestation antifrançaise devant l’hôpital de Homs...

En effet. J’avais dit au procureur général syrien que l’ambassadeur allait venir et que toute la communication devait être réglée avec lui. Or, trente minutes après, cette manif a encerclé l’hôpital comme par hasard... Quand nous sommes sortis, les manifestants criaient : " Regardez qui la France soutient, elle soutient le terrorisme ! "

Propos recueillis par Pierre-André Sieber

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